‹ Critique de la raison pure (volume 4)Chapitre 25 sur 39 · Les lois pratiques, en tant qu'elles sont en même · texte numérisé non relu

Les lois pratiques, en tant qu'elles sont en même

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398 LOGIQUE TtUNSCENDANTALE.

temps les causes subjectîTes des actions, c'est-à-dire des priDcipes subjectifs, s'appellent maximes. Le jugement critique de la moralité, quant à sa pureté et à ses conséquences, a lieu suivant des idées, maïs X'observance de ses lois s'accomplit suivant des maximes:

965. Il est nécessaire que toute notre vie soit surbordounée à des maximes morales ; mais il est impossible en même temps qu'il en soit ainsi, à moins que la raison ne rattache à la loi morale, qui est une simple idée, une cause efficiente qui détermine, en conséquence de notre conduite par rapport h cette loi, notre fin dernière en ce monde ou dans un autre. Par conséquent sans un Dieu, ou sans un monde qui ne nous est pas connu maintenant, mais que nous espérons, les idées pompeuses devertu sont à la vérité dignes d'approbation et d'admiration, mais elles ne soot pas des motifs d'intention et d'exécution puisqu'elles n'atteignent pas tout le but qui est naturel h. tout être raisonnable, et qui est déterminé a priori et nécessairement par cette même raison pure.

966. 11 s'en faut beaucoup que le bonheur soit pour notre raison le souverain bien. La raison ne l'approuve pas (si fort que l'appétit puisse le désirer) s'il n'est uni au mérite d'être heureux, c'est-à-dire à l'obéissance morale. La moralité seule, et avec elle le simple mérite d'être heureux, n'est point non plus le souverain bien. Pour que le bien soit parfait, il faut que celui qui ne s'est pas comporté de manière à se rendre indigne du bonheur puisse espérer d'y participer. La raison même, libre de toute considération personnelle, lorsque, sans égard à son intérêt propre, elle se met à la place d'un être qui pourrait départir toute félicité, ne peut pas ju-

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ger autrement ; car, dans l'idée pratique, deux choses soDt nécessairement liées, de telle manière cependant que l'iatention morale, comme condition, rende d'abord possible la participation à la félicité, mais pas réciproquement, c'est-à-dire pas de telle sorte que l'espérance de la- félicité rende possible l'intention morale. Dans le dernier cas en effet il n'y aurait pas d'intention morale, et par conséquent pas de mérite d'être heureux d'un bonheur qui, suivant la raison, ne connaît d'autres bornes que celles qui dépendent de notre mauvaise conduite morale.

967. La félicité, dans une juste proportion avec la vertu des êtres raisonnables qui s'en rendent dignes, constitue donc seule le souverain bien du monde dans lequel, suivant les préceptes de la raison pure mais pratique, nous devons nécessairement nous placer, et qui n'est assurément qu'un monde intelligible. Le monde sensible ne promet pas en effet, touchant la nature des choses, une telle unité systématique de Hns, dont la réalité ne peut d'ailleurs être fondée que sur la supposition d'un bien suprême primitif. Car une raison subsistant par elle-même, ayant un caractère de cause première, crée, entretient, réalise, suivant la finalité la plus parfaite, l'ordre universel des choses, quoique souvent cet ordre nous reste profondément inconnu dans le monde sensible.

968. Cette théologie morale a donc cet avantage particulier sur la spéculative, qu'elle conduit infailliblement au concept d'un premier être, unique, souverainement parfait et raùonnaàle, que la théologie spéculative ne nous indique même pas par ses principes objectifs, loin de pouvoir nous eu persuader. Car nous ne trouvons, ni

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dans la théologie transcendanlale, ni dans la théologie naturelle, si loin que la raison puisse aller, aucun motif suffisant de n'admettre qu'un seul être capable d'être préposé avec droit à toutes les causes naturelles, et dont nous puissions en même temps les faire dépendre entièrement. Au contraire, si nous considérons du point de vue de l'unilé morale, comme d'une loi nécessaire du monde, la cause seule capahle de donner un effet d'accord avec cette loi, et par conséquent d'attacher à cet effet uoe force coactive pour nous, ce doit être une tolooté unique suprême qui renferme toutes ces lois. Car comment trouverions-nous dans des volontés différentes une parfaite unité d'intentions et de fins ? Cette volonté doit être toute-puissante, afin que tout être et ses rapportsà la moralité daus le monde lui soient soumis; ^e doit tout savoir, afin que l'intérieur des sentiments et leur valeur morale lui soient connus ; elle doit être présente en tout lieu, afin de prêter immédiatement l'assistance que le meilleur des mondes réclame; étemelle, afin qu'en aucun temps cette admirable harmonie de la nature et de la liberté ne vienne à cesser; etc.

969. Mais cette unité systématique des fins dans ce monde des intelligences, — monde qui, dès qu'on l'envisage comme simple nature, ne peut être appelé que monde sensible, mais qui, à titre de système de la liberté, peut s'appeler monde intelligible, c'est'-à-dire monde moral {regman graliœ), — cette unité, dis-je, nous conduit inévitablement aussi à l'unité dernière de toutes les choses qui composent ce grand tout, suivant des lois physiques générales, de même que la première nous conduit à la même unité suivant des lois morales, universelles et nécessaires, et rattache ainsi la raison

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MËTHODOLOGIIj; TRAJIfSCENDANTALE. 401

pratique à la raison spéculative. Si le monde doit codspirer avec cet usage de* la raison, sans lequel nous nous regarderions nous-mêmes comme indignes de la raison, savoir, avec le monde moral qui repose sur l'idée du souverain bien, il doit être conçu comme sorti d'une idée. Toute recherche physique est donc susceptible d'une direction suivant la forme d'un système des fins, et devient, dans son plus grand développement, Physique théologique. Mais cette Physique, parlant de l'ordre moral comme d'une unité fondée sur l'essence de la liberté, et non établie fortuitement en vertu d'ordres extérieurs, ramène la finalité de la nature à des principes qui doivent être indissolublement liés a priori kla possibilité intime des choses, et par lîi à une théologie traiisceruianîale qui prend l'idéal de la souveraine perfection ontologique pour un principe de l'unité systématique, idéal qui unit toutes les choses suivant des lois physiques générales et nécessaires, parce que toutes ont leur origine dans la nécessité absolue d'un seul être primitif.

970. Quel usage pourrions-nous faire de notre entendement, même par rapport à l'expérience, si nous ne nous proposions pas de tins ? Mais les tins suprêmes sont celles de la moralité, et ces fins, la raison pure seule peut nous les faire connaître. A l'aide de ces fins, et sous leur conduite, nous ue pouvons cependant faire aucun usage final de la connaissance de la nature par rapport à la science, dans le cas où la nature n'aurait pas posé elle-même d'uoité dernière; car sans cette unité nous manquerions même de raison, parce que nous n'apprendrions pas de la nature à cultiver cette raison par le moyen d'objets qui nous fourniraient la matière de sem-

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blables concepts. Mais si cette unité finale est nécessaire, et fondée sur la nature de l'arbitre même, cet arbitre, qui contient la condition de l'application de cette unité in concreio, doit être également nécessaire. En sorte que cet accroissement transcendantal de notre conQai6sance rationnelle ne Berait pas la cause, mais simplement l'effet de la fioalité pratique que nous enseigne la raison pure.

971. Aussi ti-ouvons-nous dans l'histoire de la raison humaine, qu'avant que les concepts moraux eussent été suffisamment épurés et déterminés, avant que l'unité systématique des fins eût été considérée d'après ces mêmes concepts, et même au point de vue de principes nécessaires, la connaissance de la nature n'avail pu produire que des concepts grossiers et vagues de la Divinité; la raison cultivée à un haut degré, dans plusieurs autres sciences, était même restée dans une indifférence étonnante par rapport à cette question. La loi morale infiniment pure de notre religion, en nous obligeant à faire un grand travîiil sur les idées morales, a donné plus de prisée la raison bur cet objet, par l'intérêt qu'elle foi^ çait d'y prendre, et sans que des connaissances physiques étendues, ni des vues transcendantales vraies et certaines y aient contribué. De pareilles vues ont manqué dans tous les temps. Ces idées morales produisirent donc presque à elles seules un concept de la nature divine, que nous croyons juste maintenant, non parce que la raison spéculative nous le persuade, mais parce qu'il est parfaitement d'accord avec les principes moraux de la raison. C'est îdiisi enfin qu'à la seule raison pure, mais seulement dans l'usf^^ pratique, revient cependant l'honneur de rattacher à notre intérêt suprême une con-

MÉTHODOLOGIE TRANSCENDAKTALE. 403

naissance que la seule spéculation peut imaginer, mais non faire valoir, et de la coovertir par là, sinon en dogme démontré, du moins en une hypothèse absolument nécessaire pour ses Hns les plus essentielles.

972. Mais quand la raison pratique est parvenue à ce poiot élevé, savoir, au concept d'un être primitif unique, comme souverain bien, elle n'a pas le droit, comme si elle était au-dessus de toutes les conditions empiriques de son application et qu'elle fût parvenue à la connaissance immédiate de nouveaux objets, elle n'a pas le droit, dis-je, de partir de ce concept et d'eu dériver les lois morales mêmes. Car elles sont précisément ce dont la nécessité pratique interne nous conduit à la supposition d'une cause subsistant par elle-même, ou d'un sage r^ulateur du monde pour rendre ses lois eflicaces; nous ne pouvons donc pas les regarder par rapport à cet être comme fortuites et dérivées de sa simple volonté, surtout d'une volonté dont nous n'aurions aucun concept si nous ne nous l'étions fait conformément à ces lois. Si loin que la raison pratique ait droit de nous con-; duire, nous ne tiendrons jamais des actions pour obligatoires par cela seul qu'elles sont des ordres de Dieu; elles nous paraissent au contraire des ordres de Dieu. parce que nous y soinmtô tenus intérieurement. Nous étudierons la liberté sous la condition de l'unité finale, suivant des principes rationnels, et nous ne la croirons d'accord avec la volonté divine qu'autant que nous tiendrons pour sainte la loi morale que la raison même nous enseigne par la nature des actions, et nous ne croirons nous conforaierà cette volonté qu'en nous rendant, nous et les autr^, les meilleurs possibles. La théolc^ie morale n'est donc que d'un usage immanent, à savoir,

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pour accomplir notre destinée en ce monde, en nous mettant d'accord avec le système de toutes les fins, et non pour abandonner mystiquement et témérairement le fil conducteur d'une raison morale législative dans un boa mouvement de la vie, afin de le rattacher immédiatement h l'idée de l'être suprême ; ce qui donnerait un usage IraDSceodantal de la raison, usage qui, conmie celui de la raison spéculative, doit en pervertir et rendre vaines les dernières fins.

SECTION m.

D« l'opinion, de U Kiencc at de It ttn.

973. La croyance Fiirwahrhalten) est un fait, un événement intellectuel qui peut reposer sur des raisons objectives, mais qui requiert aussi des causes subjectives dans l'esprit de celui qui juge. Si la croyance est valable pour tout le moude, en tant qu'elle n'est pour chacun que la raison, son principe est alors objectivement suffisant, et la croyance s'appelle conviction. Si la croyance n'a sa raison que dan^ la qualité particulière du sujet, ou l'appelle alors persuasion.

974. La persuasion est une simple apparence, puisque la cause du jugement, quoique purement subjective, est réputée objective. Un semblable jugement n'a donc aussi qu'une valeur individuelle, et la croyance n'est pas communicable. Mais la vérité repose sur la convenance avec l'objet par rapport auquel les jugements de chaque esprit doivent en conséquence se trouver d'accord entre eux [consentientia uni tertio consentirait inier se). La pierre de touche extérieure de la croyance, pour

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savoir si c'est une conviction ou simplement une persuasion, est donc la possibilité d'être communiquée et d'être trouvée valable par la raison de tout homme ; car il est au moins présumable alors que la cause de tous les jugements, malgré la diversité des sujets entre eui, doit reposer sur une base commune, à savoir l'objet avec lequel par conséquedt tous s'accordent et prouvent par là même la vérité du jugement.

975. La persuasion ne peut donc à la vérité se distinguer subjectivement de la conviction, taot que le sujet n'a devant les yeux la croyance que comme phénomène de son propre esprit. Mais l'expérience que l'on fait sur l'intelligence d'autrui avec 1^ motifs de cette croyance qui sont valables pour nous, afin de savoir si ces motifs produisent sur cette raison étrangère le même effet que sur la nôtre, est cependant un moyen, quoique purement subjectif, non pas d'opérer la conviction, mais de découvrir la valeur purement personnelle du jugement, c'eslà-dire de révéler ce qui n'est en lui que simple persuasion.

976. Si, de plus, on peut expliquer les causes subjectives du jugement, que nous prenons pour des raisons objectives, et par conséquent la croyance trompeuse, comme un certain événement dans notre esprit, sans avoir pour cela besoin de la qualité de l'objet, alors on met à nu l'apparence, et l'on n'est plus trompé par elle, quoique nous soyons toujours portés jusqu'à un certain point à l'erreur, si la cause subjective de l'apparence tient à notre nature.

977. Je ne puis rien fl^rmer, c'est-à-dire rien énoncer comme jugement nécessairement valable pour cbacun, que ce qui produit en moi la conviction. Je puis garder

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406 LOCIQUE TEIANSOENDANTALE.

ma persuasion si je m'y trouve bien, mais je ue puisni ne dois la faire valoir hors de moi.

978. La croyance ou la valeur subjective du jugement, par rapport à la conviction (qui vaut en même temps objectivement), présente les trois d(^rés suivants : Vopinion, la foi et la science. L'opinion est une croyance estimée avec conscience insuffisante, tant subjectivement qu'objectivement. Si la croyance n'est suffisante que subjectivement, et qu'elle soit en même temps regardée comme objectivement insuffisante, alors elle s'appelle foi. Enfin, si la croyance vaut subjectivement et objectivement, elle s'appelle science. La suffisance subjective s'appelle conviction (pour moi-même) ; la suffisance objective, certitude (pour tout le monde) . Je ne m'arrêterai pas à expliquer des concepts si faciles à saisir (1). ■

979. Je n'ai jamais le droit d'opiner, sans sawir au moius quelque chose par le moyen de quoi le jugement puremeut problématique en soi reçoive une liaison avec la vérité; liaison qui, quoique imparfaite, est cependant plus qu'une fiction arbitraire. De plus, la loi d'une telle liaison doit être certaine. Car si je n'ai, par rapport h cette loi, qu'une opinion encore, tout n'est plus qu'un jeu de l'imagination sans le moindre rapport à la vérité. Il n'est pas permis d'opiner dans les jugements par raison pure. Car ces jugements n'étant point appuyés sur des raisons empiriques, tout au contraire devant être connu a priori où tout est nécessaire, le principe de la liaison exige universalité et nécessité, par conséquent certitude parfaite; autrement il n'y aurait pas de voie

(1) V. Logique de KanI, introdurtion. ~ T.

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HfiTHOOOLOGIE TRANSCENDANT ALE. 407

ouverte à la vérité. It est donc absurde d'opioer en mathématiques pures; il faut savoir, ou s'abstenir de tout jugemeot. Il eu est de même avec les principes de la morale, puisque l'on ne doit point, sur la simple opluiou que quelque chose est permis, tenter une action ; il faut savoir s'il l'est réellement.

980. Dans l'usage transcendantal de la raison, opiner est au contraire trop peu ; mais aussi savoir est beaucoup trop. Nous ne pouvons donc pas juger en pareil cas sous le simple rapport spéculatif, parce que des motifs subjectifs de la croyance, comme motifs capables d'opérer la foi, ne méritent aucun assentiment dans les questions spéculatives, puisqu'ils ne peuvent être dispensés de tout secours empirique, ni être communiqués aux autres à mesure égale.

981. Mais en général la croyance théoriquement insuffisante ne peut être appelée foi que sous le rapport pratique. Or le but pratique est celui de l'habileté ou de la moralité; le premier pour des fins arbitraires et fortuites, le second pour des fins absolument nécessaires.

9&2. Quand une fois un but est proposé, les conditions pour l'atteindre sont hypothétiquement nécessai res. La nécessité est subjective, mais néanmoins comparativement suffisante, si je ne sais absolument pas d'autres conditions sous lesquelles le but pourrait être atteint; mais elle est suffisante absolument et pour chacun, si je suis sûr que personne ne peut connaître d'autres conditions qui conduisent au but proposé. Dans le premier cas, ma supposition et la croyance à certaines conditions est une foi purement contingente; dans le second cas, c'est une foi nécessaire. Si le médecin doit faire quelque chose pour un malade qui est en

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danger, mais qu'il ne connaisse pas ta maladie, il examine les phénomènes, et juge, parce qu'il ne sait rien de mieux, que c'est une phthisie. Sa foi, suivant son propre jugement même, est purement fortuite; un autre aurait peut-être mieux rencontré. J'appelle foi pragmatique. une foi fortuite, mais qui sert de fondement à l'usage réel des moyens pour certaines actions.

983. La pierre de touche ordinaire pour savoir si ce qu'affirme quelqu'un est simplement une persuasion, ou du moins une conviction subjective, c'est-à-dire une foi ferme, c'est le^ri. Souvent il arrive que quelqu'un affirme ce qu'il dit, d'un ton si confiant et si imperturbable qu'il semble avoir déposé toute crainte d'erreur. Un pari cependant l'embarrasse. Quelquefois, àla vérité, il montre assez de persuasion pour qu'on puisse l'estimer un ducat, mais non pas dix. Car il en mettra bien un en jeu, mais s'il s'agît d'en mettre dix, il remarquera à la fin ce qu'il n'avait pas remarqué d'abord, savoir qu'il est cependant possible qu'il ait tort. Si l'on s'imaginait qu'il s'agit de parier le bonheur de toute la vie, alors notre suffisance diminuerait très sensiblement; alors on serait rempli de crainte, et l'on trouverait enfin que notre foi ne va pas si loin. La foi pragmatique n'a donc qu'un degré, qui, suivant la différence de l'intérêt qui est en jeu, peut être grand ou petit.

984. Bien que nous ne puissions rien entreprendre par rapport à un objet, et que par conséquent la croyance soit simplement théorique, cependant, comme nous pouvons dans beaucoup de cas imaginer une entreprise pour laquelle nous présumons avoir des raisons suffisantes s'il y avait un moyen de donnei- de la certitude à l'affaire, alors il y a dans de."; jugements purement

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théoriques quelque chose ^'analogue aux jugements pratiques, h. la croyance desquels convient le moi foi et que nous pouvons appeler foi dogmatique [doctriruilen]. S'il était possible de décider la chose par quelque expérience, je pourrais bien parier toute ma fortune qu'au moins quelqu'une des planètes que nous apercevons est habitée. C'est pourquoi je dis que ce n'est pas simplement une opinion, mais une foi ferme (sur la vérité de laquelle je hasarderais nombre d'avantages de la vie) qu'il y a aussi d'autres mondes habités.

985. Or, nous devons avouer que la doctrine de l'existence de Dieu appartient h la foi dogmatique. Car, quoique par rapport à la connaissance théorique du monde je n'aie rien à établir qui présuppose nécessairement cette pensée comme condition de mon explication des phénomènes cosmiques, et que je sois plutôt obligé de me servir de ma raison comme si tout était simplement physique ; cependant l'unité finale est une si grande condition de l'application de la raison à la nature, que je ne puis pas la méconnaître quand l'ejpérience m'en donne de si nombreux exemples. Mais je ne connais aucune condition de cette unité qu'elle me donne pour fil conducteur dans mon investigation de la nature, à moins de supposer qu'une intelligence suprême a tout coordonné suivant des fins très sages. C'est donc une condition d'un dessein h la vérité accessoire, mais cependant pas sans importance (celui d'avoir un fîl conducteur dans la recherche de la nature), que de supposer un sage créateur du monde. Le résultat de mes recherches confirme si souvent aussi l'utilité de cette supposition dont rien ne démontre clairement la fausseté, que je dis beaucoup tnip peu quand j'appelle ma croyanri' une simple npi-

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410 LOaiQUE TRANSCENDANT A.LE.

nioD; je puis même aller jusqu'à dire, sous ce rapport théorique; que je crois fermement à un Dieu. CependaDt cette foi n'est pas pratique dans le seiis strict ; elle doit être appelée une foi dogmatique, foi que la théologie de la nature (la théologie physique) doit nécessairement opérer partout. Pour ce qui est de la sagesse divine, si nous réfléchissons aux qualités brillantes dont la nature humaine est dotée, et à la brièveté de la vie, brièveté si peu conforme à cette riche nature, nous aurons aussi une raison suffisante d'une foi dogmatique à la vie future de l'âme humaine.

986. Le mot foi est en pareil cas une expression de modestie sous le rapport objectif: mais il indique en même temps une ferme confiance sous le rapport subjectif. Si je ne voulais appeler ici que du nom d'hypothèse admissible la croyance purement théorique, je donnerais déjà à entendre par là que j'ai un concept plus parfait de la nature d'une cause du monde, et du monde à venir, que je ne puis réellement le justifier; car ce que je n'admets même qu'hypolhétiquement doit être suffisamment connu de moi, du moins quant à ses propriétés, pour que je naie pas besoin rf* en examiner le concept, mais seulement l'existence . Le mot foi concerne seulement la direction que me donne une idée, et l'influence subjective qu'elle exerce sur le progrès des actes de ma raison, influence par laquelle je suis retenu dans cette direction, quoique je ne sois pas en état d'en rendre compte sous le rapport spéculatif.

987. Hais la simple foi dogmatique renferme quelque chose de chancelant; ce qui fait que souvent on s'en sépare par suite de difficultés qui se présentent dans la

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MÉTHODOLOGIE TRANSCENDANTALB. 411

spéculation, quoique toujours à la vérité ou ^ revienne

988. II eu est tout autrement de la foimorale; car il est absolument nécessaire ici que quelque chose soit fait, savoir, que j'obéisse de tous points à la loi morale. Ici, la Hn est indispensablement fixée, et toutes mes lumières ne me laissent apercevoir qu'une seule condition possible soug laquelle cette fin soit d'accord avec toutes les autres, et possède ainsi une valeur pratique, savoir qu'il y ait un Dieu et une vie future. Je suis aussi très sûr qu'il n'y a personne qui connaisse d'autres conditions aboutissant à la même unité des fins sous la loi morale. Mais puisque le précepte moral est par conséquent aussi ma maxime (la raison voulant qu'il doive l'être), je croirai inévitablement à l'existence de Dieu et à la vie à venir, et je suis sûr que personne ne peut ébranler cette foi, parce qu'autrement mes principes moraux mêmes, auxquels je ne puis renoncer sans être détestable à mes propres yeux, s'écrouleraient.

989. De cette manière, il nous reste encore assez, même après avoir abandonné toutes les prétentions ambitieuses d'une raison vaguant au delà des bornes de toute expérience, pour avoir lieu d'être contents sous le rapport pratique. A la vérité, personne assurément ne pourra se flatter de «avoir qu'il y a un Dieu et une vie à venir; car, s'il le savait, il serait précisément l'homme que je cherche depuis si longtemps. Tout savoir (s'il concerne un objet de la raison pure) peut être communiqué aux autres, et par conséquent je pourrais espérer de voir ma science -s'étendre merveilleusement par l'instruction que je recevrais d'un tel homme. Mais non, la conviction n'est pas ici une certitude logique, c'est une

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certitude morale; et comme elle repose sur des principes subjectifs (le sens moral), je ue puis pas nifime dire : il est moralement certain qu'il y ait un Dieu, etc.; mais seulement : je suis moralement certain, etc. C'est-à-dire que la foi eu un Dieu et en une autre vie est tellement liée à mon sens moral, que je ne cours pas plus risque de la perdre, parce que je ne crains pas plus qu'elle me soit ravie jamais, que je n'appréhende de perdre le sentiment moral lui-même.

990. La seule difficulté qu'il y ait en cela, c'est que cette foi rationnelle se fonde sur la supposition des sentiments moraux. Si nous renoncioas à cette supposition et que nous admissions une foi qui fût indifférente par rapport aux lois morales, la question que propose la raison serait simplement spéculative, et pourrait encore alors être appuyée de solides raisons , prises de l'analogie, mais non de raisons telles qu'un doute très obstiné dût s'y rendre (1). Dans ces questions nul homme n'est affranchi de tout intérêt; car, à supposer qu'il fût privé de l'intérêt moral par défaut de bons sentiments, il lui en resterait encore assez, pour lui faire cratnc^r^ l'existence de Dieu et une vie à veoir. Il suffit pour cela qu'au moins il ne puisse pas acquérir la certitude qu'il n'y a aucun être de cette nature, ni aucune vie h venir; certitude qu'il ne peut acquérir, en effet, à

(1) L'esprit humaio prend (comme je crois qu'il arrive nécessairement dans tout être laisonnable) ud intfret naturel ^ la moralité, quoique cet intérêt ne soit ni indivisible ni pratiquement prépondérant. Affermissez et augmentez cet intérêt, et vous tronverei la raison tout à fait docile et assez sage pour unir à l'intérêt pratique l'intérêt spéculatif. Mai! si au contraire votre premier, ou du moins, votre second soin n'est pas de rendre les hommes bons, voua ne les rendrez jamah sinc^^en](■nt criiyants.

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MÉTHODOLOGIE TRANSCBNDANTALE. 4)3

moins de prouver l'impossibilité de ces deux choses ; ce gui devrait être prouvé par la raison seule, et par conséquent apodictiquement. Or, cette preuve, aucun homme raisonnable ne peut assurément l'entreprendre. Ce serait donc là une foi négative, qui n'engendrerait pas, il est vrai, moralité et bons sentiments, mais cependant quelque chose d'analt^ue, en ce sens qu'elle pourrait contenir les méchants.

991. Mais, dira-t-on, est-ce là toute l'œuvre de la raison, quand elle s'étend au delà des bornes de l'expé-

, rience î N'a-t-elle donc que ces deux articles de foi ? Le sens commun en -aurait pu faire autant, sans avoir besoin de consulter là-dessus les philosophes !

992. Je ne rapporterai pas ici les services que la philosophie a rendus à la raison humaine, par la recherche pénible de sa critique, quoique ces services dussent se trouver par le fait purement négatifs ; ce dont il sera encore question dans le chapitre suivant. Mais exigez-vous donc qu'une connaissance qui, aux yeux de tous les hommes, surpasse le sens commun, doive vous être découverte pur les philosophes seuls? Ce reproche est la meilleure preuve de la .vérité de ce que nous avons dit jusqu'ici, puisqu'il fait voir ce que l'on n'aurait pas pu prévoir dans le principe, savoir, que la nature, dans ce qui intéresse tous les hommes, sans distinction, n'est coupable d'aucune distribution partiale de ses dons, et que ia philosophie la plus élevée par rapport aux fins essentielles de la nature humidne, ne peut pas conduire plus loin que la direction par elle départie à l'intelligence même la plus vulgaire.

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LOGIQUE TftANâCENDAKTALE.

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Arehilectonifoe de 11 itàKti pm.

993. J'entends par Architectonique l'art des systèmes. Comme l'unité systématique est ce qui conTertit la connaissance vulgaire en science, c'est-à-dire ce qui forme un système d'un simple agr^t de connaissances, l 'architectonique est la théorie de ce qu'il y a descientitique dans notre connaissance en général ; elle appartient donc nécessairement à la méthodologie.

994. Nos connaissances en général ne peuvent être, sous l'empire delà raison, des rhapsodies; elles doivent au contraire former un système, seule forme sous laquelle elles peuvent soutenir et faire avancer les fins essentielles de la raison. Maïs j'entends par système l'unité des diverses connaissances sous une idée. Cette idée est le concept rationnel de la forme d'un tout, en tant que l'étendue de la variété et la place respective de^ parties est déterminée a priori par ce même concept. Le concept rationnel scientifique contient donc la fin et la forme du tout qui cadre avec lui. L'unité du but auquel se rapportent toutes les parties, en même temps qu'elles se rapportent les unes aux autres dans l'idée de cette fin, rend chaque partie dépendante de la connaissance de toutes les autres, et il n'y a Heu à aucune addition accidentelle, à aucunegrandeur indéterminée de la perfection, qui n'ait pas ses limites tracées a priori. Le tout est donc composé, articulé (ariiculatio) , et non entassé (coacervalio) ', semblable au corps d'un animal, dont l'accroissement ne lui donne aucun membre, mais qui, sans rien

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MÉTHODOLOGIE TRAKSCENDAMTALE. 415

changer aux proportioDS, rend chacun de ses membres plus fort et plus approprié à ses fins, il peut croître par intussusceptioa iper intusstisceptionem), mais non par juxta-position {per appositionem).

995. L'idée a besoin d'un sckème qui lui serve d'expression, c'est-à-dired'unediversitéet d'une ordonnance des parties déterminées a ;>r«)ri par le principe de la fin. Le schëme qui n'est pas esquissé suivant une idée ou d'après une des fins capitales de la raison, mais empiriquement ou suivant des considérations qui se présentent accidentellement (dont le nombre ne peut être su d'avance), donne une idée technique; mais celui qui ne résulte que d'une idée (où la raison donne des &b& a priori et ne les attend pas empiriquement), fonde une unité arcfatectonigue. Ce qu'on appelle science ne peut se former techniquement, eu ^ard à la ressemblance du divers, ou à cause de l'emploi fortuit de la conaaissance in concrelo h toutes sortes de fins extérieures ; mais il peut se former architectoniquement en partant du point de vue de l'affinité et de la dérivation d'une seule fin suprême et interne, qui seule rend le tout possible. De plus, le scbème de la science doit contenir, en conséquence de l'idée, c'est-à -dire a priori, l'esquisse {mono~ gramma) et la distribution du tout en ses parties, et doit être distingué avec certitude et par principe de tous autres schèmes.

996. Personne ne cherche à établir une science sans lui donner une idée pour fondement. Mais dans l'exécution de cette science, le schème, et même la définition qu'on donne au commencement de la science, répond très rarement h l'idée qu'on s'entait ; car cette idée est dans la raison comme un germe dans lequel toutes les

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416 LOGIQUE TItANSCENDASTALE.

parties encore très enveloppées, très cachées, et à peine reconuaissablBs à l'inspeclioa microscopique. Les sciences étant toutes conçues du point de vue d'un certain intérêt général, ne doivent donc pas être expliquées m définies d'après la description que leur auteur en donne, mais suivant l'idée que l'on trouve fon<lée dans la raison même en partant de l'unité naturelle des parties que l'auteur a rassemblées. Car alors on trouve que l'auteur, et souvent même ses derniers sectateurs, se trompent à l'occasion d'une idée qu'ils n'ont pu eux-mêmes s'éclaircir; ce qui les a empêchés de déterminer le contenu propre, l'articulation (une unité systématique) et les limites (te la science.

997. il est malheureux que ce ne soit qu'après avoir longtemps rassemblé rhapsodiqiiement, suivant l'indication d'une idée cachée au fond de notre raison, beaucoup de connaissances relatives h cette idée, comme autant de matériaux pour un édifîce; que ce ne soit même qu'après les avoir longtemps disposés techniquement, qu'il nous soit enfin devenu possible d'apercevoir l'idée sous un jour plus clair, et d'esquisser architectoniquement un tout d'après les tins de la raison. Les systèmes, semblables aux vere, formés d'abordimparfaitement par une génération équivoque du simple concours des concepts réunis, paraissent n'être parfaitement formés qu'avec le temps, quoiqu'ils aient tous leur schème, comme germe primitif, dans la raison qui se développe d'elle-même. Celte dernière circonstance fait non seulement que chacun d'eux est en soi composé suivant une idée, mais encore que tous forment entre eux comme des membres d'un seul tout, conformément à une fin, un système unique de la connaissance humaine, et permet-

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UÉTHODOLOGIE TRANSCENDANTALE. 417

tes! une architectonique de tout le savoir humain, qui, à présent que tant de matériaux sont rassemblés ou peuvent être tirés des ruines d'anciens édifices, non seulement serait possible, mais ne serait pas même très difficile. Nous nous contenterons ici d'achever notre œuvre, en esquissant simplement Yarc/ùtectoniçue de toute connaissance par raimipure; et nous ne partirons que du point où la racine commune de notre faculté de connaître se partage en deux hranches, dont l'une est la raison. J'entends ici par raison toute la faculté de connallre supérieure, et j'oppose par conséquent le rationnel à l'empirique.

998. Si je fais abstraction de toute matière de la connaissance, considérée objectivemeat, toute connaissance est alors subjectivement ou historique ou rationnelle. La connaisbance historique est cogniiio ex datis; la connaissance rationnelle est cognilio ex principiis. Une connaissance, quelle qu'en puisse être l'origine, est encore historique dans celui qui la possède, s'il n'en connaît que ce qui lui a été transmis d'ailleurs, que du reste il ait appris soit par ezpérienci: immédiate, soit en entendant racouter, soit par éducation (des connaissances générales). Gelui-Ifi donc qui, à parler proprement, a appris un système de philosophie, par exemple celui de Wolf. eût-il dans la tête toutes les propositions, définitions et preuves, en même temps que la division de toute la doctrine, et pût -il, comme on dit, tout compter sur ses doigts; celui-là n'a cependant qu'une connaissance historique parfaite de la philosophie de Wolf; il ne sait et ne juge qu'autant qu'il lui a été donné. Contestez-lui une définition, il ne sait où il doit en prendre une autre. 11 s'est formé sur une raison étrangère, mais la faculté

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418 LOGIQUE TtUNSCENDANTALE.

cultivée n'est pas celle de l'invention ; c'est-à-dire que la connaissance ne résulte pas en lui de la raison, et quoiqu'elle soit objectivement une connaissance ratîonDelle, subjectiveoient néanmoins elle est purement historique. Il a bien compris et bien retenu , c'est-à-^re bien ' appris; il est la statue de pl&tre d'un homme vivant. Les connaissances rationnelles qui le sont objectivement (c'esl-à-dire qui ne peuvent résulter primitivement de la raison propre de l'homme) n'en méritent donc le nom, môme subjectivement, qu'autant qu'elles ont été puisées aux sources générales de la raison, d'où la critique, et même le i-ejet de ce qu'on a appris peut aussi dériver; c'est-à-dire qu'elles doivent résulter de principes.

999. Maintenant, toule connaissance rationnelle se forme ou de concepts, ou de la construction des concepts; la première s'appelle philosophique, la seconde mathématique. J'ai déjà parlé de leur différence intrinsèque dans le premier chapitre. Une connaissance peut donc être objectivement philosophique et cependant subjectivement historique, comme dans la plupart des écoliers, dans tous ceux qui ne vont .pas plus loin que l'école et qui restent écoliers toute leur vie. Mais une chose remarquable cependant, c'est que la connaissance mathématique, de quelque manière qu'on ait appris, peut néanmoins valoir, même subjectivement, comme connaissance rationnelle, et qu'il n'y a pas lieu de faire en mathématiques la distinction que nous avons établie pour la philosophie. La raison en est que les sources de la connaissance, auxquelles seules le maître peut puiser, ne se trouvent nulle part ailleurs que dans les principes essentiels et vrais de la raison et ne peuvent par conséquent non plus être pris nulle part ailleurs par

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HÉTHODOLOaiE TRANSCENDANTALE. 419

l'écolier lui-même; qu'ils ne peuvent éfre contestés, parce que l'usage de la raison a lieu ici in concreio, quoique cependant a priori, savoir dans l'intuition pure, ot se trouvent par cela même affranchis de j'illusion et de l'erreur. De toutes les sciences rationnelles (a priori), il n'y a donc que les mathématiques qui soient susceptibles d'être apprises; mais jamais la philosophie (à inoioB que ce no soit historiquement); en matière^ de raison, on ne peut tout au plus qu'apprendre à philosopher.

1000. Le système de toute connaissance philosophique est donc la ^M(»o;)At«. 11 faut admettre la philosophie objectivement, si l'on entend par là l'archétype du jugement critique de toutes les tentatives philosophiques, archétype qui doit servir à juger toute philosophie subjective, dont l'édifice est souvent si divers et si muable. La philosophie n'est donc qu'une simple idée d'une science possible, qui n'est donnée nulle part in concreio, mais de laquelle on cherche à s'approcher par différentes voies, jusqu'à ce que la véritable route, obstruée par la sensibilité, soit découverte, et que l'ectype, manqué jusqu'ici, puisse être enfin assimilé au prototype, autant qu'il est possible. Jusque-là, on ne peut apprendre aucune philosophie; car oii est-elle? qui la possède? et à que! caractère la reconnaître? On peut seulemeut apprendre à philosopher, c'est-à-dire exercer le talent de la raison à rechercher ses principes généraux dans certaines questions qui se présentent, mais cependant toujours avec la réserve du droit de la raison d'examiner, de confirmer ou de rejeter ces principes, même dans leurs sources.

iOOl. Mais jusque-là le concept de la philosophie

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n'est qu'un concept scolastique, celui d'un systèaie de ta connaissance qui est cherchée simplement comme science, sans que l'on se propose rien de plus que l'unité systématique de cette science, par conséquent sans anoir en vue la perfection logique de la connaissance. Mais i! y a encoi'e un concept cosmique {conceptm cosmicus) qui a toujours servi de fondement à cette dénomination , principalement lorsqu'on le personnifiait en quelque sorte, et qu'on se le représentait comme un prototype dans l'idéal du philosophe. A cet égard la p^iosophie est la science du rapport de toute connaissance au but essentiel de la raison humaine (teleologia rationis kumanœ), et le philosophe n'est pas un artiste ea matière de raison , mais un législateur de la raison humaine. En ce sens il serait trop orgueilleux de s'appeler soi-même philosophe, et d'avoir la prétention d'égaler le prototype, qui n'est que dans l'idée.

lOOâ. Le mathématicien, le physicien, le logicien ne sont cependant que des artistes en matière de raison, quelque brillants succès que le premier puisse avoir dans la connaissance rationnelle en géuéral, et les seconds particulièrement dans la connaissance philosophique. il y a cependant un maître en idéal, qui forme tous ceux-ci, qui s'en sert comme d'instruments pour procurer les fins essentielles de la raison humaine. Celui-là seul mériterait le nom de philosophe. Cependant comme il ne se rencontre nulle part, et que l'idée de sa législation se trouve partout dans toute raison humaine, nous ne nous attacherons qu'à cette idée, et nous déterminerons plus approximativement ce que la philosophie prescrit suivant ce concept cosmique (1) relative- (1) Le concept eotmique est ici celui qui concerne ce qui intëresM

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HËTH'JDOLOGIE TRANSCENDAirTALR. 421

ment à l'uDité systématique prise du point de vue des fins.

f003. Les fias essentielles ne sont pas pour cela les fins les plus élevées, dont une seule (dans la parfaite unité systématique de la raison) est possible. Elles sont par conséquent ou ta dernière fin, ou des fins subalternes qui appartiennent nécessairement à la première comme moyens. La première n'est donc que la desti- DatioD totale de l'homme, et la philosophie qui la concerne s'appelle morale. A cause de cette prééminence de la philosophie morale sur toute autre investigation de la raison, on entendait toujours par le mot philosophe, chez les anciens, en même temps et principalement le moraliste. Et même l'apparence extérieure de la domination de soi-même par la raison fait que l'on appelle encore maintenant philosophe , suivant une certaine analogie avec cette acception des anciens, chacun dans la sphère restreinte de son savoir.

1004. La législation de la raison humaine (la philosophie) a donc deux objets, la nature et la liberté, et renferme par conséquent la loi physique et la loi morale, d'abord dans deux systèmes particuliers, mais ensuite dans un seul et unique système philosophique. La philosophie de la nature comprend tout ce qui est; celle des mœurs ce qui doit être.

1005. Mais toute philosophie est ou connaissance par raison pure, ou connaissance rationnelle par principes empiriques. La première s'appelle philosophie pure, la seconde philosophie empirique.

nécssMirement chacan; je détenniae doactebufd'ana science d'après Aes coiKepit tmloitiifies, lorsque je ne la considère que comme ane des Kptitadea poar certaines Qns arbitraire.

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422 LOGIQUE TEIANSCENDAI4TALE.

1006. MaiolenaDt la philosophie de la raisoD pure esl ou Propédeutique, laquelle examine la faculté de la raison par rapport à toute connaissance a pnoriel s'appelle Critique; — ou le système de la raison pure (ia science), c'est-à-dire toute la coDuaissance philosophique (lanl vraie qu'apparente) par raison pure, dans un coatexte systématique, et s'appelle Métaphysique. Ce Dom peut cependant s'appliquer aussi à toute la philosophie pure, y compris la critique, de manière à entendre par là, et l'investigation de tout ce qui peut être connu jamais o priori, et l'exposition de ce qui constitue un système de connaissances philosophiques pures de cette espèce, et qui diffère soit de l'usage empirique, soit de l'usage mathématique de la raison.

1007. La métaphysique se divise en métaphysique de l'usage spéculatif ti en métaphysique de Y ma:^ pratiqiu de la raison pure; elle est par conséquent : ou métaphysique de la nature ou métaphysique des mœurs. La première contient tous les principes purs de ta raison par simples concepts (par conséquent les mathématiques exclues) de la connaissance théorique de toutes choses ; celle-ci contient les principes qui déterminent et rendent nécessaires a priori le faire et l'omettre. Or, la moralité est la seule légalité des actions qui puisse être parfaitement dérivée a priori de principes. La métaphysique des mœurs est donc proprement la morale pure, dans laquelle aucune anthropologie (aucune condition empirique) n'est posée en principe. La métaphysique de la raison spéculative est donc ce qu'on a coutume d'appeler métaphysique dans le sens propre. Mais en tant néanmoins que la morale pure appartient également àla branche de la connaissance humaine et même philoso*

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MÉTHODOLOGIE TBAHSCENDANTALB. 423

phique par raison pure, nous lui conserverons la première dénomination , quoique nous l'omeltioDs ici , comme n'appartenant pas à notre objet actuel.

1008. ir est de la plus grande importance d'isoler des connaissances qui diffèrent d'autres connaissances, quant à leur genre et à leur origine, et de faire grandement attention qu'elles ne se confondent point avec d'autres auxquelles elles sont ordinairement rattachées dans l'usage. Ce que fait le chimiste dans la séparation des matières, le mathématicien dans les mathématiques pures, à plus forte raison te philosophe doit le faire, afin de pouvoir déterminer avec certitude, à l'usage vagabond de l'entendement, la part de chaque espèce de connaissance, sa valeur propre et son influence. L&. raison humaine, depuis qu'elle a commencé à penser, ou plutôt à réfléchir, n'a donc jaçiais pu se passer d'une métaphysique, mais elle n'a pu l'exposer assez pure de toute matière étrangère. L'idée de cette science est tout juste aussi ancienne que la raison humaine spéculative; et quelle raison ne spécule pas, soit à la manière Bcolastique, soit à la manière populaire? Il faut avouer cependant que la distinction des deux éléments de notre connaissance, dont l'un est en notre puissance, tout à fait à priori, et dont l'autre ne peut être pris qu'a posteriori de l'expérience, est toujours restée très obscure, même pour les penseurs de profession, et que par conséquent jamais la détermination des bornes d'une espèce particulière de connaissances, par conséquent non plus la véritable idée d'une science qui a si longtemps et si fort occupé la raison humaine , n'a pu être établie. Quand on disait que la métaphysique est la science des premiers principes de la connaissance humaine, on

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424 LOGIQUE TRANSCENDAKTALB.

n'indiquait pas par là une espèce toute particulière, mais seulement un rang par rapport à la généralité; elle ne pouvait doDc Atre ainsi distinguée nettement de l'empirisme; car, dans les principes empiriques mêmes, certaiaes connaissances sont plus générales, et par conséquent plus élevées que d'autres. Mais dans la série d'une telle subordination (où l'on ne distingue pas ce qui est connu parfaitement a priori de ce qui n'est connu qu'a posteriori), où tracer la ligne de démarcation qui distingue la première partie de la dernière, et les membres supérieurs des membres inférieurs et subordonnés? Que dirait-on si la chronologie ne pouvait indiquer les époques du monde qu'en les divisant en premiers siècles et en siècles suivants? Et s'il est permis de demander si le cinquième et le dixième siècle font aussi partie des premiers, je demande de même si le concept d'étendue appartient à la métaphysique? Oui, répondezvous! Eh quoi, celui de corps aussi? — Oui! — Et celui de corps fluide? Vous êtes étonné; car si cela continue, tout appartiendra à la métaphysique. D'ofi l'on voit que le simple degré de subordination (le particulier sous le général) ne peut déterminer les bornes d'une science, et qu'il n'y a dans notre cas que l'entière dissimilitude et la différence absolue d'origine qui le puisse. Mais ce gui, d'un autre côté, obscurcissait encore l'idée fondamentale de la métaphysique, c'était qu'elle a, comme connaissance a priori, une certaine ressemblance avec les mathématiques, ressemblance qui rend bien les deux sciences parentes, quant à l'origine a priori; mais le mode de connaissance de la première a lieu par concepts, tandis que le mode de juger a priori dans celleci a lieu par la construction des concepts; ce qoti donne

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MÉTHODOLOGIE TRAPtSCBNDANTALE. 425

la différence d'une connaissance philosophique d'avec une connaissance mathématique. La différence est si manifeste qu'on l'a toujours sentie, sans avoir jamais pu la signaler par des critères évidents. Il est arrivé de ce défaut de distinction que des philosophes ayant erré dans le développement même de l'idée de leur science, leur travail n'a pu avoir aucun but déterminé, aucune règle certaine , et qu'avec un plan si arbitrairement tracé, ignorant la voie qu'ils avaient à prendre, et toujours en désaccord sur les découvertes que chacun d'eux pensait avoir faites sur sa route, ils ont d'abord rendu leur science méprisable aux yeux des autres, e( ont fini par la vouer eux-mêmes au mépris.

1009. Toute connaissance pure a pn'on, en vertu de la faculté particulière de connaître dans laquelle seule cette connaissance peut avoir son siège , constitue donc une unité particulière, et la métaphysique est la philosophie qui doit donner à cette connaissance cette unité systématique. La partie spéculative de cette science qui s'est particulièrement approprié ce nom, celle que nous appelons métaphysique de la nature, et qui considère tout par concepts a priori, en tant qu'il est (et non ce qui doit être) , se divise de la manière suivante.

iOtO. La métaphysique, entendue dans le sens étroit, comprend la Philosophie tramcendantale et la Physiologie de la raison pure. La première ne considère que \entendement et la raison même, comme formant un système de tous les concepts et de tous les principes qui se rapportent aux objets en général, sans cependant admettre des choses qui seraient données {Ontologia); la deuxième considère la nature, c'est-à-dire l'ensemble des objets donnés (qu'ils soient donnés aux sens, ou,

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426 LOGIOUB TRANSCENOANTAW.

si l'oa veut, à une autre espèce d'intuitioD), et forme , par conséquent la Physiologie (quoique seulement raiionnellé). Maintenant l'usage de la raison, dans cette contemplation rationnelle de la nature, est ou physique ou hyperphysique; ou mieux encore immanent ou tremscenâant. Le premier a pour objet la nature, en tant que sa connaissance peut être appliquée dans l'expérience (m concreto) ; le second s'occupe de cette union des objets de l'expérience, qui dépasse toute expérience. Celte physiologie transcendante a par conséquent pour objet, ou une liaison interne, ou une liaison externe. mais qui toutes deux dépassent l'expérience possible ; la première est la physiologie de toute la nature, c'est-àdire la Cosmologie Iranscendanlaîe :\a seconde est \ifhysiologie de l'enchaînement de toute la nature des choses avec un être au-dessus de la nature, c'est-à-dire la T/iéologie transcendantale.

1011. La physiologie immanente, au contraire, considère la nature comme l'ensemble de tous les objets des sens, par conséquent telle qu'elle nous est donnée, mais seulement suivant des conditions a pnori', sous lesquelles elle peut nous être donnée en général. Mais ces objets sont seulement do deux espèces : 1° ceux des sens extérieurs, par conséquent leur ensemble, la nature corporelle; 2° celui du sens intime, l'âme, et, suivant ses concepts fondamentaux, en général, la nature /?eTwan/e. La mélaphysique de la nature corporelle s'appelle Physique. Mais, comme elle ne doit renfermer que les principes de la connaissance a priori de celte nature, elle s'appelle physique rationnelle. La métaphysique de la nature pensante sApi^lie psychologie; et, par la même raison que tout à l'heure, il ne s'agit ici que de la Psychologie rationnelle.

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UÉTHODOLOGIE TRANSCENDANTALE. 427

1012. Tout le système de la métaphysique se compose donc de quatre parties principales : 1° l'Ontologie; 2° la Psychologie rationnelle ; 3° la Cosmologie ralionnelle; 4° la Théologie rationnelle. La seconde partie, savoir, la Physique de la raibon pure, cootient deux parties : la Phyêiqae rationnelle (1) et la Psychologie rationnelle.

1013. L'idée fondamentale d'une philosophie de la raison pure prescrit même cette division ; division qui est par conséquent arckttectomque (conformément aux fins essentielles de la raison), et non simplement technique (suivant des affinités perçues fortuitement, et établie en quelque sorte comme par hasard). Mais elle est aussi, par la même raison, immuable et législative. Il y a cependant quelques points qui pourraient exciter le doute et infirmer la conviction de sa l^itimité.

1014. Gomment d'abord puis-je attendre des objets une connaissance a /irtbn, par conséquent une Métaphysique, en tant que les objets sont donnés h nos sens, par conséquent a posteriori? Et comment est-il possible de connaître la nature des choses suivant des principes a

(1) Il ne faat pas croire qae j'eatoade. par li ca qae l'on appelle pftgtique générale, qui est platât mathémathiqne qne philosophie de la natare ; car la métaphyiiqoe de la natare se distingue trèa nettement des mathèmatiqnes, et ne peut pas présenter des aperças qui étendent anssi loin nos connaissances qne ceux fournis par cette deniière science; mais elle est cependant très importante par rapport à l'applicatioa de la critîqne de la connaissance intellectuelle pure en général à la nature. A défaut de cette métaphysique, les malhëmatioiens mômes, en s'attschant k certains concepts vulgaires, mais cependant métaphysiques en réalité, ont insensiblement surchargé la physique d'hypothâses qui s'évanouissent par la critique de ces prin~ cipes, sans que par là cependant l'on porte la moindre atteinte i l'usafre des mathématiques dans ce champ (nsage qui est tout é fait indispensable).

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428 LOGIQUE TBAKSCENDANTALB.

priori, et d'arrïTer à une Physiologie rationnelle ? La réponse est que nous ne prenons de l'expérience que ce qui est nécessaire pour nous donner un objet, en partie du sens externe, en partie du sens interne: du sens externe, par le simple concept de matière (l'étendue inanimée, impénétrable) ; du sens interne, par le concepl d'un être pensant (dans la représentation empirique in~ iame: Je pense). Au reste, dans toute la métaphysique de ces objets, nous devrions nous abstenir totalement de tous principes empiriques qui pourraient ajouter au coucept une expérience quelconque, pour de ta porter un certain jugement sur ces objets.

iOlo. Ensuite, oii y aura-t>il lieu à la Psychologie empirique, qui a toujours eu sa place dans la Métaphysique et dont on a de nos jours attendu de si grandes choses pour l'éclaircissement de cette science, après avoir perdu l'espoir de rien faire de bon a priorit Je réponds qu'elle prendra sa place où la physique proprement dite (empirique) doit avoir la sienne, savoir, du côté de la philosophie appliquée, dont la philosophie pure contient les principes a priori, laquelle par conséquent doit Être unie à la précédente, mais non confondue avec elle. La Psychologie empirique doit donc être bannie de la Métaphysique, dont elle est déjà exclue par son idée même. Néanmoins, on peut encore lui laisser là une place (quoique seulement comme épisode) pour se conformer à l'usage des écoles, et même par motif d'économie, attendu qu'elle n'est pas encore assez riche pour constituer à elle seule l'objet d'une étude, et qu'elle est cependant trop importante pour qu'on doive l'exclure complètement ou la rattacher à quelque autre partie avec laquelle elle aurait ntoins d'affinité qu'avec la

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IIÉTBODOUMJIE TRANSCEMDANTALE. 429

Métaphysique. Elle o'est donc admise depuis si longtemps dans cette partie de la sdeoce qu'à titre d'étrangère; sa place n'y est que temporaire, en attendant qu'elle puisse établir son domicile propre dans une vaste anthropologie (le pendant de la physique empirique).

1016. Telle est donc l'idée générale de la métaphysique, de cette science qui, parce qu'on lui a d'abord demandé plus qu'on ne peut raisonnablement en attendre, parce qu'on s'est longtemps berc^ des plus belles espérances, est enfin tombée dans une déconsidération générale lorsqu'on s'est vu trompé dans son attente. Ou s'apercevra facilement par toute celte critique que, bien que la métaphysique ne puisse pas servir de fondement à la religion, elle eo sera toujours comme le rempart ; et que la raison humaine, déjà dialectique par la tendance de sa nature, ne pourra jamais se passer de cette science, qui lui met un frein, et qui, par la connaissance scientifique et pleinement évidente de soi-même, prévient les maux dont une raison spéculative privée de loi affligeraient sans aucun doute la morale et la religion. On peut donc être sûr que, quelque dédaigneux et contempteurs que puissent être ceux qui ont appris à. juger une science, non d'après sa nature, mais seulement par ses effets accidentels, on reviendra toujours à elle comme à une amie avec laquelle on était brouillé, parce qu'il est dans la nature de la raison, dont les fms essentielles font la matière de la métaphysique, de travailler infatigablement, soit k l'acquisition de vues fondamentales, soil au renversement de bonnes connaissances déjà acquises.

1017. Par conséquent, la métaphysique, tant celle de la nature que celle des mœurs, surtout la critique de la

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430 LOOIOUE TRANSCENDANTALB.

raisoQ se hasardant sur ses propres ailes, critique qui précède comme exercice préliminaire (propédeutique), constituent proprement à elles seules ce que nous pouvons appeler philosophie dans le sens véritable. Cette philosophie rapporte tout à la sagesse, mais par la voie des sciences, la seule qui, une fois frayée, ne se referme jamais, et ne permet aucune erreur. Les mathématiques, la physique, même la connaissaDce empirique de l'homme, sont d'uo très grand prix comme moyen d'atteindre en grande partie les fins accidentelles, et par suite cependant les fins nécessaires et essentielles de l'humanité; mais alors seulement par l'entremise d'une connaissance rationnelle par simples concepts, connaissance qui, quelque nom qu'on lui donne, n'est proprement que de la métaphysique.

1018. La métaphysique est donc aussi le complément de toute culture de la raisou humaine, culture indispensable, abstraction faite même de son influence comme science sur certaines fins déterminées ; car la métaphysique considère la raison suivant ses éléments et ses maximes suprêmes, qui doivent servir de fondement à la possibilité même de certaines sciences, et à ïxtsage de toutes. De ce qu'elle sert plus, comme simple spéculation, à garantir des erreurs qu'à étendre la connais^ sance, cda n'ôte rien à son prix : ce caractère lui donne au contraire beaucoup d'importance et d'autorité par la censure qui maintient l'ordre général et la concorde, et même le salut de la république des lettres, et qui eni~ pêche des travaux courageux et utiles de se détourner de la fln principale, le bonheur public.

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CHAPrrRB TV.

Hbtoirt de U nîHn pnn.

1019. Ce titre n'esl destiné qu'à signaler une lacune dane le système, et qu'il faudra remplir désormais. Je me contente de jeter d'un point de vue purement transcendantal, du point de vne de la nature de la raison pure, un coup d'œil rapide sur l'ensemble de son œuvre jusqu'ici ; œuvre qui représente sans doute à mes yeux un édifice, mais un édifice en ruines.

t020. Il est assK remarquable, quoique la chose ne puisse naturellement pas arriver d'une autre manière, que les hommes, dans l'enfance de la philosophie, ont commencé par où nous finirions volontiers maintenant, savoir, par étudier la connaissance de Dieu et l'espérance ou même la nature d'une autre vie. Malgré l'imperfectioD des concepts religieux introduits par les auliques usages que les peuples avaient encore conservés de leur état de grossièreté, la partie la plus éclairée de la nation se livra cependant à des recherches indépendantes sur ce sujet, et l'on s'aperçut facilement qu'il ne pouvait y avoir aucune manière plus fondamentale et plus certaine de plaire à la puissance invisible qui gouverne le monde, pour être heureux au moins dans une autre vie, que de se bien conduire dans celle-ci . La théologie et la morale furent donc les deux mobiles, ou plutôt les points aboutissants de toutes les recherches rationnelles et abstraites auxquelles on ne cessa de se livrer par la suite. La première fut proprement ce qui attira peu à peu la raison purement spéculative k l'œuvre,

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Hz LOGIQUE TRANSCENDAiNTALE.

el ce qui plus tard, sous le Dom de Métaphysique, devint célèbre.

1021. Je ne distinguerai point ici les temps où s'opéra telle ou telle révolution dans la Métaphysique; seulement j'exposerai en très peu de mots là différence de l'idée qui occasionna les principales révolutions. J'y trouve une triple fin en faveur de laquelle ces révolutions se sont opérées sur ce champ de balaille.

1022. 1* Quant d l'objet de toutes nos connaissances rationnelles, les uns furent purement philosophes senstia^ listes, d'autres ^uvum^Di philosophes ratiotmalistes. Epicure peut être regardé comme le principal philosophe du sensualisme, Platon comme celui du rationnalisine. Mais celle différence des écoles, si peu sensible qu'elle soit, avait déjà commencé dans Tes siècles les plus reculés, et s'est- maintenue sans interruption. Ceux de la première école affirmaient qu'il n'y ade réalitéque dans les objets des sens, que tout le reste est imagination ; ceux de la seconde disaient au contraire qu'il n'y a qu'apparence daus les sens, que l'entendement seul connaît le vrai. Malgré cela, les premiers ne niaient point une réalité correspondant aux concepts de l'entendement; mais cette réalité n'était pour eux que logique, tandis que pour les autres elle était mystique. Ceux-là accordaient des concepts imellectuels, mais ils ne connaissaient que des objets sensibles. Ceux-ci voulaient que les véritables objets fussent simplement itUelligièles, et affirmaient une intmtion de rendement pur, sans le secours d'aucun sens, mais seulement confuse suivant eux.

1023. 2" Quant à l'origine des connaissances rationnelles pures, si elles sont dérivées de l'expérience, ou si elles ont leur source dans la raison indépendamment de

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MÉTHODOtX)GIR TRANSCENDANTALB. 433

l'expérieDce, les uns furent empiristes. les autres noolo~ gistes. Aristote peut être eoiisidéré comme le chef des empiristes; Platon comme celui des noologistes. Locke qui, chez les modernes, a suivi le premier, et Leibniz le second (quoique à une assez (^rande distance de son système mystique), n'ont cependant pu mettre fin à cette controverse. Certainement Epicure fut dans son sens beaucoup plus conséquent dans son système sensualiste (car il ne raisonna jamais en dehors des bornes de l'expérience) qu' Aristote et Lacke. que ce dernier surtout, qui, après avoir dérivé de l'expérience tous les concepts et tous les principes, va si loin dans leur usage, qu'il ' affirme la possibilité de démontrer aussi évidemment l'existence de Dieu et l'iramorlalité de l'âme (quoique ces deux objets soient tout à fait en dehors des bornes de l'expérience possible), qu'un théorème de mathématiques.

1024. 3" Quant à la ?w7Aorfe, si l'on doit appeler quelque chose méthode, ce doit être un procédé joar principes. Or, on peut diviser celles qui tiennent h présent le premier rang dans cette branche de l'investigation de la nature, en méthode naturelle [naturalistîsche], et en méthode scientifique. Le naturaliste de la raison pure adopte ce principe, que par la raison commune, sans science (la science n'étant pour lui que le bon sens), il avancera plus par rapport aux grandes questions qui constituent les problèmes de la Métaphysique, que par la spéculation. Il affirme doDC que l'on peut déterminer plus sûrement la grandeur ^ l'éJoign'emQnt de la lune par le simple coup d'œil que par le détour des mathématiques. Ce n'est là qu'une pure misologie mise en principe ; et, ce qu'il y a de très absurde, le mépris de tous les moyens

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434 I.001QU& THANSCmiOANTALB.

artificiels, recommandé comme uoe méthode propre pour étendre ses connaissances. Car, pour ce qui est des naturalistes par défaut de plus grandes connaissances, on ne peut rien leur imputer justement ; ils suivent la raison commune sans proclamer leur ignorance comme une méthode qui devrait contenir le secret de tirer la vérilA de« profondeurs du puits de Démocrïte.

Quod sapîo satis est miliî : non egocaro

Ësse quod Arcesilas, xnimnosique Solones (Pebs.),

e^ leur devise. Avec cela ils peuvent vivre contents et dignes d'approbation, sans se soucier de la science ni eo confondre les œuvres.

1025. Pour ce qui regarde les partisans d'une méthode scientifique, ils ont ici le choix de procéder ou dogmatiquement, ou sceptiquement ; mais ils doivent en tous cas procéder systématiquement. En menlionnant ici par rapport aui premiers, le célèbre Wolf, par rapport aux seconds David Htone, je puis me dispenser, pour mon objet actuel, d'en nommer d'autres. La méthode critique est la seule encore, avec les deux autres, qui soit ouverte. Si le lecteur a eu la complaisance A la patience de la suivre avec moi, il peut voir maintenant n dans le cas où il voudrait bien contribuer à convertir ce sentier en route royale, ce qu'un grand nombre de siècles n'ont pu mener à bonne fin jusqu'ici, ne pourrait pas être accompli avant même que celui où nous vivons soit écoulé, à savoir, de satisfaire complètement la rtûson humaine, en une matière dont elle s'est «oastasucent occupée avec ardeur jusqu'ici, mais aussi toujours inutilement.

SOHHAIAES ANALYTIQUES

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