DE L'EPOUSE
Vraiment les épouses sont des personnes bien étranges. Indifférentes et téméraires, elles avancent par le sentier sanglant. Les armes tonnent. Les poitrines craquent. Les os se fêlent. Les vies culbutent, la leur parfois. Elles sourient et tendent leurs lèvres au passant, et se troussent avec affabilité, sans que rien leur enseigne de la sagesse. « En voulez-vous, messieurs : prenez-en. Je suis l'épouse, vous savez, la gardienne du foyer, la pure fileuse des légendes... Prenez-en à votre saoul, beau brun, et vous aussi, joli blond... Parici, pstt! »
Gela se passe partout, dans les ménages d'artistes et chez le négociant. Quelque part, l'ami qui dîne avec sa maîtresse et le mari plante soudain son couteau dans le ventre de ce bourgeois assez téméraire pour prétendre emmener sa femme en voyage sans joindre l'amant aux colis. La loge du concierge ellemême s'illustre d'aventures. Ça devient tout à fait commun.
Le souci de s'entendre dire des fadaises, de se
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croire adorable, l'alalement adorable et passionnante, de mettre en action les histoires des livres et de la scène, de se jouer de la comédie, du drame à foison, voilà toute la puérilité qui excita l'épouse.
La fréquence de ces tragédies laisserait croire qu'une loi sévère oblige toutes les jeunes personnes à convoler contre leur goût avec des sexagénaires grincheux et podagres. En réalité, la femme choisit souvent pour guitaristes des gaillards fort inférieurs à l'époux.
On conçoit, à la vérité, que certaines, domptées par un tempérament impérieux ou par des vices d'imagination, ne se puissent contenter d'un partner au jeu de l'amour. Mais alors pourquoi recourir au mariage? Nul commandement n'interdit la vie galante aux filles que le besoin du mâle affole.
De moins en moins la galanterie déconsidère. Elle n'entraîne guère pour celles qui s'y complaisent la réprobation d'autrefois. Paris doit la moitié de son luxe et l'activité de son commerce aux dépenses des dames aimantes. Les huissiers tirent d'elles leurs bénéfices les plus sûrs. Le Palais vit de leurs erreurs commerciales. Cent corporations chômeraient tout à coup si demain des lois somptuaires et vertueuses rendaient la ville intenable aux courtisanes. Les fournisseurs leur marquent du respect. La rue les estime, si elles savent délicatement soulager les infortunes des voisins. Il faut noter aussi que la plupart d'entre elles se montrent fort instruites. Elles se recrutent beaucoup parmi les institutrices. Car après tant d'efforts pour obtenir des élèves, les pauvres filles ne réus-
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sissent généralement qu'à ouvrir des cours d'adultes.
La caste est devenue honorée, avouable. On s'explique mal dès lors tout ce caracolement d'adultères, et ces pyrotechnies, et ces cadavres. Il semblerait plus simple de vivre librement en dehors des contrats légitimes. Serait-ce que les épouses sans conduite mépriseraient le rôle des courtisanes? Et pourquoi? Celles-ci se recommandent davantage à l'intérêt, étant loyales et courageuses en leur opinion, ne cherchant pas à dissimuler sous l'apparat du mariage les misères de leur nature. La femme adultère représente le mensonge, une lâcheté.
L'épouse qui, l'épreuve faite, invoquerait l'inexpériencede la jeunesse et quitterait bravement le logis conjugal pourcascader à son aise mériterait plutôt l'indulgence. Sa bravoure vaudrait mieux que la duplicité ordinaire, les caresses de tromperie et l'infâme commerce des privautés offertes à l'un, à l'autre.
Quand l'épouse abandonne franchement le ménage, les droits du mari devraient aussitôt cesser. S'il court à sa recherche et la tue, les peines prescrites contre l'assassin ordinaire l'atteindraient avec justice. L'épouse s'est reprise. Elle se déclare trop faible pour tenir plus longtemps sa parole de fidélité. Elle avoue sa déchéance. Il la faut laisser à son appétit. Le ridicule ne saurait flétrir l'homme, mais le pauvre être incapable de surmonter son mal. Nul, en somme, n'a le droit d'enfreindre chez autrui la libre disposition du corps. La loi qui autorise le mari à faire rechercher sa femme par les gendarmes €St odieuse, mais tout autant l'est celle qui con-
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damne à des peines dérisoires les adultères surpris en flagrant délit de mensonge et de trahison, puisque la nullité du châtiment justifie les colères sanglantes des époux.
Ce n'est pas un mince mérite de se garder femme honnête. Il laut beaucoup de fierté et de noblesse, pour cela. L'épouse consciente de sa tâche doit avoir un sentiment très hautain. Libre, elle domine par sa chasteté le troupeau des êtres asservis à leurs instincts. Sa vision s'apparente à celle du moine. Pour un idéal de vie, pour une pensée de grandeur, elle foule sa chair, elle macère ses sens ; elle humilie la partie basse de son humanité, éprise seulement d'un rêve de beauté morale. Les femmes d'honneur sont en très grand nombre, malgré le discrédit où les gourgandines mettent à présent le mariage. Rien n'ébranle leur foi en elles-mêmes. Elles cultivent l'orgueil de leur vertu et cela les sauve. Car pour elles aussi, lorsque deux ou trois hivers ont neigé sur la torche d'hymen, l'amour se dissipe. Les illusions aimées dans l'époux disparaissent. La monotonie de vivre navre; et le bruit lente. Elles demeurent intactes par ceci surtout qu'il leur répugnerait de s'avilir jusqu'à paraître un objet de satisfaction pour le libertin.
Les filles sans fierté finiront peut-être par renoncer au mariage. Ainsi se réhabilitera l'institution.
Cependant l'écueil principal pour le bonheur des unions persistera toujours. Le besoin de mensonge et de secret reste inhérent au cerveau des femmes. Les toutes petites filles adorent avoir un secret. Elles se le confient dans les coins, en dehors du
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monde et ce devient vite la grosse atfaire de leur vie. Si le secret se trahit, si quelqu'un réussit à le surprendre, les sanglots éclatent, une douleur émeut sincèrement les visages puérils. Le besoin de secret accapare la jeune fille au couvent. Il lie les pensionnaires à deux ou trois, lorsqu'elles déambulent dans les parcs, les mains sous la pèlerine noire, xivec l'honneur des cordons verts ou bleus pendant à leurs collerettes plates. Elles se murmurent de petites confidences niaises. Elles inventent des histoires. Elles imaginent un nom. Le secret se chuchote. Gela crée entre les confidentes une intimité pleine de bonheur. Un clin d'œil, un signe du doigt leur rappellent ce bienfaisant secret qui les exalte en elles-mêmes, parmi la foule des autres pensionnaires, sous la vigilance enfin trompée des religieuses.
Dans le monde, la jeune fille ne s'en tient jamais à une coquetterie avec le jeune homme que ses espoirs lui fiancent Elle se garde de repousser l'autre, le rival ; et le secret renaît, avec la douceur des chuchotements, la gaieté des moqueries pour celui qui l'ignore. Mariée, elle se résoudra mal à la privation de ces joies singulières, mystérieuses. Il lui faudra encore le secret, la chose qu'on ne confie pas, qu'on dérobe à toutes lesinvesligations, qu'on avoue à la seule, à la très intime amie pour en causera deux, après mille précautions, d'une phrase soufflée derrière l'éventail. Le secret alors prend une forme. Le voici ; il parle, il s'accoude, il se trousse la moustache, il lève sa main diaphane à la hauteur des bougies.
Le secret consiste d'abord à penser que ce raon-
sieur évoque par son allure tel personnage connu dans un roman, au théâtre. Ensuite on avoue qu'il plairait. Les degrés de sympathie s'échelonnent. Le souci de grossir le secret, de le rendre plus grave, plus important, oblige à renforcer les sensations. Le secret enfle. Il ne contient plus seulement des avis, des idées, des espoirs ; il se complique d'une action. La confidente pâlit et se hâte d'avertir que Ton court à l'abîme. La délicieuse joie!... Yoilà que commence la réelle comédie. L'héroïne compte ses souffrances, ses tortures et le mal de sa lutte contre elle-même. Elle rappelle ses lectures. Elle prend l'attitude de Jeanne Hading où encore celle deBrandès. Ses tourments, imaginaires d'abord, finissent par l'obséder, la conquérir. Le secret la possède toute. Elle en a fait sa vie. Elle avoué son existence, son honneur et sa félicité au triomphe, à la splendeur du secret seul.
Mais pour que toute la joie se goûte, il importe que le secret soit soupçonné, que des forces malicieuses et adversaires le minent. Alors, graduellement, par des imprudences intelligentes, l'épouse attire l'attention du mari.
Longtemps la manigance ne réussit pas. Un soir, enfin, l'époux feint de plaisanter sur la galanterie du monsieur. Il rit, il essaie quelques saillies investigatrices. Quelle délirante félicité pour l'épouse I Elle a reconnu le soupçon ; elle voit de la douleur qui palpite, de l'angoisse qui se grime. Elle s'intéresse au masque de folie. Il cache si malla souffrance! Le séduisant contraste I Elle vogue en plein drame déjà. Son secret atteint l'importance d'une œuvre.
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Des vie? sont en jeu. Elle dispense par lui l'apaisement, la haine, la colère, la paix.
Devant son mari elle répète exactement telle phrase dite à l'autre en une minute criminelle ; elle joue avec la tulipe que le secret lui donna. Le mari s'informe. D'oii vient cette fleur? L'épouse ment. Son imagination travaille comme une poétesse. Elle crée. Elle possède la folie de l'artiste qui s'enthousiasme sur son œuvre.
Un soir le mari s'est emporté. Il a deviné tout. Gomme elle a su jouer l'indignation, la majesté, la révolte I Le voilà maté, implorant son pardon, et deux pleurs, s'il vous plaît, coulent jusque sur sa moustache.
Elle hume cette douleur avec une singulière impression, celle de se sentir elle-même en souffrance. Le mal qu'elle fait lui donne du chagrin, du chagrin sincère, très attendrissant. Elle recueille le mari dans ses bras et lui prodigue, avec une perversité suave, les caresses mêmes dont l'autre s'affole.
Savoir qu'elle le trompe, en ce moment précis, et qu'il l'ignore et qu'elle en souffre, et qu'elle se sent prête à pleurer, toute cette complexité de choses la ravit et l'enivre. Elle s'ignore elle-même. Le secret triomphe en son âme. Elle est un secret pow soi. Elle tient la splendeur de sa vie.
Et le jeu continue, sans plus de raisons, parfois, sans que l'amant soit chéri, sans qu'aucun motif vaille raisonnablement cette trahison. L'épouse trompe pour rien, pour voir, pour le secret. Un jour, elle a poussé les choses à la limite. Soudain sa duplicité se révèle. La catastrophe arrive. Le revolver
crépite. Les corps s'écroulent. Le sang file... La mort s'accroupit sur le drame.
Si elle n'était pas mariée, le plaisir n'eût pas atteint ce paroxysme. Tout s'écroule autour d'elle, parce qu'elle a, d'un sourire rosé et d'une œillade lumineuse, engendré la forme du secret attendu par les rêves de son enfance.
Et la petite épouse s'en va rieuse ou grave, filant les jours de notre vie, bonne fileuse des légendes, et tissant, pour ensevelir nos croyances, de beaux voiles à filets rouge.
Gonterai-je à, ce propos, le dialogue de petit lever que Scipionisse me confia.
Scipionisse a quarante ans, des moustaches longues, la face un peu ravagée. Il sculpte, il peint, il versifie. Mais ses statues, ses tableaux et ses poèmes n'ont qu'une importance minime, devant lesbeaux décors de sa conversation. D'ailleurs il n'expose jamais, il ne fait pas imprimer ses œuvres. Il est artiste en causeries. Et pour cela on le recherche, malgré l'amertume de ses jugements, et malgré son évidente misanthropie.
Comme il quittait un jour, profanée par l'adultère, la couche de son meilleur ami, Scipionisse se sentit l'âme pleine de tristesse ; et son visage l'exprima clairement, car la complice, qui retroussait d'un geste gracile ses cheveux épars, s'arrêta soudain dans cette besogne esthétique. Elle l'examinait, très anxieuse. Même elle négligea la coquetterie de recouvrir promptement son corps et perdit incontinent la peur que ce spectacle prolongé n'émoussât, chez l'amant, le désir du revoir.