‹ Critique de la raison pure (volume 4)Chapitre 2 sur 39 · SECTION I · texte numérisé non relu

SECTION I

DM idie» eu génénl.

416. Malgré la grande richesse de nos langues, un penseur se trouve souvent embarrassé dans le choix d'une expression qui cadre parfaitement avec son concept, et à défaut de laquelle cependant il n'est intelligible ni pour les autres ni pour lui-même. L'invention de mots nouveaux est une prétention de donner des lois aux langues, qui réussit rarement. Avant donc de recourir à ce moyen désespéré, il convient de chercher dans une langue morte et savante si l'on ne trouvera pas cette idée avec son expression correspondante ; et si l'ancienne acception est devenue vague et ambiguë par la faute de leur auteur, mieux vaut néanmoins en affermir la signification propre et primitive {dût-on même laisser douteux si les anciens l'employaient dans le même sens), ■ que de gâter son ouvrage en se rendant inintelligible.

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1$ LOGIQUE TIUHSCBHI)jU(TALE.

417. C'est pourquoi, si l'on ne trouTe par hasard qu'un seul mot qui oouviraiDe parfait^uent, d'après sa E^nification ié^k reçue, à un concept qu'il est très important de ^stinguer d'autres concepts analogues, il est à propos d'en user sobrement, ne l'employant 'à la place d'un antre terme que pour en désigner synonymiquement la variété et en lui conservant avec soin sa signification propre; autrement il arrive trop facilement, m l'on ne donne pas une attention particulière k l'expression, et si on la confond avec une foule d'autres de s^niQcations très différentes, que la pensée, qui n'aurait pu Stre conservée que par l'expression, se trouve ellemême perdue.

418. Platon, comme on sait, se sert du mot Idée pour signifier quelque chose qui non seulement n'est jamais pris du domaine des sens, mais qui s'élève bien audessus des concepts de l'entendement, dont Aristote s'est occupé, puisque rien ne se trouve jamais dans l'expérience qui y corresponde. Lies Idées sont, pour Platon, des archétypes ou originaux des choses en soi, et non simplement des clefs de l'expérience possible, comme les catégories. Dans son opinion, elles découlent de la suprême raison, d'où elles sont devenues le partage de la raison humaine; mais plus tard la raison ne les trouve plus dans leur état originel, puisque ce n'est qu'avec peine qu'elle parvient à se rappeler par la mémoire (c'està-dire par la philosophie) , ces idées anciennes, maintenant très obscurcies. Je m'abstiendrai ici de toute recherche littéraire pour découvrir le sens précis que ce grand philosophe attachait à ce mot. Je remarque seulement qu'il n'y a rien d'extraordinaire, soit dans le langage, soit dans les livres, de mieux entendre un auteur,

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DULBCTIQUE TRANSCKNQiànTALK. i9

qu'il ne s'^t entendu lui-même, par la comparaison de ses pensées sur un objet, parce qu'il n'avait pas assez déterminé son concept et ainsi parlait, et même poisait quelquefois contrairement à son dessein.

419. Platon remarqua très bien que notre faculté de connaître éprouve un besoin plus élevé que celui d*é~ peler les simples phénomènes suivant l'unité synthétique pour pouvoir les lire conmie expérience, et que notre raison s'élève naturellemeat h des connaissances qui sont trop hautes pour qu'un objet donné par l'expérience puisse jamais leur convenir, mais qui , néanmoins, ont leur réalité et ne sont jamais que de pures fictions.

420 . Platon trouve surtout ses idées dans tout ce qui est pratique (1) , c'est-à-dire dans ce qui repose sur la liberté, laquelle, de son côté, est soumise à des connaissances qui sont proprement un produit de la raison. Celui qui voudrait tirer de l'expérience les concepts de vertu, qui voudrait (comme l'ont fait un grand nombre) convertir en modèle de la source des connaissances [morales] ce qui ne peut servir que d'exemple dans une explication imparfaite, ferait de la vertu un non-être ambigu, changeant suivant te temps et les circonstances, et ne pouvant servir à établir aucune règle. Chacun sait, au contraire, que si on lui présente quelqu'un comme modèle

[)) Il étendit Rfirement aussi son concept aax connaissaocea spécn- Utives, poorva seulement qu'elles fussent pares et absolument a priori, mCme aux mathématiques, quoiqu'elles n'aient leur objet que dans l'eipérience possible. En quoi je ne puis imiter ce philosophe, non plus que dans la déduction mystique de ces idées, ni dans las exagérations par lesquelles il eu faisait en quelque sorte des hjpo*tases, quoique le langage sublime dont il se serrait dans ce champ ■oit S9»ceptible d'une interprétation plus miligèe et tout A bit tf^Kh priée ft la nature des choses.

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20 LOGIQUE TRANSCENDAirrALE.

de vertu, il en a cependant toujours le véiitable orignal dans sa propre raison ; qu'il y compare ce modèle proposé, et qu'il ne l'estime qu'en conséquence. Eh bien, c'est 1& l'idée de la vertu par rapport à laquelle tous les objets possibles de l'expérience servent, à la vérité, comme d'exemples (preuve de la possibilité pratique d'un certain degré de ce que demande l'idée de raison), mais non comme archétypes. De ce qu'un homme n'agit jamais d'une manière adéquate à ce qui est compris dans l'idée pure de vertu, ce n'est point une preuve qu'il y ait quelque chose de chimérique dans cette conception, car tout jugement sur le prix moral de la vertu n'est possible, après tout, que par cette idée ; elle sert donc de fondement nécessaire à tout progrès dans le perfectionnement moral, suivant le degré permis par les obstacles plus ou moins puissants que nous rencontrons dans notre nature.

421 . La Bépubligue de Platon, comme exemple prétendu frappant d'une perfection imaginaire qui ne peut avoir lieu que dans le cerveau d'un penseur désœuvré, est devenue proverbiale, et Brucker trouve ridicule que le philosophe ait dit que jamais un prince n'administrera bien s'il ne participe pas aux idées. Mais il vaudrait mieux continuer cette pensée, la prendre au point où l'homme supérieur nous a laissés sans secours, et la mettre en lumière par de nouveaux efforts , que de la rejeter comme inutile, sous le très misérable et très honteux prétexte de l'impossibilité de la réaliser. Une constitution qui a pour but la plus grande liberté humaine, suivant des lois qui font que la liberté de chacun peut subsister avec la liberté de tous (car il ne s'agit pas du plus grand bonheur possible, puisqu'alors il viendra de lui'-

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DIAIfCnODE TRAKSCENDANTAI^. SI

même) , est au moins une idée nécessaire , qui doit servir de fondement, non seulement à une première ébauche d'une constitution civile, mais même à toutes les lois ; et il y faut faire dès le principe abstraction des obstacles présents, qui peut-être résultent bien moins inévitablemeiit de la nature humaine, que du mépris des vraies idées de la l^slation. Car on ne peut rien trouver de plus honteux et de plus indigne d'un philosophe que l'appel vulgaire et grossier à uue expérience soi-disant contraire, expérience qui n'aurait pas existé si ces institutions avaient été faites en temps opportun suivant les idées dont nous parlons, et si h. leur place des idées grossières, précisément parce qu'elles étaient tirées de l'expérience, n'avaient pas rendu toat bon dessein inutile. Plus la l^islation et le gouvernement seraient d'accord avec ces idées, plus les peines seraient rares ; et alors il est tout à fait raisonnable de dire avec Plalon, que, dans une constitution parfaite, les peines ne seraient plus nécessaires. Et, quoique le fait ne doive jamais arriver, l'idée n'en est pas moins juste; elle pose pour type ce maximum, pour que la constitution légale des hommes approche de plus en plus de l'entière perfection. Personne ne peut assigner le degré auquel doit s'arrêter l'humanité, ni dire, par conséquent, quelle est la distance qui reste nécessurement entre l'idée et sa réalisation, car la liberté peut dépasser toute borne assignée.

422. Mais ce n'est pas seulement dans les choses oti la raison humaine montre une vraie causalité, et oiï les idées deviennent causes efficientes {des actions et de leurs objets) , c'est-à-dire en morale , c'est encore par rapport à la nature même que Platon voit avec raison

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