‹ Critique de la raison pure (volume 5)Chapitre 27 sur 49 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Canon de te raison pure.

937. Il est humiliant pour la raison humaine <ju'elle nfe pftduise rien dans son usage pur, et qu'elle ait de plus besoin d'une discipline afin de réprimer ses extravagances et d'éviter les prestiges qui en résultent pour elte. Mais, d'un autre côté, cela l'élève et lui donne une telle confiance, qu'elle peut et doit exercer cette discipline san?s permettre une autre censure sur elle-même: Les bornes qu'elle est forcée de mettre h son usage spéculatif limitent également les prétentions argutieuseâ de tout adversaire; par conséquent tout ce qui lui reste encore de ses exigences excessives d'autrefois peut être ainsi garanti contre toute attaque. La plus grande et peut-être l'unique utilité de la philosophie de la raistfn p«fe petit donc bien être négative, puisqu'elle sert, non d'organe à l'extension, mais de discipline pour la détermination des bornes de la connaissance, et qu'au lieir de découvrir la vérité, elle a le mérite modeste de préserver de l'erreur.

938. II faut bien cependant qu'il y ait une source de ces connaissances positives qui font partie du domaine

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384 LOGIQUE THÀNSCENDANTALE.

de la raison pure, et qui peut-être ne sont une occasion d'erreur que par malentendu seulement, quand en réalité elles assignent un terme à l'ardeur de la raison.. Car m uf renient, h quelle cause faudrait-il rapporter ce désir, qu'il ne faut pas étouffer, de poser quelque part un pied ferme hors des bornes de l'expérience? Elle pressent des choses qui ont pour elle un grand intérêt. Elle entre dans le chemin de la pure spéculation pour approcher plus près de ces objets; mais ils fuient devant elle. Sans doute qu'elle aura lieu d'espérer plus de succès sur la seule route qu'il lui reste à tenir, celle de l'usage pratique.

939. J entends par Canon, l'ensemble des principes a priori de l'usage légitime de certaines facultés de connaître en général. Ainsi la logique générale, dans sa partie analytique, est un canon pour l'intelligence et la raison eu général, mais seulement quant à la forme, car elle fait abstraction de tout conten a. Ainsi l'Analytique transcendantale est le canon de Y entendement pur. Car«il n'est capable que de véritables connaissances synthétiques g, priori. Mais il n'y a pas de canon où nul usage légitime-d'une faculté de connaître n'est possible. Or toute connaissance synthétique de la raison pure dans son usage spéculatif est tout à fait impossible,, par toutes les raisons rapportées jusqu'ici. Il u'y a donc aucun canon de son usage spéculatif (ear cet usage est tout à fait dialectique) ; mais toute logique transcendantale n'est à cet égard que discipline. Si donc il y a un usage parfaitement légitime de la raison pure, cas auquel il doit y avoir aussi son canon, ce canon ne concerne pas Yusage spéculatif de la raison, mais son usage pratique, qu'il s'agit maintenant de rechercher.

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MÉTHODOLOGIE TRANSCENDANTÂLE. 385

SECTION I

De la fin suprême de l'usage pur de notre raison.

940. La raison est portée par un penchant de sa nature à sortir de l'usage empirique et a s'élever dans un usage pur, à laide de simples idées, jusqu'aux confins les plus recalés de toute connaissance. Elle ne peut trouver de repos qu'après avoir parcouru toute sa sphère dans un tout systématique subsistant par lui-même. Cette tendance est-elle donc purement fondée sur son intérêt spéculatif, ou plutôt uniquement sur son intérêt pratique?

941. Je ne m'occuperai pas ici du succès que peut avoir la raison pure au point de vue spéculatif, mais seulement des questions dont la solution constitue sa dernière fin, qu'elle puisse ou non l'atteindre, et par rapport à laquelle ton tes les autres ne valent que comme moyens. Ces fins dernières, quant h la nature de la raison, doivent avoir à leur tour une unité, pour présenter en un tout à [humanité un intérêt qui ne soit Subordonné à aucun autre plus élevé.

942. La fin dernière à laquelle se rapporte maintenant la spéculation de la raison dans l'usage transcendantal a trois objets : le libre arbitre, l'immortalité de l'âme et l'existence de Dieu. L'intérêt purement spéculatif de la raison est très faible par rapport à tous les trois, et il serait bien difficile qu'un intérêt si faible fit affronter les fatigues dTuae investigation transcendantale et lutter contre des obstacles sans cesse renaissants. On ne peut en effet tirer aucun profil pratique de toutes les découvertes qui pourraient être faites dans ce champ*

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de manière à pouvoir en établir l'utilité in concreto, ou dans l'étude de la nature. La volonté peut aussi être libre, mais uniquemeut en ce qui concerne la cause intelligible de notre volonté; car pour ce qui est des phénomènes, des expressions de cette volonté, c'est-à-dire des actions, nous ne pouvons pas les expliquer autrement que comme le reste des phénomènes de la nature, c'està-dire d'après leurs lois immuables, suivant une inviolable maxime fondamentale, sans laquelle il est impossible de faire aucun usage de notre raison dans l'ordre empirique. Accordons en second lieu que la nature spirituelle de Famé (et avec elle son immortalité) puisse être aperçue, on n'en peut cependant rien conclure ni par rapport aux phénomènes de cette vie, ni par rapport à la nature particulière .d'un état futur, parce que notre concept d'un être incorporel est simplement négatif : il n'aug-^ mente donc en rien du tout notre connaissance, et ne fournit aucune matière propre à des conséquences : ces conséquences ne pourraient donc valoir que comme des fictions, sans pouvoir être avouées par: la philosophie. Si, en troisième lieu, l'existence d'un être suprême était démontrée, nous pourrions comprendre par là même la convenance dans la constitution du monde . et l'ordre dans l'univers, mais nous ne sérions nullement autorisés à en dériver un arrangement et un ordre particulier, ni à l'y conclure sans crainte partout où nou6 né l'observerions pas, puisqu'une loi nécessaire de l'usage spécu-r latif de la raison c'est de ne pas dépasser les causes physiques et de ne pas négliger ce que nous pouvons apprendre par l'expérience, pour, dériver quelque chose que nous connaissons de ce qui surpasse entièrement notre connaissance. En un mot, ces trois propositions

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restent toujours transcendantes pour la raison spéculative, et n'ont aucun usage immanent ou d'accord avec l'expérience, c'est-à-dire un usage qui noijs soit utile de quelque manière; elles sont, au contraire, considérées en elles-mêmçs, tout à fait oiseuses, et comme de pénibles efforts de notre raison.

943. Si donc ces trois propositions cardinales ne nous sont pas nécessaires pour la science, et si néanmoins elles nous sont instamment recommandées par noire raison, leur importance ne peut proprement appartenir ajors qu'à la pratique.

944. Est pratique tout ce qui est possible par liberté. Si les conditions de l'exercice de notre libre arbitre sont empiriques, la raison ne peut avoir en cela qu'un usage régulateur, et servir seulement à produire l'unité des lois empiriques: c'est ainsi, par exemple, que, dans la théorie de la prudence, la réunion de toutes les fins qui nous sont données par nos inclinations en une seule fin, le bonheur si l'accord des moyens pour y arriver, constituent toute l'œuvre de la raison, laquelle ne peut à cet effet donner que des lois pragmatiques de l'action libre pour atteindre les fins que nous recommandent les sens, par conséquent aucunes lois pures parfaitement déter* minées a priori* Au contraire, des lois pratiques pures dont la fin est donnée a priori par là raison, et qui ne commandent pas d'une manière empiriquement conditionnée, mais absolument, sont des produits delà raison pure. Telles sont les lois morales; seules, elles appartiennent donc à l'usage^ pratique de la raison pure, et sont seules susceptibles d'un canon. *

945. Tout l'appareil de la raison dans le traité qu'on peut appeler philosophie pure, n'a donc pour but ea

réalité que les trois problèmes précédents ; mais ils ont à leur tour leur fin plus éloignée, savoir ce qu'il faut faire si la volonté est libre, s'il y a un Dieu et s'il existe une vie à venir. Et comme il s agit ici de notre conduite par rapport à la fin suprême, la dernière fin d'une nature qui s'occupe sagement de nous n'appartient proprement, dans là constitution de notre raison, qu'à la morale.

946. Mais il faut beaucoup de précautions lorsque nous étudions un objet qui est étranger à la philosophie transcendântale (1), pour ne pas se jeter dans les épisodes et ne pas violer l'unité systématique, comme aussi, d'un autre côté, pour ne rien ôter à la clarté et à la per* suasion en disant trop peu sur cette nouvelle matière. J'espère macquitter de ces deux tâches, eh me tenant aussi près que possible de la raison transcendântale, et en évitant complètement ce qu'il pourrait y avoir de psychologique ou d'empirique.

947. Et d'abord, il faut remarquer que je ne me servirai quant à présent du conôept de liberté que dans le seps pratique, et que le sens transcendantal de ce concept, qui ne peut être supposé empiriquement comme l'explication des phénomènes, mais qui est lui-même un problème pour la raison, ne m'occupera pas ici , attendu qu'il en a été parlé précédemment. Un arbitre est

(t) Tous les concepts pratiques se rapportent à des objets du bienêtre ou du niai-être, c'est-à-dire du plaisir ou de la peine, par conséquent, au moins indirectement, à des objets de notre, sentiment. Mais, comme le sentiment n'est pas une faculté représentative des choses, et qu'il est en dehors de toute faculté cognitive, les éléments de nos jugements, en tant qu'ils se rapportent au plaisir ou h la douleur, appartiennent donc à la philosophie pratique, et ne font pas partie de l'ensemble de la philosophie transcendântale, qui ne s'occupe que des connaissances pures a priori.

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simplement animal (arbitrium brutum), lorsqu'il ne peut être déterminé que par des Tessorts sensibles, c est-àdire patkolôgiquement: Mais l'arbitre qui peut être déter* miné indépendamment de mobiles sensibles, par conséquent par des causes motrices qui ne peuvent être représentées que par la raison, s'appelle arbitre libre [arbitrium liberum\v et tout ce qui s'y rattache comme principe ou conséquence s'appelle pratique. La liberté pratiqué peut être prouvée par l'expérience : car ce qui attire, c'est-à-dire ce qui affecte immédiatement les sens, ne détermine par seul l'arbitre humain; mais nous avons de plus le pouvoir de surmonter les impressions faites sur notre faculté appétitive sensible, en nous représentant ce qui nous est utile ou nuisible, même d'une manière éloignée. Or cesv réflexions sur ce qui est désirable par rapport à tout notre état, c'est-à-dire sur ce qui est bon et utile, reposent sur la raison. Elle près* crit donc aussi des lois qui sont impératives, c'est-à-dire les lois objectives de la liberté, qui proclament ce qui doit être fait, quoique peut-être il ne le soit jamais, et set distinguent ainsi des lois de la nature ou lois physiques, qui traitent seulement de ce qui arrive; ce qui fait qu'elles sont appelées lois pratiques.

948. Nous pouvons nous dispenser de rechercher si la raison, même dans ces actions au moyen desquelles elle prescrit des lois, n'est pas à son tour déterminée par d'autres influences éloignées, et si ce qui s'appelle liberté par rapport aux impulsions sensibles ne devrait pas aussi être appelé, nature par rapport à des causes efficientes plus élevées et plus éloignées. Cela ne touche effectivement en rien le point de vue pratique, puisque nous n'y demandons immédiatement à la raison que la

règle de ht conduite : c'est donc là une question, pure-, ment spéculative que nous pouvons négliger tant que nous considérons ce qu'il nous faut faire ou omettre. Nous connaissons donc la liberté pratique par l'expérience, savoir y comme une des causes physiques, c està^dire comme une causalité de la raison dans la détermination de la volonté,, tandis que la liberté transçendantale requiert l'indépendance de cette même raison (par rapporta sa causalité, pour commencer une série de phénomènes) à l'égard de toutes les causes déterminantes appartenant au monde sensible, et en tant, qu'elle semble être contraire aux lois de la nature, gar conséquent à toute expérience possible. En ce sens, elle est donc un problème. Mais, en ce qui concerne la raison dans l'usage pratique, ce problème ne la regarde pas. 11 ne s'agit donc que de deux questions dans un canon de la raison pure, questions qui se rattachept à l'intérêt pratique de la raison pure, et par rapport auxquelles un cation de son usage doit être possible, savok : y a-t-il un Dieu? y a-t-il une vie à venir? La question de la liberté transcendantale ne se rattache qu'à la simple science spéculative, et nous pouvons la négliger comme complet tement indifférente, lorsqu'il est question de la pratique. Nous en avons d'ailleurs suffisamment parlé dans les antinomies de la raison pure.

SECTION II

De l'idéal du souverain bien, comme principe de détermination de la fin suprême de la raison pure.

, 949. La raison nous a conduit <laps son usage spéculatif à travers le champ de l'expérience, et, n'y ayant

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pu trouver un contentement parfait, elle nous a dirigés de là vers des idées spéculatives, qui nous ont à la fin ramené à l'expérience, et qui ont par conséquent rempli leur but d'une manière utile, il est vrai, mais pas tout à fait d'accord avec notre attente. 11 nous reste encore à savoir si une raison pure se rencontre aussi dans l'usage pratique ; si dans cet usage elle conduit aux idées qui atteignent les fins suprêmes de la raison pure, fins que nous avons indiquées plus haut ; et si par conséquent la raison ne pourrait nous donner, du point de vue de son intérêt pratique, ce qu'elle nous refuse au point de vue spéculatif.

950. Tout intérêt de ma raison (tant le spéculatif que le pratique) est compris dans les trois questions suivantes :

1* Que puis-je savoir?

2° Que dois-je faire?

3° Que m est-ii permis d'espérer?

951 . La première question est purement spéculative. Nous avons (comme je m'en flatté) épuisé toutes les réponses qu'on peut y faire, et trouvé enfin celle dont là raison peut se. contenter; et si elle ne considère pas la pratique, elle a en effet de quoi être satisfaite. Mais nous somme? resté tout aussi éloigné des deux grandes fins auxquelles tendent proprement tous les. efforts de la raison pure, que si dans le principe nous avions évité ce travail par paresse. Si donc il s'agit du savoir par rapport à ces deux questions, il est du moins certain et décidé qu'il ne sera jamais notre partage.

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