CHEVALERIE
francs!... Qu'on n'y touche pas, qu'on n'y touche pas, surtout... ou malheur ! »
Et 11 menace la vieille, dont l'œil avide couve le papier rose et bleu de la Banque, le papier précieux déposé sur la table, et encore plié en quatre, tel qu'on le découvrit dans le corset de l'enfant, au moment oii ils la délacèrent.
Elle ne répond rien, l'écumeuse de pot; mais elle envie le chat qui, assis près du billet, de sa queue insidieuse, le balaye et le flatte, sans apparente intention, bien que ravi, jurerait-elle, de la faire ainsi bisquer...
La queue touffue de l'animal, en effet, dans son balancement, suscite un souffle qui, peu à peu, pousse la banknote vers le bord de la table. Sans doute elle tombera. La vieille pourra se précipiter, la ramasser, la tenir!...
Et voilà qu'elle guette, l'âme tendue... le cœur battant à toutes volées, seule chose par elle entendue, avec le crissement bref du billet qui glisse, dans la pièce où geint la respiration douloureuse de sa fille :
« Tout de même... avec cinquante francs, soupiret-elle... on fait bien des choses ! »
Arthur la fixe d'un regard si atrocement verdâtre qu'elle se tait aussitôt. •
La passion, certes, exalte le garçon outre mesure. « Jeunesse !... Jeunesse ! »
Elle radote entre ses mèches grises et pendantes. Le chat l'examine de ses pupilles ovales. Une patte en garde, il tente d'attraper au passage le geste de l'écumeuse qui apporte le pot à la lumière de la
fenêtre et, dans la vapeur, pique les légumes, la viande.
Le chat se dresse. Il s'arque. Sa fourrure se hérisse. Sa queue se hausse en panache riche. Il ouvre une gueule vorace, ronronne, puis, contre le front penché de la vieille, il se caresse l'échiné.
« Hé! va-l'en donc!... » Sous le saut qull tente, la banknote glisse tout à fait. Elle tombe dans le frissonnement gras du bouillon... « Ah!... » D'une fourchette preste, la vieille l'a cueillie. Mais ses doigts échaudés lâchent le butin.
Le papier fume à terre. Soudain le chat bondit, le happe, l'emporte sous l'armoire et d'un ronron considérable sonne l'hallali.
On l'entend mâcher.
Au tumulte de la vieille, de son balai, d'Arthur qui la claque, du chat qui crache, la gigolette sort de sa t orpeur. « Arthur ! ... A boire ! »
Vers elle, aussitôt, l'amoureux se penche. Il n'en peut rien apprendre sinon que la soif l'étoufîe et que du Champagne seul la calmera.
Furieuse et pleurante, la mère écrase du sucre au fond d'un verre d'eau. La gigolette l'écarté. Du Champagne lui rendra la vie, mais nulle autre chose ; et dans sa torpeur, elle retombe. Les questions ne l'invitent qu'à gémir.
a Malheurl... malheurl... gronde Arthur... Elle va passer... Où chercher du Champagne à présent... vieille bourrique? »
De sa main vite levée devant le visage, la vieill»^ pare la gifle simulée.
Arthur essaye encore de ranimer la gigolette. Sa
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tentative échoue. Alors il enfonce brusquement sur son crâne l'inséparable casquette et descend, dans la nuit qui commence, à la conquête de la bouteille...
Au dehors, les papillons de gaz tremblent déjà dans les lanternes. Gomme il l'aime! Arthur sent son âme frémir et son cœur grelotter par crainte de ne pas obtenir du sortie vin sauveur...
La difficulté de la victoire est, d'ailleurs, énorme. Les fioles de Moët et d'Ay ne paraissent que derrière les vitres des épiciers et sous la garde prudente des garçons vendeurs.
En vain il se rappelle les coups d'estampage adroit que l'on conte. Aucun des exemples célèbres ne le saurait servir à l'occasion. Obtenir du Champagne sans argent !
Et toute sa haine contre le riche lui remonte au cœur. Quand donc se lèvera le matin de la bataille suprême contre la grasse armée des pantes ?... Avec quelle fougue il frappera, défonçant les poitrines et les crânes, pour l'amour de sa gigolette !
Ls souvenir des combats illustres appris à l'école lui peuple la mémoire ; il évoque les Goths et les Germains descendus dans les plaines d'Italie pour gagner les bijoux et les vaisselles romaines afin d'en parer les demeures de leurs femmes, et Ménélas qui fil égorger tant de peuples pour ramener à sa couche l'admirable Hélène; et Napoléon qui souleva les armées d'Europe contre le tsar parce qu'on lui avait refusé en mariage une princesse de sang impérial.
Quelle chance ils avaient, ces monarques, de dispenser la vie des peuples selon les besoins de leurs
cœurs, et comme Arthur comprend qu'ils l'aient fait. Lui aussi, pour sauver la gigolelte si près de la mort, pour Tabreuver du seul élixir capable de lui rendre vie, il accomplirait les exploits de la chevalerie, les vaillantes chevauchées des légendes, les belles tueries des Roland et des Charlemagne.
Il va, par le sombre boulevard extérieur, s'exaltant. Ses doigts , dans sa poche, étreignent le manche du surin comme ceux des paladins serraient la hampe de la lance ; et pareil à ceux-ci, il pense à la dame, non pour lui rapporter, prises dans le sang des vaincus, de futiles écharpes à devises, mais l'or, l'or qui procure l'élixir magique du Champagne et qui prolonge l'existence des bien-aimées.
Tant il va, que les boulevards finissent et que les rues deviennent désertes, obscures. Tant il songe, que le surin maintenant luit à son poing et que tout à coup il l'abaisse dans le dos d'un gros homme aussitôt eiïondré, tandis que le haut de forme roule sur le sol en résonnant comme un casque.
... Ce n'est pas une, mais quatre bouteilles qu'il a conquises, le vaillant!... Et il court, muni de la dépouille opime, vers sa dame qui l'attend en haut du Mont-Martre.
... Il monte l'escalier, il ouvre. Haletant, il regarde la chambre. La mère et la fille dégustent le bouillon dans des bols. Le chat les aide.
« Du Champagne 1 ! dit la vieille !... Ah! bien, oui. Elle en avait trop bu, la môme ! C'est pour ça qu'elle était malade !... Mais maintenant, elle va bien : elle l'a rendu ! »