‹ Critique de la raison pure (volume 5)Chapitre 31 sur 49 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

AîchUectoûque de ta. raison pore.

993. J'entends par Architectonique l'art des systèmes. Comme l'unité systématique est ce qui convertit la connaissance vulgaire en science, c'est-à-dire ee qui forme un système d'un simple agrégat de connaissances, l'architectonique est la théorie de ce qu'il y a de scientifique dans notre connaissance en général ; elle appartient donc nécessairement à la méthodologie.

994. Nos connaissances en général ne peuvent êlre, sous l'empire de la raison, das rhapsodies; elles doivent au contraire former un système, seule forme sous laquelle elles peuvent soutenir et faire avancer les fins essentielles de la raison. Mai6 j'entends par système l'unité des diverses connaissances sous une idée. Cette idée est le concept rationnel de la forme d'un tout, en tant que l'étendue dé la variété et la place respective des parties est déterminée a priori par ce même concept. Le concept rationnel scientifique contient donc la fin et la forme du tout qui cadre avec lui. L'unité du but auquel se rapportent toutes les parties, en mêmç temps qu'elles se rapportent les unes aux autres dans l'idée de cette fin, rend chaque partie dépendante de la connaissance de toutes les autres, et il n'y a lieu à aucune addition accidentelle, à aucuhegrandeur indéterminée de la perfection, qui n'ait pas ses limites tracées a priori. Le tout est donc composé, articulé {articidatio) , et non enlasfcé (coacer~ yatio); semblable au corps d'un animal, dont l'accroissement ne lui donne aucun membre, mais qui, sans rien

Digiti

zedby G00gle

changer aux proportions, rend chacun de ses membres plus fort et plus approprié à ses fins, il peut croître par intussusception (per intussusceptionem) , mai6 non par juxta-position (per appositionem).

995. L'idée a besoin d'un schème qui lui serve d'expression, c'est-à-dire d'une diversité et d'une ordonnance des parties déterminées a jtwwi par le principe de la fin. Le schème qui n'est pas esquissé suivant une idée ou d'après une des fins capitales de la raison, mais ejnpiriquement ou suivant des considérations qui se présentent accidentellement (dont le nombre ne peut être su d'avance), donne une idée technique ; mais celui qui ne résulte que d'une idée (où la raison donne des fins a priori et ne les attend pas empiriquement), fonde une unité architectonique. Ce qu'on appelle science ne peut se former techniquement, eu égard à la ressemblance du divers i ou à cause de l'emploi fortuit de la connaissance in concrète à toutes sortes de fins extérieures ; mais il peut se former architectoniquement en partant du point de vue de l'affinité et de la dérivation d'une seule fin suprême et interne, qui seule rend le tout possible. De plus, le schème de la science doit contenir, en conséquence de l'idée,, c'est-à-dire a priori, l'esquisse (monograrnma) et la distribution du tout en ses parties, et doit être distingué avec .certitude et par principe de tous autres fcchèmes.

996., Personne né cherche à établir une science sans lui donner une idée pour fondement. Mais dans l'exécution de cette science, le schème, et même la définition qu'on donne au commencement de la science, répond très rarement à l'idée qu'on s'en fait ; car cette idée est dans la, raison comme un germe dans lequel toutes les

Digiti

zedby G00gle

416 LOGIQUE TRAHSCENDÀNTALE.

parties encore très enveloppées, très cachées, et à peine méconnaissables à l'inspection microscopique. Les sciences étant toutes connues du point de vue d'un certain intérêt général, ne doivent donc pas être expliquées ni définies d'après la description que leur auteur en donne, mais suivant l'idée que l'on trouve fondée dans la raison même en partant de l'unité naturelle des parties que l'auteur a rassemblées. Car alors on trouve que l'auteur, et souvent même ses derniers sectateurs , se trompent à l'occasion d'une idée qu'ils n ont pu eux-mêmes sïclaircir; ce qui les a empêchés de déterminer le contenu propre, l'articulation (une unité systématique) et les limites de lg, science.

997. 11 est malheureux que ce ne soit qu'après avoir longtemps rassemblé rhapsodiquement, suivant l'indication d'une idée cachée au fond de notre raison, beaucoup de connaissances relatives à cette idée, comme jutant de matériaux pour un édifice; que ce ne soit même qn après les avoir longtemps disposés techniquement, qu'il nous soit enfin devenu possible d'apercevoir l'idée sous un jour phis clair, et d'esquisser arebitectoniquèmeat un tout d'après les fins de la raison. Les systèmes, semblables aux vers, formés d'abord imparfaitement par une génération équivoque du simple concours des concepts réunis, paraissent n'être parfaitement formés qu'avec le temps, quoiqu'ils aient tous leur schème, comrrçe germe primitif, dans la raison qui se développe d'elle-même. Cette dernière circonstance fait non seulement que chacun d'eux est en soi composé suivant une idée, mais encore que tous forment entre eux comme des membres d'un seul tout, conformément àv une fin, un .système unique de ta connaissance humaine, et permet-

Digiti

tent une aieliitectoniquc de tout le savoir humain, qui, à prosent que tant de matériaux sont rassemblés ou peuvent être tirés des ruines d'anciens édifices, non seulement serait possible, mais ne serait pas même très difficile* Nous nous contente mas ici d'achever notre oeuvre, en esquissant simplement Yarchitectonique de toute connaissance par raison pure; et nous. ne partirons que du point où la racine commune de notre faculté de connaître se partage en deux branches, dont Tune e$t la raison. J'entends ici par raison toute la faculté de connaître supérieure, et j'oppose par conséquent le rationnel à l'empirique.

998. Si je fais abstraction de toute matière delà connaissance, considérée objectivement, toute connaissance est alors subjectivement ou historique ou rationnelle. < La connaissance historique est cognitio ex datis; la connaissance rationnelle est cognitio ex principiU . Une connaissance, quelle qu'en puisse être l'origine, est encore historique dans celui qui la possède, s'il n'en connaît que ce qui lui a été transmis d'ailleurs, que du reste il ait appris soit par expérience immédiate, soit en entendant raconter, soit par éducation (des connaissances générales). Celui-là donc qui, à parler proprement, a appris un système de philosophie, par exemple celui de Wolf, eût-il dans la tête toutes les propositions, définitions et preuves, en même temps que la division de toute la doctrine, et pût -il, comme on dit, tout compter sur ses doigts; celui-là n'a cependant qu'une connaissance historique parfaite de la philosophie de Wolf; il ne sait et ne juge qu'autant qu'il lui a été donné. Contestez-lui une définition, il ae sait où il çloit en prendre une autre. Il s'est formé sur une raison étrangère, mais la faculté H. vi

Digiti

zedby G00gle

418 LOGIQUE THAN$CENI>ANTALE.

cultivée n'est pas telle de l'invention ; c'est-à-dire que la connaissance ne résulte pas en lui d^ la raison, et quoiqu'elle soit objectivement* une connaissance rationnelle, subjectivement néanmoins elfe est parement historique. • Ha bien compris et bien retenu , c'est-à-dire bien appris; il est la statut de plâtre d'un homme vivant. Les connaissances rationnelles qui le sont objectivement (c'est-à-dire qui ne peuvent résulter primitivement de la raison propre de l'homme) n'en méritent donc le nom, même subjectivement, qu'autant qu'elles ont été puisées aux sources générales de la raison; d'où la critique, et même le rejet de ce qu'on a appris peut aussi dériver; tf est-à-dire qu'elles doivent résulter de principes.

999. Maintenant, toute connaissance rationnelle se forme pu de concepts, ou de la construction des concepts; la première s'appelle philosophique, la seconde mathématique. J'ai déjà parlé de leur différence intrinsèque dans le premier chapitre- Unet. connaissance peut dbnc être objectivement philosophique et cependant subjectivement historique, comme dans la plupart des écoliers, dans tous ceux, qui ne vont pas plus loin que l'école et qui restent écoliers toute leur vie. Mais une chose remarquable cependant, c'est que là connaissance mathématique, de quelque manière qu'on ait. appris, peut néanmoins valoir, même subjectivement, comme connaissante rationnelle, et qu'il n'y a pas lieu de faire eu mathématiques la distinction que nous avons établie pour la philosophie. Là raison en est que lés sources de la connaissance, auxquelles seules le maître peut puiser, ne se trouvent nulle part ailleurs que dans les principes essentiels et vrais de la raison et ne peuvent par conséquent non plus être pris nulle part ailleurs par

Digiti

zedby G00gle

MÉTHODOLOGIE TRANSCENDÀNTALE. 449

l'écolier lui-même; .qu'ils ne peuvent être contestés, parce que l'usage de la raison a lieu ici in cûncrelo, quoique cependant a priori, savpir dans l'intuition pure, et se trouvent par cela même affranchis de l'illusion et de Terreur. De toutes les sciences rationnelles (a priori), il n'y a donc que les mathématiques qui soient susceptibles tl'êtpe apprises; mais jamais la philosophie (à moius que ce ne soit historiquement); en matièrejde raison, on ne peut tout au plus qu'apprendre à philor sopker. * > .

1000. Le système de toute connaissance philosophique est donc la philosophie. Il faut admettre la philosophie objectivement, si l'on entend par là l'archétype du jugement critique de toutes, les tentatives philosophiques, archétype qui doit servir à juger toute philosophie subjective, dont l'édifice est. souvent si divers et si muable. La philosophie n'est donc qu'une simple idée d'une science possible, qui n'est donnée nulle part in concreto, mais de laquelle on cherche à s'approcher par différentes voies, jusqu'à ce que la véritable route, obstruée par la sensibilité, soit découverte, et que l'éctype, manqué jusqu'ici, puisse être enfin assimilé au prototype, autant qu'il est possible. Jusque-là, on ne peut apprendre aucune philosophie; car où est-elle? qui . la possédé? et à quel caractère la reconnaître? On peut seulement apprendre à philosopher, c'est-à-dire exefccer le talent de la raison à rechercher ses principes généraux dans certaines questions qui se présentent, mais cependant toujours avec la réserve du droit de la raison d'examiner, de confirmer ou -de rejeter ces principes, même dans leurs sources.

1001, Mais jusque-là le concept de la philosophie

zedby G00gle

n'est qu'un concept scolastique, celui d'un système de la connaissance "qui est cherchée simplement comme stience, sans que Ion se propose rien de plus que l'unité systématique de €elte science^ par conséquent sans avoir en vue la perfection logique de la connaissance. Mais il y a encore un concept, cosmique {conceptw cosmicus) qui a toujours servi de fondement à cette dénomination , principalement lorsqu'on le personnifiait en quelque sorte, et qu'on se le représentait comme un prototype dans l'idéal du philosophe. A cet égard la philo* sophie est la science du rapport de toute connaissance au but essentiel de la raison humaine {teleologia rationis humanœ), et le philosophe n'est pas un artiste en matière de raison, mais un législateur de la raison humaine. En ce sens il serait trop orgueilleux de s'appeler soi-même philosophe, et d'avoir la prétention d'égaler le prototype, qui n'est que dans l'idée.

1002., Le mathématicien, le physicien, le logicien ne sont cependant que des artistes en , matière de raison, quelque brillants succès que le premier puisse avoir dans la connaissance rationnelle eh général, et les seconds particulièrement dans la connaissance philosophique. 11 y a cependant un maître en idéal/ qui forme tous ceiix-Oi, qui s'en sert comine d'instruments pour procurer les fins essentielles de la raison humaine. Celui-là seul mériterait le nom de philosophe Cependant comme il ne se rencontre nulle part, et que l'idée de sa législation se trouve partout dans toute raison humaine, nous ne nous attacherons qu'à cette idée, et nous déterminerons plus approximativement ce que la philosophie prescrit suivant.ee concept cosmique (1) relatjve-

(i) Le concept cosmique est ici celui qui concerne ce qui intéresse

ment à l'unité systématique prise du point de vue des fins.

1003. Les fins essentielles ne sont pas pour cela les fins les plus élevées, dont une seule (dans la parfaite

-unité systématique de la raison) est possible. Elles sont par conséquent ou la dernière fin, ou des fins subalternes qui appartiennent nécessairement à la première comme moyens. La première n'est donc que la destination totale de l'homme, et la philosophie qui la concerne s'appelle morale. A cause de cette préémi-. nence de la philosophie morale sur toute autre investigation de la raison, on entendait toujours par lé mot philosophe, chez les anciens, en même temps et prin^ eipalement le moraliste. Et même l'apparence extérieure de la domination de soi-même par la raison fait que Ton appelle encore maintenant philosophe, suivant une certaine analogie avec cette acception des anciens, chacun dans la sphère restreinte de son savoir.

1004. La législation de la raison humaine (la philosophie) a donc deux objets, la nature et la liberté, et renferme par conséquent la loi physique et la loi morale, d'abord dans deux Systèmes particuliers, mais ensuite dans un seul et Unique système philosophique. La philosophie de la nalure comprend tout ce qui est; celle des mœurs ce qui {[oit être.

1005. Mais toute philosophie est ou connaissance par raison pure, ou connaissance rationnelle par principes empiriques. La première s'appelle philosophie pure, la seconde philosophie empirique.

nécessairement chacun; je détermine donc le but d'une science d'après des concepts scolastiyues, lorsque je ne la considère que comme une des aptitudes pour certaines €ns arbitraires.

, 1006. Maintenant la philosophie de la raison pure est ou Propédeutique, laquelle examine la faculté de la raison par rapport à toute connaissance' a priori et s'appelle Critique; — où le système de la raison pure (la science), c'est-à-dire toute la connaissance philosophique (tant, vraie qu'apparente) par raison pure, dans un contexte systématique r et s'appelle Métaphysique. Ce nom peut cependant s'appliquer aussi à toute la philosophie pure* y compris la critique, de manière a entendre par là, et l'investigation de tout ce qui peut être connu jamais a priori, et l'exposition de ce qui constitue un système de connaissances philosophiques pures de cette espèce, et qui diffère soit de l'usage empirique, soit de l'usage mathématique de la raison. .

1007. La métaphysique- se divise en métaphysique de l'usage spéculatif et en métaphysique de l'usage pratique * de la raison pure; elle est par conséquent : ou métaphysique de la nature ou métaphysique des mœurs. Là première contient tous les principes purs de la raison par simples concepts (par conséquent les mathématiques exclues) de la connaissance théorique de toutes choses; celle-'ci contient les principes qui déterminent et rendent nécessaires a priori le faire et Yomettre. t>r, la moralité est la seule légalité des actions qui puisse être parfaitement dérivée a priori de principes. La métaphysique des mœurs est donc proprement la. morale pure, dans laquelle aucune anthropologie (aucune condition empirique) n'est posée en principe. La métaphysique de la raison spéculative est donc ce qu'on à coutume d'appeler métaphysique dans le sens propre* Mais en tant néanmoins que la morale pure appartient également à la branche de là connaissance humaine et même philoso-

Digiti

MÉTH0DÔB0GIE TRANSCENDANTALE. 423

phique par raison pure, nous lui conserverons la première dénomination! , quoique nous l'omettions ici, comme n'appartenant pas à notre objet actuel.

1008. Il est de la plus grande importance à1 isoler des connaissances qui diffèrent d'autres connaissances, quant à leur genre et à leur origine, et de faire grandement attention qu'elles ne se confondent point avec d'autres auxquelles elles sont ordinairement rattachées dans l'usage, Ce que fait le chimiste dans la séparation de$ matières, le mathématicien dans les mathématiques pures, à plus forte raison le philosophe doit le faire, afin de pouvoir déterminer avec certitude, à l'usage va* gabond de l'entendement, la part de chaque espèce de connaissance , sa valeur propre et son influence: La raison humaine, depuis quelle a commencé à penser, ou plutôt à réfléchir, n'a donc jamais pu se passer d'une métaphysique, mais elle n'a pu l'exposer assez pure de toute matière étrangère. L'idée de cette science est tout juste aussi ancienne que la raison humaine spéculative; et quelle raison ne spécule pas, soit à la manière scolastique, soit à la manière populaire? Il faut avouer cependant que la distinction des deux éléments de nôtre connaissance, dont l'un est en notre puissance, tout à fait a priori, et dont l'autre ne peut être pris qu a posteriori de l'expérience, est toujours restée très obscure, même pour les penseurs de profession, et que par conséquent jamais la détermination des bornes d'une espèce particulière de connaissances, par conséquent non plus la véritable idée d'une science qui a si longtemps et si fort occupé la raison humaine, n'a pu être établie. Quand *>n disait que la métaphysique est la science des premiers principes de la connaissance humaine, on

Digiti

zedb'y G00gle

u'ÎDdiquait pas par là une espèce toute particulière, mais seulement un rang par rapport à la généralité; elle né pouvait donc être ainsi distinguée nettement de l'empi? risme; car, dans les principes empiriques mêmes, certaines connaissances sont plus générales, et par conséquent plus élevées que d'autres. Mais dans la. série d'une telle subordination (où Ton ne distingue pas ce qui est connu parfaitement a priori de ce qui n'est connu qu'a posteriori), où tracer la ligne de démarcation qui distingue la première partie de la dernière, et les membres supérieurs des membres inférieurs et subordonnés? Que dirait-on si la chronologie ne pouvait indiquer les époques du monde qu'en les divisant en premiers siècles et en siècles suivants? Et s'il est permis de demander si le cinquième et le dixième siècle font aussi partie desc premiers, je demande de même si le concept d'é* tendue appartient à la métaphysique? Oui, répondezvous! Eh quoi, celui de corps aussi? — Oui ! — Et celui de cofps fluide? Vous êtes étonné; car si cela continue, tout appartiendra à la métaphysique. D'où Ton voit que le sinpple degré de subordination (le particulier sotts le général) ne peut déterminer les bornes d'une science, et qu'il n'y a dans notre cas que rentière dissimilitude et la différence absolue d'origine qui le puisse. Mais ce qui, d'un autre côté, obscurcissait encore l'idée fondamentale de la métaphysique/ c'était qu'elle a, comme connaissance a priori, une certaine ressemblance avec les mathématiques , ressemblance qui rend bien les deux sciences parentes, quant à l'origine a priori; mais le mode de connaissance de la première a lieu par concepts, tandis que le mode de juger u priori dans 'celleci a lieu parla construction des concepts; ce qui donne

Digiti

zedby G00gle

lrç différence d'une connaissance philosophique d'avec une connaissance iqathématique. La différence est si manifeste qu'on Ta toujours sentie, sans avoir jamais pu la signaler par des critères évidents, II est arrivé de ce défaut de distinction que des philosophes ayant erré dans le développement même de l'idée de leur science, leur travail n'a -pu avoir auGun but déterminé, aucune règle certaine , et qu'avec un plan si arbitrairement tracé, ignorant la voie qu'ils avaient à prendre, et tou-? jours en désaccord sur les découvertes que chacun d'eux pensait avoir faites jsur sa route, ils ont d'abord rendu leur science, méprisable aux yeux des autres, et ont fini par la vouer eux-mêmes au mépris.

1009. Toute, connaissance pure a priori, en vertu de la faculté particulière de connaître dans laquelle seule cette connaissance peut avoir son siège, constitue donc une unité particulière, et la métaphysique est la philosophie qui doit donner à cette connaissance cette unité systématique. La partie spéculative de cette science qui s'est particulièrement approprié ce nom, celle que nous appelons métaphysique de la nature, et qui considère tout par concepts a priori, en tant qu'il est (et non ce qui doit être) , se divise de la manière suivante.

1010. La métaphysique, entendue dans le sens étroit, comprend la Philosophie transcendantale et la Physiologie, de la raison pure. La première ne considère que Y entendement et la raison même, comme formant un système de tous les concepts et de toU6 les principes qui se rapportent aux objets en général, saris cependant admettre des choses qui seraient données {Ontohgia); la deuxième considère la nature, c'est-à-dire, l'ensemble des objets donnés (qu'ils soient donnés aux sens, où,

Digiti

zedby G00gle

426 LOGWJE TRANSCENDANT^. 4

si l'on veut, à une autre espèce d'intuition), et forme ,par conséquent la Physiologie (quoique seulement rationnelle). Maintenant l'usage de la raison, dans cette contemplation rationnelle dé la nature, est ou physique ou hyperphysique ; ou mieux encore immanent ou transcendant. Le premier a pour ohjet la nature, en tant que sa connaissance peut être appliquée dans l'expérience {in concreto) ; i le second s'occupe de cette union des objets de l'expérience, qui dépasse toute expérience, Cette physiologie transcendante a par conséquent pour objet, ou une liaison interne, où une liaison externe, mais qui toutes deux dépassent l'expérience possible ; la première est la physiologie de toute la nature, c'est-à- (lire la. Cosmologie transcendantale; la seconde est la physiologie de l'enchaînement de toute la nature des choses avec un être au-dessus de la ùature, c'est-à-dire Ja Théologie transcendantale.

10H. La physiologie immanente, au contraire, considère lanaturç comme l'ensemble de tous les objets des seps, par conséquent telle qu'elle nous est donnée, mais seulement suivant des conditions a priori, sous lesquelles elle, peut nous être donnée en général. Mais ces objets sont seulement de deux espèces : 1° ceux des sens extérieurs, par conséquent leur ensemble, la nature corporelle; 2° celui du sens intime, l'âme, et, suivant ses concepts fondamentaux, en général, la nature pensante. La métaphysique de la nature corporelle s'appelle Physique. Mais, comme elle ne doit renfermer que les principes de la connaissance a priori de cette natyre, elle s'appelle physique rationnelle. La métaphysique de la nature pensante s] appelle psychologie; et, par la même raison que totitÀ l'heure» il ne s'agit ici que de la Psychologie rationnelle. .

MÉTHODOLOGIE TRÀNSCENDÀNTÀLE. 427

1012. Toujt le système de la métaphysique se çom^ pose donc de quatre parties principales : 1° Y Ontologie; 2Ma Psychologie rationnelle; 3° la Cosmologie rationnelle; ié la Théologie rationnelle. La seconde partie, savoir, la Physique de k raison pure, contient deux parties : la. Physique rationnelle (1) et la Psychologie rationnelle,

1013. L'idée fondamentale d'une philosophie de k raison pure prescrit même cette division ; division qui est par conséquent architectonique (conformément aux fins essentielles de la raison), et non simplement technique (suivant des affinités perçues fortuitement, et établie en quelque sorte comme par hasard). Mais elle est aussi, par la même raison, immuable et législative. Il y a cependant quelques points qui pourraient exciter le doute et infirmer la conviction de sa légitimité.

1014. Comment d'abord puis-je attendre des objets une connaissance a priori, par conséquent une Métaphysique, en tant que les objets sont donnés à nos sens, par conséquent a posteriori? Et comment est-il possible de connaître la nature des choses suivant des principes a

(1) H ne faut, pas croire que j'entende.par là ce que l'on appelle physique générale, qui est plutôt mathémathique que philosophie de la aature ; car la métaphysique de la nature se distingue très nettement des mathématiques, et ne peut pas présenter des aperçus qui étendent aussi loin nos connaissances que ccui fournis par cette dernière science ; mais elle est cependant très importante par rapport à l'application de la critique de la connaissance intellectuelle pure en général à la nature. À défaut de cette métaphysique, les mathématiciens mêmesv en Rattachant à certains concepts vulgaires, . mais cependant métaphysiques en réalité, ont insensiblement surchargé la physique d'hypothèses qui s'évanouissent par la critique de ces principes, sans que par là cependant Ton porte la moindre atteinte à l'usage des mathématiques dans ce champ (usage qui est tout à fait indispensable).

Digiti

zedby G00gle

428 LOGIQUE ÎRANSCENDANÎALE.

priori, et d'arriver à une Physiologie rationnelle ? La réponse est que nous ne prenons de l'expérience que ce qui est nécessaire pour nous donner un objet, en partiel du sens externe, en partie du sens interne : du sens externe, par le simple concept de matière (l'étendue inanimée, impénétrable) ; du sens interne, par le concept d'un être pensant (dans la représentation empirique interne : je pensé). Au reste, dans toute la métaphysique de ces objets, nous devrions nous abstenir totalement de tous principes empiriques qui pourraient ajouter au concept une expérience quelconque, pour de là porter un certain jugement sur ces objets.

101a. Ensuite, où y aura-t-il lieu à la Psychologie empirique^ qui a toujours eu sa pface dans la Métaphysique et dont on a de nos jours attendu de si grandes choses pour l'éclaircissement de cette science, après avoir perdu l'espoir de rien faire de bon a priori! Je réponds qu'elle prendra sa place où la physique proprement dite (empirique) doit avoir la sienne, savoir, du côté de la philosophie appliquée, dont la philosophie pure contient les principes a priori, laquelle par conséquent doit être unie à la précédente, mais non confondue avec elle. La Psychologie empirique doit donc être bannie de la Métaphysique, dont elle est déjà exclue par son idée même. Néanmoins, on peut encore lui laisser là une place (quoique seulement comme épisode) pour se conformer à l'usage des écoles, et même par motif d'économie, attendu qu'elle n'est pas encore assez riche pour constituer à elle seule l'objet d'une étude, et qu'elle est cependant trop importante pour qu'on doive l'exclure complètement ou la rattacher à quelque autre partie avec laquelle elle aurait moins d'affinité qu'aveG la

'Digiti

zedby G00gle

MÉTHODOLOGIE TRANSCENDANTÀLE. 429

Métaphysique. Elle n'est donc admise depuis si longtemps dans cette partie de la science qu'à titre d'étrangère; sa place n'y est que temporaire, en attendant qu'elle puisse établir son domicile propre dans une vaste anthropologie (le pendant de la physique empirique)* *

1016. Telle est donc l'idée générale de la métaphysique, de cette science qui, parce qu'on lui a d'abord demandé plus qu'on ne peut raisonnablement en atteindre, parce qu'on s'est longtemps bercô des plus belles espérances, est enfin tombée dans une déconsidération générale lorsqu'on s'est vu trompé dans son attente. Qn s'apercevra facilement par toute cette critique que, bien que la métaphysique ne puisse pas servir de fondement à la religion, elle en sera toujours comme le rempart ; et que la raison humaipe, déjà dialectique par la tendance de sa nature, ne pourra jamais se passer de cette science, qui lui met un frein, et qui, par la connaissance scientifique et pleinement évidepte de soi-même, prévient les maux dont une raison spéculative privée de loi affligeraient sans aucun doute la morale et la religion. On peut donc être sûr que, quelque dédaigneux et contempteurs que puissent être ceux qui ont appris à juger une science, non d'après sa nature, mais seulement par ses effets accidentels, on reviendra toujours à elle comme à une amie avec laquelle on était brouillé, parce qu'il est dans la nature de la raison, dont les fins essentielles font la matière de la métaphysique, de travailler infatigablement, soit à l'acquisition de vues fondamentales, soit au renversement de bonnes connaissances déjà acquises.

1017. Par conséquent, la métaphysique, tant celle de la nature que celle des mœurs, surtout la critique de la

Digiti

zedby G00gle

430 LOGIQUE TRANSCENDANTÀ1.E,

raison se hasardant sur ses propres ailes, critique qui précède comme exercice préliminaire (propédeutique), constituent proprement à elles seules ce que nous pouvons appeler philosophie dans le sens véritable. Cette , philosophie rapporte tout à la sagesse, mais par là voie des sciences, la seule qui, une fois frayée, ne se referme jamais, et ne permet aucune erreur. Les mathématiques, la physique, même la connaissance-empirique de l'homme, sont d'un très grand prix comme moyen d atteindre en grande partie les fins accidentelles, et par suite cependant les fins nécessaires et essentielles de l'humanité; mais alors seulement par l'entremise dune connaissance rationnelle par simples concepts, connaissance qui, quelque nom qu'on lui donne, n'est proprement que de la métaphysique.

1018. La métaphysique est donc aussi le complément de toute culture de la raison humaine, culture indispensable, abstraction faite même de son influence comme science sur certaines fins déterminées ; car la métaphysique considère la raison suivant ses éléments et ses maximes suprêmes, qui doivent servir de fondement à la possibilité même de certaines sciences, et à Y usage de toutes. De ce qu'elle sert plus, comme simple spéculation, à garantir des erreurs qu'à étendre la connais* sance, cela n'ôte rien à son prix ; ce caraètère lui donne au contraire beaucoup d'importance et d'autorité par la censure qui maintient l'ordre général et la concorde, et même le salut de la république des lettres, et qui empêche des travaux courageux et utiles de se détourner de la fin principale, le bonheur public.

Digiti

zedby G00gle

Page 1