LIVRE PREMIER
Des concepts de la raison pure*
m,, Qu^i qu'il en.soit delà possibilité des concepts cte la raison ppç, ils ne sont pas simplement réfléchis, mais
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encore conclus. Il y a aussi des concepts de l'entendement qui sont conçus a priori, c'est-à-dire avantl' expérience et pour la rendre possible; mais ils ne contiennent que l'unité de la réflexion sur les phénomènes en tant que ces phénomènes doivent nécessairement appartenir à une conscience empirique possible. La connaissance et la détermination d'un objet ne sont possibles que par le moyen de ses concepts. Ils sont donc les premiers à donner matière à conclusion, et ne sont précédés d'aucun concept a priori d'objets dont ils puissent se conclure. Leur réalité objective repose au contraire simplement sur ce que, constituant la forme intellectuelle de toute expérience, leur application doit toujours pouvoir être montrée dans V expérience.
415. Mais la dénomination d'un concept rationnel indique déjà par anticipation qu'il ne yeut point être circonscrit dans l'expérience, parce qu'il se rapporte à une connaissance dont toute connaissance empirique n'est qu'une partie (peut-être le tout de l'expérience possible, ou de sa synthèse empirique) , et à laquelle une expérience réelle ne suffit jamais parfaitement, quoiqu'elle en fasse cependant toujours partie. Les concepts rationnels servent à comprendre {zum Beyreifen), comme les concepts de l'entendement à entendre (zumVerstehen) (les perceptions). Lorsqu'ils renferment l'absolu, ils se rapportent à quelque chose qui contient toute expérience, mais qui n'est jamais lui-même un objet de l'expérience; à quelque chose à quoi la raison conduit dans ses conclusions en partant de l'expérience, et d'où elle apprécie et mesure le degré de l'usage empirique de ces concepts, mais qui ne forme jamais un membre de la synthèse empirique. Si néanmoins ces concepts ont une valeur
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objective, on peut les appeler conceptus ratiocinait {concepts légitimement déduits) ; dans le cas contraire, ils sont au moins délusoires par une apparence de conclusion, et peuvent s'appeler conceptus ratiocinantes (concepts dialectiques [sophistiques]). Mais comme ceci ne peut être décidé qu'au chapitre des raisonnements dialectiques de la raison pure, nous ne pouvons pas encore en parler. De la même manière cependant que nous avons appelé catégoriques les concepts purs de l'entendement, nous appellerons provisoirement les concepts de la raison pure du nom nouveau d'Idées transcendantales. Il s'agit maintenant d'expliquer et de justifier cette dénomination.
SECTION I
Des idées eu général.
416. Malgré la grande richesse de nos langues, un penseur se trouve souvent embarrassé dans le choix d'une expression qui cadre parfaitement avec son concept, et à défaut de laquelle cependant il n'est intelligible ni pour les autres ni pour lui-même. L'invention de mots nouveaux est une prétention de donner des lois aux langues, qui réussit rarement. Avant donc de recourir à ce moyen désespéré, il convient de chercher dans une langue morte et savante si l'on ne trouvera pas cette idée avec son expression correspondante ; et si l'ancienne acception est devenue vague et ambiguë par la faute de leur auteur, mieux -vaut néanmoins en affermir la signification propre et primitive (dût-on même laisser douteux si les anciens l'employaient dans le même sens), que de gâter son ouvrage en se rendant inintelligible, il. . ' *
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417. C'est pourquoi, si Ton ne trouve par hasard qu'uft Seul mot qui convienne parfaitement , d après sa signification ééjà reçue, à un concept qu'il est très important de distinguer d'autres concepts analogues, il est à pro(w>s d'en user sobrement, ne l'employant à la pltee d'utt autre terme que pour en désigner synonymiqtuèti&ênt la variété et en lui conservant avec soin sa signification propre; autrement il arrive trop facilement, sita ne donne pas une attention particulière àl'etpre&fon, et si on la confond avec une foule d'autres de significations très différentes, que la pensée, qui n'aurait pu être •conservée que par l'expression, se trouve ellemême perdue,
418. Platon, comme on sait, se sert du mot Idée pour signifier quelque chose qui non seulement n'est jamais pris du domaine des sens, mais qui s'élève bien audessus des concepts de l'entendement, dont Aristote s'est occupé, puisque rien ne se trouve jamais dans l'expérience qui y corresponde. Les Idées sont, pour Platon, des archétypes ou originaux des choses en soi, et noù simplement des clefs de l'expérience possible, comme les catégories. Dans son opinion, elles découlent de la suprême raison, d'où elles sont devenues le partage de la raison humaine; mais plus tard la raison ne les trouve plus dans leur état originel, puisque ce n'est qu'avec peine quelle parvient à se rappeler par la mémoire (c'està-dire par la philosophie), ces idées anciennes, maintenant très obscurcies. Je m'abstiendrai ici de toute recherche littéraire pour découvrir le sens précis que ce grand philosophe attachait à ce mot. Je remarque seulement qu'il n'y a rien d'extraordinaire, soit dans le langage, soit dans les livres, de mieux entendre un auteur,
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qu'il ne s'est entendu lui-même, par fa comparaison de ses pensées sur un objet, parce qu'il n'avait pas assez déterminé son concept et ainsi parlait, et même pensait quelquefois contrairement à son dessein.
419. Platon remarqua très bien que notre faculté de connaître éprouve un besoin plus élevé que celui d'épeler les simples phénomènes suivant l'unité synthétique pour pouvoir les lire comme expérience, et que notre raison s'élève naturellement à des connaissances qui sont trop hautes pour qu'un objet donné par l'expérience puisse jamais leur convenir, mais qui, néanmoins, ont leur réalité et ne sont jamais que de pures fictions.
420. Platon trouve surtout ses idées dans tout ce qui est pratique (1) , c'est-à-dire dans ce qui repose sur la liberté, laquelle, de son côté, est soumise à des connaissances qui sont proprement un produit de la raison. Celui qui voudrait tirer de l'expérience les concepts de vertu, qui voudrait (comme Font fait un grand nombre) convertir en modèle de la source des connaissances [morales] ce qui ne peut servir que d'exemple dans une explication imparfaite, ferait de la vertu un non-être ambigu, changeant suivant le temps et les circonstances, et ne pouvant servir à établir aucune règle. Chacun sait, au contraire, que si on lui présentequelqu'un comme modèle
(1) Il étendit sûrement aussi son concept anx connaissances spéculatives, pourvu seulement qu'elles fussent puces et absolument a priori, môme aux mathématiques, quoiqu'elles n'aient leur objet que dans l'expérience possible. En quoi je ne puis imiter ce philosophe, non plus que dans la déduction mystique de ces idées, ni dans les exagérations par lesquelles il en faisait en quelque sorte des hypostases, quoique le langage sublime dont il se servait dans ce champ soit susceptible d'une interprétation plus mitigée v«t tout à fait appropriée à la nature des choses.
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de vertu, il en a cependant toujours le véritable original dans sa propre raison; qu'il y compare ce modèle proposé, et qu'il ne l'estime qu'en conséquence. Eh bien, c'est là l'idée de la vertu par rapport à laquelle tous les objets possibles de l'expérience servent, à la vérité, comme d'exemples (preuve de la possibilité pratique d'un certain degré de ce que demande l'idée de raison), mais non comme archétypes. De ce qu'un homme n'agit jamais d'une manière adéquate à ce qui est compris dans l'idée pure de vertu, ce n'est point une preuve qu'il y ait quelque chose de chimérique dans cette conception, car tout jugement sur le prix moral de la vertu n'est possible, après tout, que par cette idée; elle sert donc de fondement nécessaire à tout progrès dans le perfectionnement moral, suivant le degré permis par les obstacles plus ou moins puissants que nous rencontrons dans notre nature.
421. La République de Platon, comme exemple prétendu frappant d'une perfection imaginaire qui ne peut avoir lieu que dans le cerveau d'un penseur désœuvré, est devenue proverbiale, et Brucker trouve ridicule que le philosophe ait dit que jamais un prince n'administrera bien s'il ne participe pas aux idées. Mais il vaudrait mieux continuer cette pensée, la prendre au point où •l'homme supérieur nous a laissés sans secours, et la mettre en lumière par de nouveaux efforts , que de la rejeter comme inutile, sousle très misérable et très honteux prétexte de l'impossibilité de la réaliser. Une constitution qui a pour but la plus grande liberté humaine, suivant des lois qui font que la liberté de chacun peut subsister avec la liberté de tous (car il ne s'agit pas du plus grand bonheur possible, puisqu'alors il viendra de lui—
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même) , est au moins une idée nécessaire , qui doit servir de fondement, non seulement à une première ébauche d'une constitution civile, mais même à toutes les lois ; et il y faut faire dès le principe abstraction des obstacles présents, qui peut-être résultent bien moins inévitablement de la nature humaine, que du mépris des vraies idées de la législation. Car on ne peut rien trouver de plus honteux et de plus indigne d'un philosophe que l'appel vulgaire et grossier à une expérience soi-disant contraire, expérience qui n'aurait pas existé si ces institutions avaient été faites en temps opportun suivant les idées dont nous parlons, et si à leur place des idées grossières, précisément parce qu'elles étaient tirées de l'expérience, n'avaient pas rendu tout bon dessein inutile. Plus la législation et le gouvernement seraient d'accord avec ces idées, plus les peines seraient rares; et alors il est tout à fait raisonnable de dire avec Platon, que, dans une constitution parfaite, les peines ne seraient plus nécessaires. Et, quoique le fait ne doive jamais arriver, l'idée n'en est pas moins juste; elle pose pour type ce maximum, pour que la constitution légale des hommes approche de plus en plus de l'entière perfection. Personne ne peut assigner le degré auquel doit s'arrêter l'humanité, ni dire, par conséquent, quelle est la distance qui reste nécessairement entre l'idée et sa réalisation, car la liberté peut dépasser toute borne assignée.
422. Mais ce n'est pas seulement dans les choses où la raison humaine montre une vraie catfsalité, et où les idées deviennent causes efficientes (des actions et de leurs objets) , c'est-à-dire en morale , c'est encore par rapport à la nature même que Platon voit avec raison
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deà preuves évidentes de l'origine des choses par des idées. Une plante, un animal, Tordre du monde (apparemment aussi Tordre entier de la nature) , montrent clairement que tout cela n'est possible que suivant des idées ; qu'à la vérité , aucune créature particulière, sous les conditions déterminées de son existence, n'est en en harmonie avec l'idée de la plus grande perfection de son espèce (aussi peu que l'homme avec l'idée de l'humanité , idée qu'il porte cependant toujours d.ans son âme comme archétype de ses actions) , mais que, dans l'entendement suprême, ces idées sont néanmoins déterminées individuellement , immuablement et universellement; qu'elles sont les causes primitives des choses, et qu'il n'y a que l'ensemble de leur union dans l'univers qui soit adéquat à cette idée. Abstraction faite de ce qu'il y a d'exagéré dans l'expression, Télévation d'esprit du philosophe* depuis la con^templation ectype du physique de Tordre du monde jusqu'à son enchaînement architectonique suivant des fins, c'est-à-dire d'après des idées, est un effort digne d'estime et d'imitation. Mais, pour ce qui est des principes de la morale, de la législation et de la religion, où les idées rendent enfin possible l'expérience même (du bien), — quoiqu'elles ne puissent jamais y être parfaitement exprimées , — c'est un mérite tout à fait particulier qui n'est méconnu que parce qu'on ne l'apprécie que suivant les règles empiriques dont la valeur, comme principes, a dû céder en face de ces idées mêmes. A Tégàrd de la nature, l'expérience nous donne les règles et devient la source de la vérité. Mais, par rapport aux lois morales, l'expérience, hélas ! est la mère <te l'apparence, et il est très répréhensiWe de prendre
les lois de ce qui doit se faire, de ce qui se fmt% ou de vouloir les y restreindre.
42â. Au lieu de toutes ces considérations , dont uae convenable exécution fait le mérite propre de la philosophie, nous nous occuperons maintenant d'un travail moins brillant, mais cependant pas sans mérite, savoir : de déhlayer et d'affermir le sol où doit être étevé le majestueux édifice de la morale, dans lequel la raiw>9, tout en cherchant des trésors avec une confiance aqsti ferme qu'inutile , n'a su faire jusqu'ici qu'une iitfmté de taupinières qui minent les fondements de cet édifice. Il s'agit donc de connaître avec précisioç l'usage trans^ cendantal de la raison pure, ses principes et ses icfôes, afin de pouvoir apprécier et déterminer l'influencç et la valeur de cette raison. Mais, avant de finir cette iqtroduction, je supplie ceux qui ont k cœur la philosophie (ce qui dit plus qu'on ne rencontre communément), s'ils se trouvent persuadés par ce qui vient d'être dit et par ce qui doit suivre , de prendre sous leur protection le mot idée dans son acception primitive, afin qu'à l'aveprir il ne se dénature plus par suite de la confusion qui pourrait en être faite encore avec les autres expressions servant à désigner d'une manière peu précise les différentes espèces de représentations , et pour que la science n'en fasse pas la perte. Nous ne manquons cependant pas de mots appropriés aux différentes espèces de représentations , sans que nous soyons obligés d'empiéter sur la propriété d'autrui ; en voici l'échelle : Le mot générique est représentation (reprœsentatio) ; il comprend la représentation avec conscience (perceptio). Mais une perception qui se rapporte simplement au sujet comme modification de son état est sensation {sensatio) ;
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une perception objective est connaissance (cognitio). Celle-ci est à son tour intuition ou concept {intuitio vel conceptus). L'intuition se rapporte immédiatement à l'objet, en sorte qu'elle est nécessairement singulière ; le concept s'y rapporte médiatement, par le moyen d'un signe, d'un caractère ou attribut qui peut être commun à plusieurs choses. Le concept est ou empirique ou pur; et le concept pur, s'il a son origine dans l'entendement seul (et non dans une image pure de la sensibilité), s'appelle notion {notio). Le concept suscité par des notions, et qui dépasse la possibilité de l'expérience, est Y idée ou concept de raison, ou bien encore concept rationnel. Une fois habitué à ces distinctions, on ne pourra plus entendre appeler idée la représentation de la couleur rouge, par exemple; elle ne doit pas même être appelée notion (concept intellectuel).
SECTION II
Des idées transcendantalei.
424. L?analyse transcendantale nous a fourni un exemple de la manière dont la simple forme logique de notre connaissance peut contenir l'origine de concepts purs a priori, qui représentent les ohjets avant toute expérience, ou plutôt qui indiquent l'unité synthétique qui seule rend possible la connaissance empirique des objets. La forme des jugements (convertie en un concept relatif à la synthèse des intuitions) , a produit des catégories, qui dirigent tout usage de l'entendement dans l'expérience. Nous pouvons de même nous attendre à ce que la forme des raisonnements , si on l'applique à
l'unité synthétique des incitions suivant la règle des catégories, comprenne l'origine des concepts particuliers a priori, que nous pouvons appeler concepts rationnels purs ou idées transcendantales , et qui détermineront, suivant des principes, l'usage de l'entendement dans toute expérience.
425. La fonction de la raison, lorsqu'elle raisonne, consiste dans la généralité de la connaissance suivant des concepts ; et le raisonnement lui-même est un jugement qui est déterminé a priori dans la circonscription totale de sa condition. Je pourrais aussi tirer de l'expérience par l'entendement la proposition : Caïus est mortel. Mais je cherche un concept qui contienne la condition sous laquelle le prédicat (assertion en général) de ce jugement est donné (c'est-à-dire, ici, le concept d'homme), et, après avoir [subsumé à cette condition, prise dans toute son étendue (tous les hommes sont morteJs), je détermine ensuite la connaissance de mon objet (Caïus est mortel).
426. Dans la conclusion d'un raisonnement, nous restreignons donc le prédicat à un certain objet , après l'avoir auparavant conçu dans la majeure suivant toute son extension, sous une certaine condition. Cette quantité absolue de l'extension par rapport à une telle condition s'appelle, universalité {miversalitas). A cette uni<versalité correspond, dans la synthèse des intuitions , la totalité (universitas) des conditions. Le concept rationnel transcendantal n'est que le concept de la totalité des conditions d'un conditionné déterminé. Or, comme Y absolu seul rend possible la totalité des conditions, et que, réciproquement, la totalité des conditions est toujours elle-même inconditionnée* uji concept rationnel pur en
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général peut être défini par le concept de l'absolu, en tant qu'il contient le principe de la synthèse du conditionné.
427. Autant il y a d'espèces de rapporte que Tenteaderaent se représente par le moyen des catégories, autant il y aura de concepts rationnels purs; en aorte qu'il faut chercher : 1° un absolu de la synthèse catégorique dans un sujet ; V un absolu de la synthèse hypothétique des membres d'une série; 39 un absolu de la synthèse disjonctive des parties formant un système.
428. Ûe là autant d'espèces de raisonnements , dont chacune tend à l'absolu par des prosyllogismes : Tune conduit à un sujet qui n'est plus lui-même attribut; la seconde, à une supposition qui ne suppose rien de plus ; la troisième, à un agrégat des membres de la division tels qu'ils n'exigent plus rien pour la parfaite division d'un concept.
429. Les concepts rationnels purs de la totalité dans la synthèse des conditions sont donc nécessaires-, du moins comme problèmes, pour poursuivre l'unité de F entendement jusqu'à l'absolu : ils sont par conséquent aussi fondés sur la nature de la raison humaine, quoique d'ailleurs ces concepts transcendantaux manquent d'un usage m concreto conforme à la nature de chacun d'eux, et n'aient par conséquent d'autre utilité que de diriger l'entendement de manière à ce que son usage, dans son application la plus étendue possible, soit toujours en parfait accord avec lui-même.
Quand nous parlons ici de la totalité des conditions et de l'absolu comme d'un titre commun à tous les concepts rationnels , nous rencontrons encore une expression indispensable, mais dont nous ne pouvons cepea-
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dant faire usage avec confiance, à cause de l'ambiguïté de sens née du long abus de ce mot. Le mot absolu est du petit nombre de ceux qui étaient appropriés, dans leur signification primitive, à un concept que nul autre mot de la même langue ne pouvait rendre , et dont la perte, ou , ce qui est la même chose, l'usage vague et ambigu , entraîne nécessairement la perte du concept lui-même; concept qui est cependant d'un fréquent usage pour la raison, et qui ne peut dès lors disparaître sans un grand préjudice pour tout jugement transcendantal. Le mot absolu est le plus souvent employé maintenant pour indiquer simplement que quelque chose est considéré en soi, et vaut par conséquent intrinsèquement. Dans ce sens , absolument possible signifierait ce qui est possible en soi {interne), ce qui est en effet le moins qu'on puisse dire d'une chose. Il est aussi employé quelquefois pour signifier que quelque chose est valable sous tous les rapports (d'une manière illimitée), par exemple, le pouvoir absolu ; et alors absolument possible signifie ce qui est possible à tous égards et sous tous tes rapports; ce qui est le plus que l'on puisse dire sur la possibilité d'une chose. Nous trouvons même ces significations diverses. Ainsi, par exemple, ce qui est impossible intrinsèquement est impossible aussi sous tous les rapports, et par suite absolument. Mais dans la plupart des cas, elles se repoussent diamétralement : c'est ainsi que je ne puis point conclure de ce que quelque chose est possible en soi, qu'il soit aussi possible pour cela sous tous les rapports, par conséquent d'une manière absolue. Je ferai même voir par la suite, en parlant de la nécessité absolue , qu'en aucun cas elle ne dépend de la nécessité interne, et qu'elle ne doit par con-
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séquent pas être considérée comme son équivalent! Ce dont l'opposé est extrinsèquement possible est sans doute aussi ce dont l'opposé est impossible sous tous les rapports , et par conséquent ce qui est soi-même absolument nécessaire. Mais je ne puis pas conclure réciproquement la nécessité absolue de ce dont l'opposé est intrinsèquement impossible, ou que la nécessité absolue des choses soit une nécessité interne; car cette néccessité interne est, dans certains cas, une expression tout à fait vaine, à laquelle nous ne pouvons attacher le moindre concept. Au contraire, le concept de la nécessité d'une chose sous tous les rapports (relativement à tout le possible), emporte avec lui des déterminations toutes particulières. Et comme la perte d'un concept d'une grande application dans la philosophie spéculative ne peut jamais être indifférente à un philosophe, j'espère que la détermination et la conservation soigneuse de l'expression à laquelle s'attache le concept, ne lui sera pas non plus indifférente.
430. J'emploierai donc le mot absolu dans cette signification plus étendue, en l'opposant à ce qui ne vaut que d'une manière simplement comparative, ou sous un rapport particulier ; car ce qui ne vaut que de cette dernière manière est restreint à des conditions, tandis que ce qui vaut absolument vaut sans restriction.
431. Or, le concept rationnel transcendantal ne concerne que la totalité absolue dans la synthèse des conditions, et n'aboutit jamais qu'à l'absolu, c'est-à-dire à tin rapport indéterminé. Car la raison pure abandonne tout à l'entendement , dont les fonctions se rapportent immédiatement aux objets de l'intuition, ou plutôt à leur synthèse dans l'imagination. La raisçn pure garde
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pour elle seule la totalité absolue dans Tubage des concepts de F entendement , et cherche à élever l'unité synthétique, qui est conçue dans la catégorie, jusqu'à Fabsolument inconditionné. On peut donc appeler cette totalité l'unité rationnelle des phénomènes , et celle qui est exprimée par la catégorie unité intellectuelle. La raison ne se rapporte donc qu'à l'usage de l'entendement; non. pas, à la vérité, en tant qu'il contient la raison de l'expérience possible (car la totalité absolue des conditions n'est point un concept dont on puisse se servir dans une expérience, parce qu'aucune expérience n'est inconditionnée), mais bien pour lui prescrire une certaine unité dont il n'a aucun concept, et qui tend à embrasser toutes les opérations de l'entendement en un seul tout absolu, par rapport à un, objet quelconque. L'usage objectif des concepts purs de la raison est donc toujours transcendant; tandis qu'au contraire , celui des concepts purs de l'entendement, quant, à leur nature, doit toujours être immanent , puisqu'il se borne simplement à l'expérience possible.
432, J'entends par Idée un concept nécessaire de la raison, auquel ne peut correspondre aucun objet donné par les sens. Les concepts purs de la raison, dont nous nous occupons maintenant, sont des idées transcendant taies. Ce sont des concepts de la raison pure, car ils supposent toute connaissance expérimentale comme déterminée par une totalité absolue des conditions. Ils ne sont point une fiction arbitraire ; ils sont, au contraire, donnés par la nature même de la raison, et se rapportent nécessairement à l'usage de l'entendement. Ils sont enfin transcendants, et dépassent les bornes de l'expérience, dans laquelle on ne peut jamais rencontrer un objet qui
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soit adéquat à l'idée transcendantale* Quand on nomme une idée, on dit beaucoup quant à l'objet (comme objet de l'entendement pur), mais quant au sujet (c'est-à»dire par rapport à sa réalité sous une condition empirique), on dit fort peu, précisément parce qu'eUe ne peut jamais, comme concept d'un maximum, devenir adéquate in concrète. Or, comme ce maximum est proprement le but unique de l'usage purement spéculatif de la raison, et que l'approximation d'un concept qui ne peut jamais être atteint dans la pratique est la même chose que si ce concept était manqué absolument, on peut dire d'un concept de cette nature que ce n'est qu'une simple idée. On pourrait donc dire que le tout absolu de l'ensemble du phénomène n'est qu'une idée. Par la raison en effet que nous ne pouvons jamais rien figurer de semblable, il reste un problème sans solution. Comme il ne s'agit, au contraire, dans l'usage pratique de l'entendement, que de l'exécution suivant une règle, l'idée de la raison pratique peut toujours être donnée réellement in concreto, quoique partiellement; elle est même la condition nécessaire de tout usage pratique de la raison. Son exercice toujours imparfait et borné, mais non pas par des bornes assignables, est par conséquent toujours sous l'influence du concept d'une intégralité ou perfection absolue. C'est pourquoi l'idée pratique est toujours très féconde, et tout à fait indispensable par rapport aux actions réelles. La raison pure possède donc dans cette idée une causalité pour produire ce qui est contenu dans son wncept; en sorte qu'oîi ne peut pas dire de la sagesse, en termes s de mépris, quW/e ri est qu'une idée-; mais, an contraire, précisément parce qu'elle est l'idée de l'unité nécessaire de toutes les fins possibles, elle doit, comme condition
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originelle et pour le moins restrictive, servir de règle h toute pratique.
433» Quoiqu'on puisse dire des concepts rationnels transeendaataux qu'ils ne sont que des idées, nous ne les considérerons cependant pas comme superflus et Vains; car, bien qu'aucun objet ne puisse être déterminé par eux, ils peuvent cependant en principe, et d'une manière insensible, servir à l'entendement de règles pour son usage étendu et. uniforme. À la vérité, il ne connaît pas de cette manière d'autres objets que ceux qui lui sonf connus d'après ses concepts propres ; mais il est cependant mieux dirigé et va plus loin dans cette connaissance. Nous ne dirons pas que ces concepts permettent peut-être de passer des concepts physiques aux concepts pratiques, et qu'ils peuvent ainsi procurer aux ïdëès morales elles-mêmes de la force et un rapport avec les connaissances spéculatives delà raison. L'explication de tout ceci viendra plus tard.
434. Mais, mettant de côté, pour le moment, les idées pratiques, en conséquence de l'objet que nous nous sommes proposé , nous ne considérerons la raison que dans son usage spéculatif, et plus particulièrement encore dans son usage spéculatif transcendantal. Nous devons donc suivre ici la même marche que nous avons suivie précédemment dans là déduction des catégories, à savoir : étudier la forme logique de la connaissance de la raison, et voir si par hasard la raison ne serait pas aussi de cette manière une source de concepts par lesquels des objets en soi seraient regardés comme déter*minés synthétiquement a priori, par rapport à l'une ou à l'autre des fonctions de ïa raison.