QUATRIÈME OPPOSITION DES IDÉES TRÀNSCBNDÀNTALES
THÈSE
540. Au monde sensible se rapporte quelque chose qui» soit qu'il en fasse partie, ou qu'il en soit cause, est un être absolument nécessaire.
PREUVE
541. Le monde sensible, comme ensemble de tons les phénomènes, contient en même temps nne série de changements ; car, sans cette série, la représentation même de la succession du temps, comme condition de la possibilité du monde sensible» ne nous serait pas donnée (1). Mais tout changement est soumis à sa condition qui le précède, et sous laquelle il est nécessaire. Or, tout conditionné actuel présuppose, par rapport à son existence, une série complète de conditions jusqu'à l'inconditionné absolu, qui seul est absolument nécessaire. Par conséquent, quelque chose d'absolument nécessaire doit exister, si un changement comme sa conséquence existe. Hais ce nécessaire appartient luimême au monde sensible; car, supposé qu'il soit en dehors, alors la série des changements dans le monde en tirerait son origine, sans cependant que cette cause nécessaire appartînt elle-même au monde sensible. Or, cela est impossible. En effet, le commencement d'une succession ne pouvant être terminé par ce qui précède , la suprême condition du commencement d'une série de changements devait donc être dans le monde lorsque cette série n'était pas encore; car le commencement est une existence que précède un temps dans lequel la chose qui commence n'était pas encore. La causalité de la cause nécessaire des changements, et par conséquent aussi la cause elle-même, appartient donc à un temps (par conséquent au phénomène, dans lequel seulement le
(i) Le temps, comme condition formelle de la possibilité des changements, les précède objectivement, il est vrai ; mais subjectivement et dans la vérité de la conscience, cette représentation n'est cependant pas donnée, comme tante autre, qu'à l'occasion des perceptions.
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temps est possible, comme en étant la forme) ; elle ne peut donc être conçue isolée du monde sensible comme ensemble de tous les phénomènes. Il y a donc dans le monde même quelque chose d'absolument nécessaire, que ce soit la série cosmique tout entière, ou une partie de cette série seulement.
ANTITHÈSE
542. Il n'existe nulle part aucun être absolument nécessaire, soit dans le -monde, soit hors du monde comme en étant la cause.
PREUVE
643. Supposé que le monde soit lui-même, ou qu'il y ait en lui un être nécessaire: alors il y aurait dans la série de ses changements un commencement qui serait absolument nécessaire, par conséquent qui serait sans cause ; ce qui répugne à la loi dynamique de la détermination de tous les phénomènes dans le temps. Ou bien la série même serait sans aucun commencement, et, quoique contingente et conditionnée dans toutes ses parties, elle serait cependant, dans le tout, nécessaire et inconditionnée; ce qui est contradictoire, puisque l'existence d'une multitude ne peut être nécessaire si aucune de ses parties n'a en soi une existence nécessaire.
544. Supposé qu'il y ait, au contraire, une cause absolument nécessaire du monde hors du monde : alors cette cause, comme premier membre dans la série des causes de changements du monde, commencerait d'abord l'existence de ces causes et leur série (4). Mais alors il serait nécessaire aussi qu'elfe commençât à agir, et sa causalité aurait lieu dans le temps, et par cette raison ferait justement partie de l'ensemble des phénomènes, c'est-àdire du monde. Par conséquent la cause elle-même ne serait pas hors du monde; ce qui contredit la supposition. Il n'y a donc ni
(\) Le mot commencer est pris dans une double acception : la première active, lorsque la cause commence (infit) une série d'états comme son effet; la deuxième passive, lorsque la causalité commence (fit) dans la cause même. Je conclus ici de la première à là dernière.
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dans le monde ni hors du monde (mais avec lui en union causale) un être absolument nécessaire.
RttUftQUBS SU1 LA QUATUftlI AIfTIHOMII.
1« Sur la thèse.
545. Pour prouver l'existence d'un être nécessaire, je ne dois faire usage ici que de l'argument cosmologique, e'est-à-dire de celui qui consiste à s'éleyer du conditionné dans le phénomène à l'inconditionné dans le concept, en considérant l'inconditionné comme là condition nécessaire de la totalité de la série. 11 appar^tient à un autre principe de la raison de tenter l'argument par la seule idée d'un être suprême de tous les êtres en général, argument qui, par conséquent, devra être présenté en particulier.
546. La preuve cosmologique pure ne peut donc établir l'existence d'un être nécessaire qu'en laissant en même temps indécise la question de savoir si cet être est lui-même le monde ou s'il en diffère; car, pour résoudre cette dernière question, il faut des principes qui ne sont plus cosmologiques, et qui ne se rencontrent pas dans la série des phénomènes ; il faut des concepts d'êtres contingents en général (en tant qu'ils sont simplement considérés comme objets de l'entendement), et un principe pour les rattacher par le raisonnement à un être nécessaire ; ce qui est entièrement du ressort d'une philosophie transcendante, dont il n'est pas encore ici question.
547. Mais si l'on commence une fois la preuve cosmologiquement, en mettant en principe la série des phénomènes et leur régression suivant les lois empiriques de la causalité, on ne peut plus ensuite la quitter et passer à quelqu'autre chose qui n'appartiendrait pas à la série comme un de ses membres; car quelque chose doit être considéré comme condition dans le même sens précisément que la relation du conditionné à sa condition dans la série, laquelle série a dû conduire à cette suprême condition par une progression continue. Or, si ce rapport est sensible , et s'il appartient à l'usage empirique possible de l'entendement, la condition ou cause suprême ne peut terminer la régression que suivant les lois de la sensibilité, et par conséquent comme apparte-
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nant exclusivement à la succession, et l'être nécessaire doit être considéré comme l'anneau le plus élevé de la chaîne cosmique.
548. Oh s'est néanmoins permis de faire un tel saut (furôtë*atç âïko yivoç), puisqu'on a conclu des changements dans le monde à leur contingence empirique, c'est-à-dire à leur dépendance de causes empiriquement déterminantes; et Ton a obtenu, comme de juste, une série ascendante de conditions. Mais comme on ne pouvait trouver dans cette série aucun commencement absoliuet aucun membre suprême, on a subitement abandonné le concept empirique de la contingence, et l'on a pris, la catégorie pufre, qui n'a donné qu'une série purement intelligible dont la plénitude ou intégralité reposait sur l'existence d'une cause absolument nécessaire, qui, n'étant plus soumise à aucune condition sensible, a été affranchie aussi de la condition de commencer dans le temps sa causalité même. Mais ce procédé est tout à fait illégitime, ainsi qu'on peut le conclure de ce qui suit.
549. Le contingent, dans le sens pur de la catégorie, est ce dont l'opposé contradictoire est possible. Or, on ne peut absolument pas conclure de la contingence empirique à cette contingence intelligible. Ce qui est changé est ce dont l'opposé (de son état) est réel dans un autre temps , par conséquent aussi possible : il n'est donc pas l'opposé contradictoire de l'état passé; il faudrait, pour qu'il en fût ainsi, que, dans le même temps où était l'état passé, l'opposé de cet état eût pu être à sa place ; or, c'est ce qu'on ne peut pas du tout conclure du changement. Un corps qui était en mouvement = a, devient en repos = non a. Or, de ce qu'un état opposé à l'état a le suit, il n'en peut être conclu que l'état contradictoire de a soit possible, par conséquent que a soit contingent ; car il faudrait pour cela que, dans le même temps où le mouvement existait, au lieu de ce mouvement il eût pu y avoir repos. Or, nous ne connaissons autre chose si ce n'est que le repos a été réel dans le temps suivant, et par conséquent aussi possible dans ce même temps. Mais le mouvement dans un temps et le repos dans un autre temps ne sont pas contradictoirement opposés entre eux. Par conséquent la succession de déterminations contraires, c'est-à-dire le changement, ne prouve en aucune manière la contingence suivant des concepts de l'entendement
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pur ; il ne peut donc pas conduire par les concepts intellectuels purs à l'existence d'un être nécessaire. Le changement prouve seulement la contingence empirique, c'est-à-dire que le nouvel état par lui-même, sans une cause qui appartint à un temps passé, n'aurait pu avoir lieu suivant la loi de causalité. Mais cette cause, quoique prise comme absolument nécessaire, doit néanmoins se trouver de cette manière dans le temps et faire partie de la série des phénomènes.
2» Sur l'antithèse.
550. Si, en remontant la série des phénomènes, on pense rencontrer des difficultés contre l'existence d'une cause première absolument nécessaire, elles ne doivent pas non plus se fonder sur le simple concept de l'existence nécessaire d'une chose en giinéral-, et ne doivent par conséquent pas être ontologiques, mais résulter de la liaison causale avee une série de phénomènes, pour en admettre une condition qui soit elle-même inconditionnée; elles doivent donc être déduites cosmologiquement et suivant des lois empiriques. Il s'agit en effet de faire voir que la progression dans la série des causes (dans le monde sensible), ne peut jamais finir par une condition empiriquement absolue, et que l'argument cosmologique tiré de la contingence des états cosmiques, en conséquence des changements du monde, est contraire à la supposition d'une cause première, et qui commence absolument une série.
551. Mais cette antinomie révèle un contraste étonnant : le même argument qui servait à conclure, dans la thèse, l'existence d'un être primitif, sert à conclure sa non-existence dans l'antithèse, et même avec une égale subtilité. On disait en premier lieu : il y a un être nécessaire, parce que tout le temps passé renferme la série de toutes les conditions, et par conséquent aussi l'absolu (le nécessaire). On dit maintenant : il n'y a pas d'être nécessaire, par la raison même que le temps écoulé contient en lui la série de toutes conditions (qui sont par conséquent toutes à leur tour conditionnées). La raison de ce fait est que le premier argument ne se rapporte qu'à la totalité absolue de la série des conditions, dont Tune détermine l'autre dans le temps, et acquiert
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par là je ne sais quoi d'absolu et de nécessaire. Le second, au contraire, considère la contingence de tout ce qui est déterminé dans la succession (parce qu'avant chaque chose est un temps dans lequel la condition même doit à son tour être déterminée comme conditionnée). De cette manière, par conséquent, tout absolu et toute nécessité absolue disparaissent entièrement. Cependant le mode de conclusion dans les deux est parfaitement conforme à la commune raison humaine, à laquelle il arrive souvent de se contredire elle-même, suivant qu'elle considère son objet sous deux points de vue différents. M. de Mairan a' jugé la dispute de deux célèbres astronomes, dispute qui était. résultée d'une semblable difficulté sur le choix d'un point de vue, comme un phénomène assez digne de remarque pour faire à ce sujet une dissertation particulière. L'un raisonnait ainsi: lalwe tourne autour * de son axe, parce qu'elle montre constamment le mêm£ côté à la terre; l'autre ainsi : la lune ne tourne pas autour de son axe, précisément parce qu'elle montre toujours lé même côté à la terre. Les deux raisonnements étaient vrais, suivant le point de vue d'où l'on voulait observer le mouvement de la lune.
SECTION III
De l'intérêt de la raison dans ce conflit a?ec elle-même.
552. Nous avons maintenant tout le jeu dialectique des idées cosmologiques, qui ne permettent pas qu'un objet à elles correspondant soit donné dans une expérience possible quelconque, qui ne permettent pas même que la raison les conçoive d'accord avec les lois générales de l'expérience; et ces idées ne «ont cependant pas imaginées arbitrairement, mais la raison y est nécessairement conduite par une progression continue de la synthèse empirique, quand elle veut affranchir de toute condition et embrasser dans sa totalité absolue ce qui ne peut jamais être déterminé que conditionnellement suivant les règles de l'expérience, fies affirmations dia-
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lactiques sont donc autant de tentatives pour résoudre quatre problèmes naturels et inévitables de la raison : quatre, dis-je, ni plus ni moins, parce qu'il n'y a pas un plus grand nombre de séries de suppositions synthétiques qui limitent a priori la synthèse empirique.
§53. Nous n'avons exposé les prétentions fastueuses de la raison étendant son empire au-delà des bornes de l'expérience, que dans des formules arides qui contiens rtfent simplement le principe de ces légitimes exigences; et, comme il convient à une philosophie transcendantale, nous les avons dépouillées de tout élément empirique, bien que l'éclat des affirmations de la raison ne puisse briller qu'en rapport avec l'empirisme. Mais, dans cette application et dans l'extension progressive de l'usage de la raison, la philosophie, partant du champ de l'expérience et s'élevant insensiblement jusqu'à ces idées sublimes, montre une dignité qui, si elle pouvait seulement soutenir ses prétentions, surpasserait de beaucoup le prix de toutes les autres sciences humaines, puisqu'elle promet le fondement de nos plus grandes espérances, et des vues sur le but final vers lequel tous les efforts de la raison doivent converger en définitive. Le mQnde a-t-il un commencement dans le temps et une limite dans l'espace? — N'y aurait-il pas dans le moi pensant une unité indivisible et indissoluble, ou n'y at-il rien que de divisible et de passager? — Suis-je libre dans mes actes, ou, comme les autres êtres, suis-je conduit par le fil de la nature et du destin? — Enfin, y at-il une cause suprême du monde, ou les choses de la nature et leur ordre forment-ils le dernier objet auquel nous devons nous arrêter dans nos considérations? Voilà des questions pour la solution desquelles les mathéma-
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ticiens donneraient volontiers leur science ; m? les ma* thématiques ne peuvent nous procurer aucune satisfaction à Fégard de la fin suprême et très importante de l'humanité. Il y a plus, c'est que la dignité propre des mathématiques (cet prgueil de la raison humaine) consiste en ce que, donnant un guide à la raison pour faire voir, contre l'attente de la philosophie qui n'édifie que sur l'expérience commune, l'ordre et la régularité de la nature, en grand comme en petit, l'unité admirable de ses forces motrices ; les mathématiques sont ainsi un motif et un encouragement à faire servir la raison audelà de toute expérience, et fournissent même à la philosophie, occupée de cette affaire, des matériaux excellents pour l'aider dans ses recherches , autant que sa nature le permet, par des intuitions convenables.
554. Malheureusement pour la spéculation (mais heureusement peut-être pour la destination pratique de l'homme), la raison, au milieu de ses plus grandes espérances, se trouve si embarrassée de raisonnements pour et contre, que, ne pouvant, tant par honneur que par prudence, ni reculer ni regarder ce procès d'un œil indifférent comme un simple jeu, et moins encore offrir simplement la paix, parce que l'objet de la dispute est du plus haut intérêt ; il ne lui reste qu'à réfléchir sur l'origine de son désaccord avec elle-même, et à voir si peut-être un simple malentendu n'en serait pas la cause, et si, une fois ce malentendu dissipé, les prétentions orgueilleuses de part et d'autre ne feraient pas place au règne tranquille et durable de la raison sur l'entendement et les sens.
555. Nous n'entrerons pas dans cette explication radicale sans voir auparavant de quel côté nous devrons
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nous rejeter, si nous sommes forcé de prendre un parti entre ces deux positions. Puisque, dans ce cas, nous ne consultons pas la pierre de touche logique de la vérité, mais simplement notre intérêt , cette recherche, quoiqu'elle ne décide rien par rapport au droit litigieux des deux parties, aura cependant l'avantage de faire comprendre pourquoi ceux qui s'intéressent à ce combat se tournent plus volontiers d'un côté que de l'autre, sans qu'une connaissance approfondie de la question soit précisément cause de cette détermination, et d'expliquer en même temps encore d'autres choses : par exemple, le zèle plein d'ardeur de l'une des parties, et la froide et tranquille affirmation de l'autre; la raison pour laquelle on applaudit avec joie à l'une, celle pour laquelle, au contraire, on se fait ennemi irréconciliable de l'autre.
556. Mais il est quelque chose qui, d^ns ce jugement provisoire, détermine le point de vue duquel seul le jugement peut être porté avec la fondamentalité conye^ nable ; c'est la comparaison des principes d'où partent les deux adversaires. On remarque sous les affirmations, de l'antithèse une parfaite uniformité dans la manière de penser, et une unité complète de maximes, savoir : un principe de Y empirisme pur, non seulement dans l'explication des phénomènes du monde, mais aussi dans la solution des idées transcendantales touchant l'univers même. Au contraire, les affirmations de la thèse mettent en principe, outre le mode d'explication empirique dans le cours de la série des phénomènes, des points de départ intellectuels, ce qui fait que la maxime n'est plus simple. J'appellerai cette maxime, d'après son caractère distinctif essentiel, le dogmatisme de la raison pure.