L INÉLUCTABLE
On m'interroge non sans urbanité. Je recommence mes plans au tableau. L'ingénieur en chef de la compagnie les approuve sauf quelques points de détail, et s'extasie sur ma science. Je révèle mon passé. Incontinent ou m'investit d'un poste important appointé de douze mille francs annuels.
Me voilà rendu aux compas, aux épures, à la divine et créatrice algèbre ; et sauvé de la misère funeste.
l"" mai.
Pourquoi ai-je signé ce billet à ordre, alors que je possédais l'argent nécessaire pour payer mon tailleur?
C'est folie... Ce billet doit m'être apporté par Husson le 30 mai, lorsqu'il aura recouvré près de trois cent mille francs dans lès deux rues précédant mon logis, sur son itinéraire.
Mais puisque je n'ai plus besoin maintenant du crime ?... pourquoi ai-je signé le billet? Sottise 1!..- Distraction...
2 mai.
Quelle joie de manger à ma faim, servi par des valets propres, dans un restaurant aux glaces claires, au luxe sobre, entouré de dîneurs discrets et élégants !
Mes vêtements anglais, ma canne à pomme d'onyx, le lustre éclatant de mon chapeau me ravissent comme un enfant. Je passe et repasse devant les miroirs des
devantures boulevardières. Ah! j'ai tant souffert aussi... et les humiliations!
Mes amis anciens se retrouvent, me reconnaissent: a Parbleu ! je savais bien que le malheur ne pouvait vous durer, avec un talent pareil au vôtre... Venez dîner samedi... ma femme sera enchantée de vous voir... Je n'accepte pas d'excuses. A samedi! »
Il y en a dix, il y en a vingt. Je ne me pensais pas tant d'amis!
3 mai.
Je suis revenu au logis du crime, attiré. Oui, attiré... Bien que je me fusse offert le prétexte d'aller voir mes mixtures chimiques et de porter à mes acides de la matière organique à dévorer... Prétexte, simple et sot prétexte, car je ne leur en portai pas...
Et au fond de moi, il surgit cette idée (aujourd'hui saugrenue pourtant) : « Tu leur donneras une solide pâture, le 30 mai. »
Quelle peine étrange pour me débarrasser de cette obsession du crime... Il me semble réellement que j'ai créé un être, un être vivant et fort ; hors de moi il agit et me commande...
Je suis sorti très tard de cette maison.
5 mai.
Leiche, que j'ai pris dans mes bureaux, annonce que la femme de Husson mourut, la semaine passée; depuis le veuf semble modifier sa vie. Il a repris l'entant de sa femme, petite fille qu'une nour-
l'inéluctable 133
rice élevait à la campagne; et il forme des projets d'économie qui doteront l'adoptiye, un jour.
Leiche insinue que ce doit être là un tour de sac du vieux filou.
20 mai.
'. ... Cette quinzaine passa follement rapide et terrifiante. Je ne quittai pas le logis du crime, où par un \ain mensonge de mon esprit envers ma conscience, j'ordonnai qu'on apportât tant et tant d'appareils scientifiques que les deux chambres sont encombrées. Et, il faut bien me l'avouer, ce fut prudence pure, en peur que la location de ces chambres ne me lût imputée à mal par de futurs juges.
Donc, je ne puis me défaire de la conviction que je tuerai Husson le trente de ce mois pour lui voler sa recette.
Cependant ma raison affirme la négative. Je demeure bien sûr de ne pas accomplir le meurtre. Et parfois j'éclate de rire tout seul parmi les bocaux et les flacons à cette idée ridicule d'assassiner un pauvre diable, jadis canaille, maintenant amendé et repenti, devenu le modèle des pères adoptifs — cela, au risque de me faire guillotiner quelque jour alors que mes appointements suffisent à mes besoins, que ma situation en vue permet d'espérer, d'ici peu, les subsides officiels pour expérimenter mes théories de l'Inversion moléculaire. En vérité cela est fou.
Voici. Je suis la proie d'une sorte de malsaine perversité assez fréquente chez les esprits bizarres des grandes cités intellectuelles. C'est une envie ir-
résislible de mettre à l'épreuve ma volonté psychique.
Ayant tout préparé pour un meurtre, 1 arme, le lieu, la victime, le profit, et la disparition du cadavre, mon âme morale aura-t-elle la force de résister à ce concours de circonstances, ou vaincra-t-elle cette sorte de vertige, qui, je le sens, m'excite à accomplir le forfait, sans raison, simplement pour obéir à l'instinct satanique de destruction?
Ainsi se pose le problème psychologique qui sera résolu le 30 mai, par moi.
J'ai écrit sur ce point un long mémoire, oii je tiens note, heure par heure, de mes tergiversations, de mes efforts, de mes peurs. Je le lègue à l'Institut si, par malheur, je tue mon homme; car je m'éliminerai ensuite de la vie, comme un élément de mort.
Une fois ce premier crime commis (et il resterait très probablement impuni) rien ne m'arrêterait plus sur la série des expériences pareilles. Aujourd'hui j'opère in anima vili, sur une àme vile ; et l'idée me naît déjà de songer combien plus intéressant serait ce combat intérieur si la victime désignée représentait une force intelligente; —mon chimiste russe, par exemple.
Très réellement , le jour où pauvre et désespéré, je résolus ce crime, je créai un être, un fantôme invisible mais sensible qui m'opprime. L'idée de meurtre a dédoublé mon âme, comme la création d'Eve dédoublait Adam. Et je me rends compte que l'Eve nouvelle me tentera par la pomme de la science pour me faire chasser de l'Eden moral. Ces
l'inéluctable 135
vieilles et miraculeuses traditions résument toute l'humanité présente, future...
Me dérober à TÈve?... Gomment?
26 mai.
J'ai pris le plus simple moyen. Résigné au résultat, à peine inquiet sur sa nature^, yattends.
La vie m'accueille. On lira en séance solennelle de l'Institut, le 7 juin, mon aperçu sur les Inversions mole cul ailles. La gloire me vient.
Mais Eve ne m'abandonne pas. Sa présence inéluctable me reflète. Inéluctable. Inéluctable présence. Quoi que j'entreprenne, quels que soient mon chemin, mon désir de l'instant, mon regret de l'heure, elle se dresse tendant à ma perversité le fruit savoureux et damnant du savoir.
Savoir si par ces moyens artificiels mon âme succombera!... Si par affinement extrême de ma pensée, je trouverai le point de départ de l'anthropoïde, la brutalité sauvage et inexpliquée, l'appétit du meurtre, pour l'amour du sang...
Ainsi et à nouveau s'expliquerait le grand et beau symbole du cycle éternel des choses, de l'identité des extrêmes, des contraires; le serpent Ouroboros gravé par les anciens sur les talismans et les pantacles, le serpent qui se mord la queue, l'humanité revenant, au bout de son rythme de progrès, sous la gueule du monstre primitif, à la sauvagerie originelle...
Quelle Eve tentante et vicieuse... !
Tentante et inéluctable 1
28 mai.
Un beau soleil, les toilettes pimpantes des dames, ces quelques verres de vieux Gorton, l'excellence du cigare, Thabile ornementationde mon nouvel appartement 011 rien ne se trouve que de suaves tentures si antiquement neuves, si récemment anciennes, et cinq meubles de luxe parfait et sévère... Voilà qui cbasse toute l'hypocondrie de ces derniers jours.
Pourtant je retournerai au logis du crime. Je préparerai tout comme si cela devait arriv3r afin
que ces sottes images cessent de me hanter ensuite, l'expérience ayant démenti ma folie d'un mois...
Gai, excessivementgai,je descends auboulevard...
29 mai.
Depuis le midi, tout est prêt.
Voici la croix à la craie où Husson se placera. J'ai pendu contre le mur ces gravures du dix-huitième siècle ; Vépouse indiscrète, le leoer des ouvrières en modes, le midi^ le soir qui attireront sûrement ma \ictime.
La cheminée, débarrasséede ses cornues, supporte la fiole au poison où trempe l'aiguille d'or qui traverse le bouchon.
La cuve aux acides attend sa proie humaine.
Quelle singularité pourtant... Je ne pus, de toutce mois, me décider à jeter dans cette cuve les matières organiques nécessaires à l'expérience, presque comme si je lui réservais...
l'inéluctable 137
La cuve béante pleine de ce liquide sans couleurs précises, méandres épais noirs, verts, bleus... Elle bâille dans une sorte d'appétit bête
Cet Husson ; il ne se doute pas que si longtemps, je le destinai à la mort. C'était mal vraiment, car on n'eût pas manqué de dire qu'il emportait sa recette en quelque Belgique pour y vivre en liesse... Le pauvre homme ! La mort de sa femme, le transforma. Le voilà devenu paterne, économe, tout consacré à la croissance de l'enfant adoptive... Leiche luimême l'estime
. C'eût été mal, une très méchante action.
Gomme je voudrais être a demain soir!... Ah! Eve... l'Inéluctable tentatrice! Ecarte-toi...
... « Hein, vous regardez ça, vieux polisson?» Son sourire s'estflgédansla mortsoudaineetpétriflante... Ma main avait enfoncé l'aiguille et je restai longtemps sans oser la retirer, par peur d'une résurrection... etpuis j'ai hissé la masse organique inerte jusque la cuve...
10 avrih
Je triompherai sans doute... On m'accorde, pour commencer, le prix de la fondation Baluze. Dans cinq ou six mois, quand s'apaisera lebruit faitsur la disparition du garçon de banque, je lancerai en public ma fameuse expérience. Les trois cent mille francs reposent, en bonnes espèces, dans ma caisse*
Le remords?... Quelle bonne plaisanterie.
Et puis supprimer un être comme cet Husson, quand on abat tous les jours tant de bœufs pour la consommation publique, tant de chiens par peur de la rage... — voilà qui importe moins que rien auprt's des splendeurs et des bienfaits de ma découverte...
Notons qu'aucune émotion ne me troubla... pendant ni après... tout le mal moral se consuma par avance, et cela sous certaine couleur littéraire; le dédoublement, cette Eve... Si j'étais écrivain, voilà qui donnerait matière à un fameux livre.
Ces papiers trouvés par moi dans une correspondance que me légua un ami décédé sont restitués ici dans leur vérité simple et sans modification.
Songes-tu parfois au passé de tes ansparcourus... — décoré certes, le col doctrinaire, le sourire de barbe blanche affable comme si tu n'avais pas consumé ta vie à piétiner l'honneur de la race et à offrir le sang du peuple en sacrifice au veau d'or.
Rappelle-toi un peu, bon vieillard lithographique. Laisse un instant la prose de Francisque Sarcey que tu dégustes avec une si fine gourmandise, enfoncé dans le fauteuil du cercle dont le velours rouge à crépines d'or symbolise enfin le sacre de tes idées triomphantes.
Rappelle-toi la gloire de février 1848, où tu contribuas, polytechnicien peut-être, étudiant chevelu sans doute, armant de cocardes les bonnets des grisettes pour conspuer le parapluie vert de Louis Philippe Roi. Acclamas-tu avec virulence la cravate de Lamartine et les épaulettes de Gavaignac ! Et, pour mieux tromper le naïf prolétaire que tu envoyais dépaver les rues afin de te gagner une situation dans un gouvernement neuf, comme tu
traternisasavec les mains calleuses et t'enivras d'absinthe humble, dans les cabarets du faubourg Saint- Jacques !
Mais lui, moins bête que l'espérait ton ambition d'alors, te brûla lapolitessebien avant le2décemljre. En vain, essayas-tu de l'exciter contre l'énergie du Bonaparte installé. L'appel au Peuple démentit la valeur de tes déclamations II te fallut retourner la casaque, applaudir, pour le bien de ton avenir, à l'expédition d'Italie, aux excursions de Chine et du Mexique, vilipender la verve des pamphlétaires, invoquer l'ordre, la morale, tandis qu'au fond de toi, tu applaudissais Flourens fauteur d'émeutes, renversant les voitures de vidange dans les carrefours, et cachais sous les piles de mouchoirs la Lanterne de Rochefort et le Diable à quatre. Ce qui ne t'empêchait pas d'ailleurs, aux jours de plébiscite, de voter oui dans la peur que ton sentiment dévoilé ne fît perdre la sinécure dont se flattait ta famille.
Entre temps tu soudoyais de bravos infâmes l'atroce immoralité de la littérature idéaliste, l'idéal étant, selon toi, la glorificalion de l'adultère, des mœurs illégitimes, l'abaissement du noble par les messieurs Poirier de rusés dramaturges, et l'exaltation de la courtisane mourant d'amour pur sur la syntaxe naïve d'un huissier de lettres. Les Feuillet, les Cherbuliez, les Augier, les Dumas besognèrent pour déifier tes plus ignobles instincts, chanter la gloire de la gouje et du noceur, et implanter la suprématie du Trafic en ruinant les belles erreurs de la Force, de la Loyauté et des Traditions. Tu t'indignais à l'apparition de madame Bovary, h la publication des
Fleurs du mal, à cela seul de beau et de sincère qu'enfantaient dans l'âpre douleur les génies méconnus de ton Temps. Et ta sottise s'extasiait devant une plastique aussi misérable que la littérature de tes goûts. Tuconsacraisles Bouguereau, lesGabanel, les Meissonnier, et toute cette imagerie de boîtes à confitures qui charma les fabricants de conserves de l'Amérique et leur fit décorer leurs demeures comme des bâtons de sucre de pomme ou des carafons de parfumerie.
En même temps, pour acquérir tes suffrages et tes sous, la presse se transformait. Au lieu de conduire ton opinion vers l'éclat magique de la vérité, elle chanta les louanges de tes abominables préférences. Il lui plut de dire que tu n'errais point, que ta sentence préconisait sans faillir les hommes de renommée éternelle. Elle se vendit à tes appétits. Elle inaugura une esthétique de contrebande et, par elle, promulgua la supériroité de l'Imitation sur la Création.
Comme au Sabbat des sorcières il fallut penser à rebours, sanctifier le mensonge et la hideur audessus du Vrai et du Beau, l'Argent au-dessus de la Force, la Médiocrité au-dessus de la Vertu.
Ta tâche s'accomplit grâce à l'inconcevable mollesse de l'Empereur, dont l'entourage tremblait sottement aux diatribes de la tribune, devant ceux qui ayant perdu tout espoir de sinécure, continuaient dans leurs feuilles publiques, les propos de taverne entrepris derrière l'Odéon, après des piles de soucoupes à l'œil.
Au nom de cette entité indéfinissable, Liberté ! ils
altaquCrent la gloire des batailles, le luxe et la prospérité du règne, refusèrent, en pressant l'opinion, qu'on levât les impôts utiles à la réfection des armées, et préparèrent avec un soin jaloux la déchéance de la patrie où ils comptaient se créer une situation, en se proclamant sauveurs.
Comprends-tu, vieillard au visage béat, comme tu trempas dans toutes ces hontes, comme tu te salis à tous ces crimes ! Frais et rose cependant, tu allumes un cigare et demandes avec inquiétude au valet quel est le menu du soir et si la petite Clara ne t'a point laissé de lettre au salon d'attente.
Ce drap fln dont tu te pares, cet or que tu caresses d'un doigt ridé dans le fond du gousset, cet énorme chronomètre que tu exhibes pour forcer l'admiration de l'interlocuteur, ne sont, vois-tu, que les sûrs stigmates de ta perversité. N'étais-tu pas de ceux qui proclamaient Libérateur du territoire l'odieux Adolphe Thiers, livrant deux provinces et cinq milliards pour succéder à Bonaparte et s'asseoir sur le trône de France.
Tu applaudis certainement aux massacres de Satory et déclamas contre les curés, et soutins l'article 7, effaçant des cervelles humaines la possibilité de croire à quelqu'UN qui fût, plus que toi, éternel et puissant.
Maintenant, il t'arrive encore de trembler quand le souffle du peuple passe avec le drapeau des grèves et le cri de la douleur sociale. Tu feins de t'étonner que ce peuple indignement trompé à ton profit après 48, saigné par tes ordres en 1871, affamé depuis par l'avarice du capital que tu confirmes mal-
gré toutes les promesses de tes programmes — tu feins de t'étonner quand il gronde et grince. Lui ayant ôté tout espoir dans le présent et détruit sa croyance au Futur, tu comptais qu'il se résignerait eniin au désespoir absolu, uniquement désireux de nourrir ta quiétude^, de peiner dans le bagne, d'attendre la mort dans le travail, puisqu'il lui répugne de sortir de la vie avant l'heure naturelle.
Or rien ne se passe selon que tu le voulus et le préparas. Le monde que tu ceignis de ton fort égoïsme tait craquer partout la ceinture. La critique démasque la pauvreté de ton jugement, et les écrivains documentaires harcèlent l'hypocrisie de ta pudeur, et dans les faubourgs des grandes villes la révolution lentement se prépare qui détruira ce que tu as amassé. Le mal de ton œuvre n'a même pas l'excuse du succès.
Et tu vas, satisfait pourtant dans les rues, occupant de ton catarrhe la largeur du trottoir, opposant ta goutte à la marche des passants, et spéculant sur la couleur de ton poil déteint pour imposer à la foule, avec un respect indu, ton égoïsme insatiable. Tu vas, chaudement emmailloté dans ta pelisse, calme et grognon, sans voir l'immense dégoût que soulève au passage la puanteur de ton âme qui sue le crime du siècle moribond.
Yoilà plus de cent ans.
Cent ans que la seule, l'unique, mais immense chose faite par la Révolution, la. fÉdéra.tion française, fut consacrée au Champ de Mars, le 14 juillet 1790.
La prise de la Bastille suivit l'émeute bête, l'assassinat de quelques militaires et valets gardant des poudres, trente-deux suisses^ et quatre-vingts invalides protégeant contre le péril d'une explosion formidable tout un quartier. La multitude en fureur, qui prétendait délivrer, torche en main, les quelques fils de famille incorrigibles envoyés là pour des dettes ou détournements de mineures^ par lettre du roi.
Qu'on s'imagine, à quelque ignominie nouvelle des ministres, la foule allant démolir le donjon de A'incennes et assommer les gardiens de la promenade publique. Tel semble le fait en sa nudité.
L'exécution populaire de l'accapareur Foulon,
146 CniTiQUE DES MOEURS
dont la Icle promenée au bout d'une pique avec du foin dans la bouche symbolisa tout un jour la sainte vengeance de la douleur humaine insultée par ce financier fut un spectacle bien autrement instructif et qui démontra si la justice du Peuple savait obtenir sanction par son bras seul. L'elfroi salutaire put naître alors dans Tâme audacieuse des traflqueurs.
Aujourd'hui, le Peuple montre moins d'élan. Les panamistes nexcitent pas sa cruauté.
Ce n'a donc servi de rien l'effort de nos pères en 89 et en 90, ce n'a donc servi de rien les massacres de septembre, les sacrifices humains de la Terreur au Dieu Inconnu des aspirations libres, le rythme destructeur des guerriers de 92 partis sur une chanson sacrée à la conquête du monde romain dont ils tiraient leur origine?
A rien, en effet.
« Il n'y a plus de noblesse ? plus de donjons, toutes les bastilles des campagnes disparurent et le serf s'est affranchi 1 »
Naïveté.
La cheminée de fabrique n'a-t-elle pas dans chaque vallée pris place sous la colline de l'ancienne tour féodale maudite pendant douze siècles ? Attirés par la faim, les serfs ne sont-ils pas accourus de toutes parts afin de jeter aux machines le meilleur de leurs forces, de leur sang, la femme conquise par leur amour elles enfants issus de leur passion lamentable ; afin que, laminés par les labeurs délétères, ils rendissent aux nouveaux seigneurs dîme et corvée en impôt destiné non à alléger
les maux du pauvre mais à défendre le bien du riche. Mieux que « contrat social » on dirait : exploitation sociale.
Et si l'on demande pourquoi la poussée de 89-90 n'a réussi qu'à changer les noms des maîtres, il faut qu'on sache bien une fois que la faute de tout reste imputable aux lourds et stupides fantoches qui jouèrent le mélodrame de la Convention !
Fantoches et ambitieux grotesques, les Robespierre, les Danton, les Saint-Just, les Gouthon, les Marat, et autres pourvoyeurs indignes de la sainte guillotine, cet autel des vieux sacrifices druidiques où devait fumer le sang des hommes vers le Dieu de l'Équilibre social. Il ne servit à ces goujats que pour s'éliminer les uns les autres de la dictature et mener successivement à l'abattoir les sectaires en rivalité, vaincus par d'odieux tripotages et d'immondes intrigues. Honte dans l'histoire, que le couteau qui s'empourpra du sang de Louis XYI, hostie royale offerte pour la concorde des partis, se soit souillé de regorgement des Robespierre et des Gouthon.
Gar ils ne créèrent rien. Le superbe héritage de Mirabeau et du 14 juillet 1790 ne leur fut pas profitable. Ils demeurèrent sourds devant des leçons si proches. G'est miracle que le peuple les ait supportés trois longs hivers. Sous eux rien qui naisse ou s'organise. Les seules entreprises qui aboutissent, se recommandent de l'initiative individuelle. Des savants pensent dans l'ombre du cabinet et exécutent leurs plans : le système décimal, les poids et mesures, le conservatoire, le
muséum d'histoire naturelle, le conseil des mines.
Voilà ce qu'occupés à leurs sottes compétitions, ils permirent de faire. D'eux rien ne sortit, de ce triste pion pleurard et minable que fut Robespierre, de cet invalide hurleur que présente Gouthon, de ce triste haineux que fut Marat, de ce vaudevilliste Fabre d'Églantine; pas une loi économique, pas une inluition de politique usuelle ou théorique.
Il faut montrer ce qu'ils détruisirent : l'élan de réorganisation sociale.
La véritable révolution française, l'honorable et grande chose dont les principes furent portés par les volontaires de 92 dans les capitales d'Europe repose sur cinq dates mémorables.
Le 20 juin. Serment du jeu de paume. Les délégués de la nation gallo-romaine affirment devant le chef de la conquête franque qu'ils ont doit au respect civique, et repoussent la forme extérieure du servage, le commandement des féodaux.
Le 2.3 juin. Paroles de Mirabeau à de Brézé. — L'homme des colonies phocéennes-romaines, Mirabeau affirme que la Force armée du conquérant n'est plus capable de lutter contre la revendication des anciens vaincus. C'est la haute manifestation de la lev^e en masse contre le Barbare; le Fit tumultus.
Le 4 août. — Les Francs reconnaissent leur infériorité morale et physique. Le duc d'Aiguillon propose de rendre aux possesseurs primitifs du sol la libre disposition, le vicomte de Noaille ajoute : sans tribut. C'est le renoncement à la conquête.
Le G octobre. — Louis XYl chef des Francs rentre
DU CExNTE^AlRa U9
à Paris, quitte la ville féodale, Versailles, et vient habiter parmi le peuple des anciens vaincus. Il consacre sa défaite et la paix en abandonnant sa ferme royale.
Le 3 novembre. — Les dotations accumulées par les philanthropes durant seize siècles entre les mains des évoques et des abbés afin de fonder des phalanstères communistes oii se pussent réfugier les pauvres, et travailler les humbles, étant devenues par l'avidité et la prévarication de quelques gérants ecclésiastiques des sortes de biens privés, sont rendues à leur destination primitive : les biens du clergé sont mis à la disposition de la nation.
Après une jouissance incontestée de quatorze siècles, le Franc restitue au Gallo-Romain la propriété de son territoire colonial, et la jouissance de sa liberté individuelle.
La Révolution ou plutôt la restitution était accomplie.
Ce qui parut après n'ajouta rien, retrancha plutôt.
L'œuvre des principes établie, il fallait l'acquiescement du peuple entier, la communion effective des quirites à cet effort de ses représentants.
Gela se fît par les fédérations.
La noblesse et le clergé, le conquérant et l'intermédiaire régisseur, renonçant à leurs privilèges acquis par la force ou obtenus par le savoir habile, - les provinces qui jouissaient de privilèges collectifs achetés, durant leur dépendance, aux deux castes directrices, s'en désistèrent aussi.
La bourgeoisie des trafiquants riches abandonna ses droits d'exemption de seconde main. Les mu-
nicipalités quittèrent leurs bénéfices provinciaux pour participer à l'unité civique de la nation.
Gela commença par les pays d'État, cela se continua par l'initiative des villes, du 4 août 1789 au 14 juillet 1790.
Yûici comment. Les hauts prélats (non le bas clergé qui, admirable en cette occasion, possédait moins qu'aujourd'hui de quoi vivre) suscitèrent parmi les paysans de Bretagne et du Midi une effervescence protestataire contre le retrait des biens d'Église, en confondant avec cette mesure de retour au fonds national les questions de dogme, et en déclarant que diminuer l'outrecuidante fortune de quelques princes liturgiques c'était nier la divinité du Christ et la morale religieuse. Des séditions éclatèrent. Du sang fut versé. Les provinciaux qui avaient renoncé volontiers à leurs importants privilèges agirent contre ces sectaires. Les municipalités, attaquées par les gens de prêtrise, se coalisèrent contre cette levée inattendue. Elles se fédérèrent.
Le Dauphiné, le Yivarais et la Bourgogne virent en lort peu de temps se former ces fédérations 'non plus dans les limites d'une province, mais hors ces limites féodales et sans en tenir compte. La fraternité naissante eut un élan divin. On s'allia partout, on écrivit à l'Assemblée nationale pour lui demander une organisation. Et cela acquit un caractère si puissant qu'Avignon fut emporté par la fédération des municipalités d'Orange, Bagnols, Pont-Saint- Esprit et marqué des couleurs françaises. Avignon vint à la barre de l'Assemblée se donner. Bientôt
les fédérations agirent par des comités qui se constituèrent pour sauvegarder la protection mutuelle de district en district. Le pouvoir central conférait à ces comités régionaux une autorité extrême. Ils nommèrent douze cent mille magistrats municipaux, qui héritèrent de la déchéance des parlements attachés aux coutumes de l'ancien ordre. On réprima, sous cette loi nouvelle, les pillages entrepris par les brigands qui selon les lieux arboraient la cocarde de l'un ou l'autre parti afin de couvrir leurs vols d'une allure politique. Bientôt les fédérations eurent le droit de lever des troupes, d'instituer des tribunaux permanents, de s'imposer à leur gré. Gomme, devant les menaces du haut clergé, les particuliers n'osaient entreprendre l'achat des biens nationaux, les municipalités assumèrent cette responsabilité sous l'égide des fédérations, puis revendirent ou louèrent.
Le clergé devait recevoir de l'Etat cent trente-trois millions d'indemnité annuelle en traitements indivividuels. — Il ne perdait rien en masse. Le petit clergé s'enrichissait. Seuls les prélats pâtissaient.
Les fédérations avaient sanctionné l'œuvre de l'Assemblée nationale.
Au bout de ce superbe travail d'entente et de fraternité il devait apparaître une sorte de consécration quasi religieuse. Le 14 juillet 1790, au milieu du Ghamps-de-Mars s'éleva l'autel de la Patrie. Les délégations de toutes les provinces fédérées vinrent danser sous la pluie en attendant l'heure de lever, avec le roi, la main au ciel pour jurer fidélité à la constitution nouvelle qui substituait, comme prin-
152 CRITIQUE DES M(*:uns
cipe gouvernemental le droit des premiers défricheurs à la torce du conquérant.
Louis XVI jura de sa tribune. Les pèlerins patriotes jurèrent au bruit du canon, à la pompe du soleil un instant apparu.
Ce jour-là tout était fait, tout. Le peuple rentra chez lui. La canaille des clubs commença son œuvre de destruction. Que demandaient les hommes des Jacobins et des Cordeliers, que demandèrent les Hébertistes, les Dantonisles ? Que demanda Robespierre ? Pourquoi ces gens tuèrent-ils pendant trois ans avec cette rage froide? J'ai cherché en vain une raison de principe ou de politique, je n'ai découvert que des motifs de basse envie, de vanité impudente, l'espoir chez tous ces êtres de lasser le peuple par le sang et, quand il serait las, de prendre la dictature. Il ne restait alors nul motif de tuer Louis XYI, cet homme pieux à 1 ame niaise qui ne fît point le mal, qui résista à sa femme lorsqu'elle l'excitait à gagner l'étranger, au temps où on le pouvait faire, et ne consentit point à se mettre à la tête des troupes autrichiennes contre la patrie gauloise qui se reprenait. En somme cela eût été conforme au principe d'après lequel il régnait; le droit de conquête. Marie- Antoinette fut logique. Louis XVI fut un révolutionnaire, attiédi par sa famille. Ayant consenti la restitution il n'avait plus qu'à partir, et cela le lendemain du 4 août 1780.
Pourquoi, dans la suite, les hommes de sang empêchèrent-ils ce départ? Simplement parce qu'ils méditaient la mort du roi afin de s'asseoir un jour sur son trône. Il n'y aurait eu qu'un changement
d'autocrate. Mais ils craignaient qu'après un interrègne, le peuple déshabitué du souverain n'en voulût plus soutfrir. Louis XVI au Temple était encore le roi.
Heureusement, Robespierre et Danton travaillèrent pour un autre. Bonaparte réalisa, à son bénéfice, l'espoir qu'il leur avait vu rêver.
La iête du 14 juillet 1790 fut l'acceptation par le roi et les provinces des actes de l'Assemblée. On y agréait la déclaration des droits de l'homme, l'impôt du quart de revenu, et surtout la restitution par le Franc du territoire jadis conquis et partagé entre ses preux.
Ce qu'on acclama ce jour c'était l'œuvre de Mirabeau, de Siéyès, de Lafayette, du duc d'Aiguillon.
Les girondins reprirent ces principes et les défendirent contre les hommes des clubs. Les hommes des clubs les tuèrent.
Vergniaud, l'orateur merveilleux dont chaque harangue est un beau morceau de littérature, Roland l'administrateur intègre, leurs amis qui portèrent au plus haut point le courage civique et l'honnêteté du cœur succombèrent devant Robespierre, le pion méticuleux et féroce.
Du jour où la Convention siégea, Robespierre travailla pour les perdre.
Eux, avaient un moyen, un seul moyen de supprimer Robespierre et le ramassis de basse canaille qui l'aidait, c'était de suivre la voie indiquée par Mirabeau à Louis XVI, de marcher carrément à la rénovation sociale, de conquérir pour le pauvre l'égalité entre son capital-travail et le capital-argent.
Au contraire ils restèrent immobiles, ne virent rien, ne comprirent rien. Ils étaient des avocats honnêtes ; ils demeurèrent tels, honnêtes et incapables de progrès. Une déclaration franche des vérités sociales eût entraîné la foule, sauvé la France de l'ambition ténébreuse où rampaient le fielleux Robespierre, et le sournois Marat, qui travaillaient pour le marchand contre le peuple. Le suffrage universel remplacé par le suffrage censitaire donna à Robespierre les fournisseurs, le petit cultivateur, enrichis déjà par les biens nationaux et qui créèrent au moyen de la guillotine la toute-puissance de l'argent. Le boucher Santerre est à Paris même le gros agent de la Commune. Le bas trafic va remplacer au pouvoir la noblesse et les traitants.
Ils seront d'autant plus féroces, les parvenus de cette époque, que leurs fortunes émaneront du sang. Si dans les grandes villes ce délire de guillotinade emporta quelques-uns, il importe de remarquer que les biens des suppliciés et des émigrés revenaient en vente. Par la terreur, on forçait à l'émigration ; l'émigration valait l'achat au bas prix des domaines. Par là seul s'enrichirent les fournisseurs qui édifièrent les fortunes vulgaires, la Banque, dont nous dépendons aujourd'hui. Le peuple n'eut rien. Le peuple continua de jeûner comme sous Ghoiseul et Polignac.
Les Girondins supprimés, Robespierre perdit les Hébertistes, parce que Camille Desmoulins avait dénoncé dans son journal les désirs de pouvoir qui le minaient.
Au moment où l'ennemi envahit la France, au
moment où les gens meurent de faim dans les campagnes, à la ville, que fait la Convention? Elle ne s'intéresse qu'à une chose : la lutte des Cordeliers contre les Jacobins, des Hébertistes et Dantonistes contre Robespierre ; car il importe de savoir à qui il faudra demain faire sa cour.
Robespierre, pour s'assurer la fidélité des têtes de son club, les envoyait dans les villes principales avec la représentation du peuple.
Investis d'un pouvoir sans limite, ces cordonniers de la veille faisaient payer cher aux pratiques et aux: clients les exigences de leurs pieds et aux ouvriers les salaires qu'ils leur donnaient naguère bien peu gracieusement. Mais en multipliant les biens nationaux, ils attachaient au tyran pleurard les cœurs du bas trafic. Partout les Jacobins ont des succursales. A l'aurore de 1794 il ne faudrait qu'un signe pour que ces chefs de rayons, détenteurs de la guillotine, fissent proclamer Robespierre dictateur.
Danton périt encore. Robespierre va précéder Bonaparte.
Mais la Convention qui sent cela, craint qu'il n'exige un nouveau sacrifice humain pour consacrer son avènement, et, sûre de sa fin, elle préfère mourir en attaquant.
Rien de plus burlesque, en somme, que cette affaire de Thermidor. C'est le suprême de la sottise et de la peur dans leurs très ridicules manifestations,
La Commune délivre Robespierre malgré lui et remmène à l'Hôtel de Ville auprès de ses amis. Lui récrimine, n'ose bouger. Que va faire la Convention
dont il est le prisonnier réfractaire, insurgé contre le pouNoir au nom duquel, si longtemps, il agit, il parla ?
A la Convention, Collot d'ileibois préside avec ces mots : K Citoyens voici le moment de mourir à votre poste ». Les assistants des tribunes se sauvent. La garde nationale va se coucher indécise, ne tenant pour personne. Et les deux partis, grelottant de peur, attendent mutuellement les bourreaux.
Mais ils n'avaient plus de partisans, ni les uns, ni les autres. Tout le monde abandonnait ces rares sacripants. Pas un Parisien qui voulût se risquer en leur faveur. En sorte que chacun croyait la foule s'armant chez l'ennemi et préparant le massacre. Il fallut qu'un homme de l'Assemblée trouvât sa section en elfervescence, au moment oii il rentrait chez lui. Les voisins l'entraînèrent bon gré, mal gré à l'Hôtel-de- Ville, lui, convaincu de marcher au trépas. Arrivés là, un jeune gendarme de la bande, ne rencontrant aucune résistance, monte, bouscule à coups de coude les huissiers, et apercevant Robespierre en un fauteuil, lui donne du pistolet dans la mâchoire.
A cette nouvelle seulement, la Convention reprit ses sens.
L'admirable Michelet a beau s'efforcer de trouver tout cela grand, il n'y parvient pas. On le voit s'essouffler en vain de phrase en phrase, retenir malaisément son dégoût ou son rire. C'est lamentable. Mais l'cimi politique des révolutionnaires de 1830 pouvait-il décemment écrire la nullité des Conventionnels?
DU CENTKNAIHK lol
On s'acharne à dire aujourd'hui, dans les gazettes plus ou moins officielles, que la Convention s'appuyait sur le peuple, et on rend le peuple responsable des crimes de la Convention en les exaltant. Cela est mensonge.
Sur 700,000 habitants de Paris, on n'en trouve pas 5,000 s'occupant de politique pendant la période ardente. La garde nationale contraint les gens à voter, par force.
La Commune d'alors, semblable à notre Conseil municipal actuel, s'appuyait sur un ivrogne, Henriot, qui sabrait tout indistinctement. Certains indigents recevaient quinze sols par jour à condition de servir ]a République. On leur distribuait des piques, des sabres. Ainsi travestis, ivres toujours, ils terrifiaient pour voler ou violer. Ce ramassis de souteneurs à quinze sous faisaient toutes les émeutes sur commande, tantôt pour l'un, tantôt pour l'autre. Ils symbolisaient la vertu de Robespierre.
Ce n'était pas le peuple.
Où était-il ?
Depuis 1789 on chômait généralement dans les villes. La campagne seule retenait encore ses travailleurs. Les artisans des cités, dénués de tout, répugnés de la sauvagerie des gouvernants, s'en allaient. Le peuple de ce temps courait à la frontière !
Les hommes se battaient pour la Race. Car si une chose rachète l'ignoble mélodrame, c'est l'élan splendide de la race gauloise, joyeuse de sa liberté reconquise et quittant tout, en une harmonie splendide des âmes patriotiques, afin de la défendre contre
le retour des invasions germaniques et saxonnes.
Les Conventionnels qui sont aux armées se laissent purifier l'âme par ce souffle puissant. Merlin de Thionville, Saint-Just agissent en héros. On sait comment celui-ci voyant Jourdan hésiter à passer le Rhin lui laisse à choisir entre cette audace et la mort; et il fait dresser la guillotine derrière. Jourdan remporte la victoire. A Jemmapes ce fut inouï ; l'ennemi ne pouvait 'croire le témoignage de ses sens. Ces jeunes bommes en sabots, sans uniformes, mouillés par la pluie, n'ayant mangé depuis des heures, s'élancent sur des hauteurs hérissées de canon, au chant de la Marseillaise phocéenne, rompent les lignes des vieux grenadiers hongrois accoutumés à toutes batailles, enlèvent la position, et culbutent l'armée. Hoche va de son corps à la prison, repart de la prison pour rejoindre son corps. Au 9 thermidor, il était au cachot. Il voit Saint-Just entrer dans la cellule voisine... Bon, se dit-il, me voici bientôt redevenu soldat !
Ni armes, ni argent, Hébert puisait à môme le trésor sans rendre compte parce que vers un moment donné il pouvait lancer les innombrables numéros du Père Duchesne avec un article pour ou contre Robespierre. Qu'importaient dès lors la faim, les munitions des soldats ?
Jamais plus grande immoralité gouvernementale, sinon en ces jours-ci, où nos opportunistes copient de leur mieux les actes sinistres de la Convention.
Quand Robespierre voulut perdre Fabre d'Eglantine il l'accusa de faux ; et le faux n'existant point, on ne montra pas les pièces au jury.
Voilà ce que farent les gens qui succédèrent à ceux dont l'œuvre fut honorée le 14 juillet 1790.
La Fédération était la poignée de main des honnêtes Gallo-Romains libérés de la servitude franque.
Que fut le reste de la Révolution?
Le gâchis du crime I
Les premiers croyants qui tentèrent de promulguer devant le monde, en celte fin de siècle, les théories du socialisme chrétien, sentirent poindre aussitôt le sourire aux lèvres sceptiques des hommes attachés aux formules républicaines, tandis qu'ils effrayaient les âmes catholiques respectueuses de l'autorité, et décidées à penser que sur cette planète transitoire, la douleur est don de Dieu, une manière d'expiation préalable propre à racheter l'homme des peines éternelles.
11 fallut toute une lutte d'argumentations précises pour lever les scrupules de ceux-ci, pour convaincre par l'évidence matérielle l'ignorante faconde de ceuxlà.
Yoici que, malgré tant d'adversaires, l'idée grandiose commence à s'imposer. On ne s'étonne plus des déclarations socialistes qu'affirmait naguère le cardinal Manning. En France et en Suisse les efforts des nouveaux apôtres obtiennent des conversions éclatantes. M. Decurtins, le catholique helvète, et
l'abbé Garnier installent des œuvres pratiques. De leur côté les communistes plébéiens semblent abandonner le sot anticléricalisme de leurs programmes passés. On entendait récemment, au congrès de Halle, l'excellent agitateur Liebnecht protester contre les campagnes antireligieuses et poser en principe que l'étiquette républicaine n'était pas la condition indispensable du bien-être populaire, puisque, dans les pays de république, l'ouvrier souffrait autant que dans les gouvernements de monarchie.
Gela vaudrait peu de chose si ce n'était le commencement de tout. Depuis plus de cent ans peut-être, on n'avait entendu les révolutionnaires séparer leur cause de celle des athées.
Aujourd'hui le peuple commence à comprendre quel ignoble leurre fut l'anticléricalisme aux mains de la bourgeoisie jacobine, et comme, en attelant la politique à cette persécution misérable, certains réussirent à reculer, au gré de leur impuissance, la solution du problème social.
Il importe sans doute de rechercher les causes qui portèrent les détenteurs du capital industriel à se forger une telle arme.
Uneétude superficielle de l'histoire contemporaine suffirait au plus partial des critiques pour constater que la révolution de 1789 profita exclusivement à la classe intermédiaire, au détriment du peuple, de la masse laborieuse et productrice.
Ramenée à ses éléments ethniques, l'ère de 89-95 apparaît simplement comme la revanche du Gallo- Romain sur le conquérant du Nord.
La perpétuelle lutte des Barbares à l'assaut des
derniers débris de l'empire romain s'achève seulement. Des frontières ont été reculées, des noms régionaux modifiés ou travestis, des armées anéanties, des peuples enfantés et abolis, nous n'en demeurons pas moins encore les Latins des anciens âges, résistant aux invasions germaniques dont les Francs, avant-coureurs, nous apportèrent les audacieuses visées. Seulement, à celte première rencontre, le vainqueur se laissa absorber par le vaincu; la francisque des Mérovingiens s'abaissa devant la dialectique de Grégoire de Tours ; le Gaulois phraseur etgai, dont se moquent les historiens de Rome, amusa son maître, l'adoucit, l'endormit dans le bienêtre de sa civilisation pour le reconquérir peu à peu en opposant au droit acquis par l'épée le droit écrit de Justinien. Devant ce fatras copieux, devant la merveille morale de l'ancienne Église, les Francs, mauvais logiciens, se turent, bataillèrent en faveur de leurs vassaux contre les autres hordes accourues du Nord et de l'Est, constituèrent une patrie pour, le jour où elle fut définitivement consacrée, en être brusquement dépossédés parla Révolution de 1789, revanche du Gallo-Romain rusé et patient sur le noble Franc dépourvu de prévoyance.
En vain, à la nouvelle du désastre subi parleurs frères de France, les peuples germains se coalisèrent par delà le Rhin. Un homme des colonies phocéennes, le Corse Bonaparte, sauva les descendants des colons de Rome.
Aussitôt les Gaulois phraseurs se livrèrent librement à la joie des disputes parlementaires et construisirent des temples de style grec, pour s'y cha-
mailler bruyamment. Tout l'art de la Révolution, de l'Empire, costumes el mœurs, n'est que renaissance et réalisation de l'esthétique latine.
A partir de ce temps, le trafic régna. La classe intermédiaire, au nom de la Liberté, asservit le pauvre, remplaça le donjon du féodal par la cheminée industrielle. Au lieu de saigner sur la glèbe, le misérable saigna dans les usines. Mais ce ne tut pas sans qu'il eût des heures de révolte. Les esclaves par moment se soulevaient. L'Internationale s'établit. Les travailleurs demandèrent qu'on leur assurât l'existence. Des penseurs écrivirent. L'économie politique se créa. Des principes furent promulgués. On commença de croire que le travail est un capital au même titre que l'Argent ; que si le Travail et l'argent s'associent pour produire, ce ne peut être que sous des conditions d'égalité dans la répartition du bénéfice, puisque lun sans l'autre ne peut rien ; que le salaire ne peut compter dans la répartition du bénéfice, puisque l'homme en travail doit au moins être nourri de pain comme la machine est nourrie de houille ; que le travailleur a droit h la vie; que sa vieillesse doit être abritée, sa descendance élevée, sa famille sustentée, son intelligence éduquée. La Douleur humaine acquit par des définitions de justice le droit au soulagement.
La bourgeoisie républicaine, sollicitée parles travailleurs au nom même des principes selon lesquels elle dominait, s'embarrassa. Elle représentait le capital Argent. Sati.-faire les revendications prolétaires c'était s'amoindrir. Elle ne voulut se rappeler par quels moyens sanglants s'était conquise cette
propriété dont elle dut alors proclamer la qualité sacro-sainte. Et pour ne pas répondre à la voix du peuple, elle chercha un dérivatif: elle attaqua Dieu.
L'Eglise avait paru aux criminels de la Convention et, avant, aux jouisseurs du dix-huitième siècle, une terrible mère, prête à châtier les vices de ses enfants dévoyés. Aussi, la calomnièrent-ils forcenément.
La bourgeoisie contemporaine montra cette mère en courroux aux âmes naïves des pauvres qui pensent trouver dans le brutal assouvissement de leurs instincts quelque remède à leur douleur perpétuelle. Excitant les appétits infâmes et les sottes rancunes, elle tourna contre l'Église la colère du peuple, lui imputa ses défauts et ses penchants ; et, à chaque réclamation des travailleurs, elle répondit : « Nous n'avons, en effet, rien fait pour vous, mais nous détruisons l'ennemie de votre joie. »
Si la mauvaise foi l'avait permis, on aurait su que l'Église établit jadis le seul système communiste qui exista jamais. Après avoir protégéles laboureurs contre les conquérants, en soumettant ceux-ci au baptême, les prélats de ces temps proclamèrent ce principe que la terre appartient au défricheur, au laboureur, et fondèrent maintes abbayes oii les laborieux purent vivre en paix et jouir également des bénéfices.
Plus tard, quand saint Bernard eut fondé partout les granges cisterciennes, la France connut une ère de prospérité économique remarquable. Les communautés couvrirent le sol. Les pauvres y trouvaient un asile, des vêtements, du pain. On y hébergeait
les soldais invalides. Les cartulaires de ces abbayes sont d'admirables règles, admettant les principes d'égalité et de collectivisme tels que jamais les fourriéristes n'en rêvèrent.
Le socialisme chrétien n'est donc pas utopique, comme se plaisent à le dire des hommes abusés ; c'estmôme la seule forme desocialismequi ait connu la réalisation entière.
Pour les âmes scrupuleuses qui redoutent d'encourager la révolte contre l'autorité en acceptant ce terme de socialisme, faut-il rappeler les récits des Évangiles, la lutte merveilleuse du Christ contre le riche et le puissant en faveur des humbles ? Faut-il évoquer cette sublime parabole du père de famille allant chercher des travailleurs sur la place publique pour les envoyer à sa vigne et payant du même prix les premiers et les derniers venus? Ne voilà-t-il pas la lameuse formule communiste : à chacun selon ses besoins, promulguée par l'Évangile lui-môme contre la formule restreinte du capitalisme: à chacun selon son effort.
Pas une page des Écritures qui n'enseigne des doctrines de socialisme absolu et n'engage à les pratiquer.
Soyons donc charitables, comme il convient, non pas en secourant d'une obole le mendiant de la rue, mais en soulageant de tout notre pouvoir la grande douleur humaine, en sauvant du joug de la féodalité bourgeoise les pauvres et les travailleurs qu'elle opprime et qu'elle abuse de vaines étiquettes et de déclamations insignifiantes. Il faut songer que ceux qui pâtiront à l'avènement du socialisme, seront les
gens de la Convention, les hommes dont les pères ramassèrent dans le sang de la guillotine les premiers sous des fortunes dont ils se targuent.
Il est noble et juste d'attaquer la propriété révolutionnaire au nom de la charité sociale.
Le plus grand obstacle au développement de l'idée socialiste, est assurément, le règne du système parlementaire.
Il paraîtrait facile et vraiment oiseux de rappeler les scandales et les hontes qui déshonorèrent les militants de ce système. Les épopées de MM. Wilson, Jacques Mayer, Mary-Raynaud, Baihaut, Arton et Cornélius Herz devraient suffire à provoquer dans le pays une émotion telle que tout sombrerait devant la colère publique. Malheureusement, le sens moral s'atrophie chaque jour. Si les journaux révèlent les escroqueries et les malversations d'un homme en place, vous entendez murmurer et vous voyez sourire les plus habiles avec le geste de juger le malfaiteur « un malin qui donnera du fil à retordre à ses adversaires. »
Rien ne déconsidère plus.
Cependant l'aventure de ces banqueroutiers ou de leurs amis élus représentants du peuple est un exemple de ce qui se passe le plus ordinairement. Là où échouera un impeccable logicien et un hon-
i70 CniTIijUE DES MOEURS
nête homme ardemment dévoué aux principes qu'il expose, le premier financier venu, pour peu qu'il sache acheter quelques suiïrages et éblouir d'un luxe de surlace l'âme naïve des paysans, emportera la place.
Le peuple des villes sait mieux discerner parmi les candidats offerts à son suffrage ceux que pousse un véritable prosélytisme social; il compte pour peu la réputation de fortune et l'influence commerciale du brigueur de votes. Le paysan plus épais n'accorde guère confiance qu'au gros propriétaire, à l'industriel ayant réussi dans son commerce, ou aux candidats qu'ils présentent, et protègent. En sorte que la fameuse conquête du suffrage universel est restée pour les huit dixièmes de la France une légende sans application, et que le régime censitaire persiste, en réalité, à présider la manœuvre électorale.
L'argent mène seul la politique. Ce fut une grande habileté de la bourgeoisie jacobine que d'arborer en tête de ses programmes le développement de l'instruction publique. Sous couleur de favoriser la culture intellectuelle du peuple, elle obligea ce même peuple à payer, en forme d'impôt, la rétribution des agents électoraux les plus constants. L'instituteur fut créé, cet être misérable, sans liberté, fonctionnaire asservi aux caprices de la préfecture et chargé par elle de recueillir des votes pour le gouvernement qui le salarie. On sait l'influence qu'ils acquièrent dans les communes rurales, celte sorte de petite tyrannie locale exercée sur les familles par l'intermédiaire des enfants,
selon les mille tracasseries que la loi sur l'instruction laïque et obligatoire les autorise à exercer. Il ne faut pas s'y méprendre. Tant de sacrifices ne furent demandés au contribuable et acceptés par les parlements que pour constituer, dans le pays, une manière d'espionnage permanent. Semblables aux soldats recruteurs de l'ancien régime, ces agents obligent l'électeur à s'enrôler sous la bannière gouvernementale. On n'épargne ni peine, ni argent pour satisfaire ces prophètes de l'évangile républicain. Ils habitent la plus belle demeure du village ; ils ont l'habit de la ville, et la décoration violette ; confort et honneur, tout ce qui en impose à la simplicité des âmes rustiques.
Le soin de répandre l'instruction réelle et de cultiver l'esprit populaire était bien peu de chose dans le plan des politiciens qui organisèrent cette propagande du laïcisme. Un fait le prouve. Monsieur Déroulède, bon homme qui ne veut soupçonner les dessous de l'effort politique, présenta un jour à la Chambre, lors d'une discussion budgétaire, un amendement destiné à établir le principe le plus merveilleusement démocratique qui soit : les élèves les plus intelligents des écoles communales doivent obtenir des bourses qui leur permettent de suivre, dans les lycées, les cours de l'enseignement secondaire.
Eh bien, cette Chambre apparemment si soucieuse du progrès intellectuel des masses, refuse de discuter l'amendement Déroulède. La féodalité de l'argent ne tient pas à ce que les enfants du pauvre puissent venir dans le temps de la génération pro-
chaîne disputer à ses fils les sinécures du gouvernement.
Appuyés par l'espionnage et la propagande des instituteurs qu'ils gagent aux frais du contribuable, et devant, pour la majorité, leur élection à l'esprit avaricieux des campagnes, les parlementaires s'installent au pouvoir sans obligation de remplir les promesses de leurs programmes. Ils savent qu'à la fin de la législature, ces mômes serviteurs du ministère recommenceront leur pression efficace. Ils ne doutent pas du succès. Il leur reste, une lois dans le Palais-Bourbon, à traiter, pour le mieux de leurs intérêts, les affaires personnelles.
Rien de plus amusant, en effet, que de voir, les jours de la rentrée des Chambres, ces fabricants de sucre, ces gros propriétaires, ces industriels enrichis se reconnaître et se grouper dans les couloirs. Une allure joviale enlumine leurs faces rubicondes. Ils se félicitent et entament aussitôt de laborieuses négociations commerciales qui noueront, aux extrémités du pays, les engagements des spéculateurs. On maquignonne les opinions sur les douanes et les entrées, on échange un vote sur les sucres contre un vote sur les céréales, on se promet assistance, on se concède des monopoles, on arrange d'accord la marche à l'assaut du ministère ennemi. Les betteraviers fraternisent avec les bouilleurs de crû. Les œnophiles rompent avec les libre-échangistes.
Le Palais-Bourbon devient aussitôt une succursale de la Bourse et restera tel. Si, par hasard, quelque député convaincu tente de parler au nom de la Douleur Humaine et du capital-travail, il se décon-
certe devant l'impudence et les rires de la majorité qui écrase sous ses brocards le trouble-fête. Les hommes du centre votent en bataillons, sans même avoir entendu ce que l'on propose, et selon l'ordre du chef de file auquel ils se sont vendus moyennant la promesse de faire concorder les voix du groupe sur l'unique projet qui intéresse leur trafic particulier.
Voilà en quelle succession saugrenue de conséquences, insoupçonnées par les fondateurs du suffrage universel, il arrive que les détenteurs principaux du capital-argent représentent le capital-travail dont la défaite leur importe, par dessus toutes choses.
Inutile de parler à ces mangeurs de prêtres, à ces athées, de charité évangélique et d'altruisme. Le seul égoïsme les guide. Ils n'accorderont quelque loi protectrice aux représentants du travail que par peur de voir le bonhomme Populus montrer les dents et dépaver les rues. Il a fallu la grève de Montceau-les-Mines pour obtenir en France un sérieux usage du principe de participation aux bénéfices. Le meurtre de l'ingénieur Watrin avait préparé les voies.
Nous en sommes à cette barbarie sociale. Les trente millions de travailleurs ne peuvent obtenir un allégement à leurs maux que s'ils menacent d'assassiner les employeurs ou s'ils accomplissent le crime.
Et pourtant nous vivons en République, et, dans notre pays, furent proclamés les Droits de l'Homme, il y a cent ans à peine.
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Il serait extrômement curieux de poursuivre, avec exemple à l'appui, une étude précise du parlementarisme actuel.
On y verrait la Bourse du Palais-Bourbon mieux organisée que l'autre avec ses agents de change, ses coulissiers et ses allumeurs qui crient dans les couloirs la cote des bureaux de tabac, celle des pensions aux légionnaires d'un 24 février quelconque, celle des monopoles à vendre, celle des courtages possibles sur les concesssions de chemins de fer, l'adjudication des fournitures d'Etat et les décorations honorifiques, et quels votes et quel nombre de votes coûtera chacun de ces lucratifs privilèges, quel ministre en tiendra commerce.
On y verrait les chefs de groupes acheter les consciences encore indécises, et, couverts aux yeux ahuris du peuple par la pompe de discours patriotiques, batailler le gouvernement afin d'enlever, par la conquête du ministère, le droit de brasser en grand les affaires publiques.
Pour paraître et affirmer ostensiblement leur prestige, il faut de l'argent à ces chefs de groupe. Les banques interviennent. Elles désirent tel monopole, tel vote, qui fera la hausse ou la baisse des titres selon les caprices de la spéculation. Le pot-devin acquiert la complicité de ces chefs qui mènent à l'urne leurs bataillons à solde. Ainsi s'achètent les droits d'émissions financières, les garanties d'Etat sur entreprises industrielles, même la guerre coloniale qui garantira, en ses profits, quelque riche exploiteur de la naïveté orientale rebiffée.
Souvent les leaders de parti ne se contentent pas
de ces bénéfices. Leur existence de luxe et de débauche dévore les capitaux. A la veille d'une échéance douteuse, ils vont trouver les banques qui les commanditent eux et leurs groupes. Ils obtiennent une avance. Bientôt les avances s'accumulent. Voilà nos leaders liés pour longtemps à qui les acheta. Ils ne sont plus que les employés salariés d'agences financières, dont ils aident les spéculations honnêtes ou non.
L'on obtient alors le krach de l'Union générale, acheté par certaines banques juives à Gambetta, la banqueroute du Panama, l'efîondrement de la Société des Métaux manigancé afin de livrer le Comptoir d'escompte à un syndicat puissant d'Israélites.
En vérité il est grand temps qu'il vienne, le Christ de la charité sociale, qu'il vienne chasser les marchands du Temple et renverser l'étal des changeurs !
La vertu est, selon La Rochefoucauld et les hommes de la Révolution, le principe de la République. Depuis cent ans, toutefois, elle ne pénètre point fort avant dans les castes. Plutôt dirait-on que la bourgoisie s'est acquise à une chose jadis fort rare en elle : Le crime sanglant.
Parmi les affaires de meurtre les plus émouvantes des dernières années, il faut noter Thistoire de cet Eyraud qui étrangla l'huissier Gouffé, l'ayant séduit par l'appât de sa maîtresse Gabrielle Bompard, somnambule. Tout ce qui se déroula devant les assises, à l'instruction, les commentaires ignobles d'une presse excitant aux plus stupides curiosités l'instinct bas des foules, les monographies des deux accusés, le retentissement de cette odieuse et banale aventure, les scandales de l'audience et la grotesque attitude des magistrats — concoururent pour livrer aux observateurs un tableau précis de la vie moderne.
Qu'un scélérat à bout de ressources attire certain
débauché au guel-apens par l'amorce de la luxure, le tue et tente de lui ravir son argent, ce n'est rien que d'ordinaire. Les garnis tassés dans les ruelles avoisinant le boulevard extérieur servent fréquemment de décor à ces sortes d'embûches. Les victimes n'y sont guère plus intéressantes que les malandrins. L'ivresse et l'instinct bestial les livrent au surin du souteneur. Le châtiment suit de près la dégradation ; voilà tout. Mais les fauteurs de ces crimes appartiennent à une population spéciale, à une race définie de la foule parisienne. Sur tout le pourtour des fortifications, sauf aux coins luxueux de Gourcelles et des quartiers voisins du Bois, il naît, vit et meurt une floppée de gens dont l'état civil rudimentaire indique assez l'origine due au hasard des amours illégitimes et salariées. Enfants des filles de joie les plus misérables, ils croissent dans la fange des faubourgs, au spectacle des pires déchéances morales, et leur vision du monde ne ressemble en rien à ce que nous en pouvons penser. Destinés fatalement au crime, le crime leur paraît l'état naturel de leurcaste. Dépourvus de morale et d'argent, d'éducation et de scrupules, ils se considèrent comme une horde à part dans la société, évidemment en lutte contre elle et désireuse absolument de gagner sur elle le moyen de vivre. Les filles se vouent à servir d'appât aux vices du passant; le garçon, à protéger ce lucre et môme à combattre du couteau les consommateurs désagréables ou simplement nantis de quelque monnaie. Ils ne songent pas à la possibilité pour eux d'une autre existence. Gomme les péripéties inévitables de la carrière,
DE LA irOClÉTÉ 179
ils envisagent le séjour des prisons, le travail des bagnes, les cérémonies judiciaires; et, tels d'excellents fonctionnaires souhaitent la villégiature de leur retraite, ils aspirent au repos définitif de la Nouvelle-Calédonie, à la paillotte concédée par l'administration et au jardin légumier adjacent tout ombreux des branches de palétuvier étendues vers le pur cobalt de l'Océan.
Dans ce procès, les personnages sortaient d'un milieu différent. Gabrielle Bompard et Eyraud appartenaient à la caste bourgeoise. Si l'un et l'autre passèrent dans les établissements de correction une partie de Tenfance, on peut en imputer la faute au mauvais exemple olfert par les familles des précoces sceptiques. Le père de Gabrielle Bompard laisse comprendre de bonne heure à sa fille le mystère des sexes et la honte de ses relations avec sa gouvernante. Voilà la fillette aussitôt dévoyée et soumise à l'influence d'un tempérament exceptionnel. Au lieu de lui appliquer une thérapeutique mentale, on l'enferme avec les filles mal repenties. Sa dépravation s'achève : elle se perd. Au retour, d'ailleurs, le père lui tolérera des amants.
M. Jean Ajalbert développa, au Théâtre-Libre, dans une remarquable étude naturaliste, le cas tout semblable de la Fille Élisa. Le second acte, entièrement rempli par la plaidoirie de l'avooat, commentait les causes de perversion, la genèse de phénomènes cérébraux qui conduiront au meurtre une fille démoralisée par le milieu originel. Le public d'élite fit un grand succès à l'acte et à M. Antoine, excellent interprète de la défense. On eut raison.
Quoi que puissent soutenir, en effet, les jeunes gens fougueux qui revendiquent en faveur des amours libres et qui traitent mal les enseignements des moralistes, il reste indubitable que les appétits de débauche, si on ne les réfrène par une volonté ferme et droite, présentent les sûrs prodromes de la criminalité.
Eyraud fut longtemps un bourgeois comme mille autres. Au cours du procès, l'accusation releva certaines indélicatesses de transactions commerciales, certains délits même ; mais voilà de beaux scrupules survenus seulement après la découverte de l'assassinat; et j'imagine qu'en ce sièle de trafic, d' « affaires » il doit exister cinquante pour cent des industriels au moins tout aussi coupables que le condamné en cause. Une simple remarque sur les témoins qui parurent à la barre confirme l'audace de la thèse : les Rémi Launée, les Garanger et autres furent quasi convaincus, séance tenante, d'assez gros forfaits. Les experts qui accomplirent les recherches utiles dans les papiers et la vie de la victime, un huissier représentant la Loi, déclarèrent unanimement que le défunt valait peu. Tout ce monde de commerçants, courtiers, légistes, etc., ne semblait pas bien supérieur par l'honnêteté à leur ancien ami trônant sur la sellette entre les gardes municipaux.
Le cas ne paraît pas unique. Chaque procès d'assises découvre un joli tissu d'infamies diverses grouillant autour de l'acteur principal. L'instruction de l'allaire Fouroux, ce maire de Toulon compromis avec une faiseuse d'anges et qui entretenait la femme d'un officier de marine, nous montra en môme temps
un nouvel exemple de la lâcheté des mœurs contemporaines. Nous avons connu à Paris M. Fouroux au temps 011, démissionnaire déjà, il fréquentait le boulevard et certains salons du demi-monde. C'était un monsieur comme chacun, de cette intelligence vulgaire qui séduit tout d'abord, charme et emporte l'approbation, parce qu'elle s'adapte rapidement aux idées du monde oii elle opine. Lors de sa mésaventure, il n'avait guère baissé dans l'estime de ses compagnons. On s'abordait, on se disait : « Hein! ce pauvre Fouroux... Ça pourrait nous arriver à tous, cette misère-là. Quel dommage, un si gentil garçon! Yoilà une carrière brisée. » Le surlendemain de la publicité faite par les gazettes sur ce scandale, un très haut fonctionnaire de la police parisienne cria dans les couloirs d'un théâtre : « L'atfaire Fouroux?... Mais si nous voulions poursuivre tous les Fouroux de Paris, il me faudrait commencer par arrêter les trois quarts de ces spectateurs. » Or, c'était un soir de première représentation, et ce qu'on appelle le Tout-Paris se trouvait là.
L'infanticide devient un crime mondain. De l'office et du garni il passe au hall, au salon de notre aristocratie bourgeoise. On se sent plein d'indulgence. Oq commence par excuser, avec la feinte de n'y pas croire, les liaisons adultères, la conclusion souvent plus brutale qu'on ne croit des flirtages et des galanteries. La nature se préoccupe peu de cette comédie. Elle agit quand même. La faute fructifie pour le désespoir des pécheresses et le tourment des séducteurs. Gomme l'on avait feint d'ignorer le péché, on aide à détruire la preuve du mal accom-
pli. Il est des matrones réputées qui aident à la mort les mères coupables. On tue, sans aucun remords, à peine avec la crainte vague d'une police indulgente qui ne poursuivra d'habilude que l'industrielle vivant du meurtre, et non les personnes qui lui prêtent le motif de son industrie.
Une théorie pessimiste assez goûtée et guère réfutable, au point de vue du scepticisme qui domine ^ encourage à ce méfait. Maint écrivain propage que la vie est absolument douloureuse ; et parce qu'au lieu de considérer celte incarnation de l'Esprit en l'homme comme une phase transitoire, ils s'obstinent à limiter leur espérance au cours de la douleur terrestre, rien ne les empêche de conclure que la mort, leur néant, doit être préférée à l'épreuve de vivre.
Pour ce siècle, qui considère le luxe immédiat et la satisfaction des appétifs instinctifs comme le souverain bien, il demeure évident que l'enfant pauvre et sans légitimité encourt la tristesse de durs labeurs, le mépris et le commandement de ses semblables, voire même de ses inférieurs en intelligence et en habileté ; car il est de moins en moins possible, quoi qu'en prétendent les facondes des hommes politiques, il est de moins en moins possible à un homme d'initiative de percer dans le monde et même d'y vivre. La division de la société en coteries, en comités, en églises où chacun jalouse le voisin et le frère, tente de le desservir, et ne le soutient que dans son intérêt propre, rend inabordables les situations élevées où l'intellectuel se pourrait avantageusement produire. Dans beaucoup d'entreprises
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financières, artistiques et politiques, le meneur s'arrange toujours pour s'entourer de collaborateurs plus médiocres que lui, afin qu'aucun talent ne rivalise avec le sien, ne l'éclipsé. De là cette injustice remarquable de la société moderne, qui concède plutôt au médiocre les places ou la gloire, et condamne à la misère et à l'obscurité le génie convaincu, mais qui ne veut soumettre ses idées à l'estampille du goût courant. Si l'enfant est dénué d'instruction, il se trouve dès l'âge viril en combat terrible pour le pain du jour dans un milieu économique où l'offre du travail reste très au-dessous de la demande, ou les chômages fréquents, la modicité des salaires et le méphitisme de la vie citadine le condamnent presque sûrement à périr de privations et de maladies, à moins qu'il ne tente de prendre le nécessaire que lui refuse la société, ce qui le mène incontinent à la prison et au bagne.
Le droit de vivre honnêtement et sainement n'appartient donc qu'aux rares privilégiés de la fortune, et nul ne s'étonne plus si l'on déclare que l'enfant tué dès sa naissance, au moment où il ignore toutes sensations, bénéficie de l'accident le plus heureux qui lui puisse échoir.
Or, l'opinion générale sur l'infanticide raisonne volontiers ainsi. La justice ferme son œil unique et laisse le glaive au fourreau, âpre seulement à punir les infortunées servantes que leur maladresse à tuer désigne trop évidemment à sa vigilance.
Encore le jury les épargne-t-il malgré leur vie de pauvreté,
La religion enseigne une vie future que nos vertus
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OU nos vices actuels préparent à notre mesure. Gela est d'un grand frein contre l'idée du meurtre, et les hommes qui, par besoins ambitieux, attaquèrent les instructions du dogme, ignoraient à quels désespoirs ils condamnaient l'humanité et à quels forfaits. Depuis que l'incrédulité gagne les foules et y progresse, le nombre des infanticides croît dans des proportions énormes. On sait que déjà les statisticiens prophétisent la prompte déchéance de notre patrie dépeuplée devant l'étranger prolifique. Encore deux cents ans, et la France ne pourra plus, faute d'hommes, résister à ses ennemis. N'est-ce pas là une admirable et divine preuve de la parole du saint évêque : « Les royaumes qui offenseront l'Église du Christ seront marqués devant Dieu pour la destruction, et ils s'émietteront au souffle du temps. »
En favorisant, par son hypocrisie et son indulgence, le vice de luxure affublé de qualificatifs élégants, flirt et galantises, le monde en arrive à préconiser le meurtre.
Eyraud était de ce monde. 11 commence par se lancer dans les affaires, trafique, brocante, maquignonne. Le voilà courtier. Il perd tout ce qu'il peut lui rester d'honnêtes appréhensions dans ces milieux 011 chacun s'efforce de tromper, qu'il achète ou qu'il vende. Pour peu que l'on ait tenté dans sa vie de vendre une chose à un marchand, on sait avec quelle aifectation et quelle grossièreté il dénigre l'objet offert afin de vous décourager et payer un prix dérisoire. Il agit sans conscience, esclave d'un ignoble appétit de lucre, et l'on reste stupide de la somme infime pour laquelle on céda la chose acquise à un prix
vingt fois plus fort, et d'une nature telle qu'elle ne put se détériorer pendant le très bref usage qu'on en fit.
A fréquenter sans cesse de pareilles gens, Eyraud apprit toutes les subtilités du vol que tolère le code. 11 réussit merveilleusement. On le connut luxueux, hardi, possesseur d'équipages et de chevaux. Mais la débauche lui mangeait son gain. Il ne se passait pas de luxure ; et quand cette situation brillante périclita, il ne tenait pas d'économies, de mise de fonds qui lui permissent de nouvelles entreprises.
Il fut se cacher dans la banlieue de Paris avec sa femme, qui lui avait apporté une dot minime, quelque cinquante mille francs. On le prenait pour un bookmaker à cause de sa charrette anglaise, son poney, ses costumes britanniques. Yoilà un homme ruiné qui emploie les reliques de sa fortune passagère à paraître. L'idée ne lui vient pas un instant d'établir un commerce modeste qui assure l'avenir. Il rencontre même un soir Gabrielle Bompard dans la rue. Il la loge, il l'entretient; 600 francs par mois, assure-t-il; et le président, qui, par sa réplique impromptue, affirme s'y connaître, déclare que c'est « bien peu ».
Curieuse et instructive histoire que cette phase de la vie d'Eyraud type complet de ce temps oii l'homme veut jouir brillamment, s'habille avec soin, entretient chevaux et filles et se passe dans son intérieur du nécessaire strict, de ce temps où les faillis se retirent à la campagne après de grosses catastrophes et où on les voit vivre grassement sous l'œil paternel d'un syndic à qui demain peut-être écher-
ront la même inibrtune et la même tolérance. Mary-Raynaud est, au crime près, un Eyraud plus heureux, et l'on a lu avec stupeur, dans les gazettes du high-life, les lamentations du reporter sur sa compagne, petite cabotine cueillie jadis dans les coulisses d'un théâtre, et qui n'a plus, la pauvre! que trois mille francs de rente pour se sustenter! On écrit cela dans le journal que parcourt le plus la bourgeoisie à l'aise. Pas un des cent mille lecteurs ne proteste. Peut-être même s'apitoient-ils tous avec le reporter à la digestion reconnaissante.
En vérité, il y a dans la société contemporaine des milliers d'Eyrauds virtuels à qui ne manque que la perversité tentatrice d'une Gabrielle et un moment de délire d'orgueil pour tuer afin de conquérir l'argent nécessaire au luxe indispensable.
L'assassin choisit sa victime : l'huissier Gouffé. Il connaît son homme, le juge très mal et se dit en soimême que débarrasser la société d'un être de cette catégorie n'est sûrement point méfaire. En eiïet, beaucoup d'huissiers à Paris ne gagnent leur fortune qu'en exploitant les prostituées.
Ils emploient des agents spécialement chargés de découvrir les tapissiers, couturières, modistes, fleuristes et traiteurs qui ont des créances sur les plus huppées de ces dames. Le commerçant, qui sait comme sa créance devient illusoire et recule devant les frais de poursuites, se satisfait de céder à très bas prix les billets de ses débitrices. Lorsque l'huissier possède un certain nombre de protêts au nom de la même dame, il forme un dossier, lui donne un numéro, et désormais, tous les mois ou tous les tri-
mestres, il se présenteraavec deux acolytes au domicile de la femme avec menace de saisie et de vente immédiate. La malheureuse, pour qui un certain apparat est l'enseigne qui achalandé son triste commerce, s'affole à la venue du sinistre officier ministériel. C'est la déchéance et la misère subites pour elle, si elle ne parvient pas à le contenter. Il gronde, il réclame, il est terrible. La pauvre demande un court délai. On n'en saisit pas moins. Elle court, trouve enfin le rut sauveur et va porter au farouche homme d'affaires le prix de sa chair en acompte, afin de retarder la vente de ses hardes et de ses meubles. Dans un, deux ou trois mois, même comédie et même profit pour l'huissier. Quand une étude possède une quarantaine de dossiers pareils, bien garnis, le titulaire se fait vingt mille livres de rente. De là naît la légende, admise dans les petits théâtres, du « galant huissier ».
Eyraud n'ignorait pas la corporation. Il savait ne pas abolir une âme noble. Et dans un temps oii l'infanticide est noté comme peccadille, le meurtre d'un huissier tel que Gouffé semblait bien au raisonneur un acte d'épuration sociale. Puis il dut se créer un roman, se dire que ce serait une grande beauté dramatique de lutter de ruse et d'astuce, de hardiesse et d'audace contre toutes les forces de la vindicte publique coalisées. Il se fit artiste, composa et joua le drame ni plus ni moins que feu Shakespeare.
Quel scrupule l'eût contraint, d'ailleurs ? Il supprimait un homme méchant, débauché, enrichi par la misère et le vice des gens, étalant grossièrement ses billets de banque dans les cafés, par ostentation
de richard sliipide. Et puis n'est-ce pas la lutte pour la vie, le slruggle for life des philosophes évolutionnistes anglais? Qui eût pu le retenir? Une seule chose: la crainte de Dieu ou du diable. Mais les ministres ont décrété la déchéance de Dieu et relégué le diable dans les caisses de l'Assistance publique.
Ce crime dont il aurait fallu peu parler par pudeur envers soi est un violent réquisitoire contre l'état social actuel. On sent bien que le condamné maintenant célèbre ne flt que franchir une plate bande qu'effleurent cent mille individus par nous connus alfablement. Tout être asservi à la passion de la chair, soumis au vice de la femme, se voue au crime, et si ce crime ne s'accomplit pas, c'est que les circonstances refusent de s'y prêter.
Il n'est pas un de ces procès si tristement révélateurs de la conscience humaine qui ne proclame par là l'immuable sagesse de la religion et des enseignements divins. L'horreur de la femme, « enfant malade et douze fois impure », la chasteté, le célibat religieux même, conseillés par le dogme à quiconque veut s'élever l'âme et l'esprit, conquérir la vision de Dieu, sont des axiomes irréfutables. Seule, la folie d'avocats licencieux et avides qui flattèrent les appétits des âmes simples pour acquérir le droit de brasser en grand les affaires publiques put écarter et renier l'Église. Mais prévirent-ils à quelle démoralisation mènerait leur délire de triompher !
Voilà ce que sont les criminels ; voyons ce que valent ceux qui les jugent.
Au jour même où le jury destinait Eyraud à la
mort, on découvrait, en analysant les opérations de Mary-Raynaud que, M. Onfroy de Bréville, président du tribunal, avait, la veille du départ du banqueroutier, apporté trente mille francs à son comptoir, afin de participer aux opérations véreuses de l'élu de Saint-Flour.
Gela indiquerait seulement de la naïveté, si M. Onfroy de Bréville n'avait jadis condamné, comme magistrat, Mary-Raynaud pour escroquerie. Il savait donc que cet homme était un larron et, parce qu'il le savait tel, il confiait ses fonds pour l'aider au larcin et en recueillir lui-même une part.
Un écrivain boulevardier publia dans un volume de nouvelles une curieuse étude sur un cas très analogue. Un banquier a volé une masse de gogos au su de tous ; et l'on se répète en le voyant passer dans ses équipages : « C'est un voleur. » Aussitôt cet homme, jusqu'alors tenu à l'écart, voit s'ouvrir devant lui les portes du monde. L'armoriai le fête. On l'entoure et on le flatte avec l'espoir qu'il vous associera à ses entreprises. Et cette parole : « C'est un voleur », devient le sésame qui lui donne l'entrée du faubourg fermé à la roture honnête.
Eh bien ! cela n'est même pas un paradoxe. M. Onfroy de Bréville, magistrat de la Cour de Paris, a confirmé le dire de notre confrère.
L'Argent, qui remplaça la Force dans la domination du monde, a sur elle l'avantage de susciter l'esclavage volontaire, le délire de la soumission. La Force allait chercher le faible pour le vaincre; le pauvre court se donner à l'Argent et à ceux qui le représentent. La Force conquérait. L'Argent attire.
La Force avait mis pour limite à son abus la chevalerie et l'honneur, l'Argent se borne à interpréter le Gode en faveur de ses exactions. Notre fin de siècle assiste au triomphe unique et miraculeux de ce principe développé en moins de deux cents ans.
M. Gonstans est un admirable politicien. Avant sa chute, il travailla effrénément à consacrer cet état de l'évolution sociale, désirant présider à son apogée. Pour cela, il lui suffit d'unir dans un effort pareil les capitalistes de toutes opinions républicaines et réactionnaires aCn de créer une seule et unique majorité conservatrice des privilèges de la fortune contre les dépossédés du sort. Sa diplomatie impeccable a créé le parti Piou et Dugué de la Fauconnerie. Bien plus, il a su obtenir la ratification pontificale par l'intermédiaire du cardinal Lavigerie, et l'on peut, dès aujourd'hui, considérer la création de la droite opportuniste comme chose faite. Aux prochaines élections, les instituteurs aidant, le Panama ayant déconsidéré les radicaux, ce parti nouveau gagnera presque tous les sièges. Et ce sera la défaite inéluctable du socialisme et du légitimisme, des défenseurs de l'Eglise et de la douleur humaine définitivement matées par le triomphe de l'Or que respecte le Vatican lui-même.
a L'esprit est prompt et la chair est faible », disent les Ecritures dont le sens reste si mal interprété par les docteurs qu'ils ne se gardent pas au nom des préceptes enseignés par leur présomption.
En ces simples paroles subsiste aussi tout le dogme de ce qui peut s'accepter dans la théorie de
l'irresponsabililé mise en avant au cours du procès d'Eyraud-Bompard.
Que des causes de tempérament influencent en perversité le destin d'une enfant mûre dès l'âge de huit ans, qu'une mauvaise éducation, le contact des filles repenties, et la fréquentation d'hommes pareils à Eyraud déterminent en un caractère mou, soumis à toutes volontés, la méconnaissance des principes d'hygiène morale, rien dans la logique des hommes, ni dans l'enseignement religieux, n'y saurait contredire. La chair et l'esprit de Gabrielle Bompard subissaient particulièrement les défaillances pour lesquelles la parole ecclésiastique réclame l'indulgence ; et quand M. Quesnay de Beaurepaire se leva pour combattre les théories de M. Liégeois et de l'école de Nancy, en les traitant de paradoxes, il débuta simplement par une sottise, puisque les conclusions de son réquisitoire furent telles, que cette théorie les commandait.
Il serait puéril de nier que tous les coupables se puissent plus ou moins qualifier d'irresponsables. Les circonstances, le tempérament, les habitudes et l'éducation entrent pour des coefficients majeurs dans l'accomplissement du crime. Evidemment, le monsieur millionnaire aura moins de raisons qu'un pauvre diable pour voler une vieille rentière. Sa part de responsabilité sera donc infiniment plus grande que celle du pauvre diable, s'il commet le vol. Cependant, quand un ou plusieurs millionnaires lancent une émission fantastique, recueillent, après les mensonges des prospectus, l'argent des vieilles dames et l'engloutissent dans une banque-
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roule, la justice, si elle intervient, ne les condamne au plus qu'à cinq ans de prison pour escroquerie ; alors que le pauvre diable, voleur par faim, encourre dix ou quinze ans de bagne afin d'expier un méfait d'ailleurs identique. Le moins responsable subit une peine plus sévère que le plus responsable.
La notion de responsabilité semble donc assez confuse dans la législation française.
Le plus simple serait bien d'accepter immédiatement comme article de foi les axiomes de l'école de Nancy qui deviendront tout à fait péremptoires d'ici vingt ans, de déclarer le criminel irresponsable en principe, et de ne le punir que par besoin de préservation ; puis d'établir une théorie de la responsabilité progressive grâce à laquelle l'homme éduqué et à Taise subirait, selon la justice, une peine vingt fois plus forte que le misérable sans éducation et sans fortune, pour le même délit commis. Car celui qui pèche sans besoin et dans un milieu préservateur du vice montre une perversité bien plus grande que la brute à peine dégrossie qui reste asservie aux instincts d'animaux excités sans cesse par la mauvaise compagnie et les mœurs déplorables de son entourage.
Le jugement rendu dans l'affaire Gouffé satisfait pleinement à ce point de vue. Le plus responsable a subi la mort ; la moins responsable vingt ans de travaux forcés. Tous deux, également coupables au principal, n'encoururent qu'une peine proportionnelle à leur part de responsabilité consciente.
En effet, quand l'examen médical constate qu'un
individu est d'une volonté assez faible pour se laisser hypnotiser facilement par le premier docteur venu, il faut en déduire que, même dans la vie courante, les caractères énergiques qui l'approchent exercent sur lui une influence immédiate et efflcace.
Il y a prédisposition naturelle à servir les suggestions d'autrui, même quand elles apparaissent sous la forme de conseils, d'avis, et d'insinuations ordinaires.
Les mages modernes, qui semblent avoir repris une vogue considérable, constatent l'infériorité en puissance volontaire des hypnotisables et des médiums.
Pour ridicules qu'aient été les débats de ce procès, la verve du président, la composition de l'assistance privilégiée, courtisanes amies des magistrats, le verdict et le jugement marquent un bon sens trop souvent omis dans les opérations juridiques.
L'ignominie de la peine capitale a gâté seule cette sagesse.
Jadis un dogme était en honneur qui justifiait les exécutions capitales. On les considérait comme le moyen d'expier les crimes, afin que l'âme du condamné comparût devant Dieu, déchargée du péché par la douleur du supplice, et capable d'accomplir quand même son salut. Les théologiens avaient là quelque peu failli ; car l'expiation ne saurait sauve r l'homme que si elle est consentie par lui, réclamée sincèrement, s'il a soif de pénitence. Il est à peu près certain que les condamnés d'alors ne consentaient à cette pénitence suprême que parce qu'ils la
savaient inéluctable. Aujourd'hui, les scélérats qui vont à l'échafaud ne simulent môme plus ce consentement extérieur; et il ne subsiste pas de raison divine ou humaine qui autorise la société à supprimer un des siens, sinon celle-ci que c'est une économie sérieuse de se débarrasser d'un bandit par la guillotine plutôt que de le nourrir dans les bagnes.
Pour notre époque de trafic, voilà une considération. Par logique, on pourrait môme l'étendre aux aliénés, aveugles, sourds-muets et aux incurables que la charité publique nourrit dans des refuges spéciaux : puis, comme, à partir d'un certain âge, les vieillards ne sont plus qu'une charge pour l'Etat, leur supplice se trouverait tout indiqué dans le programme d'un gouvernement enfin « pratique ».