LE PERE
L'adolescent s'arrêta.
Il venait d'apercevoir, à travers la poudre soulevée par les jeux des enfants, M. Jules en compagnie de l'autre, l'attendu.
Lhomme lui sembla plus grand encore qu'on ne l'avait dit. Ses épaules en voûte soutenaient évidemment un poids formidable de gloire; et il s'avança entre les arbres grêles du boulevard extérieur, tel qu'un être de force, parmi le respect des gens. Les casquettes se levaient au passage du héros. Les tlics eux-mêmes, croisant les bras, prenaient une mine de vénération, malgré leur audace d'ordonnance.
D 'un bout à l'autre de La Villette, une rumeur se propageait. Les mômes accoururent en relevant leurs mèches folles et boutonnant leurs corsages, à la hâte. L'adolescent sentit la main timide de sa gigolette se crisper sur sa manche. Elle s'attachait à lui, prise d'une terreur sacrée devant la face de l'attendu.
M. Jules fit un signe pour les désigner à celui qui fixait l'attention de tous :
— Voilà le gosse ! Ilein! La Taupe, tu ne l'aurais pas reconnu... le gosse à Armance ?
La Taupe s'approcha ; il s'accroupit dans sa longue blouse ornée de minuscules boutons en porcelaine, puis saisit l'adolescent aux biceps et le regarda dans les yeux avec une émotion.
— Arthur... t'as seize ans, donc, mon p'tit Arthur...
— Et puis je suis frotteur...
Cela fut précisé non sans orgueiL Le géant se releva ; il avait rejeté son feutre en arrière sur sa courte chevelure crépue. La barbe lui renaissait aux joues grasses et vertes, et il s'était planté carrément vers le milieu du boulevard, les poings aux hanches, les jambes pareilles à des pilastres dans l'ample pantalon de forme mexicaine. Alors, il eut deux larmes soudaines qui luirent contre sa figure bouffle...
— Il ne me reconnaît pas... le p'tit!... Non, Jules... faut le laisser... Il avait six ans à l'époque... Gomment se rappellerait-il?... Laisse-le, je te dis...
Arthur restait sans voix, serrant contre soi le bras fluet de la môme. Il eût souhaité que la Taupe conçut immédiatement une excellente opinion de sa jeunesse. Ce le navra de voir que sa présence donnait au héros de la tristesse. Pourquoi pleurait-il, le paladin de tant de légendes, lui qui, dans sa guerre contre le monde entier, pendant plus de vingt ans, pas une fois n'avait négligé de venger un frère dévoré par la gueule ronde de la Veuve?
A chaque déclic du couperet, son surin avait
LE PÈHE 197
répondu, ouvrant au soleil le ventre d'un bourgeois voué aux mânes du mec vaincu.
Et voici qu'il était là, retour de GlairvauK, après dix ans d'ombre, là, pleurant de sa face écrasée, sans lèvres, qui ressemblait, avec le menton large et les imperceptibles yeux, aux images de Duguesclin gravées sur les bons points de l'école.
On avait repris la marche. Constamment des hommes se détachaient des groupes et venaient tendre la main à la Taupe. Dans l'atmosphère de gloire, à distance, les couples suivaient ; et, par la chaussée médiane du boulevard, il s'organisa une sorte de procession lente, un cortège discret et silencieux que seuls les gens de la pègre et les flics savaient reconnaître.
Il se versait des absinthes chez les marchands de vins, reposoirs de la procession. On défila dans Rochechouart, le camp des filles joyeuses. On reconnut Glichy, quartier des artistes, et Batignolles, patrie des fonctionnaires. On longea Gourcelles, ghetto des juifs opulents, et Wagram, aux somptueux boudoirs. Enfin, l'Arc de Triomphe apparut sur l'étendue bleue du ciel. La Taupe y marcha, résolument, avec M. Jules.
Passé les chaînes qui environnent le monument, il y eut un arrêt. L'adolescent se retourna. Le cortège sillonnait l'avenue montante. Les foulards multicolores des hommes battaient au vent, ainsi que des flammes de lances; et les cheveux retroussés des mômes luisaient plus fort que des casques.
Bientôt les groupes s'assemblèrent. Sous l'immense voûte de l'Arc, une troupe aux fiers uniformes se massa, femmes sanglées de jerseys noirs, gaillards aux vestes ouvertes sur les rayures blanches et bleues des maillots, aux tempes garnies de rouflaquettes égales.
L'adolescent se tenait en avant des groupes, sa blonde gigolette à la main ; il sentait la douce palpitation de la gorge contre son bras; le crépuscule commençait à étendre des gazes vertes et roses sur les flammes folles des premiers lampadaires allumés.
A ce moment, Arthur reconnut sa mère qui accourait du fond de Wagram, portant un paquet plat dans les mains... Elle avait sa jupe pourpre des beaux soirs et ses cheveux rougis de henné comme pour les grandes expéditions. Elle s'avança entre la Taupe et Arthur. Mais M. Jules commanda d'un geste le silence, le recueillement.
Les courses venaient évidemment de finir. Du plus loin les équipages affluaient vers l'Arc-de- Triomphe, tout rose maintenant du soleil incliné. Et ce fut comme un fleuve scintillant qui eût charrié les dieux et les ondines de ses eaux. Arthur s'émerveilla. « Oh 1 disait la gigolette, regarde celui-là avec son manteau de fourrures ; on dirait un gros ours ; et cet autre avec sa canne d'ivoire; et la dame qui porte une coiffure d'or et de turquoises ; et celle-là habillée en serpent, si petite dans la grande barque de sa voiture, derrière ses cochers si gras.. . ; et ce