‹ Critique des moeursChapitre 4 sur 15 · DE L EPOUSE · texte numérisé non relu

DE L EPOUSE

— Ma chère, dit-il, vous vous étonnez de ma mélancolie... et il vous surprend fort, n'est-ce pas? que je ne me trouve pas à vos genoux, chantant la gloire de vos attraits!...

— Certes, répondit-elle. La mélancolie dont se ternissent vos yeux m'outrage plus qu'une parole brutale...

— Vous avez grand tort... je vous l'assure. Mon cœur est en fête et tressaille de félicité...

— Il ne semble point... et je ne saurais vous pardonner cette inconvenance que si vous m'expliquez sincèrement la cause de votre chagrin. En vérité, cela me dépasse.

— Je songe simplement à la méprise qui nous attira l'un vers l'autre. Vous aimez votre mari infiniment plus que moi...

— Autant, du moins...

— Plus... car si je vous proposais de fuir, vous refuseriez net...

— D'abord par crainte de vous incommoder de ma longue présence... Vous vous lassez vite.

— Yous aimez votre mari, et vous n'avez pas réussi à vaincre la petite curiosité de me connaître en chemise de foulard, pour lui épargner la plus sinistre injure qu'il pût redouter !...

— Nierez- vous qu'un sentiment très vif me poussait dans vos pièges, cela seul, et non cette malsaine curiosité dont vous m'accusez impertinemment.

— Pardon... j'étais l'assidu de la maison... nous nous rencontrions chaque jour, presque; il nous était loisible de cultiver une amitié exubérante, si

le senliinentseul animait votre inclination... Pourquoi avoir été plus loin?

— Par exemple I Qui m'obséda pendant tout un hiver pour obtenir ce rendez-vous?.., Qui me prêta en cachette ces livres abominables oii chaque ligne insufflait en mon esprit une sorte de corruption élégante et l'excuse par avance de ma culpabilité?... Qui joua, avec toutes ses excentricités, ses pianos, ses andantesj ses fortes, ses fortissimos la mélodie amoureuse?... Qui, monsieur l'horrible hypocrite, sinon vous ?

— Je tentais une expérience et, comme Talchimiste qui éprouve l'or en maint et maint creuset, j'ai éprouvé votre âme en mainte et mainte tentation. Et voilà que vous cédez à la plus basse..., la curiosité de feuilleter en moi l'album des perversités inconnues... L'appétit de la chair vous guida seul. Vous n'offrez pas de plus valable excuse que si le désir de manger une tourte parfaite vous eût contrainte à faillir avec le pâtissier.

— Oh!... Oh!...

La complice croisa ses jeunes bras sur sa gorge considérable et révoltée ; sa figure ronde s'allongea en un ovale de Pierrette ahurie, et Scipionisse alluma sagement une cigarette..., non qu'il se privât cependant de regarder la jolie fureur de la dame indignée parmi la débandade de ses cheveux couleur de cuivre.

— Ahl... Ah!... faisait-elle, pleurnichant... Suisje assez, assez punie!... Le suis-je assez, punie !... Non, Scipionisse, non, ce ne furent pas d'aussi basses pensées qui émurent mon cœur.., Je vous

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écoutais parler avec des accents de poète, je voyais les mondes valser dans l'harmonie de vos phrases... et ma pauvre petite poitrine vibrait comme une lyre chaque fois que votre bouche émettait un son... Alors... alors... je me suis dit que jamais une âme si haute ne s'abaisserait à me connaître si je ne l'attirais par la promesse de mes pâmoisons. Gomment, en effet, auriez-vous remarqué, Scipionisse, remarqué particulièrement une pauvre petite personne comme moi abritée derrière l'aile battante de son éventail bleu?... Gomment l'auriez- vous remarquée, je vous prie?.,. Yous me disiez en passant de ces fadeurs ordinaires que l'on distribue à toutes les femmes, ainsi que l'on distribue des pralines aux enfants ; et j'étais vexée, vexée parce que vous ne compreniez pas que mon âme désirait follement s'augmenter de la vôtre, puiser dans la vôtre un peu des merveilleuses choses qui y germent, qui y fleurissent... et je vous ai lancé des œillades, Scipionisse, comme je vous eusse lancé un filet, pour gratter, dans le coquillage de votre cœur, la perle suprême... la perle, Scipionisse, dont vos paroles magnifiques étaient évidemment les reflets seuls...

Et me voici à genoux devant le coquillage ouvert, Scipionisse... et je gratte en vain pour détacher la perle, la perle de ma récompense ; elle est hérissée de dures arêtes, elle me fait saigner les doigts... les doigts et l'âme, ô Scipionisse !

— On ne saurait dire plus gracieusement, chère madame, que je garde une huître à la place du cœur... Je n'aurai pas l'immodestie de vous démentir... d'autant que je crois la chose effectivement

vraie... Mais je n'en maintiendrai pas moins que votre imprudence fut excessive. Votre mari me surpasse, tant par les avantages plastiques que par ceux de la situation, de la fortune et de la jeunesse. Je suis, au contraire, hirsute etsans élégance. Quant à l'esprit que vous me prêtez, vous savez bien, comme moi, que votre époux possède l'imagination miraculeuse des anciens mages. Auprès de lui, le maître, je ne parais qu'un disciple sans importance. Vous l'aimez ; vous me détestez. Rien ne justifie donc l'agrément que j'ai eu de vous voir sans corset, si vous ne m'accordez point que vous fûtes troublée par le désir de connaître mes fantaisies faunesques. Avouez alors combien le prétexte est médiocre pour flétrir la confiance conjugale delà pire injure.

— Scipionisse, mon ami, vous êtes plus borné encore que vousn'afîectez de le dire.

— Sans doute; mais, enfm, indiquez-moi, de grâce, ce qui poussa votre pudeur à se dévêtir de ce pantalon nuageux et de ce corset de moire, en faveur de mon étreinte...

— Je vous le dirai donc, Scipionisse obstiné, mais ne révélez point au monde le secret terrible... Lorsqu'une femme trompe, n'imaginezpas que les motifs apparents de sa chute pèsent dans sa conscience. La maussaderie la plus funeste d'un époux maladroit ou la prestance la plus victorieuse d'un brillant dragon ne sauraient persuader de faillir une femme, si sensuelle qu'elle se pense. Non, le mobile de la faute est autrement fatal.

11 est précisément la certitude que dans ce bref moment de la possession adultère, la possédée

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foule, une fois pour toutes, la Loi. Songez un peu, Scipionisse, à l'admirable volupté! Fouler la Loi, le mariage, la famille, l'hérédité, la race, la patrie, tout le bataclan social pour l'instauration de quoi les hommes se tuèrent, se trahirent et s'aidèrent depuis l'origine; ce pourquoi les religions furent instituées, les martyrs immolés, les héros combattus, les civilisations développées..., tout cela avili, démenti, pollué et méprisé par cette volonté d'une seconde, la nôtre, qui met dans un baiser et dans un soupir l'ironie merveilleuse de Satan raillant le rylhme humain.

De quelle autre manière plus grandiose se manifesterait l'esprit de dispersion, de destruction et de mort contenu dans tout effort de femme. Et, ne l'admettrez- vous pas aussi? cette faute perpétuelle de l'épouse a préparé, mieux que toutes les révolutions, le mépris de la famille et des principes, le scepticisme de ces temps annonciateur du grand cataclysme prochain. L'Eve adultère a été la première anarchiste. Et nous imitons notre mère !

A n'en point douter, les théâtres parisiens offrirent sur leurs scènes l'analyse mimée de toutes les situations nuptiales que l'on puisse prévoir. Naguère la mode était aux sentiments héroïques professés par des amoureux honnêtes, mais pauvres, refusant avec noblesse la main de jeunes millionnaires, ou bien réhabilitant une fillette affligée de bâtardise. Quand on avait rebattu ce thème, on intervertissait le rôle des sexes ; et le public sensible de s'émouvoir à souhait pour la caisse des directeurs.

Maintenant les dramaturges s'attachent, par un contraste de réaction, à peindre des mariages que rintérêt prépare uniquement. Ils placent les fiancés dans un milieu d'affaires, dévoilent les mobiles qui conduisent les péripéties des pourparlers hyménéens, et découpent en tranches la réalité brutale qu'ils grossissent à plaisir pour se distinguer deceuxdont la vogue devança laleur.

Au Vaudeville, on jouait en même temps la Liliane de M. Champsaur, et au Théâtre-Libre la Meule de M. Leconte.

Bien que les deux actions évoluent dans un monde assez différent et que les sujets divergent, les mêmes préoccupations de tout dire mènent au dénouement l'une et l'autre pièce.

Un agent d'affaires, gros banquier et commissionnaire en toutes marchandises, se trouvant chargé de piloter par la vie parisienne la fille d'un richissime Américain dont il est le correspondant, songe à bénéficier de l'occasion. Il vendra la dot de miss Liliane à un décavé des grands cercles, gentilhomme de haut titre propre à éblouir la fille du traQquant, et qui, s'il enlève la demoiselle, payera dix pour cent au lanceur de la vierge en or: soit trois millions pour une dot de trente millions. Un journaliste et un marquis authentique sont également intéressés dans l'affaire pour une somme de cent mille francs chacun, après réussite complète. Le journaliste remplit sa feuille d'échos flatteurs sur le chic suprême du gentihomme, sur ses équipages et sa tenue ; le marquis de noiTi célèbre va partout vantant la noblesse du prétendu et son honneur.

Pour les grosses dots exotiques, ces sortes de mise en Bourse sont fréquentes. M. Félicien Ghampsaur, qui mène la vie élégante d'un écrivain choyé par le monde, dut avoir maintes fois sous les yeux un tel exemple. Sa fantaisie poétique éprise de « modernisme » tente de grandir la silhouette du struggle for life et de créer un halo de légendes lumineuses autour des combats pratiques habituels aux chevaliers des clubs. De parfaites pantomimes qu'il publia, avec illustrations de Chéret, réalisent ce but d'art

audacieux. Dans Liliane, M. Ghampsaur a montré le combat tout simple, sans le compléter d'attributs légendaires. A peine, et par concession au public, daigna-t-il substituer au gentilhomme un jeune politicien pour qui le banquier a cru sentir Liliane prise d'amour. Aussitôt il lui fait signer un traité pareil. On a tiré au sort miss Liliane entre les deux prétendants. Le perdant touchera une indemnité de 300,000 francs à condition de laisser la place libre. Le sort favorise le politicien. 11 fallait cela pour qu'il y eût conflit de sentiments, c'est-à-dire drame ; ce politicien, étant soumis aux affres d'un amour véritable, souffrira lorsqu'il faudra s'humilier devant sa femme pour lui avouer la dette honteuse. Dans la vie simple, le gentilhomme l'eût emporté. Une Américaine assez riche pour n'avoir point à se préoccuper de sa fortune à venir, ne résistera point au prestige du titre nobiliaire, quand ce titre se consacre de succès mondains chantés par la presse, et quand le prétendu ne porte pas un physique abominable.

Certes, M. Ghampsaur nous conte là une histoire sincère. L'immoralité de la commission touchée par l'intermédiaire choque à tort.

Le monde le plus choisi ne compte-t-il pas de ces dames marieuses dont le logis se meuble de cadeaux superbes offerts par ceux qu'unirent ses soins intelligents ? Le maquignonnage des jeunes gens à dot s'accomplit ouvertement partout.

Quel célibataire n'entendit une personne mûre lui dire confidentiellement, après le dîner :

— Gomment ne vous mariez- vous pas... vous si...

si... si... (suivent les épithètes nécessaires). Quel excellent mari vous deviendriez?

— Croyez-vous?

— Ne jouez pas à la modestie... La jeunesse passe, pensez à l'avenir...

— Mais, pour se marier, il faut plaire à une jeune fille.

— Eh bien?...

— Ce n'a guère réussi jusqu'à présent.

— Vous vous y prenez mal... ou peut-être avezvous de trop grandes exigences.

— Non pas... non pas...

— Voyons, là, entre nous, je suis une vieille femme, moi .. Deux cent mille? Ça vous irait?

— Pourquoi pas? si la personne est acceptable...

— Charmante... Pas jolie... jolie... tenez, faitesmoi le plaisir de venir prendre le thé chez moi un de ces jeudis. Cinq heures... Je crois que j'ai votre affaire...

Vous affectez de sourire. Cependant vous promettez... Un peu plus tard le trouble vous saisit... Deux cent mille francs I Un chiffre 1 Dame! peu de chose, pour vivre à Paris. Six ou sept mille de rente. « J'en gagne autant... En m'occupant davantage... dans l'affaire des mines de sel... cela nous donnerait quinze mille l'an. Bah! avec de l'économie. Et puis si la jeune fille me plaît I »

Vous partez plus tôt de la maison hospitalière. Le rêve marche, marche... Le mariage, la famille! La maison de campagne à Viroflay, dans la belle saison. La jeune femme qui lit, sous un parasol rouge,

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en claire toilette, une bonne petite femme qui vous cajolera, vous livrera sa franche affection...

Au café, le madère vous répugne, le garçon vous agace, les amis paraissent odieux, sots. Vous entrez au théâtre. On joue invariablement un adultère. Vous haussez les épaules. Vous êtes perdu.

En rentrant dans la garçonnière, vous constatez que la lampe pue, que les bougies fument, que le concierge oublia d'aérer. La tapisserie sent le tabac ; la couleur des portières est passée. Les papiers gisent en désordre... «Ah! parbleu! si je n'étais pas célibataire! »

Le sommeil se refuse. Vous voilà perdu, vous disje.... « Elle sera blonde... Ça se conserve plus longtemps les blondes... Ou brune, brune c'est plus piquant... Nous irons au Caire pour la lune de miel, nous prendrons à la campagne une villa, sur la ligne de ceinture : en principe, il importe de ne pas se gêner, l'un et l'autre, par une présence incessante... Je ne me montrerai pas autoritaire, non, mais ferme, très ferme, avec des attentions galantes, une application à lui préparer des surprises... »

Le matin vous vous levez de bonne heure. Dans trois mois, ce sera fait, terminé, conclu... Vous prenez des informations sur les démarches nécessaires, la publication des bans, les pièces à recueillir... Le tailleur sue sang et eau pour satisfaire vos impatiences. Vous exigez avant jeudi, la redingote à revers heureux, et le pantalon du ton suprême. Vous passez entre les mains du coiffeur, du chemisier, du bottier, du chapelier, du masseur, du pédicure,

du manicure, de lépileuse, du dentiste, du gantier, du docteur, du spécialiste célèbre pour cette maladie vague dont on vous menaça jadis... Pharmacien, doucheur, électricien... Tous les martyres vous les subissez. On ausculte, on épile, on purge, on électrise, on peigne, on épingle, on mètre, on étreint, on serre, on brosse, on aplatit, on savonne votre pauvre corps. On fait couler du plomb dans les dents creuses...

Enfin arrive le jeudi du thé. La redingote paraît trop neuve, ce pantalon ne flotte pas assez. Ces bottines se ternissent, la coifTe du chapeau a jauni. Et la cravate? Rouge comme celle des clubmen anglais ? Très chic, mais trop voyant, pour une fille de roture! Bleu sombre? Bien vulgaire. Noir? Trop cérémonieux. Il ne faut pas avoir l'air d'être venu « pour ça... »

Vous déjeunez mal, l'estomac serré. Vous répétez: « Quelle bêtise je vais faire ! » Sans conviction d'ailleurs, extraordinairement ému.

Deux heures ! Rentrée au logis. Gargarismes de menthe : « Elle n'aime sans doute pas les fumeurs.» Et de la brosse vous aplatissez la coiffure sur les tempes pour ressembler au duc de Luynes. Sous ce frottement désespéré le front rougit, et les cheveux ne se rebellent pas moins. 11 y aurait bien le cosmétique mais ça sent le jasmin. « Elle me prendra pour un calicot. »

Trois heures! Vous vous jetez dans une voiture de cercle. « Au bois ! » afin de pouvoir dire en entrant chez la vieille dame : « Il y avait du monde au bois, ce soir... Mon coupé a failli accrocher vingt

fois... et mon cocher, qui est pourtant un bon cocher anglais.. . »

Quatre heures. Vous n'osez pas fumer... Les nerfs vous travaillent affreusement. Vous murmurez en style d'élégie : « La voilà donc finie, ma jeunesse, finie!... finie!... » Une larme vient à l'œil... Les nuits de folie repassent... Enterré tout cela... La demie! bon dieu!... « Enfin!... Et puis!... madame V... dit qu'elle n'est pas jolie, jolie... sans doute alors se fera-t-Elle charmante, charmeuse pour me conquérir ! Heureux gredin... Dis un peu, le mérites-tu seulement l'amour d'une bonne petite fille qui voudra te conquérir ? »

Cinq heures. Vous avez ordonné au cocher de prendre par le plus long afin de réussir une entrée. La voiture arrête juste, avec un chic ravissant... Vous vous sentez très pâle. Un coup d'oeil à la portière ! Nulle jeune fille en vue, qu'accompagnerait sa mère. Vous vous attardez en des explications à John qui n'en a besoin et se rengorge avec mépris dans sa houppelande teinte de beurre betterave. Toujours pas de demoiselle.

Lentement vous montez l'escalier. Vous donneriez bien dix ans de viepour que la vieille demeurât au septième, mais non, c'est à l'entresol. Vous vous mouchez, crachez, toussez... et essuyez vos bottines à chaque marche, sur le tapis du lieu... Tout se brouille devant votre regard ! Le timbre a résonné.

Le domestique vous annonce ! Oh ! ce nom, si bassement prolétaire î

Dans le salon il y a la vieille dame, deux petits chiens, un lycéen et un monsieur.

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— Ah ! comme c'est aimable à vous, d'être venu. Et d'un petit signe de l'œil, elle vous indique que

ce n'est pas pour aujourd'hui. Tout à l'heure elle vous dira de lui apporter une loge d'Opéra-Gomique, jeudi prochain, et elle invitera ces dames à la partager. D'ailleurs, elle a parlé. Ça ira.

Le supplice recommence durant huit jours ; avec, en plus, la mauvaise humeur du doute. Au soir d'opéra, la vieille dame annonce que la jeune personne, souffrante, n'a pu sortir, qu'elle-même se permet de disposer de la loge en faveur des Turinel, des vieux amis à qui elle vous présente.

— M. Paul, un artiste, un charmant homme qui a bien voulu nous offrir cette loge.

Furieux, vous disparaissez à l'anglaise dès l'entr'acte suivant. Le coupé de grande remise repart avec fracas. Vous calculez que tout 'cela revient à cinquante louis sans compter les bonbons et les gibiers envoyés à la bonne dame, qui pratique ce moyen habile de vivre agréablement sur les célibataires naïfs, de voir les bons spectacles gratis, en d'excellentes loges... avec, en outre, la considération que lui procure, dans le quartier, la succession de ces visites mirobolantes.

Ls type de la fausse marieuse pullule dans les salons parisiens. Il est mille fois plus ignoble que le banquier de miss Liliane. Celui-ci du moins conclut un marché franc. Il ne leurre pas ; et livre les moyens d'obtenir l'objet de la transaction. La fausse marieuse opère sur le mensonge et s'en constitue du bien-être.

Avouons-le donc, puisque ce genre de courtiers

prospère dans la vie : seules les considérations d'argent dominent les mariages modernes. Nul jeune homme ne se hasarde sans connaître un chiffre. Cela seul l'intéresse. Gompte-t-il pour quelque chose la joliesse ou le charme d'une jeune fille, quand il sait que la beauté se détaille au rabais, en certains lieux des grandes villes? Gela seul le peut séduire qu'il ne possède pas : la fortune sûre, le capital définitif. Raisonne-t-il mal, en somme? Le voici venu vers la trentaine; sa position faite ou près de se faire lui rapporte quelque cinq à six mille francs annuels. Il vit doucement de ce gain ; la médiocrité dorée du sage. La pli^part du temps, s'il eut jadis un patrimoine, il le dévora dès l'adolescence ; il se ruina le plus possible afin d'étancher la soif d'idéal qu'il se croyait. Et il a bu la boue. Bientôt rassasié, il règle sa vie. Il sait comme elle va, la vie, impitoyable et formelle. Il connaît la maxime : « la pauvreté est le vice que l'on pardonne le moins. »

Le voilà ou seuil de l'hymen. Il s'agit de créer une famille, d'initier à la vie une jeune femme qui l'ignore totalement, soit que, loyale et simple, elle ajoute foi aux tromperies de l'éducation qui lui enseignèrent la bonté de tous, la vertu de tous ; soit que, plus sensuelle, elle s'imagine la vie comme une manière de hochet brillant dont il suffit d'agiter les grelots pour qu'ils rendent mille sons de bonheur.

Si l'époux est pauvre, il lui faudra désillusionner l'épouse sans compensation. L'horreur de la lutte la navrera. Pour peu que sa finesse native s'exalte, elle se révoltera tout entière. L'affection naturelle se flétrira dans les soucis du moment, dans les cha-

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grins, dans les récriminations amères, puis dans les disputes. L'être froissé cherchera ailleurs les consolations utiles. Et le ménage se désagrégera. Si la jeune femme entrevoit l'existence comme une joie sûre, et qu'elle ne puisse goûter les plaisirs brillants qu'attendait son désir de fillette, — ni les sermons de son mari, ni les déductions logiques ne la convaincront. Ardente à connaître, elle se perdra pour savoir ; à moins que, morose et malade, elle ne languisse dans le devoir mal accompli.

Le jeune homme près du mariage pense aux enfants probables. Pourquoi procréer des filles sans dot, des fils sans patrimoine ; pourquoi perpétuer dans la race une lutte vaine, et produire au monde des êtres conçus pour le malheur?

Ces raisonnements l'accablent, il en déduit que tout égoïsme à part il n'a point le droit de créer une famille^ s'il ne peut suffire aux besoins que l'épouse apportera avec les habitudes de sa caste, et à ceux des enfants qui surviendront. Pour eux, il lui faut donc une riche fiancée. La société exige de l'argent, beaucoup d'argent de qui pense vivre selon la loi naturelle.

On ne sait plus dire si ce triste raisonnement, à coup sûr tout altruiste et charitable, n'a pas plus de grandeur que Tégoïsme entier d'un cœur sentimental. Pour satisfaire à une inclination purement instinctive, le jeune fiancé des romances, écartant avec un dédain impérial et vertueux les prévisions de l'intérêt, condamne aux p]us extrêmes calamités une descendance de malheureux êtres qui ne lui demandaient pas le funeste don de la vie. De telle

sorte que l'on saurait sans illogisme louer le prétendu intéressé au détriment de l'égoïsme sentimental.

Les jeunes hommes d'aujourd'hui semblent comprendre à merveille ce décret des destinées sociales, et le héros de M. Champsaur, honnête, loyal encore que coureur de dot, n'est pas anormal.

Que pense la jeune fille, but de tant de pensées?

Possède-t-elle quelque fortune? Il ne lui reste qu'à choisir parmi les prétendants accourus dès l'annonce de sa dot. La voici maîtresse de son sort, et rendue par la providence capable d'élire à son gré. Si elle nourrit quelque souci de bonheur au fond de ^oi, le mieux serait, sans doute, d'inviter à l'hymen un homme fort d'intelligence et de volonté, propre à rehausser la fortune acquise par le prestige d'une situation brillante, etàplacerl'épouse au premier rang social. Mais la femme craint avant tout la domination du mari lorsque, éduquée dans l'opulence, son caractère se détermina de façon précise et anguleuse. Généralement la jeune fille écartera les hommes aux grands desseins, très peureuse de voir l'époux se distraire d'elle et s'attacher plutôt à des idées personnelles qu'elle jalouserait. Cette élimination accomplie, elle se retrouve devant les quelconques jouvenceaux de son monde et comme l'un et l'autre sont à peu près pareils, elle se décide pour le plus riche, ne voyant dans le mariage qu'une augmentation de la fortune et du bien-être qu'elle amène.

Ces sortes de mariages si fréquents entre richissimes, valurent, à notre époque, l'accumulation des capitaux en quelques familles dont le nombre se

restreint de plus en plus, et dont l'opulence croît en raison directe de cette restriction.

Telles furent jadis les unions politiques par où s'amplifiaient les empires, se fondaient les puissances. On sait Thistoire d'Éléonore d'Aquitaine dont les noces ouvrirent la guerre de Cent ans. L'argent, puissance moderne, a, tout comme la force, ses féodaux, ses feudataires, ses lois saliques.

De nos jours, le curieux empereur d'Allemagne recommença cette politique des mariages, ces alliances des familles régnantes. Mais il ne conçoit pas qu'elles sont dénuées d'importance parce que elles ne s'appuient pas sur la puissance du temps, sur l'or, et que la force est devenue vassale de l'or.

La jeune fille pauvre ne peut tenter que de conquérir par ses charmes plastiques, la gentillesse de son esprit ou la beauté de sa morale, un mari en situation prospère. Le jeune homme généralement ne se laisse pas prendre au piège. Je ne sais pas de spectacle plus lamentable et plus navrant que ces soirées de la haute bourgeoisie et de la petite noblesse, où les jeunes filles pauvres dénudées le plus possible en leurs toilettes de bal mettent en œuvre une navrante et naïve science de courtisanes pour séduire les valseurs. Gela serre le cœur et cela fait mal de les voir si pimpantes avec, sous la précaution des gestes et des sourires appris par la sollicitude des mères, l'angoisse constante de ne point réussir, de froisser et de déplaire.

Quelle aventure les exemptera du célibat? Leur faudra-t-il se joindre à un pauvre aussi et subir la misère ou bien accepter le funèbre sort d'accueillir

un galantin âgé, une manière d'ogre vicieux qui se sent des appétits de chair fraîche et achète, moyennant une reconnaissance de dot, une esclave pour ses caprices valétudinaires.

Et il faut encore compter les hasards, les folles plaisanteries du sort. J'ai connu Eva ; cette petite lunatique dont la dot imposante attirait un essaim de prétendants qui la suivaient de plage en plage ; Eva et sa mésaventure, Eva !

Dépouillée soudain des nues orageuses, la lune, de sa clarté, glace les dunes, les conques des vagues, les terrasses musicales du Casino, enfin se mire au visage delà vierge qui dresse son corsage de pourpre et d'or vert dans la sérénité nocturne.

La valse, en bas, ne cesse; etles spirales des ondes sonores rident l'air,

«Un prétendant manqué!)) Oh, ni éperons, ni moustaches impérieuses, ni ces doigts à bagues héraldiques qu'arbore le soupirant des Rêves, ni rouges lèvres disertes à murmurer les choses des troubadours. Cependant il était de prestance. Sa barbe brésilienne semblait suffisamment représentative. On lui attribue des rentes très certaines qui, chaque trimestre, naviguent à lui d'Oiitre- Atlantique,

En somme voilà bien le dixième mot dur qu'elle lui signifiait ainsi, l'éventail un peu levé sur ses lèvres méchamment rieuses, non si haut levé que le

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prétendu n'ait pu concevoir l'ironie de sa froide denture.

Ah, Maman 1 quel chagrin ! quelles gronderies à subir ; et si justes 1 Et ce pauvre frère, spahi en un lointain Sénégal, combien de temps encore faudrat-il restreindre sa modique pension mensuelle afin de payer, sans amoindrir la dot, les appeaux fournis parle couturier?

Le pauvre frère ! en ce lointain Sénégal. Palmiers et cactus comme dans la serre de madame Ephraïm... Vivre dans une serre toujours, avec un grand manteau rouge, une chéchia et un sabre... Le pauvre frère !

Mais enfin pouvait-elle initier ce mâle hirsute et velu aux mystères de son corsage indécis et, devant ces prunelles charbonneuses, dérouler la noble sarabande de sa chevelure aventurine et, en cette barbe touffue, plonger la lueur impeccable de ses ongles? ♦

Le minuscule miroir serti d'ivoire et blotti dans sa jupe de soie bleue, ne la marque-t-il pas immuable pour toute lutte; svelte, cuirassée d'or vert et de pourpre, les bras longs et pâles, la gorge basse, inéclose mais déjà battante sous la gaze safranée du fichu. Au casque de sa coiffure un papillon de diamants darde les mille facettes de ses élytres vers la lune neuve qui roule entre les cinq étoiles d'une constellation oubliée. Par-dessus les pavillons internationaux, les eaux gourmandeuses, les toits de la ville, les belvéders et les spires de la valse.

Quant aux fauves étangs de ses yeux, elle craint

DU MAPIAGE Gl

d'y penser. Ces deux trous à Tâme la décèlent trop naïve et trop ouvertement quêteuse d'expérience. Ils la désolent.

Mais sa bouche mince et troussée aux commissures d'un mépris aristocratique, cette bouche en coupure de plaie mortelle, rosâtre, gouachée, superlativement fine, préhensive et retenue : voilà La Force.

Non sans une certaine terreur, Eva songe à l'occasion manquée et qui, peut-être, ne se représentera. Se laisserait-elle vieillir sans époux?

Elle déploie son éventail contre de tels augures ; les branches d'écaillé s'entr'ouvrent devant l'infini de la mer avec le bruit des foudres artificielles.

D'un geste net, la vierge décapite une fois pour toutes les fantômes errants parle vide, ces injurieux inspirateurs de craintes humiliantes et vaines. Plus calme, elle lève sou buste contre l'horizon lunaire, enfouit dans sa poche le miroir consolateur et domine irrésistiblement les bosses innombrables des dunes.

Maintenant les arpèges accélérés d'un quadrille assaillent la coupole de fer ajouré où elle a pris sa pose contemplative des soirs, l'attente de Tunique Parsifal digne du Graal de sa vertu, lui, qui desséchera les étangs de ses yeux, et cicatrisera la plaie mortelle de sa bouche avec l'électuaire des amours héroïques. Gomme elle sera pure devant son cigare!

Néanmoins la mer déchante sa ballade. Amante inconsidérée elle se tord aux reflets de l'impassible lune qui, ronde, blonde et judicieuse, chemine entre

les parterres d'étoiles et les espaliers de planètes, très ménagère de ses rayons.

Or avec le galop furieux des légendes et un vague cliquetis de fer apparurent sur la digue les deux cavaliers de la Romance. Ils allaient en allure de poursuite.

Soudain, les bras étendus, le poursuivant hurla un mot; un mot terrible et sans doute sacramentel, car le poursuivi volta net. De rage il lança dans la mer sa cravache, puis galopa sans plus ajouter vers les musiques balnéaires.

Eva ramenait fébrilement le linon de son fichu sur sa gorge inéclose et palpitante.

Les cavaliers grandirent. Des galons brillèrent à la manche du plus proche. Aux grilles blanches du Casino l'offlcier sauta de selle, laissant à quiconque le soin de rejoindre sa bête, fière d'esquisser des danses plastiques et circulaires, en toute initiative. L'autre, un soldat, parvint k saisir les brides du coursier rebelle et prit le chemin d'une taverne qui brillait entre les dunes.

Le drame fini, les personnages disparus dans la coulisse, la mer se fâcha tout à fait. Elle gonfla, cracha injurieusement à la lace placide de la lune ; qui contre l'outrage, se drapa dans le velours violâtre des nues orageuses. Les dunes noircirent, les paysages sombrèrent, les falots du Sémaphore conquirent une tout autre importance devant cette obscurité uniforme que striaient les écumes livides des flots. Arrachée, au second éclair, d'une méditation spécieuse, Eva s'étonne du sinistre décor inopinément surgi. Sa pudeur prend courroux de ne point

avoir aperçu le changement des fonds, l'éclipsé des lumières et le fracas de l'ouverture ; car Fimage de l'officier idéalement éperonnée, svelte et vigoureuse l'avait tenue toute, cherchant à s'orienter dans les saharas de l'avenir pour y découvrir l'oasis et la tente de leur mutuel bonheur éternel.

Alors le ciel goutta. Des écus d'eau s'abattirent sur les ferrures du belvédère. Tout fraîchit.

La vierge craignit un rhume et, croisant son linon hermétique, elle s'efforça par petites pincées d'obtenir à droite, à gauche, des boursouflures en soupçons de seins.

— Le capitaine de Yardilly ; ma fille, qui a bien voulu se charger d'une commission de Monsieur ton frère. — Ma fille Eva; capitaine. Et ce pauvre Charles, que devient-il?

Donc chaque jour levée à huit heures.

En peignoir cuivre sur le balcon de YHôtel des Océans, Souhaits à la mer bleue, au ciel bleu, aux dunes blondes. Et puis l'attendre en mordillant les feuilles des camélias trépassés au dernier bal...

L'attendre comme ça tous les matins, la coiffure en déroute et qui bat aux brises, elle, un peu brune, mate, cheveux couleur d'aventurine ; devant cette nature dodue blonde en robe bleue. Le plus effectif des contrastes !

L'attendre. Se rappeler sa bague massive héral-

clique. — Tout comme dans le rêve — et ses doigts longs aux ongles courbes, et puis se dire très bas comme il recite le Roman de la Rose de sa bouche diserte aux choses des troubadours, — tout comme dans le Rêve — ; revoir en soi ses cheveux courts, rares quand il s'incline ou lorsqu'il se place devant la lumière, mais, en somme, indiquant plutôt une nature bien afûnée au laminoir des illusions.

Quelle horreur, les gens bien portants, et qui rafûchent, et qui mangent, et qui boivent, et qui rient, et qui rament, et qui nagent, et qui dansent. Lui, correctement mesure ses ébats, avale ses pilules d'argent dans un mignon flacon de verre bleu, colporte des sels anglais.

Sans fioritures, sans pose de triton souffleur de conque, il barbote dans la mer en deçà des perches indicatrices. Deux valses, le soir, avec elle; un quadrille pour sauver les apparences avec maman ou une amie de maman. Hosanna la famille ! Environ trente mille livres de rente, fils unique. Autant après la mort du père si vieux déjà. Dans trois ans au plus tard les cierges funéraires et le défilé pompeux des carrosses noirs. Alors, Paris, le Faubourg, les premières et le turf.

L'attendre. L'attendre. Par la digue dès neuf heures, lui sur son cheval Isabelle, aux fines jambes resercelées, bête de verre filé à peine sortie de l'ouate des boîtes, fauve et d'or comme les aiguillettes d'état-major à l'épaule du cavalier. Et derrière, haussant ses pupilles épaisses de gazelle, caracole l'inévitable, l'inévitable soldat maure qui, au désert, par des'exploits de paladin, sut reprendre Jean de

Vardilly aux mains mortelles des Touaregs. Une familiarité, une affection grande lient le capitaine au soldat. Ils se murmurent des paroles étranges de langue arabe ; et le musulman parfois se montre en costume natal, drapé d'amples manteaux blancs, de voiles. On n'aperçoit que ses lèvres incarnadines décloses sur le lis des dents, puis les immenses pupilles à cils lourds. Alors Eva de dire: « Tiens la Madone noire ». D'un sourire, d'un geste long, l'homme caresse l'air en soufflotant des mots...

Telles attitudes de cet être la déroutent comme chose mal définie, semblant offrir double sens. Elle a de la mésaise devant ce corps doux et qui darde des regards si elle s'oublie tendrement au bras du fiancé.

Pourtant elle n'osa pas rejeter son cadeau^ bracelets en noyaux de sculptures savantes qui parfumèrent violemment sa peau, son linge, ses coffres. Le parfum de harem s'attacha, adhéra ; maintenant il gêne comme d'une présence humaine espionnant les actes, l'esprit, partout, toujours, cependant que, grave danssonburnousde drap rouge, Ibrahim passe et que seslèvres aimables laissent choir : — « Salamaleck. »

Les guirlandes et les cloches: frais carrosses, aux florales cocardes dans le tumulte, dans l'assaut des carillons. Lablanche chasuble illuminante s'incline, reçoit, monte, prépare.

Introïbo.

Devant les herses de cierges, palpitantes holo-

causles, en robe nuptiale, \iclimeplus holocauste, plus palpitante et volontaire ; — Éva. Pleurs de Maman! Pâleur du fiancé, figures sages des demoiselles, et splendeur des guerriers en beaux uniformes; — circulairement.

Kyrie eleison.

A travers les gazes blanches : la taille vaillante du capitaine, sa moustache impérieuse — Tout comme dans le Rêve. — Le Christ matois sourit au haut de la Croix, et la joie du soleil ravive les vieux tableaux sacrés qui se meuvent avec les ondes triomphatrices des orgues.

Sursum Corda.

Tout se confit d'encens. Violet, doré, Monseigneur en éloquence lâche une douce pluie d'éloges vers Jean, vers sa figure la plus médaille mirée au glacis des gants blancs. Violet, doré, Monseigneur en éloquence désigne comme sanctuaire des maternités le corsage de moire blanche, le corsage inviolablement indécis où tendent aussitôt les regards de la foule indiscrète, étonnée.

Agnus Dei.

Lui, le Révélateur.

Elle, l'innocente et blanche hostie.

Au soir le couteau du sacrifice. Cicatrisée la plaie rosâtre de sa bouche. Desséchés les étangs de ses yeux. Bouchés à jamais les trous de l'âme.

Benedicamus Domino.

Et les ondes des orgues filtrent aux fumées des cierges où tremblent les blanches pierres du temple et l'or du tabernacle.

Le couple se sonda l'âme aux oscillations des raihvays helvétiques glissant contre les sucreries des monts, i'angélique deslacs et les chants sirupeux des cascades.

Parfaites convenances! Les yeux d'Éva s'assombrirent, et se voilèrent d'astuce. Elle médita des noirceurs qui sauvegarderaient sa dignité aux jours possibles de l'attaque. Son soigneux génie laboura quotidiennement la patience de l'époux afin qu'elle rendît au centuple.

D'épreuves en épreuves, elle gradua l'élève du parfait mari. Majestueusement elle fut la dispensa trice des baisers conciliateurs et des caresses de privilège.Son orgueil indécis et virtuel, capable de toutes merveilles, principe et réceptacle des passions, but des prières tremblantes; son orgueil légitime de sanctuaire inviolé jusqu'au jour du triomphateur librement choisi et consacré par les religions, lui donnèrenttoute force, toute royauté, toute puissance. Sous le dais conjugal elle marcha première, hiératique et hautaine, daignant des soirs se révéler en complaisances et en douceurs, et livrer le baume de sa chair pour panacée aux fièvres de l'amoureux capitaine.

Et il ne se voulut reprendre. Par suprême courtoisie il approuva tous les désirs, et s'humilia en adorations.

Galamment il prétendit que ce lui était délices qu'on le commandât, et si, parfois, il se laissait rire de la haute gravité de l'officiante, il voulait aussitôt qu'on le punît d'une moue perfide, où la rose plaie de la bouche se plissait et se retirait à ses lèvres

quémandeuses, où les yeux pleins d'astuce menaçaient de sûres vengeances sa félonie.

Tant parut lui plaire l'initiation qu'il ne se voulait résoudre au retour. Seul un ordre impérieux des ministères le put décider à rejoindre la demeure ornée par les mains maternelles dans la ville de garnison.

Ce premier soir de logis stable et définitif, les lampes arrosent de lumière le soyeux boudoir oii se pavanent les bergeries de Saxe et les Japonaises rêveuses au fond des plateaux de laque. Ce premier soir de samovar conjugal ! En robe à fleurs, Éva flagelle résolument le clavecin de toutes ses bagues apàlies, de tous ses ongles en bataille. Sous sa mantille espagnole, Maman approuve de la tête, et son pied fripon minaude comme aux gloires d'antan.

Pour cette fois, la vie va se jouer sérieusement au décor de l'intérieur conjugal. Finies les répétitions à huis clos, les bagatelles, et la parade sentimentale : voici venir l'amour de résistance, quotidien, marqué au fil rouge et parfumé de saine lavande, par crainte des mites exotiques.

Jean a son air grave de cérémonial. Doucement il tourne les pages de la musique, l'œil au visage de sa femme, comme s'il mesurait les forces incluses en elle et leur efficacité dans les dissensions futures.

Souriante, convaincue qu'il ne saura l'arcane de sa pensée, Éva lui glisse de sûres œillades malicieuses un peu, puis interrogatives.

Car elle sent l'examen s'appesantir, la pénétrer.

DU MARI VGE 69

L'obstination de l'investigateur se filtre jusque l'essence féminine pour y saisir des aspects, indices sur lesquels une induction se pourrait bâtir. Et dans la ronde des sonorités évoquées par les mains en apparat, les âmes s'étreignent pour une âpre lutte. Elle, qui se dérobe sinueuse et fugace, ou livre de semi-franchises afin qu'il s'y prenne, se perde, erre:

— lui, qui cruellement cherche et fouille, halète au moindre soupçon, prêt au mépris peut-être, du moins aux résolutions viriles et brutales, dominatrices.

— Ainsi, ils luttent par mots prononcés à peine et qui, pour leur unique initiation, signifient les principes du muet contrat discuté, conclu aux mois de miel 011 l'époux s'amendait. En ce subit Josaphat de leur mémoire renaissent les minines souvenirs, les sourires équivoques, les moues réprimées, les gestes ennuyés d'autrefois. Sinistres lémures révélateurs, ils apparaissent en foule hideuse et muette, à leur Jugement, irrévocable parmi les cataclysmes des illusions, l'effondrement des Rêves.

Et le samovar se mit à bouillir en tempête : Maman réveillée émit une exclamation d'effroi.

Eux se séparèrent. Elle sonna, Ibrahim survint, et dit à son maître des choses arabes, en disposant les porcelaines sur la table. Éva perçut qu'il était question d'elle encette hermétique conversation. Les paroles se précipitaient, se croisaient, s'enchevêtraient.Une discussion semblait poindre et les pupilles épaisses du Maure la désignaient par d'expressives mimiques. Jean, devenu livide, semblait plutôt se détendre et offrir les prières.

L'impatientante mère ne remarquait rien et, de

toutes forces, elle insistait pour contraindre sa fille à lui résoudre des coupes de robes.

L'àme meurtrie de cet aparté, Éva, feignant la plus dédaigneuse indifférence, s'appliquait à satisfaire le caprice maternel, soupesait la soie et les garnitures de son costume. Soudain, sous le prétexte de faire paraître la splendeur des étoffes, elle se leva, se cambradevant la glace. A travers les feuilles du palmier elle vit les hommes en attitude méchante et verbeuse, pâles et mâles pour un combat. Mais le mot sacramentelentenduau belvédère, lanuit de leur première rencontre, elle l'entendit encore par la bouche maléfique d'Ibrahim. Encore le capitaine fut contraint de taire sa fureur, il frappa furieusement sur la table...

— Hé, mon Dieu, Jean ! fit la mère.

Après une brève excuse murmurée, Monsieur de Vardilly se précipita du boudoir, entraînant l'Arabe.

Le bruit de la dispute grandit, puis s'étouffa dans la profondeur des corridors.

Au seuil nuptial où Jean l'a suivie, Eva compte reprendre bientôt toute sa puissance. L'absurde discussion qui l'abaissa devant ce domestique, il faut qu'il en demande rédemption, qu'il en fournisse les causes, en dise les péripéties et la fin. D'une moue vague, ironique, elle pardonnera presque, non sans manifester en quel mépris elle a tenu sonmari durant l'échauffourée. Peut-on s'oublier ainsi, toute une heure?

Comme elle réfléchissait, laissant sa main aux

lèvres du capitaine, ses yeuK au clair spectacle de la chambre nuptiale entièrement rosée par la transparence des abat-jour, entièrement énodorée de violettes et d'aubépine: le fort parfum de harem qui précédait Ibrahim lui vint.

Aussitôt il se montra dans la solennité de ses vêtements blancs et de ses voiles nouvellement revêtus.

Il s'arrêta prés d'eux, et demeura immobile en une pose sacerdotale. Suspendue à son cou dans une gaine de cuir écarlate, luisait la lame à demi tirée d'un couteau. Ses yeux immenses fixèrent l'époux. 11 étendit les bras et proféra ce même mot sacramentel.

Jean ne bougea, ne parla, seulement il reculait avec sa femme dans la chambre . Ibrahim se plaça sur le seuil; et il psalmodiait.

— Quitte cette femme, cette impureté, reviens à Ibrahim. Écoute : je te chanterai les chansons du douar que tu aimais ; et je marcherai devant ta monture et les peuples s'inclineront devant toi. Viens.

— Brute !

— Ecoute, je te conduirai à la Mecque, tu toucheras là Pierre, dussé-je subir l'enfer, tu dormiras dans la Ville Sainte que jamais ne souilla le regard des roumis.

... Allah! comment cette fille impure a-t-elle su prendre ton cœur de guerrier. Tu étais vaillant autrefois et tu tenais ta parole loyale. Pourquoi menstu comme une vieille femme aujourd'hui. Elle a prostitué son visage aux hommes avant que tu l'aies

7? CRITIQLE DES MOEURS

vue le premier jour. Moi, mon bras est vaillant, je l'ai délivré de la mort, j'ai tué tes ennemis. Quel sacrifice a-t-elle accompli pour toi?... Ecoute. Par Allah! Ecoute... Le chef t'a ordonné le mariage dans le mois, parce que les hommes de la caserne raillaient noire amour, parce que dans ta nation il est inlàme d'aimer les mâles. Bien. Alors tu as juré que tu ne consommerais pas l'union, que tu rejîterais à moi seul, lu l'as juré? Aujourd'hui : soit. Laisse celte impureté, laisse celle souillure. Tu as obéi aux chefs, obéis-moi ; parce que je suis ton maître en ceci.

— Oh sortez. Allez. Tous les deux, allez. Pour l'amour de Dieu. Allez à jamais. Vous m'êtes immondes. Ne me touchez pas! Allez, allez...

Ainsi criante, ainsi gesticulante, Eva, géhennée de douleur et de sanglots s'eiïondre, véridique tragédienne, après avoir poussé le verrou sur le traître véridique.

A cette déroute imprévue, qui jamais eût songé? 0 l'étrange interversion! où savoir? Et comment croire maintenant? Le dire? Pouvoir le dire au risque de toutes humiliations, pouvoir dans un corsage frère épandreles larmes désolées, et se plaindre, et condamner sans excuses.

Ce fut l'impossible, l'irréalisable vœu de sa vie pour toujours close en désespoir.

Au contraire marquer d'un visage indifférent chaque heure, sourire aux spirituelles reparties, battre nonchalamment de l'éventail, et saturer d'o-

deurs fines les pièces parées de sa présence; elle ne s'en put départir.

Les jours neigèrent, neigèrent, en blancs linceuls; Maman parlait, comme la pluie sur les toits. L'immonde époux, retourné au Sénégal, expédiait des lettres officiellement aflables, qu'elle lisait aux parents avec des apparences de satisfaction.

Mais pas un nègre ami sous le ciel équatorial qui aidât la Mort libératrice, capable de rompre le lien de honte. L'idée que cet homme l'avait eue dans ses mains, dans sa couche, palpitante et vierge, faisait jaillir de ses yeux des gerbes de larmes. Elle courait à la chambre nuptiale ; et au Christ du chevet, sans fin, elle contait l'histoire.

Les pleurs lui rongèrent les paupières et les joues ; le dépit la mordait aux entrailles.

Les plans et les stratagèmes si habilement ourdis durant les longues insommies des fiançailles se dénouaient sans résistance au heurt imprévu. Par son extrême et insoupçonnable perversité, le mâle échappait à ses lacs construits suivant les avis maternels et l'expérience de féminins atavismes.

Le papillon de diamants suprême cimier de sa chevelure en tomba, un soir de douleur oîi elle cachait sa face de vaincue dans la grotte reposante de ses bras. Il tomba, s'émietta en mille parcelles brillantes qui reflétèrent la lune, verte et bleue, soudain montée sur les futaies du parc.

Alors vaincue elle immola définitivement ses espoirs. Dans une souffrance inlassable, elle attendit superbement la mort, d'une attitude préférée, les bras en croix, les yeux vers le ciel de laque rivé au

plafond du boudoir, les chevilles pudiquement croisées ; en toilette de satin candide.

Parfois au miroir elle se donnait la bonne sensation du vertige devant les étangs profonds de ses yeux, les purs étangs drainés de toute iguorance et de toute concupiscence.

Les jours neigèrent, neigèrent en linceuls blancs. Maman conversait comme la pluie sur les toits.

Un après-midi de thé, ses amies dirent des histoires macabres. Elles pressèrent Eva de payer écot à leur décaméron. 0 quoi de plus macabre que les noces siennes! Sous des noms supposés, et dans l'amertume de sa mémoire, elle narra sa haine et les causes.

Et, comme on l'adula fort pour la malice du récit ; comme ses amies résonnaient des jais entrechoqués sur leurs poitrines soufflantes, Eva se consola, l'ayant dit.

Elle descend dans le fracas de l'arrivée en gare, parmi les plaids, les alpinstocks, les valises, les parents. La voilà de retour à Paris, frémissante et dorée par l'air des villégiatures, en sorte que ses cheveux blonds lui font un bandeau de métal clair sur sa peau un peu bistrée. Les petites poitrines se sont accrues à humer les exhalaisons marines ou les zéphyrs de la montagne; et on arbore une mine tout à fait altière en saluant le premier fanal électrique qui s'irradie tel qu'une perle géante sur le troupeau tapageur des fiacres.

Il y a tout d'abord un serrement de cœur. Les premières semaines vont exiger les soins de la réinstallation. La mère offrira ses maximes d'économie domestique. Et quels regrets pour le flirt des plages, les valses du casino, le crocket, le tennis et les costumes de season. Ecrira t-il poste restante, rue de Choiseul, ainsi qu'il le sut promettre, le soir du bateau, le matin de l'ascension, au déjeuner des cascades? Et, tandis que l'omnibus de chemin de

76 CRITIQUE DES MOEUKS

fer roule en avant, muni de sa cargaison externe de malles, de sa cargaison interne de domestiques, la jeune fille songe au fond de sa voiture qui suit.

Car ce n'est pas que le temps se perde pour les équipées amoureuses dans les villes d'eaux. La jeune fille parisienne ne garde plus les anciens préjugés de la comédie bourgeoise, où elle fut un type à robe plate, à cheveux retroussés, à cœur noble et prodigue, à piano fréquent. Elle n'épouse plus guère par sentiment ainsi que les bons auteurs de jadis le voulaient à la fin de l'acte suprépae. Elle a marché avec l'époque, elle spécule sur ses avantages physiques et pécuniaires selon une astuce que les conversations paternelles et boursières lui surent de bonne heure inculquer.

Les endroits de villégiature sont terrain de chasse pour l'amoureux, non pour le mari qui se laisse prendre plutôt l'hiver sur la glace des parquets de bal. Aux eaux on s'ignore presque. De vagues présentations vous acoquinent; et c'est chose délicate de flirter tout un août avec un joli gaillard qui ne vous reverra point, devant qui on n'aura jamais plus à rougir dans le hasard des rencontres.

La jeune fille choisit son galant dès les premiers jours parmi les amis du cousin ou du frère, ou dans la parenté d'un valseur de l'hiver, retrouvé là. L'été reste le grand inviteur aux faiblesses du sentiment. Pour peu que l'élu sache discrètement effleurer la licence des propos doubles, et cependant paraître ne le point faire exprès, mais subir une malice inopinée du langage, l'intimité se scelle entre les jeunes gens. Il y a pacte. Nous allons jouer à l'amour, pas?

Et c'est tout exquis. Rien de sérieux. Il n'importe point de vérifier la dot ainsi que dans les galanteries légitimes. Papa n'a rien à y voir, et maman ne saurait qu'y faire. En une semaine tout le Casino s'arrange. Les couples se sont formés. On organise les excursions à travers les sentiers étroits de la montagne, les visites dans les grottes dont la fraîcheur excite au frisson que le baiser réchauffe.

On aurait tort de croire que ces passionneltes se tissent sur la trame des romances ou le thème des livres entrelus. Point. De prime abord, il demeure convenu qu'on rentrera les guitares. Pas de trilles, ni de clair de lune. On s'amuse pour de bon, à deux, à quatre, les jambes nues dans la mer, sous le prétexte de chercher les crevettes. Maman n'y va point par crainte des rhumatismes, et tous les pères tètent leurs cigares autour des petits chevaux. Les crevettes ne se laissent point approcher comme ça. Il faut avancer en mer; et il y a toujours une barque de pécheurs derrière laquelle on s'installe avec commodité, la barque-paravent ou encore la « Gachema-Joie », comme l'appelait à Dinard une brune fillette de seize ans, munie d'yeux en soucoupe. A la voir s'ébattre, le soleil de l'endroit ne perdait pas son or.

Elles sont, paraît-il, un grand nombre qui se laissent goûter par l'ardeur des jeunes hommes plaisants. L'esprit pratique les empêche beaucoup de convoler avec des futurs seyant à leur âme. Les titres de rente et le chiffre d'atfaires demeurent en mariage les choses les plus importantes, puisque le mariage mène la vie et qu'il faut du confort. Donc,

et par avance, la jeune fille contemporaine renonce à l'amour dans le mariage. Elle sait que ce mythe ne vaut môme plus rien dans les romans, où l'association conjugale ne paraît que pour corser les joies de l'adultère.

Les conversations du couvent ou du cours ne repoussent pas la redite. Les querelles intestines de la famille apprennent A'ite que l'argent fait la grande partie du bonheur et que, sans lui, rien de gai ne se passe. Pour exister loin de la tristesse et des ennuis, vieillir en paix dans la suite, recevoir convenablement son monde, y faire figure, pour être, enfin, quelqu'un, l'argent reste indispensable. Il en faut, et le plus possible. L'amour? Ça va bien au piano, et dans les moments perdus.

De moins en moins la jeune fille se révolte contre cette situation que lui propose l'époque. Elle sent quon n'a plus le loisir de roucouler entre les affaires. Il importe de diviser sa vie en part sérieuse ou matrimoniale, en part futile ou virginale.

Mais cela posé en théorie, le cœur ne cesse point de battre sa petite chamade, aux heures chaudes. Encore qu'elle se résigne à s'unir à quelque riche grisonnant et à tendances d'obésité, la jeune fille ne saurait oublier que l'esthétique de ses formes et la douceur de son épiderme sollicitent des admirations ferventes et la splendeur d'étreintes véridiques. Il la tourmente de tenir cachées tant de jolies choses qui donneraient beaucoup de plaisir à être vues; et, toutes chances pesées, comme le mariage n'est pas fait pour cela, elle se donne de l'amour.

Elle en prend avec ses flirteurs tout ce qu'il peut

livrer sans que l'on en vienne à briser la vitre réservée pour des usages conjugaux. Son imagination pervertie par des désirs contenus longtemps et mal rend une amante admirable, propre aux joies les plus savantes. A part cela cela elle reste virginale... quant à la vitre.

Fréquemment il arrive qu'un jouvenceau sans fortune, choisi pour Tamusette par une jeune fille très millionnaire, se croit parvenu du coup à la richesse. Il use de la faveur offerte, et y prend un goût d'autant plus vif qu'il la conçoit comme le prélude du contrat. Et son étonnement est excessif lorsque, la saison finie, la partner le remercie bien galamment et lui abat d'an petit mot sec son espoir de vivre à l'aise aux dépens de la dot. C'est bien là une des scènes les plus comiques oii se puisse complaire un dramaturge.

A fond d'elle cependant il persiste une tendresse pour celui qu'elle a chéri de sa chair et môme peutêtre de son cœur, tout un été. C'est, en son âme, comme le regret de ne plus assister à la pièce qu'on vient de connaître, lorsque l'ouvreuse étend les housses sur les velours et que le cavalier assure sur vos épaules la mantille. La représentation est finie, déjà.

Il va fLiUoir reprendre Paris, les courses dans les magasins, et les visites, et se faire aimable pour l'agent de change qui brigue avec raison sa main, préparer l'ingénieur du chemin de fer de Damas au cas où l'agent de change faillirait. Voilà toutes les sombres diplomaties à recommencer, et les aigreurs de mère à subir, et la maladie de foie qui afflige le père

80 CniTlQL'E Di:s moeuhs

à soigner. Oh! le souvenir de ce sourire que Francis avait à Dinard, derrière la raquette, et comme il leur plaisait de laisser leurs doigts en caresses quand ils cchangoaienl leurs balles ; et ce soir fou oii, avec Julia et Marguerite, elles s'étendirent sur le ventre dans le sable, corsages dégrafés, pour jouer aux sphinx, leurs petites gorges dehors comme celles des monstres égyptiens et presque aussi granit. Et de lenôlre à fenêtre. Ce soir! Il savait empiler les chaises sur son balcon afin de la voir se déshabiller. Se sachant examinée, elle y mettait moins de pudeur, et les frisures de la moustache, et les musiques qui pleuraient pendant leur étreinte dans la grotte, et tout, toute la bagatelle, tout l'opéra-comique de l'amour auquel on se laisse prendre, si forte personne que Ton soit, forte à épouser demain le vieux Vogg lui-même avec ses poils dans le nez et sa tête de hérisson, par cela seul qu'il possède avec Gordon Bennett un tiers de câble transatlantique.

Il en laut cependant de la résolution dans la vie; il en faut, et le petit talon vernis tape plus sonore sur l'asphalle bleuie de la Ville devant les bandes vertes et citrines du crépuscule oii battent les premières flammes des lampadaires, oii la perle géante du globe électrique s'irradie sur le troupeau tapageur des fiacres !

Parfois cette résolution vient à faillir; et telle qui se tint à la parade, pendant deux ou trois saisons, sous les coups des plus séduisants, tombe tout

à coup, malgré le passé de son effort, dans la boue du cœur.

Dans cette salle du Casino, et devant la mer qui déferle pour le service des abonnés, Joannah se balance au gré du rocking-chair, voulant enfln se résoudre à choisir entre ses assidus.

La grâce des vingt ans, l'amertume joyeuse de l'esprit, les avantages extrêmement sérieux de la dot lui constituent l'assurance de plaire. Celui donne même à sourire de se rappeler l'entrain admirable avec lequel ses quatre prétendants quittèrent Paris et leurs arts de finance afin de la suivre sur cette plage confortable dont le sable semble de la poudre à parfumer.

Choisir... L'élu ne sera point, malgré son élégance et sa distinction, cet illustre sportsman Deverdis, aux quatre costumes quotidiens, et qui anime l'hiver des clubs en y faisant représenter de merveilleuses charades propres à traduire sous leur forme enjouée la philosophie la plus haute de l'histoire humaine.

Ce pourrait-il être l'astucieux Lucivore si jeune et déjà si député? Elle entend sa voix nonchalante...

— Ne trouvez-vous pas, mademoiselle... que c'est un grande beauté l'indulgence pour le vice et pour la vertu... Écarter la certitude sur le bien ou le mal... se garder du jugement. . cela seul vous hausse au-dessus du vulgaire pourvu d'opinions brutalement nettes... J'ai horreur d'affirmer, moi;... et vous?

— De même, monsieur, et c'est pourquoi je ne

puis me résoudre au mariage... il faudrait affirmer rcxcellence d'une personne devant mon goût... En vérité, cela dépasse ma franchise.

Un peu vexé, le parlementaire tourne sur ses talons et s'éloigne, très haut dans son complet chêne de Hollande.

Deverdis le saisit au bras. Les voilà qui diminuent dans la perspective des salles, tâtant les louis de leur gousset pour solliciter la chance aux petits chevaux.

Il reste encore le beau vieillard Glarusse, colossal, avec une barbe neptunienne, et qui donnerait l'étrange hallucination d'aventures mythologiques, fleuve-dieu prêt h étreindre vigoureusement les nymphes.

Joannah le contemple dans un frémissement intime. Sa chair s'émeut fort à songer quelle magnifique chose ce serait d'offrir sa jeunesse au faune^ de voir la passion le transfigurer, de goûter sa reconnaissance indicible et les prévenances du dernier amour. Gomme il vibrerait ! Elle le lit en ses yeux; et quelle existence de rêve il lui créerait, n'ayant plus rien à quérir dans la vie que le repos sous des yeux aimants!

Sa large poitrine l'attire. Elle aurait des délices sûres à s'y blottir avec des sourires pervers et des mains malicieuses... Le pensant, elle perçoit d'étranges rougeurs lui gagner les joues... Les choses qu'il dit sonnent bien à ses oreilles, mais elle ne les saisit pas. L'expérience qu'il doit avoir des voluptés la trouble à l'extrême et secoue ses nerfs. Et lui s'aperçoit évidemment de ce malaise. Quoiqu'il énu-

mère ses flottes et les richesses de ses banques, d'autres paroles semblent quitter ses lèvres, mille promesses singulières et de tentation.

Mais dans la baie de la porte, Ludovic Agnel a paru. La jeune fille blêmit comme si elle élait surprise en flagrant délit d'adultère. Le sentiment d'une faute la navre. Pourquoi? Ludovic n'a point sa foi. Plutôt serait-elle portée à le juger banal sur les phrases de romance qu'il ne cesse de débiter. Il parle printemps et bouquets, moissons et vendanges, grappes mûres et ruisseaux. Il chantonne les plus misérables duos d'opéra, et laisse ses yeux couler entre ses paupières pour indiquer une prochaine pâmoison. Il est le sentiment. Il juge les gens sympathiques ou antipathiques. Son visage exprime la souffrance d'une âme attentive et froissée.

Il parle encore. Joannah sent en elle un éveil de sensations subtiles. De vieux accords résonnent dans son âme. Tout le passé de l'éducation ressuscite, avec les chevaliers qui moururent pour leurs dames, les pages fidèles et guitaristes, les amants incompris qui s'étiolent la bouche sur un bouquet. Elle pleurerait presque... D'impatience ou d'émotion? Elle ne saurait dire. Elis s'estime sotte et commune. Cependant la voilà prise évidemment parle plus niais et le moins accort des assidus...

Elle n'essaie même plus la résistance. Elle a pris son bras. Il l'entraîne... Devant la mer leur enthousiasme s'exalte selon la tradition. Vraiment Joannah se tuerait de rage... Mais ça y est. Il a conquis d'elle ce qui y survit de plus bas, de plus suranné, de plus puissant aussi.

Longuement, il lui élreint les doigts, sans parler. Son ridicule atteint l'épique. « Écoutez battre mon cœur, dit-il... »

Joannah soulîre le martyre... Mais que faire? L'homme la tient sous son prestige. Elle se sait domptée par l'imbécile et le crapuleux. L'orgue de barbarie triomphe. Et ni sa merveilleuse intelligence, ni sa subtile moquerie afflnée par cinq hivers de mondanité ne surfisentà la défendre contre l'influence odieuse et maîtresse.

Elle s'est promise à Ludovic, malgré l'aversion de ses parents pour cet homme et les conseils de ses amis. Eu vain Deverdis a évoqué ses plus magnifiques visions de poésie philosophique; en vain Lucivore a jeté à profusion les paillettes de son esprit; en vain, Glarusse l'a éblouie de son magnétisme charnel et lui a décerné ses trésors. Joannah les a dédaignés, contre sa raison, son intelligence et sa passion même.

Un moment, alors qu'on achète le trousseau et que le notaire dresse ses actes, la fiancée se demande s'il ne vaut pas mieux que la mort la délivre d'ellemême et de son sinistre avenir. Mais la peur de ne plus entendre chanter la voix flûtée de Ludovic la reprend au suicide.

Alors elle flirte à outrance avec Deverdis, Lucivore et Glarusse, dans l'espoir que l'un de ces êtres pluS hautains la séduira, l'arrachera de sa misère morale, la dérobera aux supercheries du cœur. Vingt fois, elle est sur le point de dire à l'un des trois : « Epousez-moi, voulez-vous? Emmenez-moi... prenezmoi... » Mais aussitôt elle entrevoit clairement l'iné-

■vitable crime, l'adultère sûr. Elle les tromperait avec Ludovic.

Joaniiah s'abandonne donc à l'ignominie de son destin. Sans force, sans joie, elle écoute l'imbécile murmurer infatigablement sa ritournelle. Elle lui appartient, âme, corps, esprit. Il est laid. Il est stupide. Il manque d'élégance. Sa situation dans le monde reste pleine d'équivoques. Elle ne peut réussir à le renvoyer. Et le monde s'étonne « La chose va donc se faire? Cette Joannah, subtile comme Ghamfort, gracieuse à faire périr les jalouses, aussi riche qu'une reine, elle écherra à l'absurde Ludovic Agnel dont les antécédents... Voyez donc la vie! hein?... »

Au Casino, c'est une désolation. On ne danse plus. Les hommes perdent tout ce qu'ils veulent au baccara. Parmi eux Ludovic triomphe... Il reste maître et roi, il est le frère de l'Océan qui gronde par delà les baies vitrées et les sons du piano...

— Neuf, messieurs, dit-il.

— Faites voir...

— Puisque je prononce neuf...

— Tiens! mais vous laissez tomber une carte... Deux neuf en cœur dans votre main?... Sapristi, le coup est facile... Huissier, faites sortir le grec...

Joannah fut sauvée ainsi par le hasard. Elle fut sauvée de la honte, mais non de la mort. Car elle périt de consomption, à Cannes, dix-huit mois plus tard, ayant craché sa vie en petites lunes de sang dans ses mouchoirs de batiste ; mais regrettant Ludovic.

Peut-être songe-t-on moins qu'il ne conviendrait au péril de certaines Ames perverses préparé par la connivence quotidienne des frères et des sœurs. Quand le fils atteint quinze ans, sa science erotique se forme des propos entendus au collège, dans la rue, parmi les jeux de camarades. Sait-il toujours garder la prudence de sa bouche?

En vérité bien des sœurs se corrompirent aux confidences de leurs frères.

Il y eut aussi des exemples de péché.

A 1 époque où nous terminions nos études dans un lycée de Paris, l'un de nos camarades, Marcel V... s'enfuit un jour. Sa sœur l'attendait en voiture au dehors. On sut qu'ils s'aimaient.

Plus tard je les rencontrai ensemble dans quelques salons du demi-monde parisien.

Le couple intéressait les curieux. On les avait à dîner comme on a les gens célèbres, les histrions en forme, les littérateurs en gloire, les princes et lesandrogynes.

Je confessai Marcel.

Et puis des années coulèrent. A Nice je le vis mourir.

Des notes anciennement écrites me le représentent en sa vie de torture.

Accroupi, replié sous la souche froide, Marcel exhalait en larges soupirs l'effroi de son sang saisi par les gerbes hydrothérapiques dans l'engourdisse-

ment du sommeil. Et il s'obstinait afin que durât cette besogne, que sa chair régénérée se vivifiât, lui fût une vigoureuse écorce, la gaîne énergique de son âme aveulie par les péchés de coutume, et mâchée par les chagrins.

Car ce vendredi, treizième matin d'un triste mois pluvieux et blême, il fallait que sa conscience justicière entreprît une terrible scission dans sa vie, tranchât le lien de passion qui la nouait et rompît d'un coup l'élan de son existence odieuse^ mais si chère.

Marcel a peur, très peur. L'angoisse étrangle ses entrailles; la migraine lui flambe aux tempes sous les fraîcheurs des eaux ruisselantes. Inquiètement, furtivement, son regard effleure la portière de pourpre troussée en ses doublures d'azur sur la chambre où, tranquille encore et parmi les batistes amoureuses, repose la douloureuse Aimée.

Froid comme la douche, son corps qui gèle et bleuit le rappelle à quelque mansuétude envers soi. Bien à regret, il saute du tub et s'enveloppe de spongieuses étoffes, pensant à ces minutes déjà passées si rapides et à l'heure qui accélère ses actes vers l'instant inéluctable.

Ni les senteurs dont il s'inonde, ni la morsure tonique des vinaigres ne calment les nausées de l'appréhension. Eux-mêmes, spontanément, ses viscères se rebutent à le seconder en cette tâche destructive de son harmonie vitale.

Il s'aiTaisse dans l'osier criard du fauteuil à la table qu'illuminent des lames et des ivoires massés sur la blanche nappe de toilette.

8vS CniTIQUE DES MOEUnS

si piil(3 1(3 mirent les hautes glaces du paravent. Ses mains tremblent en plongeant dans les liquides opalins des cuvettes. Avec toute minutie, Marcel s'astreint à rogner les ogives de ses ongles, à polir l'email de ses dents, à étirer les poils de sa moustache jeune et blonde. Gomme pour une fôte passionnelle, il se soigne, heureux des minuscules tares découvertes à son derme et qui lui prêtent l'excuse d'un atermoiement.

Il médite des discours, de tendres récriminations, et aux yeux de la jeune lille ainsi préparée il évoquera la hideur du crime, l'avenir sans issue clos, à tous horizons, de honte et de deuil. Soudain l'on parle :

— Quelle heure, Marcel? Viens ici. Si tu veux nous allons monter, ce malin. Je prendrai l'alezan à la balzane. Nous irons galoper dans la petite allée couverte derrière la cascade. Hé, viens m'embrasser. Marcel I Hé, monsieur.

A cette voix joueuse le courage du mâle s'écroule.

— Voilà, voilà, crie-t-il sans se mouvoir, tout ahuri dans la débâcle de ses résolutions. Sur les miroirs ses lèvres lui apparaissent simples réceptacles de baisers, ses doigts simples agents de caresse. Au souvenir des voluptés liliales et rosâtres, sanglantes parfois, sa mémoire s'aiïole. Et vers la Ggure rieuse de Madeleine qui se cadre à l'huis, antiquement drapée dans la courte pointe d'hyacinthe, il rit, il court, il s'agenouille et saisit à pleins bras les jambes nues qui plongent en claires faïences dans la neige des toisons polaires étendues au plancher.

— Oh ! mignonne, le froid te va prendre.

Et ils s'abîment aux draps de noire soie, aux dépouilles des ours bruns oii s'use leur âge.

Elle, avec des mots de grande enfant, lui qui tente de fuir le vice, et toujours retombe, ils se vautrent dans la luxurieuse abjection et se tordent sous l'implacable grifYure du péché.

Le cuivre fauve des cheveux le dompte, Thallucine, le fige en l'obéissance du limpide sourire de l'Aimée... delà Sœur.

La Sœur. Oui. A ce temps, loin déjà, où si vaguement ému de sa puberté nouvelle et des confidences murmurées sous les maigres ombrages des cours collégiales^ il parcourait en cachette les traductions des erotiques anciens, Madeline, un soir, le surprit dans la bibliothèque du père et lut. Elle huma le philtre alTreux détenu aux marges du volume. Leur robuste sang germain voulut des expansions. De page en page, ensemble ils se perdirent, étreints par le réseau rétractile de leurs nerfs tendus. Les cheveux se mêlant faisaient frémir la peau de leurs tempes. Doucement se brûlaient les membres saisis de l'âpre désir de s'emboîter, de se pénétrer, de se confondre. Ils surent le péché dans un démoniaque sacrifice de douleur et de sang, sous la timide clarté des lampes familiales.

Enfants, la passion fervente les lia sans se dénouer à l'adolescence, à la jeunesse, à l'âge nuptial. Madeline plus vieille de deux années imposa l'ardeur de sa nature puissante, souverainement de cuivre et de roses. Marcel, robuste garçon aux lisses épaules de champion nautique, aux rudes bras d'escrimeur alerte, aux jambes un peu tortes de horsman, ne se

put dérober, avec ces vigueurs, à l'appétit commun de leurs chairs.

Malgré la raison, les principes d'une éducation rigide et une véritable foi chrétienne, la horde des esprits immondes blottis en leurs muscles les traînait l'un à l'autre, sans trêve, fustigeant leur mémoire d'évocations lubriques.

En telle sorte qu'ils durent, un jour de démence, fuir la demeure des parents et s'en venir celer leur honte dans l'ombre de la foule fangeuse, à Paris.

En vain les géhennèrent leurs sordides remords. Ni ce vendredi fatidique, treizième matin du mois, ni aucun autre jour, Marcel, Madeline ne surent prononcer la parole du repentir.

Pourtant leur amour se rassasia.

Et les après-midi se firent longues pour eux, trop seuls. Les visites, le monde parurent à leurs esprits une chance d'éparpiller l'ennui en de frivoles conversations. Mais le monde demeurait clos à leur hymen réprouvé. La douleur de la mère connue par tous les amis de la famille les avait mis en flétrissure. Manifestée, aux premières démarches qu'ils tentèrent, cette opinion les rejeta moroses et navrés dans leur sombre rez-de-chaussée du quartier Monceau, au cœur de ce désert parisien oii séjournent à la passade les luxueux nomades des patries lointaines, et se pavanent les vanités parvenues des artistes sans foyer.

Les heures furent inlassables à leur tristesse. Et tout leurdevintmeurtrissure. Les œillades envieuses,

entendues des fournisseurs flairant en eux l'exil de quelqu'adullère peureux de scandale, leur traversaient l'âme. Des fois, les religieuses se présentaient pour les quêtes en faveur des indigents, avec la douce commisération, la chasteté des voiles endeuillant leurs corps insignifiants. Ils se sentaient fautifs près d'elles, sous l'œil mitigé du Juge ; et l'aumône plus large palliait, en quelque mesure, espéraientils, leur déchéance.

Une fois que l'averse larmoyait au vitrail, et que leurs êtres en une désespérance universelle, gisaient sans force, au hasard des coussins, Marcel se leva prêt à dire sa rancœur, et à proposer une définitive pénitence : la séparation. Sans doute elle conçut avant qu'il les eût exprimées les conclusions de ce discours, car son visage se couvrit de pleurs, et les sanglots comprimèrent son souffle. Les larmes perlèrent le cuivre royal de sa chevelure, lui-même noya son visage dans les coussins du divan. Et la douleur ne tarit qu'à l'embrasement de leurs peaux où la pitié alluma de chauds baisers qui flambèrent et grillèrent leurs chairs en luxure.

Afin de ne plus encourir de telles tentatives de repentir et les hontes de la rechute, ils convinrent par tacite entente de fouler au dédain de leur orgueil l'opinion, le monde et le remords. Ils vaguèrent par les travestissements des plages, connurent les spasmes émotionnels oij vibre, des nuits entières, l'âme du joueur. Ils baignèrent leurs pieds dans les eaux des océans et des détroits, et s'alanguirent, durant les chaudes vesprées, aux musiques fortes des kursaals. Les hunters les emportèrent

plus vile que la bise à la poursuite du chevreuil par les voûtes odorantes des forets et dans la simplicité des plaines, tandis que les cors se lamentaient au détour des collines et sous la profondeur des futaies. Ils foulèrent les neiges éternelles des monts, ils flrent claquer les fouets à pompons rouges sur les oreilles des mules tintinnabulantes, à côté des cascades en tumulte et parmi les violatres batailles des nues orageuses.

Môme aux couloirs strictement écarlates des tavernes merveilleuses, ils montèrent dans une gloire de bijoux et d'élégance avec la musique des -admirations ambiantes murmurées par les lèvres peintes des hétaïres et les sourires froids des gentlemen. Leur équipage au galop des steppers brilla dans les courses et les allées du Bois.

Alors des assidus, introduits par la promiscuité des luxes et des rencontres hippiques, fréquentèrent chez eux. Des lords prolixes et rasés, de coruscants Brésiliens, des Yankees en habit de paquebot, des reporters et des artistes, glorieux brocanteurs de calembours, des vieillards propres et sentencieux audacieusement imbéciles, de prudents diplomates, et des militaires arbitres de sport.

Enchâssée de soies favorables, la grasse et rousse tragédienne, Nina Loréal, eut de affabilités pour Madeline en ses réceptions quasi mondaines du jeudi, 011 les hommes dÉlat et les bas-bleus marivaudent aux capitons des divans. Ainsi qu'un somptueux bonbon ligoté de faveurs riches, l'artiste, devant le

samovar, trônait experte à épandre le pâle liquide dans les tasses; et Madeline illustrant le tapis de ses traînes, l'air de ses senteurs, s'en allait, majestueuse, offrir le breuvage aux invités.

Les nouveaux venus, la dame les présentait à la radieuse sœur. Leurs faces avides, déformées par une brève surprise, dévisageaient la jeune fille aussitôt. Puis, ayant, par surcroît, désigné Marcel, Nina Loréal leur chuchotait des choses avec de minces rires noyés dans les folâtres dentelles de ses jabots.

Des hommes d'âge, munis de binocles et de barbes assyriennes, s'empressèrent auprès de Madeline. Poussée dans les reculs des fauteuils, à l'ombre des paravents et des palmes, elle laissait grêler son rire heureux sur les hommages et les gestes oratoires. Aussitôt les autres causeurs se taisaient, attentifs et arborant des mines ironiques.

Et cela donnait de l'angoisse à Marcel, gêné de soi et d'elle, au coin de la cheminée dont les multiples bibelots tintaient sous le choc nerveux de ses coudes.

Il voulut expliquer à sa sœur quelle affreuse sympathie témoignaient ces hommages. Ignoblement, en façon de phénomènes d'amour et d'attraction foraine, on les exhibait à tout venant. Et les hommes de débauche se délectaient à lire en leurs figures les traces de passion criminelle, à requérir de chaque trait et de chaque attitude quelque sadique révélation qui animât leurs sens émoussés. Énigme erotique, le moindre geste de leur couple secouait la luxure et les idées mauvaises au flair du monde.

Et, âprement, Marcel piétina la pudeur de l'Aimée.

Les reproches ricochaient sur lui-même, mordaient son âme farouche et maudissante.

Or, leurs chagrins se confondirent en une péroraison passionnelle; leurs chairs se meurtrirent haineusement comme s'ils eussent voulu à coups de baisers détruire leurs appétits misérables, ou par l'objection de leur perverse récidive tenter sur eux un châtiment mortel et divin.

Silencieusement ils vécurent ensuite, reclus aux cinq pièces de leur sombre logis. Là, s'étouiraient dans les plis lourds des portières et des velours, les pas et les voix. Ils chassèrent les jeunes domestiques, et prirent de sourds vieillards, irréprochablement propres, peu apparents, toujours disparus aux angles des meubles et parmi les figurations des tentures.

Aucune conscience ne se manifesta plus dans le jour glauque et pesant des vitraux, sur le poil des tapis, derrière les bosquets de verdures tropicales, ni aux saures tableaux de Hollande. Les pourpres, les azurs de la chambre à coucher, ils les éteignirent de gazes violettes et noires. Les ors du salon se ternirent. Tout ne tarda point à se confire d'une atmosphère dormante telle qu'en révèrent les fabliaux pour les demeures des magiciennes.

Cfjpendant les cierges ne cessaient de darder leurs fiammes à toute heure devant les images saintes de l'oratoire. Lorsque l'esprit de ténèbres rassasié de débauche laissait répit à leurs corps, ils aimaient prendre leur repos sur les dalles impeccablement blanches du sanctuaire, entre des murailles blanches et vernies oùsemiraitrorclair des lumières bénites.

Un apaisement semblait vouloir sourdre et fraîchir l'enfer de leur sang. Les douleurs s'assoupissaient. La candeur des parois neigeait douce et légère devant leur esprit plus calme, et voilait le trépas sévère du grand Christ. L'holocauste du Golgotha versait une manne de grâce et de pardon. S'ils avaient pu, pour un temps, surseoir aux pénibles labeurs de l'amour, le Christ peut-être eût définitivement triomphé, et rompu le maléfice enchaînant leurs incestueux désirs. Alors peu à peu cet espoir les imprégnait; les larmes délicieuses du repentir mouillaient leurs cils et leurs joues, l'air déchargeait leur poitrine appesantie; et, sûrs de vaincre, ils sortaient, fervents néophytes de vertu.

Mais, au soir, le génie du Mal faisait s'ouvrir les corolles des fleurs, blondir les joues des fruits et doubler les caresses des parfums. Longtemps Marcel et Madeline luttaient pour ne point déchoir, pour ne point croiser les flammes complices de leurs yeux.

L'un de l'autre détournés, ils se ruaient à des lectures. Lui, dans l'ivresse du vin, s'absorbait au milieu de la table. Un épais buisson de fougères séparait leurs visions. Insuffisante barrière à leurs splendides désirs, Marcel sentait ses bras se tendre pour renverser l'obstacle et Madeline, agriffée à la nappe, voyait ses doigts ramper à lui, comme des bètes indociles et tenaces.

Ils fuyaient au profond des chambre, dans le silence des tentures closes, dans l'obscur des lumières abolies.

Mais, sans savoir en quels chemins les avait traînés le vice impérieux, ils trouvaient leurs mains

sur l'autel de luxure, sur les noires soies des draps erotiques, sur les fourrures de Fourse brune où s'usait leur âge.

Par un matin d'été gazouilleur, leur yole fendit les vertes moires du fleuve. L'haleine des bois ridait la chanson des eaux ; et le ciel immortel imposait la gloire de son nimbe contre la ville aux souffles bleus, ahanant sous le poids des dômes, des fabriques et des tours.

Madeline maladive laissa vibrer son chant pour Marcel qui tranchait les flots de ses rames écarlates.

Lhymne de Madeline monta de son corps de marbre clair, disant l'amour et les fleurs, et l'harmunie de vivre.

Son visage se dégagea des étoffes avec les turquoises de ses yeux et les-sardoines de ses lèvres. Son cou s'afl'ermit gracieusement ; les dents rirent, et le beau temple de son corps se dressa hors le décolletage des soies bleues et jaunes.

Alors par les arceaux du viaduc un train rugit au niais bavardage des tambours éclos en de lointaines polygones. Et seul l'hymne subsista.

Marcel lâcha les rames, la yole froufrouta dans les herbes fluviales. Ils abordèrent. La jeune femme tanguait doucement sur ses hanches volutantes, ses pâles mains ramaient dans la brise ; ils firent quelques pas sur le sable ; et s'assirent en une simple guinguette ombragée d'yeuses.

Ce lut leur plus court malin. Il buvait la fraîcheur auprès d'elle siégeant dans ses parures, ses menus

pieds en croix ; et ses épaules amies il les voyait luire.

Soudain de jeunes chats bondirent dans les branches, qui frôlaient leurs nuques. Le bras voulut saisir l'une des malicieuses bestioles; et lui s'extasiait à cette ineffable image de la splendide denture riant au ciel matinal.

Leur mère mourut. Ils durent revoir la figure du père, entendre sa parole dure secouant la flamme de l'unique bougie allumée en hâte, cette nuit lugubre ou il annonce le deuil de sa maison, la fin de leur mère inconsolée, où il les sépare.

Et Marcel ne sut comment, après des semaines sinistres, il se réveilla sur le pont d'un paquebot entre les immensités violâtres et venteuses.

Impitoyablement les efforts de la machine scandaient son chagrin :

Chagrin de savoir perdue la douloureuse sœur, d'avoir rompu l'élan de leur vie qui semblait dans l'atténuation du remords, dans l'usure de leur maie passion, s'épanouir enfin au bonheur limpide. Leur cœur, endurci contre le remords, s'apaisait dans l'impénitence.

Or trois mois le paquebot traîna ce désespoir par les océans. A Melbourne une lettre lui apprit le prompt mariage de Madeline conclu en hâte avec un officier des Indes anglaises.

L'épouvantable fantôme de la sœur aux bras d'un autre, souillée, flétrie et mourant de regrets, il ne

s'en put distraire. Il requit, il s'ingénia, il apprit le nom de l'homme, sa résidence aux pieds de l'Hymalaya. Aussitôt Marcel quitta l'Australie et un rapide steamer le mena vers Bombay : sa douleur s'émietlait dans le sillage qu'il regardait fixement lui produire les heureuses nuits d'autrefois parmi l'argenture des flots. Le désir flambait ses os. La maladie fondit ses chairs, creusa ses joues, laboura ses tempes.

Que faire là-bas en arrivant? Il la prendrait, il remporterait.

Enfin par un soir lourd et pourpre, son cheval galopa vers le drapeau britannique dominant la mer des Jungles, dans l'incendie du couchant.

Les pourpres s'éteignirent d'un coup. Le champ des étoiles couvrit sa tête. Les ombres des forêts glissaient aux flancs ensanglantés de sa monture. Mais son cœur sonnait autrement fort que les sabots de la bêle.

Une petite construction blanche, des falots rouges mobiles au long de remparts bas, et les neiges des montagnes surgissant des ombres à la verte clarté des astres.

— Le major James Fines?

Il tendit sa carte au mince gentleman sanglé dans des vestes blanches, les mains ouvertes.

— Soyez bienvenu, mon frère. Vous avez tait bon voyage?

Déjà, après des portes battantes, une vaste pièce tendue de nattes.

— Et Madeline, ma sœur?

— On l'a prévenue, elle vient. Voulez-vous du thé?

Une voix tinta, si joueuse. Elle, en toilette blanche, ses mains gantées de noir, sa taille ceinte de noir. Et, rose et fraîche, et opulente.

En ses bras, elle rit, elle cause.

— Finis, finis, Marcel.

Puis, après un dur regard :

— Je ne veux plus savoir. James me donne la félicité : James, venez; quelle joie, mon bon frère.

Le gentleman saisit les mains de Marcel.

— Vite, reprit Madeline, à table. Si vous saviez, James, comme il est bon garçon, mon frère, et les équipées de roman que nous fîmes. Étions-nous assez Ghilde-Harold, Marcel, my dear. Gomme tu e& vieilli, mon Dieu! Nous te soignerons bien, pas, James.

Et ils éployèrent leurs serviettes sous la blonde lueur des lampes familiales.

D'un regard, d'un mot, elle avait tout aboli, tout fondu dans le passé des choses. Le mari au teint lisse, et de moutache soyeuse, devenu le signet au milieu du livre, pour elle. Une autre histoire était commencée.

Le lendemain, Marcel feignit de recevoir un télégramme pressant.

Et les paquebots reprirent sa douleur. Il l'usa parmi le kaléidoscope des pays, des êtres, des mœurs. Il l'immergea dans l'orgie, l'empoisonna d'opium.

En deux ans, il la tua.

Puis fat décemment agoniser, phtisique, à Nice;

et s'éteignit dans l'indlirérence par un fauve automne.

La jeune fille, a dit le poète Henri de Régnier, c'est la bouteille à l'encre de la « Petite Vertu. »

Elle. — Léon! grand fou!... laissez-moi; et regardez à la fenêtre si mon institutrice est sur le trottoir d'en face... Non, je ne vous embrasserai plus que vous n'ayez regardé... Voyons... Il le faut, je vous assure... On dîne à six heures... Père a des invités...

Lui, revenant de la fenêtre. — Oh ! elle y est... elle y est bien... elle lève par ici ses yeux de faïence anglaise avec une anxiété...

Elle. — Passez-moi mon corset; vite... Songez donc! Si je rentre après cinq heures, on se doutera... et cette pauvre miss aura sur les ongles... Sans compter que moi-même... Imaginez un peu la scène si ma famille apprenait que je vous ai cédé, Léon!

Lui. — Mais, Valentine, vous le savez bien : je suis un galant homme... Vous venez de vous donner à moi, par libre amour... Je suis résolu à vous épouser...

Elle. — Hein?... Vous n'avez pas vu ma jarretière?...

Lui. — La voici. Laissez-moi l'attacher... Certainement, je suis résolu à vous épouser... En douteriez-vous, Valentine?... Nos familles se connaissent

depuis des temps... Je vais prier à l'instant ma mère de demander, pour moi, votre main ..

Elle. — Vous n'y pensez pas, mon ami...

Lui. — Gomment???...

Elle. — Mais, jamais père n'autorisera mon mariage avec un garçon sans fortune...

Lui. — Après ce qui vient de se passer entre nous?...

Elle. — Ça s'est passé justement pour ça. Autrement, nous aurions été d'abord à la mairie, à l'église...

Lui. — Yalentineî vous plaisantez... Je réparerai.

Elle. — Par exemple!... Oh! mais alors!! C'est un peu fort... Je vois clair, à présent... Vous comptiez ainsi prendre possession de ma dot... Ah bien ! mon cher, je ne vous savais pas si calculateur... Mais vous tombez mal.

Lui. — Valentine !

Elle. — Vous tombez mal. Je ne suis pas la petite nigaude que vous rêviez...

Lui. — Nigaude?...

Elle. — Et ne teniez pas de faire du scandale avec vos histoires de mariage, d'abuser de ma faiblesse... Ça ne vous servirait guère, je vous en préviens... Je nierais tout; vous passeriez pour un calomniateur, un goujat... M'épouser! Vous pauvre! cher... vous ne doutez de rien...

Lui. —!!!!!

Elle. — Ah! ce que je me repens de ma sottise... Je m'imaginais trouver en vous un cœur un peu fier, celui d'un garçon avec qui il serait plaisant de... Bien le bonjour... monsieur le coureur de

dot... Et n'essayez point, quand nous nous rencontrerons dans le monde, de prendre des airs vainqueurs; car, je \ous l'assure bien : le plus embarrassé des deux, ce sera vous!

La mésaventure panamique, à ce que conte la malice des gens, ne fut pas sans affliger les gracieuses filles du demi-monde. Parmi les « Révélés » on nomme les plus sincères de leurs amis.

L'épargne de biens des humbles commis se consomma de la sorte pour distraire l'âme des artistes galantes; et tel pauvre homme qui, dans une sombre province, préleva longtemps sur la mensualité des louis de tire-lire, reconnaît piteusement avoir servi par cette prévoyance la renommée de certains dessous fastueux. C'est d'ailleurs là le résultat habituel de l'économie nationale. La plus sûre désagrégation du capital accumulé s'opère par l'entremise dispersive des courtisanes.

Arton ne travaillait que pour leur gloire. Un chèque de cinq cents louis lui paraissait payer à peine la faveur de ne pas voir partir avec un galant celle qu'il désirait. A ce prix, il se contentait de suivre la voiture emmenant la dame au nid sans compagnon.

104 CHITIQUE DES MOEURS

Pour excessives qu'elles paraissent, de pareilles attentions se justifient aux yeux de l'observateur s'il considère l'infériorité évidente d'un financier devant le génie corporel et spirituel d'une hétaïre ; car la médiocrité cérébrale des brasseurs d'afaires les plus notables est une chose qui stupéfie. Mille interviews manifestèrent cette pauvreté des àraes milliardaires. Evidemment la fortune leur vient à échoir parce que cela était écrit. Leurs mérites compromettraient plutôt la réputation du hasard.

Au contraire la dame d'amour dispose souvent d'une subtilité efficace. La divination des cœurs lui apprend à vite avilir les hommes pour que la surprise de se voir si bas les abêtisse du coup et les mette à sa merci. Le fait de se reconnaître inférieurs mène cette espèce d'amants à penser que nul autre ne résisterait au charme, si, comme eux» l'on en savait entièrement goûter les délicatesses. La dame d'amour spécule sans risques sur la sottise de leur orgueil.

Trouverait-on un spectacle d'une satire plus définitive que celui, chaque soir, offert dans nos cabarets célèbres. Une princesse de la galanterie en atours byzantins est assise avec un monsieur devant une table encore heureusement garnie. Des provinciaux, de braves employés d'Etat qui s'éternisent sur l'arôme de leur demi-tasse achevée, contemplent la splendeur du couple, la cravate parfaite du mâle et la verroterie coûteuse de la femelle bien fardée. Celle-ci, d'un mépris circulaire, triomphe. Le maître d'hôtel est appelé. « Du Porto 18... ! » On

sert, on débouche, on verse ; elle s'humecte les lèvres. « Mais non, Joseph, pas ça... Mon porto à moi... On m'a dit qu'il restait encore deux bouteilles... non, ce n'est pas sur la carte... demandez à la caisse... de la vraie cave, vous savez! » La fiole arrive soutenue respectueusement dans des serviettes. La dame lève à sa bouche le verre demiplein : « Il est trop froid... c'est horrible... Sortonsnous? » La voilà qui revêt ses fourrures, laissant les flacons chenus à peine entamés, et pour lesquels le monsieur ajoute des louis.

On se demande ce qu'il faut le plus admirer. La niaiserie du snob ébloui par cet acte, ou la science profonde de la courtisane? Par là, en effet elle a conquis la vénération du maître d'hôtel et un crédit dans l'établissement pour les jours tristes; en outre elle donne à cet imbécile une opinion magnifique de son goût raffiné et une appréhension salutaire du prix que méritera tout à l'heure la feinte d'une pâmoison. Elle tient l'orgueil du coulissier qui ne voudra paraître au-dessous de la prodigalité qu'elle lui prête, ravi d'ailleurs par des allures si royales et différentes de celles usitées à l'humble table paternelle 011 se rassasiait, avant les vols nécessaires, son appétit d'adolescence.

Il se croit quelque peu monarque. Et de fait il a semblé tel, aux plongeurs de la taverne et aux pauvres messieurs qui le regardèrent vivre un quart d'heure.

Cette simple scène de la parade boulevardière explique l'influence que gardent les courtisanes. Aux hommes frustes venus de la foule, elles pré-

sentent la fausse apparence de la splendeur princière ; aux hommes afûnés, elles plaisent par ce cruel savoir des faiblesses et par l'art dont elles en usent.

D'ailleurs elle se démode, la légende de la naïve blanchisseuse conduite à la fortune par la folie des amants. Aujourd'hui, celles qui tiennent cour d'amour ne manquent ni d'érudition, ni de manières. Même elles s'étonnent des amitiés très hautes qui lancèrent la demoiselle aux ânes savants parce qu'elles la jugent un peu niaise, quoique si bonne. Le cas surprend. Plus généralement ce sont des filles de bourgeoisie fort éduquées. Elles embrassèrent la vie galante par théorie ou bien invitées par les exemples attiques. Les épouses divorcées augmentent aussi la phalange. Elles entrent dans le rang avec quelque mille livres de rentes patrimoniales ; et cela leur laisse attendre en paix le sourire du sort. Il arrive fréquemment que les arts et les lettres les servent. Ainsi elles écrasent d'une supériorité réelle la robuste ignorance des financiers et des politiciens.

Et elles vont parmi eux, fort méprisantes disant : « S'ils nous aiment par luxe, n'est-il pas juste qu'ils paient, s'ils nous aiment par cœur n'est-il pas juste qu'ils le prouvent en nous offrant ce à quoi ils tiennent le plus, ce pour quoi ils se dévouent ou trahissent, luttent et meurent : l'argent. » Cependant on en rencontrerait peu de pareilles à celle-ci, l'ancien type, qui, après fortune faite, demandait à ses commensaux parlant de modestes momentanées : a Dites-moi, c'est toujours un louis? »

Elles s'apparentent donc moins à la Dubarry qu'à la Pompadour. Seulement il n'y a plus le roi ; il y a les parlementaires. Une seule ne suffirait pas au gouvernement.

Car elles gouvernent un peu. Les combinaisons de cabinet se discutent volontiers dans le boudoir. Elles disent leur mot, leurs sympathies et leurs antipathies, finissent par influencer. Des présentations utiles s'accomplissent à leur table. Là, sous leur œil attentif, les ministres s'acoquinent aux banquiers; les chèques se transmettent. L'offre de quelques épingles à la maîtresse de maison suit naturellement les négociations heureuses. Les plus favorisées de ces dames parviennent môme à obtenir que la commission d'armement agrée un produit propre à décrasser la chaudière de navire ou un clou de nouveau modèle pour le godillot du soldat. L'industriel, père du produit ou du clou, verse à la gracieuse intermédiaire un fort courtage, et le cadeau ne coûte rien au député.

Quand elle a tenu une fois cette chance, la courtisane n'imagine plus que des affaires. Elle cherche un autre industriel et un autre produit , puis un futur ministre capable de les soutenir, enfin la coalition parlementaire qui portera celui-ci au pouvoir en renvoyant le cabinet constitué. Il arrive qu'elle réussit. Et ce n'est pas alors plus drôle qu'à l'ordinaire.

Il existe bien peu d'hommes qui n'aient le cœur sur l'oreiller ; et les courtisanes se renseignent horizontalement. Elles savent; elles possèdent, de plus, cette force immense que nul ne les met en cause.

Leur victoire est occulte comme leur travail, mais d'autant plus fructueuse et définitive, couvertes qu'elles demeurent par la tradition de galanterie.

Panama vient d'enrichir quelques-unes; et elles pourraient dire pourquoi les gens compromis dans ces jeux isthmiques ne restitueront point ce qu'ils dérobèrent.

La génération des jeunes courtisanes qui s'apprête sera certainement plus puissante encore.

Mieux que les jeunes hommes de l'époque, elles renoncent, pour la lutte vive, au théâtre du cœur, sûres que leur indifférence divine à l'égard du guitariste l'attirera davantage. On les connaîtra séductrices et implacables, moins avares de faveurs que leurs devancières , moins accessibles aussi à rémotion. Miraculeusement vicieuses, elles considèrent les privautés suprêmes de l'amour comme le simple commentaire de la poignée de main, et tout aussi insignifiantes. Ce n'est pas par les intimités du sexe qu'elles comptent subjuguer, mais par la prestigieuse et déconcertante malice de leur esprit orné. Nourries des littératures les plus rares, diplômées ou bachelières, point pauvres, éprises des splendeurs de l'art, fortes contre les préjugés et les principes, elles apparaissent sur le couchant du siècle ainsi que des créatures d'élite, décidées à saisir le vieux monde sous la griffe de leurs beaux corps.

Elles deviendront reines parce que rien de nos croyances ne saura les tirer de leur ironique compassion, ni la douleur de l'amoureux, ni le fard de l'honnêteté qui se démasque.

DES COURTISAKES 109

Au reste, elles chercheront moins à se constituer de la richesse, rêve mesquin des aînées, qu'à conquérirdes situations prépondérantes et directrices, pour l'amour unique du commandement. Elles sentent que l'argent agonise. Elles déserteront la couche du mort.

Les dames de la Renaissance^ erotiques, politiciennes et savantes, offrent les exemples que ces jeunes courtisanes imiteront ; car elles prennent à la Joconde la perfidie mystérieuse de son sourire, et s'en parent comme d'une mode, d'un symbole.

Plus hautes que le cœur moqué, plus hautes que l'argent délaissé, plus hautes que la chair rassasiée, elles proclameront, devant nos fils, l'empire définitif de la femme, si longtemps préparé pendant les siècles de son esclavage social. Et ce sera nouveau.

Ayant été gendarme, il gardait une allure noble. Au Luxembourg, devant les chaises où des dames, d'ailleurs peu jolies, continuent des broderies perpétuelles, il paradait, le torse net et opulent. Les cerceaux et les ballons des petits lui arrivant aux jambes ne dérangeaient point le jet de son œillade. Il l'avait très assassine. On l'eût pris volontiers pour un général en retraite.

Elles le prirent, pour cela, pour un haut fonctionnaire, un administrateur de la Compagnie du Nord, sitôt qu'il leur eût décliné ces titres comme siens. Il était excessivement convenable. Sa boutonnière, ornée de moire rouge, ne leur parut pas outrecuidante. Il parlait tout de suite de mariage. Les veuves, ou celles qui aiment se dire telles, l'attiraient particulièrement.

Il ramassait la pelote de laine tombée, le journal envolé, le parasol oublié. Son chapeau aux bords courbes décrivait des paraboles au bout de sa main

en gant noir. Elles le chérirent, plusieurs ; et cela leur coûtait très cher.

Annonçant de vagues héritages, montrant la photographie de Lamartine avec la feinte que ce fut là un oncle riche et moribond, il les collait à la glu de ses mensonges. Elles le suivirent. Elles furent la dame discrète qui glisse, au moment du flacre, un louis au compagnon dépourvu, par mégarde, de porte-monnaie. Il leur assurait des placements avantageux, pour leurs économies. Elles ne revoyaient pas leur pécule confié à sa faconde. Le mariage futur réglerait les dividendes selon la teneur du contrat de communauté.

A l'une il déroba quelque quinze mille francs ; quelque trente mille à l'autre. Beaucoup se taisaient par timidité.

Sur le banc de correctionnelle, où il comparut, il ne semblait pas l'accusé. Les gestes vulgaires des juges oITusquaient un peu son allure correcte ; et l'écroulement de ces dos gibbeux, les lippes abominables de ces faces mal rasées, les tapotements de ces doigts douteux attendant la fin de Taudience lui furent un fort indigne vis-à-vis. Il en dut bien souffrir.

Lorsque les gazettes content ces aventures galantes et financières de certains escrocs accorts, on se demande volontiers comment la femme sut acquérir cette réputation de finesse dont les livres la parent.

A la connaître dans la vie, on l'estimerait plutôt tout à fait niaise. Mais cette manière de penser

manquerait d'exactitude. La vérité dénonce des sentiments assez bizarres.

L'amour offre à l'homme une sorte de tremplin 011 sa pensée court afin d'atteindre plus haut. II représente parfoisla douleur voulue pour elle-même, consciemment; soit une chose grande. La femme n'y cherche, la plupart du temps, qu'une détente de sa dignité morale, un exercice pour son innervation, une cure analogue à celle de ces bains de boue oii se reconstituent, en certaines stations thermales, les natures rachitiques.

Car on croirait à tort que la misère seule engendre la prostitution et la multiplie. Le besoin d'ignominie harcèle la femme. A se faire payer ses faveurs, en gros ou en détail, elle éprouve, hors de toute idée de lucre, une joie singulière, propre à soi.

11 vit, à Paris, cent créatures, nées dans l'ombre des arrière-boutiques, qui arrivèrent, par le charme de leur allure et l'aide du hasard, à tenir une situation. Des annuités de trois, quatre ou cinq mille louis soldent le loyer de leur chair. Qu'un fureteur s'amuse à visiter ces maisons de bonne apparence 011 une dame sur le retour procure, à prix raisonnable, des entretiens rapides avec les plus illustres Parisiennes, — il s'apercevra que ces créatures aux somptueux honoraires s'oublient volontiers, pour la bagatelle de dix louis, sur le divan d'un boudoir quasi-public. Tout Yankee en villégiature, tout maquignon heureux en affaires sait le tarif horaire des plus brillantes hétaïres, maîtresses officielles de nos princes de la Bourse et du Faubourg. Et ces dix louis si durement gagnés ne servent à rien. Au plus,

payent-ils un caprice de confiserie, de parfumerie, les heures supplémentaires de voiture, ou une chemise de fantaisie. Elles se vendent h bas prix avec le plaisir strict, mais intense de jouer à la pensionnaire de lunapar.

Cet amour de l'immonde guide la foule des femmes dans ses affections, D'une bande de jeunes hommes, il est notoire que généralement le moins délicat recueille le plus de suffrages auprès des belles. Des épouses, naguère très honnêtes, celles qui fêlent le premier amant, tremblent de joie quand le jouvenceau se plaint de la dureté des temps. Ainsi que les humbles filles publiques, ne vont-elles pas subvenir aux besoins d'un souteneur? Cette espérance les émeut énormément. Elles s'ingénient afm de faire accepter le don qui déshonorera leur amoureux. Bientôt, la plus heureuse de leurs sensations sera le vol des cinquante louis dérobés au portefeuille du mari en faveur du commensal.

Payer ou être payée. Il faut qu'intervienne la honte du marchandage. Même il importe peu de savoir si l'on embourse ou si l'on débourse. L'essentiel est que l'acte d'amour s'avilisse au contact du métal.

Aussi ne convient-il pas de s'apitoyer ou de se réjouir trop. Elles ne sont pas le moins du monde des naïves celles que subjuguèrent la parole et la martialité du galant de correctionnelle. Nous penserons plus justement que nulle d'entre elles n'a gardé pendant toutes ces relations une certitude sur l'honneur de l'amant. Elles durent nourrir leur doute avec d'exquises hontes, des sensations très compliquées, lorsque leur venait la peur d'avoir

failli entre les bras d'un malandrin. Et c'était, en elles, certainement, une paresse voulue de ne point s'informer sur la réalité de ses hypothétiques héritages, de ses fonctions. Elles préféraient l'attente, l'angoisse, l'hésitation, le sentiment de franchir la planche frêle jetée au travers du crime; et je les juge toutes des raffinées, pour grossière que puisse paraître, à des yeux innocents, leur naïveté superficielle.

L'amour de l'ignoble les tenait. Elles ont expérimenté l'infâme.

Cette tentation constante, à quoi les femmes donnent tant, devrait, semble-t-il, dégoûter les honnêtes gens de leur commerce.

Si l'on met hors de cause le millionnaire qui entretient un boudoir par surcroît, outre son écurie, la posture de l'amoureux ordinaire demeure le plus souvent fâcheuse. Ou il pourvoit médiocrement aux nécessités d'une petite dame qui le trompe pour payer ses chapeaux et ses jarretières, et cela est bien ridicule ; ou il jouit d'une place clandestine dans le cœur d'une femme rentée par un mari, un amant en opulence. Le rôle semble très bas, peu justifiable. Il y a des aventures humbles, l'obligation de s'esquiver furtivement, de prendre refuge dans l'armoire, derrière le paravent. Voilà du misérable, du triste, de l'équivoque.

D'autre part, j'ai connu un jeune homme parfait et une jeune fille exquise. Ils s'aimaient fort et désiraient que le mariage les unît. La jeune fille passait le temps à sa fenêtre, car ils étaient voisins. Elle l'attirait parle chant sublime de ses yeux ; puis, quand

mon ami tentait de meilleures démonstrations, un geste, un baiser... elle se renfermait par pudeur dans une immobilité froide, ou bien tirait les rideaux. Mon ami, blessé de ce recul, disparaissait à son tour, craignant d'être indiscret. La jeune fille recommençait alors, puis se dérobait... etc. Ce qui se passait de fenêtre à fenêtre se continuait de chaise à chaise, au salon, durant les visites... A la fin, le jeune homme douta de l'amour de sa voisine ; et, dans une heure d'exaspération, il lui pianota le refrain :

Çd peut durer un an, deux ans, trois ans.

Ça peut durer dix ans, vingt ans, cent ans.

Ça peut durer tout le temps.

Une brouille suivit. Désespéré, il demanda son changement de garnison ; et la jeune fille mourut de ne le plus voir...

L'éducation et la pudeur tuent par le ridicule la possibilité de se chérir légitimement. Les liaisons illicites mènent à l'avilissement rapide, parce que la femme qui se donne, hors des lois, recherche le crapuleux et l'abominable, comme, enceinte, elle a l'appétit de la colle de peaux,

Alors, que faire?

Pour moi, je suis très amoureux depuis longtemps de la Joconde qui trône au musée du Louvre. Je crois bien que personne autre ne lui a jamais baisé l'ongle. Moi non plus. En pensant à elle, parfois je m'abandonne à des soins mercenaires. Et ainsi je fréquente le bonheur.

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