‹ Critique de la raison pure (volume 5)Chapitre 10 sur 49 · II · texte numérisé non relu

II

66 LOGIQUE TRANSCÇNDANTALE.

établies a priori (et non des règles purement logiques) de l'usage de la raison pure concernant notre existence, l'occasion de nous supposer absolument a priori par rapport à notre propre existence, comme réglant et. déterminant cette existence même par le fait, on découvrirait alors une spontanéité qui servirait à déterminer notre réalité, sans qu'on fût pour cela obligé de passer par les conditions de l'intuition empirique ; et l'on verrait qu'il y a dans la conscience de notre existence a priori quelque chose qui peut servir à déterminer cette existence (laquelle n'est absolument déterminable que d'une manière sensible), mais toutefois par rapport à une certaine faculté interne à l'égard d'un monde intelligible (qui serait simplement conçu).

482. Malgré cela les tentatives de psychologie rationnelle ne seraient pas plus avancées. En effet, j'aurais à la vérité, par cette faculté merveilleuse que la conscience de la loi morale seule me révèle, un principe purement intellectuel de la déterminjation de mon existence ; mais par quels attributs? Uniquement par ceux qui doivent m'être donnés dans l'intuition sensible; en sorte que j'en serais toujours au même point dans la psychologie rationnelle, c'est-à-dire que j'aurais toujours besoin d'intuitions sensibles pour donner une valeur à des concepts intellectuels de substance, de cause, etc., parlésquels seuls je puis avoir connaissance de moi-même. Mais ces intuitions ne pourront jamais me faire sortir du champ de l'expérience. Cependant, pour ce qui est de l'usage pratique de ces concepts, usage qui n'a jamais d'autre but que des objets de l'expérience, j'aurais le droit, en suivant l'analogie de l'usage théorique, d'appliquer ces concepts à la liberté et à son sujet. Je n'en-

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tends en effet par là que k fonction logique du sujet et du prédicat, du principe et de la conséquence, fonctions d après lesquelles les actes, les faits sont déterminés suivant ces lois, de façon à pouvoir toujours être expliqués, ainsi que les lois de la nature, d après les catégories de substance et de cause, quoiqu'ils résultent d'un principe tout différent Cette observation n'a d'au>tre but que de prémunir contre Terreur à laquelle la doctrine de l'intuition de nous-mêmes, comme phénomènes, est si facilement sujette. On aura par la suite occasion d'en faire usage.

ciuptm n.

antinomies de la raison pure.

483w Nous avons fait voir dans l'introduction de cette partie de notne ouvrage, que toute apparence transcendantale de la raison pure repose sur des raisonnements dialectiques dont la logique donne le schème dans les trois espèces formelles des raisonnements en général, de la même manière à peu près que les catégories trouvent leur schème logique dans les quatre fonctions de tout jugement. La première espèce de ces raisonnements dialectiques tendait à conclure Y unité absolue des conditions subjectives de toutes les représentations en général (du sujet ou de l'âme) , en rapport avec les raisonnements catégoriques, dont la majeure, comme principe, énonce le rapport de l'attribut au sujet. La seconde espèce d'arguments dialectiques, par analogie avec les raisonnements hypothétiques, aura pour objet l'unité absolue des conditions objectives dans le phénomène ; de la mê-

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me manière que la troisième espèce, dont il sera question dans le chapitre suivant, aura pour thème l'unité absolue de la condition objective de la possibilité des choses en général.

484. Mais il faut remarquer que le paralogisme transcendantal n'a produit une apparence que dans un seul sens, c'est-à-dire par rapport à l'idée du sujet de notre pensée, et que les concepts rationnels ne fournissent pas la moindre apparence en faveur de l'assertion contraire. L'avantage est tout entier du côté du pneumatisme, quoiqu'il ne puisse désavouer, le vice originel , malgré toute apparence à lui favorable, de se résoudre au creuset de la critique en une pure fumée.

485. Il en est tout autrement quand nous appliquons la raison à la. synthèse objective des phénomènes, où elle pense faire valoir, avec beaucoup d'apparence il est vrai, son principium de l'unité inconditionnée [ou absolue], mais où bientôt elle se jette dans des contradictions telles qu'elle est forcée, sous le rapport cosmologique, de renoncer à ses prétentions.

486. Ici se présente un nouveau phénomène de la raison humaine, savoir, une antithétique tout à fait naturelle, que chacun peut rencontrer sans subtilité , sans raisonnements alambiqués, dans laquelle au contraire la raison tombe d'elle-même et inévitablement. Sans doute elle se préserve par là de l'assoupissement d'une persuasion imaginaire produite par un£ apparence unique, mais aussi elle court en même temps le danger ou de s'abandonner à un désespoir sceptique , ou de prendre une suffisance dogmatique , de s'entêter de certaines assertions de manière à ne point écouter les raisons contraires, et à repousser la justice. L'un et l'autre excès

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est mortel à une philosophie saine et sage , quoique le premier puisse plus particulièrement s'appeler F euthanasie de la raison pure.

487. Avant d'exposer la scène de discorde qu'engendre ce conflit des lois (antinomie) de la raison pure, nous donnerons quelques éclaircissements qui pourront expliquer et justifier la méthode que nous aurons à suivre. J'appelle toutes les idées transcendantales concernant la totalité absolue dans la synthèse des phénomènes , concepts cosmiques , tant à cause de cette totalité absolue sur laquelle même le concept du tout universel repose, concept qui lui-même n'est qu'une idée, que par la raison que ces concepts ne concernent que la synthèse des phénomènes, par conséquent la synthèse empirique, quand au contraire la totalité absolue dans la synthèse des conditions de toutes les choses possibles en général, donne un idéal de la raison pure, idéal qui diffère totalement du concept cosmique, quoiqu'il soit en rapport avec lui. C'est pourquoi, de même que les paralogisme» de la raison pure servent de fondement à une psychologie dialectique, de même l'antinomie de la raison pure fera connaître les principes transcendantaux d'une prétendue cosmologie pure (rationelle), non pour que nous en soyons satisfaits et que nous les adoptions, mais bien, comme le fait déjà voir le mot d'antinomie de la raison, afin d'exposer la cosmologie pure dans son apparence éblouissante, mais fausse, comme une idée qui ne peut se concilier avec les phénomènes.

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?0 LdGIQUE TRANSCENDANTALE.

SECTION I

Système des Idées cosmoîogiqties.

488. Afin de pouvoir énuraérer ces idées, suivant un principe, avec une précision systématique, nous devons remarquer : Premièrement, que l'entendement seul est ce d'où peuvent procéder des concepts purs et transcendan taux; que la raison n'engendre proprement aucun concept, qu'elle ne fait (^affranchir le concept intellectuel des circonscriptions inévitables d'une expérience possible, et par conséquent cherche à l'étendre au-delà des bornes de l'empirique, mais sans l'en séparer. Ce qui a lieu en ce qu'elle exige, du côté des conditions (auxquelles l'entendement soumet tous les phénomènes de l'unité synthétique), une totalité absolue pour un conditionné déterminé, et, par là, fait de la catégorie une idée transcendantale pour donner à la synthèse empiri-* que une intégralité absolue, en la poursuivant jusqu'à l'inconditionné (qui ne se trouve jamais dans l'expérience, mais seulement dans l'idée). La raison le requiert en vertu du principe : si le conditionné est donné, la somme tout entière des conditions est aussi donnée, par conséquent aussi V absolument inconditionné, par lequel seul le conditionné était possible- Los idées transcendantales ne sont pas autre chose dans leur origine que des catégories élevées jusqu'à l'absolu, et peuvent se disposer en une table ordonnée suivant le titre des, catégories. Il faut cependant remarquer, secondement, que toutes les catégories n'en sont pas susceptibles , mais celles-là seulement dans lesquelles la synthèse forme une série , et même une série de conditions subordonnées (et non

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coordonnées) les unes aux autres pour un conditionné. La totalité absolue n'est exigée de la raison qu'autant que celle-ci considère la série ascendante des conditions d'un conditionné déterminé, et non par conséquent lorsqu'il s'agit de la ligne descendante des conséquences, ou de la réunion des conditions coordonnées pour cette conséquence. Car des conditions sont déjà supposées par rapport au conditionné donné, et doivent aussi être considérées comme données avec lui, au lieu que les conséquences ne rendant pas leurs conditions possibles, mais au contraire les supposant , on peut ne pas s'inquiéter, dans la progression de conséquences en conséquences (ou en descendant d'une condition donnée au conditionné) , si la série cesse ou non , et la question en général, quant à leur totalité, n'est en aucune façon une supposition de la raison.

489. C'est ainsi que l'on conçoit nécessairement un temps comme donné (quoique pas déterminable par nous) entièrement écoulé jusqu'au moment présent. Pour ce qui est du futur, comme il n'est pas la condition du présent, il est tout à fait indifférent, pour comprendre ce présent , de s'arrêter dans le futur , ou d'y plonger à l'infini. Soit la série m, n, o dans laquelle n est donné comme conditionné par rapport à m, mais en même temps comme condition de a; la série est ascendante du conditionné nhm(l, k, i, etc.), en même temps qu'elle est descendante de la condition n au conditionné o (p, q, r, etc.) ; la première série doit donc être supposée pour considérer n comme donné, et n n'est possible, suivant la raison (la totalité des conditions), que par le moyen de cette série; mais sa possibilité ne repose pas sur la série suivante o, p, q, r, qui peut, par cette raison,

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être considérée seulement comme susceptible d'être donnée {dabilis), et non comme donnée actuellement.

490. J'appellerai régressive ou rétrograde la synthèse d'une série de condition en condition , par conséquent celle qui part de la condition la plus proche d'un phénomène donné, et qui Relève ainsi à des conditions de plus en plus éloignées; et progressive celle qui se dirige vers le conditionné en s'avançant de la conséquence immédiate vers des conséquences éloignées. La première va d'antécédents à antécédents, la deuxième de conséquents à conséquents. Les idées cosmologiques s'occupent donc de la totalité de la synthèse régressive, et vont d'antécédents à antécédents, non de conséquents à conséquents. Lorsque ce dernier cas a lieu , c'est un problème arbitraire et non nécessaire de la raison ptire, parce -que nous avons besoin, pour la parfaite compréhensibilité de ce qui est donné dans le phénomène, non de conséquences, mais de principes.

491. 1° Or, pour pouvoir dresser la table des idées d'après celle des catégories, nous prendrons d'abord les deux grandeurs {quanta) originelles de toutes nos intuitions, le temps et l'espace. Le temps est en soi une série (et la condition formelle de toute série). Il faut par conséquent y distinguer a priori, par rapport à un présent donné, les antécédents (le passé) comme conditions tes conséquents (le futur). L'idée transcendantale de la totalité absolue de la série des conditions pour un con-^ ditionné quelconque ne concerne donc que tout le temps passé ; ce temps, suivant l'idée de la raison , est nécessairement donné comme condition de l'instant donné. Quant à l'espace, il n'y a en lui aucune distinction de progression et de régression, parce qu'il forme \magrè-

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gat, et pas de série, puisque toutes ses parties sont ensemble eh même temps. Je ne puis considérer l'instant présent, par rapport au temps passé, que comme son conditionné, mais jamais comme sa condition, parce que cet instant n'existe enfin que par le temps passé (ou plutôt par son écoulement). Les parties de l'espace , au contraire, n'étant pas subordonnées entre elles, mais coordonnées, une de ces parties n'est pas la condition de la possibilité de l'autre, en sorte que l'espace ne constitue pas en soi une succession comme le temps. Mais la synthèse des différentes parties de l'espace, synthèse par laquelle nous le saisissons, est cependant successive ; elle n'a donc lieu que dans le temps et contient une série. Et comme dans cette série d'espaces agrégés (tels que des pieds dans la perche), en parlant d'un espace donné, les espaces conçus plus loin [immédiatement à la suite d'autres espaces précédemment conçus], sont toujours la condition des limites des précédents. La mesure d'un espace doit donc aussi être regardée comme une synthèse d'une série de conditions pour un conditionné déterminé; mais de telle manière seulement que la partie des conditions n'est pas essentiellement différente de la partie conditionnée, et qu'ainsi la régression et la progression dans l'espace semblent identiques. Cependant, comme une partie de l'espace n'est point donnée par une autre partie, mais en est bornée seulement, nous devons considérer tout espace limité comme étant aussi conditionné, en tant qu'il suppose un autre espace comme la condition de ses bornes , et ainsi de suite. Par rapport à la limitation, la progression dans l'espace est donc aussi une régression; en sorte que l'idée tranàcendantale de la réalité absolue de la syn-

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thèse r dans la série des conditions, concerne aussi l'espace, et que Ton peut par conséquent tout aussi bien demander la totalité absolue des phénomènes dans l'espace que dans le temps écoulé. On verra plus tard s'il y a une réponse possible à cette double question.

492. 2° Ainsi la réalité dans l'espace, c'est-à-dire la matière, est un conditionné dont les conditions internes sont ses parties, et les parties des parties les conditions éloignées; tellement qu'il y a lieu ici à une synthèse régressive dont la raison exige la totalité absolue, totalité qui ne peut avoir lieu que par une division complète, au moyen de laquelle la réalité de la matière revient ou à rien ou à quelque chose qui n'est plus matière, savoir, le simple. Ici donc il y a également une série de conditions et une progression vers l'inconditionné.

493. 3° Quant à ce qui concerne les catégories du rapport réel entre les phénomènes, la catégorie de substance avec ses accidents ne se prête point à une idée transcendantale; c'est-à-dire que la raison n'est pas fondée à remonter à des conditions par rapport à cette catégorie. Car des accidents sont (en tant qu'ils adhèrent à une substance propre) coordonnés les uns aux autres, et ne forment aucune série. Mais, par rapport à la substance, ils ne lui sont point proprement subordonnés, ils sont seulement la manière d'exister de la substance elle-même. Ce qui pourrait néanmoins sembler être ici une idée de là raison transcendantale, ce serait le con-> cept de substantiel. Mais comme substantiel ne signifie rien de plus que le concept d'un objet en général qui subsiste, en tant qu'on ne pense en lui que le simple sujet transcendantal sans aucun attribut, et comme il n'est ici question que de l'absolu dans la série des phé-

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nomènes, il est clair que ce substantiel ne peut faire partie de ces phénomènes. Il en est de même des substances en commerce d'action et de réaction, qui sont de simples agrégats et n'ont pas d'exposants d'une série, puisqu'elles ne sont pas subordonnées entre elles comme conditions réciproques de leur possibilité; ce que Ton pouvait bien dire des espaces dont la limite n'est jamais déterminée en soi, mais toujours par un autre espace. Reste donc la seule catégorie de la causalité, qui présente une série de causes pour un effet donné, dans laquelle on puisse s'élever de cet effet comme d'un conditionné à ses causes comme conditions, et répondre à la question proposée par la raison.

494. 4° Enfin les concepts du .possible, de l'existence et du nécessaire ne conduisent à aucune série ; excepté seulement en ce sens, que le fortuit dans l'existence doit toujours être conditionné, et que , suivant la règle de l'entendement, il indique une condition sous laquelle il est nécessaire de faire rentrer celle-ci sous une condition plus élevée, jusqu'à ce que la raison trouve dans la totalité absolue de cette série la nécessité inconditionnée.

495. Il n'y a donc que quatre idées cosmologiques, suivant les titres des catégories, si l'on écarte celles qui entraînent nécessairement avec elles une série dans la synthèse de la diversité.

L'intégralité absolue de la

composition

de la totalité donnée de tous les phénomènes.

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76 LOGIQUE TRANSCENDANT At-E.

L'intégralité absolue L'intégralité absolue

de la division de V origine

d'un tout donné d'un phénomène

dans le phénomène. en général.

L'intégralité absolue de la

dépendance de X existence

du variable dans le phénomène.

496. 1° Sur quoi il faut remarquer d'abord que l'idée de la totalité absolue ne concerne que l'exposition des phénomènes, par conséquent pas le concept intellectuel pur d'un tout des choses en général. Des phénomènes sont donc ici considérés comme donnés, et la raison demande l'universalité, l'intégralité absolue des conditions de leur possibilité, en tant qu'elles composent une isérie, et par conséquent une synthèse absolument (c'est-à-dire sous tous les rapports) complète, qui permette d'exposer les phénomènes suivant des lois intellectuelles.

497. T C'est proprement l'inconditionné seul que la raison cherche dans cette synthèse des conditionnés en série régressive, à peu près comme l'intégralité dans la série des prémisses, qui, prises ensemble, n'en supposent plus aucune autre. Cet inconditionné est donc tou-^ jours contenu dans la totalité absolue de la série, quand on se la représente en imagination. Mais cette synthèse, absolument complète, n'est jamais qu'uue idée; car on ne peut savoir, au moins a priori, si une telle synthèse est aussi possible en fait de phénomènes. Si l'on se représente un tout par de simples concepts intellectuels

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purs, sans conditions de l'intuition sensible, on peut dire avec raison qu'à l'égard d'un conditionné déterminé, toute la série des conditions subordonnées entre elles est aussi donnée; carie conditionné n'est donné que par les conditions. Mais on trouve dans les phénomènes une circonscription particulière de la manière dont sont données des conditions; savoir, par la synthèse successive de la diversité de l'intuition, synthèse qui doit être régressivement parfaite [ou complète]. C'est donc encore un problème que de savoir si cette intégralité est possible en fait, mais l'idée de cette intégralité est néanmoins dans la raison, sans avoir égard à la possibilité ou à l'impossibilité d'unir avec elle, d'une manière adéquate, des concepts empiriques. Par conséquent, l'inconditionné se trouvant nécessairement contenu dans la totalité absolue de la synthèse de la diversité phénoménale (suivant la direction des catégories qui la représentent comme une série de conditions pour un conditionné déterminé), on peut aussi laisser indécise la question de savoir si et comment cette totalité existe ; alors la raison se décide ici à partir de l'idée de la totalité, quoiqu'elle ait proprement pour but dernier Y inconditionné, soit de la série totale, soit d'une partie de celte série.

498. Or, cet inconditionné peut être conçu, ou comme consistant simplement dans la série totale, dans laquelle par conséquent tous les membres sans exception sont conditionnés, et leur tout seul absolument inconditionné, et alors la régression est dite infinie; — ou bien l'absolument inconditionné n'est qu'une partie de la série, à laquelle partie les autres membres sont tenus subordonnés, quand elle-même n'est soumise à nulle

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78 I^OGIQUE TRÀNSCENDÀNTAX.E.

autre condition (1). Dans le premier cas, la série est, a parte priori, sans limites (sans- commencement), c'està-dire infmie, et néanmoins toute donnée; mais la régression n'y est jamais complète et peut seulement être appelée virtuellement infinie, c'est-à-dire possible à l'infini. Dans le second cas, il y a quelque chose de premier dans la série, qui, par rapport au tenais passé, s'appelle commencement du monde ; par rapport à l'espace, limite du monde; par rapport aux parties d'un tout4onné dans ses limites, le simple; par rapport aux causes, la spontanéité absolue (liberté) ; par rapport à l'existence des choses muables, la nécessité pJiysique absolue-

499. Nous avons deux expressions, monèe et nature, qui sont quelquefois prises indistinctement Tune pour l'autre. La première signifie l'ensemble mathématique de tous les phénomènes, et la totalité de leur synthèse, tant ep. grand qu'en petit, c'est-à-dire tant par composition progressive dans leur développement que par division ; mais ce même monde est appelé nature (2), e» tant qu'il est considéré comme un tout dynamique, sans

(1) L'ensemble absolu de la série des conditions d'un conditionné est toujours inconditionné, parce que, hors de cette série, il n'y a plus de condition dont il puisse dépendre. Mais le tout absolu de la série n'est qu'une idée, ou plutôt un concept problématique dont lapossi-. bilité doit être recherchée, et même par rapport à la manière dont l'inconditionné, comme l'idée transcendaatàle propre à laquelle il aboutit, peut y être compris.

(2) Le mot nature, pris adjectivement (formaliter), désigne l'enchaînement désdéterminations d'une chose, suivant un principe interne de la causalité. Au contraire, on entend par nature, prise substantivement (materialiter), l'ensemble des phénomènes, en tant qu'ils se lient universellement en vertu d'un principe interne de la causalité. Dans le premier sens on parle de la nature des fluides, du feu, etc., et ce mot ne s'emploie qu'adjectivement; au contraire, quand on parle des choses de la nature, on pense à un tout subsistant.

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égard à l'agrégation dans l'espace ou le temps pour le constituer comme quantité, mais en l'envisageant par rapporta l'unité dans Yeœistmce des phénomènes. Alors la condition de ce qui arrive est appelée causent la causalité inconditionnée de la cause dans le phénomène, liberté; mais comme conditionnée, elle s'appelle au contraire, dans un sens plus strict, cause naturelle [ou physique]. Le conditionné dans l'existence en général s'appelle contingent, et l'inconditionné, nécessaire. La nécessité inconditionnée des phénomènes peut s'appeler nécessité naturelle [ou physique].

500. Les idées dont nous nous occupons maintenant ont été appelées précédemment idées cosmologiques, en partie parce que nous comprenons par le mot monde l'ensemble de tous les phénomènes, et que nos idées ne concernent que l'absolu parmi les phénomènes; en partie aussi parce que le mot inonde, dans le sens transcendantal, signifie la totalité absolue de l'ensemble des choses existantes, et que nous ne dirigeons notre vue que sur l'intégralité de la synthèse (quoique seulement dans la régression des conditions). En considérant que, de plus, toutes ces idées sont transcendantes, et que, bien qu'elles ne dépassent pas, à la vérité, l'objet quant à l espèce, savoir les phénomènes, qu'elles ne portent au contraire que sur le monde sensible (non sur les nou~ mènes), elles poussent cependant la synthèse jusqu'à un degré qui va au-delà de toute expérience possible; on peut très bien les appeler toutes ensemble, suivant mon opinion, concepts cosmiques . Par rapport à la distinction de l'inconditionné mathématiquement et de l'inconditionné dynamiquement, distinction à laquelle tend la régression, j'appellerais cependant volontiers cosmo-

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logiques, dans un sens strict, les deux premiers concepts cosmiques (concepts du monde en grand et en petit) et les deux autres, concepts physiques transcendants. Cette distinction ne semble pas à piésent d'une grande utilité, mais on en verra l'importance par la suite.

SECTION II

Antithétique de la raison pure.

501. Si une thétique est tout ensemble d'assertions dogmatiques, j'entends par antithétique, non des assertions dogmatiques du contraire, mais plutôt le conflit de connaissances en apparence dogmatiques (thesis cum antùkesi), sans que l'on se rende à l'une plutôt qu'à l'autre. L'antithétique ne s'occupe donc pas d'affirmations unilatérales, mais elle considère certaines connaissances générales de la raison seulement quant à leur conflit entre elles et quant aux causes de ce conflit. L'antithétique transcendantale est une recherche sur l'antinomie de la raison pure, sur ses causes et ses rér sullats. Lorsque nous appliquons notre raison, non simplement pour l'usage des principes de l'entendement à des objets de l'expérience, mais que de plus nous essayons de l'étendre au-delà des bornes de cette dernière, alors naissent des théorèmes dialectiques qu'on né peut espérer ni craindre de voir confirmés ou contredits par l'expérience, et dont chacun d'eux est non seulement sans contradiction en lui-môme, mais trouve encore dans la nature de la raison les conditions de sa nécessité. Malheureusement, le contraire a aussi, de son côté, des raisons d'affirmation ni moins bonnes ni moins nécessaires.

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DIALECTIQUE TRANSCENDA^TALE. 81

502. Les questions qui jse présentent naturellement dans cette dialectique de la raison pure sont donc : .i° dans quelles propositions la raison pure est-elle inévitablement soumise à une antinomie ; 2° quelles sont les causes de cette antinomie; 3° si, et de quelle manière la raison peut néanmoins, dans ce conflit, avoir un moyen d'arriver à la certitude.

503. Un théorème dialectique de la raison pure doit donc se distinguer de toutes les propositions sophistiques, en ce qu'il concerne non pas une question arbitraire que Ton propose seulement dans un certain but pris à plaisir, mais une question que toute raison humaine doit nécessairement rencontrer dans sa marche. Il en diffère secondement, en ce qu'il renferme en soi, avec son opposé, non une apparence simplement artificielle qui disparaisse aussitôt qu'on la regarde, mais une apparence naturelle et inévitable, qui, même quand on n'est plus trompé par elle, fait toujours illusion, et peut par conséquent être rendue innocente sans jamais pouvoir être détruite.

504. Cette théorie dialectique aura pour objet, npn l'unité de l'entendement dans les concepts empiriques, mais l'unité de la raison dans les idées seules; unité dont les conditions sont (puisqu'elle doit s'accorder avec l'entendement, en tant que synthèse conforme aux règles, et en même temps aussi avec la raison, en tant qu'une unité absolue de cette synthèse), si elle est adéquate à l'unité rationnelle, d'être trop grande pour l'entendement, et, si elle est d'accord avec l'entendement, d'être trop petite ppur la raison. De là précisément un inévitable conflit, de quelque manière qu'on s'y prenne.

Ces affirmations sophistiques (argutantes) ouvrait n. e

82 LOGIQUE TRÀNSCENDANTALE.

donc une arène dialectique, où chaque partie qui peut prendre l'offensive conserve l'avantage, et où celle qui est forcée de se défendre doit certainement succomber. D où il arrive que de vigoureux champions^ qulils défendent la bonne ou la mauvaise cause, sont sûrs de recevoir la couronne triomphale, pourvu qu'ils aient soin de se ménager l'avantage de la dernière attaque , et de n'être pas obligés de soutenir un nouvel assaut On pense bien que cette arène a été souvent foulée jusqu'ici, qu'un grand nombre de victoires ont été remportées de part et d'autre, mais qu'à la fin on a toujours réservé la dernière, celle qui décidait l'affaire, pour le champion de la bonne cause, eu décidant qu'il resterait maître du champ de bataille, parce que défense serait faite à son adversaire de reprendre désormais les armes. Gomme juges impartiaux, nous ne devons faire aucune attention à la qualité bonne ou mauvaise de la cause que les combattants soutiennent, et nous la laisserons décider entre eux seuk. Peut être que tour à tour, plutôt lassés que vaincus, après avoir aperçu d'euxmêmes la vanité de leur querelle, il se sépareront bons amis.

505. Cette manière d'assister à un combat d'asser^ tions, ou plutôt de l'engager, non à la vérité pour le décider enfin à l'avantage de l'une ou de l'autre des parties, mais pour chercher si son objet n'est peut-être pas une pure illusion que chacun soutient, et dans laquelle il n'y a rien à gagner, lors même qu'on ne rencontrerait aucune résistance; cette manière, dis-je, peut s'appeler méthode sceptique. Elle est tout à fait différente du scepticisme, principe d'une ignorance artificielle et scientifique, qui mine les fondements de toute connais-

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sance, pour ïre laisseT nulle part aucune croyance, aucune certitude, s'il est possible. Car la méthode sceptique a pour but la certitude, parce quelle s'efforce de découvrir, dans un combat loyalement engagé des deux côtés et conduit avec intelligence et bonne foi, le point du dissentiment, afin de s'instruire comme un sage législateur par l'embarras des juges dans le procès, de ce qu'il y a de défectueux dans ses lois. L'antinomie révélée par l'application des lois est, pour notre sagesse bornée, la meilleure pierre de touche de la nomothétique, pour rendre la raison, qui ne s'aperçoit pas facilement de ses faux pas dans la spéculation abstraite, plus attentive aux moments de la détermination de ses principes.

500. Mais cette méthode sceptique n'est essentielle qu'à la philosophie transcendantale, et peut en tout cas être omise dans toute autre espèce d'investigations. En mathématiques , il serait absurde de s'en servir, puisqu'il n'y a pas dans cette science d'assertions fausses qui puissent être cachées et incertaines, les preuves devant toujours y suivre le tïl de l'intuition pure, et même par le moyen dune synthèse toujours évidente. Dans la philosophie expérimentale, un doute de suspension peut bien être utile, mais il n'y a du moins aucun malentendu qui ne puisse être facilement levé, et l'expérience doit enfin contenir les moyens définitifs de décider le procès, que ces moyens se trouvent tôt ou lard. La morale peut aussi donner, dans des expériences possibles, toutes ses propositions in concreto avec les conséquences pratiques, et par là éviter le malentendu de l'abstraction. Au contraire, les assertions transcenda ntales qui prétendent à des connaissances en dehors du champ de l'expérience, ne sont pas telles que leur synthèse abstraite puisse être

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donnée en intuition a 'priori, ni que le malentendu eu puisse être découvert au fiaoyen d'une expérience. La raison transcendantale ne permet donc aucune autre pierre de touche que la tentative de concilier ses assertions entre elles . Mettons-les donc franchement aux prises et contentons-nous de voir ce qui va se passer (1).

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