LE PÈRE
char, très haut, où un valet sonne dans une trompe d'argent. Gomme ils ont l'air tous morts et rois! !... Et ceux-là encore, qui est-ce, dis?... »
— Ça ; tout ça, mugit la Taupe en brandissant son poing velu, tout ça, c'est les pantes ! !
Si formidablement, il avait lancé ce cri, que toute vie s'arrêta dans le cortège. On se pressait pour entendre, car on sentait que ce héros allait donner de sa parole. Sa silhouette de géant s'amplifiait contre l'arc écarlate de ciel, qu'encadraient les pierres de triomphe.
En effet, il parla. L'innombrable trompeau des pantes qui galopait là sous leurs yeux, avec la beauté de ses toisons riches, c'était leur bétail, à eux, l'éternel bétail à tondre. Ils s'en trouvaient les pasteurs et les maîtres ; les seuls dominateurs, demeurant les seuls libres, étant les seuls aimés. Et la Taupe dénomma tels et tels qui passaient dans la splendeur de leurs costumes, au trot des steppers magnifiques, et qui étaient les mêmes qu'eux. Ceux-là savaient aussi attirer l'or par l'appât de la femme, briller parmi les plus hautes têtes du troupeau, tenir la politique et la finance, piétiner les orgueils, diriger les peuples, se gorger de leurs ressources , parce qu'ils connaissaient le mystère de l'amour, parce qu'ils s'en servaient comme d'un talisman de magie, propre à créer l'or et à conduire les hommes.
Ils affirmaient ainsi la seule royauté réelle de l'être : le privilège de la paresse, parmi les bêtes qui peinent à la recherche de la nourriture, et vont poussées par l'instinct. Et ils se levaient eux, les
mecs, devant le monde, portant contre lui l'amour et le couteau ; tel le chiruri^ien, qui saigne et qui ampute afm de conserver l'organe essentiel du corps. Ils sauvegardaient ainsi pour l'avenir de l'humanité le privilège divin de la paresse.
Longtemps il dit. Les yeux du vieux paladin luisaient dans l'orage de ses paroles sourdes. La chevauchée brillante des pantes se fondait doucement aux brumes du soir... Arthur tremblait d'admiration et d'effroi et la gigolette, émue, versait de chaudes larmes.
Maintenant la nuit allait s'accroupir sur la ville. Les lampadaires étaient un double collier de flammes étincelant à travers l'avenue, et la troupe aux foulards multicolores restait muette autour du géant...
Armance revint alors à son fils. Elle serra l'adolescent contre sa poitrine avec un sanglot et des baisers. M. Jules parlait d'une expédition fructueuse à tenter le soir même dans une villa...
— Voici l'heure; annonça-t-il.
— Il le laut donc? dit la mère...
Et elle développa de son linge le long couteau qu'elle portait... Dans l'ombre, elle chercha la main de son fils. Elle l'arma.
La Taupe s'était retourné comme pour attendre.
Armance, alors, poussa l'adolescent loin de sa gigolette et elle lui montra l'ombre énorme du héros qui s'éloignait vers la trace rouge du soleil...
— Suis ton père, dit-elle.
L'adolescent se mit en route pour la vie.
La Russie que révélait au Figaro M. Huret, dans son enquête sur le socialisme, donne une grande tristesse. Ce peuple troupeau dépourvu d'espoir, à l'âme vide, au corps bestial, nous avait bien apparu déjà dans les récits des romanciers slaves ; mais les types exposés ainsi pouvaient n'être, au réel, que des sujets rares, choisis pour la tâche de l'écrivain. Le contrôle plus précis du voyageur confirme la tristesse des romans.
L'œuvre de M. Huret est considérable. Le souci de découvrir au monde la douleur humaine et d'étaler les hideurs de la pauvreté, pourrait presque aboutir à de la révolte contre l'ordre, émouvoir même des âmes pacifiquement jouisseuses et jusqu'alors indemnes de pitié. Le tableau du paupérisme russe, pour épouvantable qu'il soit, ne diffère point beaucoup, à y fermement penser, de ceux tracés sur la misère de France ; et l'on se demande si l'abrutissement, la passivité du moujik ne lui prêtent pas une vie plus heureuse, et si les idées révolutionnaires qui ger-
202 c.niTiQUE DES moi: L PS
ment aux cerveaux des socialistes d'Occident ne sont pas, pour ces travailleurs, un surcroît de peine morale adjointe à la torture du labeur et des privations.
La détresse du paysan russe frappe davantage parce qu'il possède des moyens inférieurs de défense. A le savoir incapable de révolte, de grève, son abjection nous touche infiniment. Au contraire, les facultés militantes de l'ouvrier occidental, allemand ou français, si elles nous intéressent à lui, nous le montrent plus fort, presque égal à ses adversaires, moins pitoyable. L'auteur de l'enquête a eu, par bonheur, l'art de généraliser son travail, de ne le pas limiter aux socialistes seuls, mais de l'étendre à ceux-là mômes qui ignorent les réformes souhaitables alors que, pour eux surtout, elles paraissent urgentes. Il a interrogé des paysans et des marins. S'il nous enseigna d'abord la peine du métallurgiste dégoûté de l'appétit par la chaleur des fournaises et rationnant sa famille aûn de payer la rente mensuelle de la maisonnette construite, à son intention, par le maître de forges désireux de rentrer dans une partie des salaires, il n'omit pas ensuite de décrire la simple résignation du laboureur boulonnais acceptant son sort en riant comme d'une folie si on lui annonce la possibilité d'un meilleur état.
Les paysans et les marins, incapables de rébellion, considèrent leur vote comme un travail dû au maître avec les autres efforts de leurs bras, de leur tête. Ils laissent leur suffrage à la disposition des employeurs et abandonnent, par inertie, leur liberté politique aux armateurs et aux fermiers ; en sorte que
cela seul qui les distingue du moujik ne leur procure nulle aide. Ils demeurent tels que si aucun droit ne leur était dévolu; et leur passivité semble ainsi bien plus grande que celle de leurs frères orientaux , puisque, pouvant s'affranchir, ils ne savent le vouloir.
Hormis la petite minorité des travailleurs industriels, les peuples du monde restent esclaves de ceux qui surent les conquérir par la force et par l'astuce. Pénétrés d'une manière de terreur religieuse, ils acceptent la fatalité de leur sort sans concevoir la possibilité des améliorations. 11 y a dans les pays des troupeaux d'hommes qui labourent et qui pais sent, et quelques-uns qui récoltent. Les premiers semblent soumis pour longtemps encore à la volonté de leurs maîtres. L'enquête sur le socialisme ne peut que donner à ceux-ci beaucoup de confiance dans leur avenir. La révolution n'est point proche, ainsi que l'annoncent des prophètes hardis. La résignation des pauvres durera longtemps encore.
Le plus extraordinaire de tout, c'est que cette grande résignation des humbles, la confiance qu'ils professent et leur dévouement excessif à la fortune des puissants ne touchent pas davantage ceux qui s'en accroissent et prospèrent.
Les princes de la richesse apparaissent, dans les écrits de M. Huret, comme des potentats affaissés et joufflus, ou magnifiques d'allures martiales, avec leurs moustaches blanches, leurs teints brillants, d'une couperose opulente. Ils ont de la bonhomie et de la cordialité dans leurs opinions inexorables. Ils
20i CRITIQUE DES MOEURS
parlent, avec indignation, de l'idée que peuvent avoir quelques-uns de diminuer l'amas de leurs biens. C'est eux, à les entendre, les souiïrantset les pauvres, eux sur qui la pitié du monde devrait pleuvoir comme une manne nécessaire, urgente. Dans la splendeur des palais qu'ils bâtissent, devant l'air bleuâtre et gai des villégiatures, ils s'indignent, les bras au large, les épaules haussées : « On veut nous voler ! » Et ils ricanent ou affichent de la malice, des finesses cauteleuses : « Des rêves à dormir debout 1
Mais il y a toujours eu des pauvres et des riches
Monsieur... Qu'y faire ?... Ah ! voilà ! il y a les mauvais ouvriers qui ne nous trouvent point à leur goût, mais les bons, Monsieur, les pères de famille: ils votent tous pour moil »
Leur sûreté de soi émerveille. Ils ne prennent même point l'ennui de discuter. D'ailleurs, s'ils le tentent, ils étalent une sottise historiquement impérissable; car ces mots d'indifférence et de mépris, envolés de leurs lèvres, serviront plus tard aux descripteurs des temps politiques pour justifier peut-être les horreurs d'une révolution sanglante : ils joueront encore à cette heure au jeu déjà centenaire où les bergères de Trianon recommandaient au peuple de préférer la brioche puisqu'il manquait de pain.
Avec des impudences majestueuses, ils affirment que s'ils n'étaient au monde, la machine sociale cesserait de battre et de vivre. A les entendre, on ne les soupçonnerait point. Leurs bouches, qu'ils prétendent sages, émettent les plus grossières déductions. L'erreur les mène. Ils sautent de contradiction en
contradiction avec une fièvre puérile et une simplicité béate de crétins confiants en leur nullité. Le Temps, pour prudent qu'il se dise, a bien reconnu cette pénurie de leurs jugements. Afin d'excuser tant de sottise, il s'en est pris à la méthode de l'enquête et à l'enquêteur.
M. Huret, il faut le confesser, excelle à mettre en valeur, par l'arrangement de son questionnaire, la naïveté des personnages. Il leur tire peu à peu tout leur égoïsme et toute leur suffisance, les produit à une lumière cruelle oii ils apparaissent monstrueusement grotesques et difformes. Parmi les plus merveilleux de ses tours, il importe de citer la manière dont il fait brusquement jaillir la terrible niaiserie du président de la chambre de commerce. Que l'on me permette d'offrir cette lecture. Le riche parle :
« Oui, eh bien! pour me résumer, je vous dirai que je préfère la liberté absolue que nous avons maintenant à n'importe quelle réglementation. Les ouvriers ont la liberté de la grève, et c'est une excellente chose ; ils ont des syndicats, les Sociétés coopératives; qu'ils luttent!
» — Mais cette lutte à outrance entre des intérêts si opposés pourrait avoir des conséquences terribles?
» — Qu'importe! c'est la vie, ça! et ce ne sera jamais comme le socialisme d'État, qui est la mort, entendez-vous, la mortl
■ » — Pourtant, représentez-vous une grève générale, tous les mineurs et les métallurgistes refusant en même temps de travailler dans toute l'Europe
et s'arrangeant pour résister huit jours, quinze jours ! Que de ruines!
» Il se mita rire.
» — Oh ! oh ! alors, c'est une autre affaire !
» — Ce serait la révolution, insistai-je.
» Alors, redevenant subitement grave :
» — Mais c'est impossible, une entente pareille ! Et puis, on mettrait des soldats dans les usines, dans les ateliers, et l'on pourrait bien forcer les ouvriers à travailler !
» — Forcer? Mais, alors... la liberté dont vous parlez?...
» — Il y a liberté et liberté ! »
N'est-il pas charmant cet aphorisme : « Il y a liberté et liberté. » Sans doute, le monsieur sincère entend-il distinguer ainsi la liberté du maître et celle de Tesclave ; deux choses diverses, en effet. Mais il sied mal de prononcer de pareilles paroles en pays de république oii une triple légende pare les frontons des monuments d'un espoir d'égalité.
Les inspirateurs du Temps ont bien senti que les premiers d'entre les bourgeois condamnaient par de tels discours leur œuvre entière. Ils comprirent que la présentation d'avis aussi simples nuirait plus h la cause du capital et de la République Troisième, que toutes les furies des démagogues et la fréquence des grèves. Avec une admirable mauvaise foi, un machiavélisme normalien, ils construisirent un entrefilet de première page et y affirmèrent que le pire moyen d'investigation était de prendre les gens à l'heure du cigare ou de l'eau médicinale, afin de connaître leur pensée. Seuls, les détails pitto-
resques subsistaient, selon eux, de cette enquête; et ils appuyèrent finement sur le cigare de M. de Rothschild, les maux d'estomac de M. Gousté, les cravates du duc de la Rochefoucauld et la redingote luisante du prince Aloïs de Liechtenstein.
Hélas ! il sort de ce travail entrepris au Figaro un tout autre enseignement. Nous aimons dire, avec l'indulgence propre à notre époque, qu'on ne rencontre point d'hommes réellement mauvais, mais qu'il existe des sots. La méchanceté se présente à l'esprit du penseur contemporain comme un mode delà betjse. Soyons tous intelligents, et tous nous serons pleins débouté. Cette manière de précepte a reçu, au cours de l'enquête sur le socialisme, une évidente confirmation.
Ces princes de la bourgeoisie, si durs au monde, et qui réfutent les sollicitations du pauvre avec des gestes vagues, des aphorismes indifférents, sûrs de l'armée prête à refouler les prières trop ardentes des misérables, ces princes nous ont offert les plus beaux exemples de stupidité. Car, désireux de ne point paraître semblables aux tyrans anciens qu'ils renversèrent , ils produisent tout juste les raisons sur lesquelles s'appuyaient jadis les pasteurs d'hommes. L'argument dernier de chacun : « Il en a toujours été ainsi; l'inégalité des conditions demeure inéluctable », n'est-il pas une version du droit divin, à cela près qu'il évoque une fatalité plus vague et d'un symbole moins riche ? Le duc de La Rochefoucauldconseilled'en revenir à l'Évangile, de promettre au peuple les délices de l'autre vie,
afin qu'il se contente ici-bas de sa douleur. Ce duc en vérité, a raison.
Pour détrôner ceux dont il enviait, il y a cent ans, le luxe et les privilèges, le Tiers-État a combattu l'idée de Dieu et du paradis ; il a retiré aux misérables l'unique consolation qu'ils avaient de vivre. Il leur a promis du bonheur sur terre. Il a signé en 1780 une lettre de change à échéance brève. Le peuple va se présenter pour ce paiement ; et le Tiers songe qu'il va faire banqueroute, que l'huissier sera dur, et la saisie totale au jour de la revendication.
Comme il ne donne pour raison de son pouvoir que la fatalité et la force, il attirera sur lui la force et la fatalité.
Sa faillite semble certaine. Peut-être, après tout, Dieu payait-il, par-delà.
Bienqu'on l'estime une grave erreur d'économie générale, la grève reste encore le seul moyen d'obtenir des améliorations passagères pour le sort des laborieux. Vainement les gazettes du Pouvoir prêchent que ce genre de manifestation ne rapporte rien aux ouvriers. Il faudrait méconnaître la sincérité du télégraphe lui-même pour ne pas saisir que chaque tentative des grévistes induit le patronat en une plus sage circonspection. Les exemples deRivede-Gier et de Lens infirment les déclarations gouvernementales. L'augmentation de salaire récompensa l'effort des verriers; et les quarante mille bouilleurs du Pas-de-Calais ne parurent pas sortir sans un notable bénéfice du conflit.
N'eût-elle que ce double résultat de tenir une menace constamment levée contre l'égoïsme du capital et d'habituer à la lutte, d'aguerrir à la faim les foules sacrées du prolétariat, la grève n'en devrait pas moins être défendue. Certes, chaque fois qu'on en déclare, la production étrangère envahissant nos
marchés remporte une victoire au détriment de laproduction nationale. Si ces victoires se multipliaient, notre industrie diminuant d'importance, par suite de ressources, irait lentement mais sûrement à la ruine. Des faillites énormes se succéderaient. Des banques sombreraient. Des krachs provinciaux, puis des krachs généraux amoindriraient la richesse du pays. Les industries périclitant, le chômage obligatoire réduiraitles travailleurs à la misère. ..
Ce tableau que les avocats du capital aiment pousser au plus noir lorsqu'ils combattent la force socialiste, implique un fonds de réalité. Mais les grèves menées jusqu'à ce jour n'acquirent point mieux que d'être régionales et successives. Aussi importe-t-il de comprendre que les ruines dont on menace le pays demanderaient, àce compte, plusieurs siècles pour se généraliser au point de causer la catastrophe définitive. En outre, la ruine d'une industrie particulière amène le développement d'une industrie sœur qui en profite. Des capitalistes se trouveront toujours pour accourir sur le cadavre d'un concurrent, le dépecer et utiliser au mieux ses débris. Sur les ruines des uns, des fortunes nouvelles s'édifieront, il y aura seulement eu déplacement des capitaux...
Hypothèse d'ailleurs que tout cela dont l'évolution consommerait des siècles. Avant cinquante années, une grève internationale éclatera qui, obligeant le capital à battre dans le vide, lui dérobant tout travail, le contraindra à la reddition finale. L'énergie entière du socialisme doit donc viser le but de la concorde ouvrière internationale. En com-
battant l'idée de patrie, les anarchistes, répudiés bien à tort par l'opportunisme calculateur et personnel des Guesde et des Lafargue, accomplissent à l'heure actuelle la meilleure besogne théorique.
Qu'importe, en définitive, et dans le sens humanitaire le plus large, que l'industrie d'un pays décroisse au profit des nations voisines? Les ouvriers du pays malheureux passeront les frontières, s'amasseront autour du foyer industriel le plus actif, ils contribueront à son développement, à sa valeur, à sa suprématie; puis, le même phénomène économique, qui s'était accompli avant l'immigration, se reproduira. Le travail imposera des conditions nouvelles au capital centuplé par les efforts des laborieux. Les conflits renaîtront. De cette perte les peuples voisins profiteront, et l'exosmose du prolétariat recommencera en sens inverse.
Des époques de prospérité et des époques de stérilité alternatives se succéderont dans chaque patrie. Mais, durant les années oii la production ancienne aura passé dans des mains étrangères, de nouvelles industries se seront créées sur le sol en souffrance. Par l'avidité commune aux hommes d'argent, les capitaux déchus ne tarderont pas à s'agglomérer à nouveau afin d'aboutirà desutilisations fructueuses. Les nouvelles industries découvertes auront quand même augmenté le bien-être humain ; en sorte que la détresse momentanée d'une patrie aura contribué au progrès général des êtres vers le bonheur social.
Des exemples historiques appuient ce dire. Au temps de la Renaissance il y eut émigration vers
l'Italie, l'Espagne, la Grande Grèce. Les peuples envoyèrent aux pays de richesses l'élément fort et actif de leurs générations. Il nous en revint, au Nord, de précieux éducateurs qui, ayant puisé parmi les races méridionales le génie d'invention, vinrent appliquer en pratique les vérités découvertes. Ces éducateurs constituèrent par trois siècles de labeur la suprématie économique, par suite intellectuelle, des races plus s-^ptentrionales. Aujourd'hui l'exosmose s'accomplit du Midi au Nord. Les Italiens envahissent nos chantiers ; et comme la production la plus active s'est concentrée en France et en Angleterre, il y a afflux de forces laborieuses dans ces deux centres. Le phénomène de pléthore apparaît. La surproduction encombre les réserves des magasins; les besoins se sont accrus à mesure que les appétits primitifs s'assouvissaient. Le peuple capable de savoir que le travail accumulé par lui, équivaut, pour la somme de l'elîort individuel en un an, à la valeur numéraire de 2,300 francs, réclame le versement de ce numéraire au lieu des 1,000 francs que lui accorde la moyenne statistique des salaires. Il conçoit qu'on lui vole environ les trois cinquièmes de ce qu'il gagne réellement; et il juge que c'est là beaucoup trop.
Les grèves surviennent pour donner quelque sanction à son mécontentement. On lui explique alors qu'étant, comme pauvre, l'immense majorité du peuple, il est aussi l'immense majorité contribuable . Payant le plus il a droit, selon la morale capitaliste elle-même, au plus de bien-être. Au contraire les lois furent, semble-t-il, instituées pour défendre
contre lui le bonheur d'une minorité propriétaire. Alors que le code devrait sanctionner les devoirs du capital envers le Travail, force précieuse, essentielle de la nation, il se borne à protéger les privilèges énormes de la richesse. Rien n'est-il plus odieux que l'obstination du Sénat, de la Chambre même à écarter, par exemple, le principe des retraites ouvrières, alors que ce principe existe en application depuis les temps administratifs les plus reculés pour assurer la vieillesse des fonctionnaires ou soldats gradés, sortis presque tous de la partie aisée du peuple ?
L'injustice est évidente ; elle dénote un égoïsme immonde.
Que les bourgeois s'étonnent ensuite des idées de violence qui germent dans la plupart des cerveaux! Cette violence, si sanglante qu'on la puisse prévoir, vaudra-t-elle jamais, pour le nombre des victimes, celui des malheureux épuisés par les travaux délétères, rongés par la maladie du plomb, de la céruse, par la phtisie des cotons, par celle qu'amène le passage subit de la chaleur des fours métallurgiques à la fraîcheur de l'air ?
Quel 93 serait la punition de la force dévoratrice du capital moderne?
Mais la violence que préconisent les plus avancés des socialistes, — l'extrême gauche de ce parti, les théoriciens et les savants de la grande idée altruiste; les docteurs de l'anarchie, puisqu'il convient de les nommer, — la violence qu'ils préconisent n'est point aussi basse que la rêvèrent les atroces bourgeois en honneur il y a cent ans. Les anarchistes ne préten-
21 i CRITIQUE DES xMOEURS
dent pas, à l'exemple des tueurs de septembre, supprimer parle fer les femmes et les hommes attachés à des croyances différentes des leurs. Le raisonnement est tout autre.
En définitive tout le système social actuel repose sur la priorité de la Force brutale. La propriété est un effet lointain, héréditaire des conquêtes barbares. Le salariat est un nom nouveau donné à l'esclavage ; et le droit écrit pour défendre la propriété n'est que la consécration de la Force victorieuse, foulant aux pieds l'ennemi trop faible. Que depuis des siècles, des marchands fourbes, des entremetteurs adroits, aient récupéré sur le conquérant primitif une partie des richesses foncières en échangeant les produits de la ruse, ou en battant le plus faible au nom du plus fort, en exploitant le misérable sous la protection du seigneur ; qu'en 1789, la ruse du bourgeois ait définitivement remplacé dans ses apanages la brutalité du noble, — il n'en reste pas moins véritable que la force seule prédomine encore. Lorsqu'on invoque le suffrage universel, cela revient h faire le recensement de deux armées en présence dont la plus faible numériquement se soumet aux caprices de la plus forte. La minorité dit à la majorité : « Si nous en venions aux mains vous m'écraseriez ; je cède donc et j'accepte momentanément votre triomphe probable. »
Donc la force, rien que la force. Le droit n'est qu'un mot ; la liberté un autre que les prolétaires anciens eurent la sottise d'accepter en échange de l'esclavage. Cette in.^titution historique rendait la vie infiniment plus heureuse, plus assurée, et par-
tant plus libre que ne le fait le salariat moderne.
Ce que l'anarcliie veut prouver par la violence, c'est que la minorité intelligente et audacieuse devient une Force contre le nombre stupide et féroce ; c'est que les grévistes de Fourmies, s'ils avaient lancé une quinzaine de bombes « Bons- Enfants » dans le bataillon du commandant Ghapus, auraient donné fort à réfléchir aux penseurs de la place Beauvau.
Cette opinion des anarchistes ne me paraît pas la plus mauvaise.
Aujourd'hui les bourgeois, suffisamment éclairés sur la justice des revendications ouvrières, n'osent plus guère y contredire. Ils se retranchent derrière le non possumus de l'ancienne théologie et semblent croire que le dogme du capital doit être respecté quia ahsurdum, aussi bien que le dogme de l'Incarnation. « Vous ne manquez pas de raisonnement, afflrment-ils aux prolétaires. Vos idées se tiennent. Leur logique ne nous offusque pas. Mais accomplir vos desiderata! Y pensez-vous? Nous ruinerions le capital. Les actionnaires des compagnies les plus sûres verraient décroître leurs dividendes I ! ! Vous voyez bien que vos prétentions sont pratiquement folles. Ne faites donc pas de bruit dans la rue ou nous essaierons nos tusils, modèle 86... «
Et la bande des voleurs, ou si vous voulez les héritiers des nobles conquérants antiques, continue ses trafics abominables sans plus s'inquiéter. Elle a d'ailleurs de trop justes motifs de repos. En Allemagne, comme en France, s'il se trouve un Ali-
Baba socialiste pour découvrir le Sésame, et descendre dans les cavernes du parlementarisme, il s'empresse de s'enrôler parmi les brigands, loin de tendre à les détruire. Les Guesde, les Brousse, les Lavy, les Lafargue et toute la tourbe possibiliste, ne prononcent le mot sacramentel que pour s'installer commodément au milieu du trésor, attendre là que l'oubli se fasse sur les théories incendiaires de leur jeunesse, et qu'ils puissent, tout comme M. Grévy, s'assurer des immeubles de rapport. Qui penserait aujourd'hui que M. Ranc fit partie (ô si jadis!) de la Commune ?
C'est pourquoi, bon prolétaire, tu t'imagines en vain avoir gagné la partie quand un gaillard plus ou moins énergumène t'a débité en tranches le capital de Karl Marx, et s'est fait élire député, par ta confiance naïve. N'aie pas d'affaire avec ces gens-là qui te parlent de légalité parce que la légalité c'est le manche, et qu'ils espèrent bientôt passer de ce côté de la poêle oîi tu fris, et oii tu continueras longtemps à frire.
Ils savent bien ne tenir jamais la majorité et par conséquent n'avoir jamais à accomplir les programmes de leurs discours.
En suivant l'avis qu'ils proposent : atermoyer, tu laisseras tout bonnement au Pouvoir le temps de préparer une efficace croisade contre toi. Ne crainstu pas que, méditant sa petite vengeance, il ne cherche à t'écraser une fois pour toutes? Mais, bon prolétaire, tu l'embêtes énormément, le Pouvoir, avec tes grèves. Le patron, c'est lui. La Chambre et le Sénat ne renferment que des patrons, de riches
industriels élus par l'ignoble servilisme des paysans. El Lu t'imagines que ces gens-là vont t'accorder des réformes qui diminueraient certainement la pension qu'ils servent à leurs cabotines et les loyers de leurs chasses ! Que tu es simple, bon prolétaire !
Suis toujours les conseils de tes gaillards possibllisles ou « parti ouvrier » et avant peu tu assisteras à la bonne fusillade générale propre à taire les criailleries importunes. Il suffira de quelques escadrons composés avec des rustres solides, et une ou deux salves de fusil à répétition pour en finir avec les grèves et le socialisme.
Tu ignores donc, excellent prolétaire des industries, la haine du paysan pour toi? Ne songes-tu pas que tu es le vivant reproche à sa servilité, l'outrage perpétuel à sa lâcheté? Tu l'exaspères comme sa conscience, la conscience du Peuple qui crie contre son humilité bestiale ! Et le jour où le gouvernement, c'est-à-dire le patronat, lancera sur toi la plèbe des campagnes pour commencer le grand massacre, il ne sera pas un laboureur qui ne se lève pour tirer sa balle dans la masse.
Voilà ce qu'on te prépare, bien sourdement, en secret. Oh! tu verras les professions de foi officielles aux élections prochaines ! et la loi pour la liberté du travail qui suivra la rentrée des nouvelles Chambres. Le dernier massacre se prépare. A toi de prendre les devants.
DE L'AVENTURE PANAMIQUE
Que le relent de M. Gonstans ou l'haleine du comte de Paris aient animé le clairon qui annonce la honte panamique au monde, importe-t-il de le savoir? Apparemment l'un et l'autre de ces hommes célèbres poussèrent, monnaie en main, les teneurs de propos à rédiger leurs informations dans les gazettes. Et, chose risible, ce qui ne déconsidérait pas les gens alors qu'on se bornait à le dire, les jette incontinent à terre dès que la parole se fixe dans les colonnes du journal.
Depuis quatre ans nul n'ignore rue Drouot à la Madeleine, aux Champs-Elysées dans la pleine Monceau, les misères humaines dénoncées bruyamment, en ce dernier décembre ; il y était devenu banal de déclarer que les neuf mille francs de l'indemnité parlementaire et le prix des mauvais articles publiés ici oîi là expliquent mal comment tel opportuniste poupin entretient des hétaïres réjouissantes dans de confortables boudoirs, ou comment tel tombeur de ministères s'offre des fêtes décorsetées en compagnie
220 f.IUTlOUE DES MOEUl;S
héraldique. Après l'émission de Lesseps, la fille d'un radical important fut beaucoup demandée en mariage, tant l'on comptait sur une formidable dot. Aux dernières extrémités, par malheur, il demeurait acquis que le pot-de-vin avait été bu hors de la famille, et les prétendants s'excusaient. Cette accortc comédie donna de la joie au boulevard pendant de longues semaines. Mais Joseph Prud'homme, citoyen et franc-maçon, ne connaît pas les égayantes aventures. Voici qu'on le renseigne.
Le fatras d'accusations et de démentis accumulés dans les quotidiens, ces semaines-ci, laisse la vérité dans une bouillie noire. Impartialement, nettement, ne siérait-il pas de reconstituer, selon le laconisme d'un fait divers, cette épopée d'escroquerie, et de la produire en épreuve claire ? L'opinion s'en réjouirait peut-être. Nous l'essaierons donc avec la sérénité du spectateur un peu fin qui se garde déjuger la pièce sur les tirades et goûte plutôt la pensée des auteurs que son expression dramatique fatalement mensongère.
Il y a quelque temps déjà, la justice découvrait qu'un juif nommé Arton, fort connu dans les clubs et les boudoirs chers, allait vers la banqueroute frauduleuse. Sur la plainte des dupes, le parquet opéra. La banqueroute se compliquait de vols si audacieux qu'on décida immédiatement de mettre à Mazas le brasseur d'affaires. A l'heure même où les agents arrêtaient un fiacre pour accomplir cette formalité, des émissaires du gouvernement accoururent chez la Dame aux balances, et la supplièrent de ne point perpétrer la gaffe. Arton tenait en main
DE l'aventure panamique 221
d'innombrables preuves de la participation parlementaire à ses tentatives de fortune. Les plus grands noms de la République pareraient, avec le sien, le rôle des assises; car le spéculateur malheureux gardait soigneusement ses paperasses en garantie. Il estimait raisonnable que ceax-là dont il avait fraternellement gonflé les portefeuilles lui assurassent du moins la libre circulation de son individu.
La Dame aux balances rengaina son glaive demitiré et se servit de son emblème pour jouer à Tescarpoletteen sifflotant des airs patriotiques. Arton partit en voyage ou du moins il cessa de parader parmi les luxes et les joies de la capitale. Les filles publiques à cinquante louis le consolèrent et le cachèrent dans leurs vases de toilette qu'il avait d'ailleurs payés de la poche des humbles pontes.
Certains magistrats mécontents du ministre parlèrent-ils à l'oreille de l'opposition, ou M. Gonstans, qui sait tout, jugea-t-il propice le moment de déconsidérer ses anciens complices lâcheurs. Les feuilles publiques crièrent soudain : « Au voleur ! » et, fort habilement, abandonnèrent Arton pour envelopper dans l'attaque la bande du Panama qu'il avait beaucoup aidée de son industrieux génie.
Les révisionnistes reprirent leur œuvre de 1889, M. Delahaye escalada la tribune. On parla d'un registre à souches déposé chez M. de Reinach. Aussitôt ce baron fut. ravi à la douceur de vivre.
Gela causa de la stupeur. En vain voulut-on propager les bruits de congestion cérébrale, d'empoisonnement par l'atropine. Cornélius Herz, sachant
qu'il avait vendu à l'Allemagne le secret de la poudre de guerre, avait prétendu, à ce que dirent quelques-uns, le faire chanter pour neuf millions.
M. de Reinach n'eût point trouvé la somme, et, navré de pouvoir déplaire à l'opinion, se fût alors courageusement intoxiqué.
L'invraisemblance de l'hypothèse choqua. Le baron de Reinach se moquait un peu de l'estime publique. Quant au fait de paraître en justice, il était sûr d'envelopper dans ses dépositions des complices si notables, si commandeurs ou grand-croix de Légion d'honneur, si grands Français et si ministres, que les magistrats les ménageraient à l'extrême. Le suicide ne s'imposait pas.
Dès lors il demeurait en belle évidence que certaines personnes avides de récupérer le registre aux souches compromettantes avaient facilité la sortie définitive de l'argentier.
Le vol se panachait de meurtre. Brusquement la victime fut enfouie en province. On espéra que le corps y pourrirait plus vite. Les alcaloïdes s'assimilent promplement à l'organisme. Le constat de leurs traces devient impossible dans les tissus de l'animal mort. Les médecins légistes consacrés par le Pouvoir n'appelleraient évidemment pas le miracle scientifique capable de nuire à la version ofucielle.
Cependant on reconstitua le thème du drame. M. de Lesseps et ses amis s'étaient, lors des émissions, entendus avec le baron, pour acheter le parlement à forfait. Contre telle somme une fois remise en ses mains, M. de Reinach se chargeait de four-
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nir, à date fixe, une majorité en excellent état, apte à penser selon les besoins de l'entreprise. La Compagnie paya d'avance.
Le malheur fut que l'intermédiaire se jugea digne d'une commission considérable. Il lésina sur les prix, négligea d'acquérir les consciences trop chères, et grossit outre mesure sa part de courtage. La chose se facilitait par l'apparence de décorum qu'il convenait de servir au public. Les marchés se devaient conclure mystérieusement du bailleur au preneur, avec, parfois, l'indispensable intrusion d'un discret homme de paille. Par suite, nul contrôle de la compagnie. Le baron abusa vraiment de ses avantages.
Ainsi M. Floquet se plaint de n'avoir jamais reçu la moitié des sommes que la prévoyance du Panama attribuait à sa haute influence et à sa grande réputation de probité. M. Andrieux se porte garant de ce vol inqualifiable.
Certes l'accaparement total des parlementaires était une opération autrement facile à conduire que l'accaparement des cuivres. L'un et l'autre ont raté cependant. Dans le cas des métaux on ne pensa point à prévoir que les fabricants de machines s'approvisionneraient chez les industriels qui refondent les cuivres hors d'usage; dans le cas des parlementaires on ne voulut pas croire que les personnages oubliés par la munificence panamique s'en outrageraient j usqu'à se constituer en commission d'enquête, pour flétrir les collègues plus heureux et leur reprocher le manque de vertu.
Les plates-bandes de la Chambre furent arrosées sans prudence. On eût montré plus d'adresse en
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répandant la rosée bienfaisante en petite quantité sur chaque oignon sans en omettre le moindre. La faute fut d'inonder certains potirons et d'oublier les modestes tomates, les humbles artichauts. Ce sont ces oubliés qui empêchèrent la main paternelle du Pouvoir d'étouffer le scandale à son premier vagissement.
La parcimonie du baron de Reinach a perdu notre réputation devant l'étranger.
Afln de se prémunir contre les oubliés, les parlementaires d'importance avaient eu soin pourtant de créer la loi sur la diffamation. Ce préservatif rendait Jusqu'à ce jour des services efficaces. En effet, de même que le voleur obscur se garde de graver son nom, son adresse et la relation du méfait sur la table du lieu qu'il dévalisa, ainsi le larron parlementaire ne dépose point d'habitude sa signature au long des registres oii il émarge pour fonctions occultes. La loi préservatrice exige une preuve matérielle. Or, le révélateur toujours moins puissant que celui qu'il démasque ne trouve aucune aide au cours de ses recherches ; et le filou politique obtient des magistrats la condamnation qui l'innocente. Or le vit bien dans le cas Burdeau-Drumont. Ce ministre ne fut certainement pas sans profit auprès de la Banque. Mais les témoins redoutèrent de mécontenter les hauts personnages dont ils dépendent... et bien que M. Burdeau demeure, de par la loi, un homme sans goût pour l'argent, cette conviction des juges ne se partage point parmi les gens un peu avertis des choses du monde. De même les déclarations de
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MM. Numa Gilly, Chirac et Savine furent certes, malgré le jugement de la Cour, des vérités.
Cette fois M. Constans et M. Herz prirent soin de photographier les chèques. Il se trouve aussi que les administrateurs de Panama, incarcérés par malice gouvernementale en lieu et place des députés corrompus par leur or, se vengent de la plaisanterie en taisant agir leur clientèle. Et voici que la loi préservatrice ne sert plus de rien. La prudence des parlementaires est dénudée. Ceux-là mêmes font la preuve exigée qui l'ont en mains et sur le silence de qui l'on pouvait, à tout prendre, compter. Le Pouvoir, en serrant MM. de Lesseps, Marins Fontane et Sans-Leroy dans les coffres de Mazas, a déconsidéré ses amis. Peut-être s'en frotte-t-il d'ailleurs les mains.
Car ce n'est pas pour l'apparence que le juge d'instruction interroge si longuement chaque jour les administrateurs, et avec tant de secret. Ce M. Franqueville reçut certainement des confessions admirables; et grand eût été le nombre des hommes en place pour connaître l'amertume de l'impopularité si, au dernier jour, la peur de voir MM. Rouvier et Arène vendre la mèche en pleine audience n'avait obligé le juge à l'indulgence.
Au reste, quoi qu'en veuillent écrire les gazettes étrangères avides de mettre la France en discrédit, le courage chirurgical du gouvernement est sans doute la seule chose belle que ces vingt ans de République aient donnée. Au lieu de déblatérer sur la corruption de nos hautes têtes, les races voisines, pour peu qu'elles fussent sages, devraient applaudir
à l'exemple d'éliminaLion, car si le blâme nous pouvait échoir, il ne se justifierait qu'en invoquant le reproche d'avoir tant tardé à produire la vérité.
Bien avant le boulangisme, les Parisiens informés se disaient partout ce qui se révèle officiellement aujourd'hui. Et ce fut là ce qui poussa beaucoup d'entre nous, parmi la jeunesse, à suivre le général favori. Nous pensions que les hommes de corruption une fois renversés, par le moyen du fétiche populaire, il deviendrait loisible de construire un nouvel État moins occupé de soucis individuels et plus fervent pour les réformes d'économie publique.
Après le départ inopportun du général, les gaillards pris maintenant la main sur le chèque exposèrent à maintes reprises leur mépris pour nos tentatives de 1889. Ils manifestèrent des indignations merveilleuses. Les agents par eux entretenus dans les provinces arboraient très haut l'intégrité opportuniste et nous répétaient obstinément : « D'où vient l'argent ! » Nous leur demandions alors d'où venait le leur. Ils semblaient ne pas avoir connaissance de son origine. Certes les électeurs entraînés par la faconde officielle ne s'imaginaient point la payer de leurs économies, même de celles versées entre des mains célèbres afin qu'un .isthme fût glorieusement percé.
Les révisionnistes n'ont pas cependant abandonné la tâche. Ils se rapprochent du triomphe, MM. Delahaye et Déroulède parlèrent définitivement et voici que nos adversaires de quatre ans se jugent en forme pour exécuter eux-mêmes le programme du balai.
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Il est extrêmement généreux de reconnaître ainsi le bon droit des vaincus et l'on imagine facilement que dans tout autre État de nos voisins le Pouvoir se fût, en pareille circonstance, voué à la besogne exclusive d'étouffer le scandale, eût-il même dû pour cela corrompre les dénonciateurs en leur versant le double des sommes à révéler.
L'esprit de France qui, le premier du monde, abolit, il y a cent ans, les privilèges de la conquête franque, de la Force, s'occupe victorieusement d'anéantir le prestige de l'argent. A cent années de distance, et par une nation seule, entre toutes les autres magnifique, les deux grands mobiles historiques des actes sociaux sont reniés. Un nouvel idéal se lève dans l'âme du peuple. Après la brutalité de la Force, et la roublardise de l'Argent, une ère nouvelle tente d'éclore, l'ère de l'Altruisme, de la Bonté, de l'Amour universel, préparés par le socialisme et les théoriciens de l'anarchie.
L'étranger ne jouit pas de plus de vertu. Il a moins de franchise et de courage. En Angleterre un canon coule à l'État plus cher que ne le paye notre gouvernement. Là-bas, la matière première, le transport, la main-d'œuvre et l'outillage reviennent à meilleur marché qu'ici. On vole donc plus en Angleterre qu'en France.
On imputerait à tort ces misères morales à la malice originelle des individus ou des peuples. La corruption tient à l'importance prise depuis deux siècles par l'ignoble Argent. Cette force donne à qui la possède le prestige de toutes les qualités : le pouvoir, rhonneur, les femmes. Les tristes gens qui
comparaissent devant la commission d'enquête, accomplirent leurs ignominies afin de se vautrer sur certaines filles dont l'on vante la peau, l'esprit, les toilettes ou môme la bêtise et la laideur. Cet Arton les comblait. Ainsi des concierges économisèrent trente ans, sur le bois et le vin des locataires, pour que la bande des panamistes gratifiassent telles péronnelles roublardes de leur bave amoureuse.
Elles sont, dans Paris, une vingtaine à cheveux teints qui affolèrent tous ces pauvres mâles esclaves de leur sexe, qui inspirèrent le vol et le meurtre du baron, qui vivent de cette ordure et de ce drame.
]S'est-ce pas pour les satisfaire, elles, leurs aînées, ou leurs amants, que tant d'hommes sollicitèrent la puissance par tous moyens, que tel ministre fit empoisonner Richaud sur le navire qui le ramenait nanti du dossier accusateur, que Reinach tenta le meurtre de Cornélius Herz par l'entremise d'un malheureux savant manieur de fioles périlleuses? N'est-ce pas afin de voler encore et par là de gorger mieux les courtisanes, que les hommes compromis sur le registre de Reinach le firent piquer par la seringue de Pravaz au préalable remplie d'un alcaloïde sûr? Une femme tua Gambetta qui se refusait à son caprice. Et pour les posséder les hommes de Versailles ordonnèrent le massacre du peuple, lors de la semaine sanglante, devant le poteau de Satory. Pour les embrasser ils se fortifièrent dans le sang des pauvres.
On les trouvera encore, les femelles avides, dans les histoires du Crédit Foncier, et du Crédit Lyon-
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nais que l'on va découvrir, histoires plus riches en révélations bizarres que celle du Panama.
Il faudra cependant l'admettre. Nous ne sommes encore que de sinistres barbares pleins de rut et de cruauté. Le ventre nous mène, et nous ne savons nous affranchir d'aucun instinct.
La femme porte au crime, l'amour à la mort.
Le ministre Ribot, au lendemain de l'incarcération des administrateurs, allait, dit-on, par les couloirs de la Chambre, criant : « Nous n'en sortirons que par la saignée, la saignée ! Il faut la saignée pour réhabiliter la République! Mais, hélas! nous ne pouvons pas déclarer la guerre... »
Ainsi, dans l'âme de ce vieux bourgeois, le duel de deux nations suffirait simplement à laver l'honneur de M. Sans-Leroy qui a touché trois cent mille francs pour les besoins de son corps. La tuée en masse reste encore le suprême argument de la politique moderne, le moyen de distraire l'attention du peuple, s'il s'étonne de ses gouvernants.
Et nous nous croyons très loin du roi Gambyse.
En vérité, monsieur Ribot, la tuée n'est pas nécessaire. Aux élections prochaines vos amis auront reconquis leurs sièges, et de ceux qui émargèrent bien peu demeureront sur le carreau. Vous méconnaissez le peuple. L'exemple de Mary-Renaud et de Wilson mandataires de la Touraine, vous devrait valoir plus de confiance. Le paysan aime l'homme d'argent plus que lui-même. Il l'admire et il le craint. Les moyens d'acquêt lui importent peu; et la pauvreté est à ses yeux le premier vice, comme la richesse est la plus grande vertu ..
Dites simplement qu'on veut perdre la République, et l'on votera pour vous comme en 1889. La justice ne viendra pas du troupeau électoral; si le châtiment s'épanouit sur vos têtes, des mains plus nobles l'auront préparé. Au lendemain le troupeau suivra ceux qui se seront affirmés les maîtres.
Car vous pensez mal si vous songez que rien ne s'apprête dans les âmes outragées des hommes forts. Nous vous en voulons d'avoir anéanti les croyances au bien, à la loyauté, à Thonnôteté parmi lesquelles nous éduqua la simple vertu des mères.
J'ai connu pendant la période du boulangisme un jeune homme qui, au sortir des écoles, s'en fut à Panama comme vérificateur de travaux. Il me contait qu'au premier jour où il voulut commencer sa besogne, une singulière chose lui advint. L'entrepreneur dont il devait métrer et vérifier les déblais résultant de l'extraction de la terre lui montra une petite colline qui s'élevait là : « Eh bien! Voilà mon déblai, métrez-le. — Vous riez, je ne vois qu'une colline naturelle. — Mais non. — Allons donc ! — Métrez toujours, farceur, nous nous arrangerons... » Mon jeune homme ne s'arrangea point et refusa sa complicité. Peu de temps après on l'envoyait dans un lieu où la fièvre jaune fauchait les vies, et un vérificateur plus accommodant le remplaçait.
Il y avait ainsi des villages mortels où on exilait les gens convaincus de ne pas comprendre les affaires. Ils disparaissaient vite, laissant la place à des consciences plus vastes.
Mon jeune homme me contait encore que deux navires arrivèrent un jour à la côte, apportant des
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machines construites spécialement pour les travaux de l'isthme. On disait qu'elles avaient coûté des prix considérables. Les diverses pièces de ces machines furent déposées sur la plage; et elles restèrent là longtemps, exposées à la pluie, s'abîmant de plus en plus chaque semaine. Et puis un matin des chariots pleins de terre survinrent en longue file sur cette môme plage. L'homme qui les conduisait réclama l'enlèvement des machines, ce terrain lui étant dévolu pour déverser ses déblais. Mais personne ne fit droit à sa requête; parce que cela ne regardait personne des fonctionnaires présents. Alors l'homme, dans un entêtement brutal, ordonna que la terre des chariots fût jetée quand même sur cette place; et son déblai recouvrit les machines; il y eut un beau tumulus qui marqua leur enfouissement.
Le spectacle de ces canailleries avait fait de mon jeune homme un boulangiste ardent. Il gardait la conviction que la lutte contre l'opportunisme c'était la lutte contre les voleurs et les meurtriers.
Aujourd'hui je le crois devenu un de nos meilleurs compagnons anarchistes, un de ceux dont le bras et le courage sont sûrs. Et sans remords, sans compassion au jour dit, il renversera la marmite, content de couvrir d'un tragique manteau de décombres l'ivresse de la bourgeoisie, notre mère.
Elle est inéluctable, préparée depuis vingt ans par l'entretien des troupes et la surcharge des impôts. Les gens de compétence s'accordent pour affirmer la valeur de nos armements, et l'Allemagne ne cache pas qu'elle redoute l'action parallèle de la Russie, action d'autant plus sûre que des intérêts généraux d'équilibre la commandent, non des traités équivoques signés pour l'urgence d'un moment et selon la lubie passagère des diplomates.
Il faut la guerre parce qu'il importe de sortir de la situation sinistre et stupide oii étouffe l'Europe. Le souci d'équiper et d'abrutir la jeunesse dans les chiourmes régimentaires exige des millions indispensables à l'œuvre de rénovation sociale ; et il est idiot de dépenser cet argent pour apprendre, d'ailleurs fort mal, le métier de bourreau aux citoyens, alors qu'à chaque heure des hommes crèvent de misère ou se suicident pour hâter du moins une fin irrémédiable.
Si la guerre est faite, une nation l'emportera.
peut-ôtre, une fois pour toutes ; et le désarmement général sera par elle imposé aux alliances liosliles. Les milliards budgétaires, au lieu de payer des shakos et des brandebourgs, serviront à empêcher les gens de mourir aux fossés des grandes routes, lorsque Tâge les rend impropres à un travail de douze ou quinze heures par jour dans des ateliers méphitiques. En outre, et c'est la plus grande espérance, le peuple vainqueur qui se trouvera en armes avec munitions et bagages, le peuple qui possédera la Force aura sans doute alors l'énergie de l'uliUser pour s'affranchir de l'oligarchie bourgeoise et secouer le joug tyrannique de l'Argent.
Car, lorsqu'un homme de volonté propose aux prolétaires d'agir, on énumère aussitôt les impossibilités matérielles, le manque de moyens et d'organisation. Au cas où les marchands qui nous gouvernent se jugeraient contraints, malgré leur énorme couardise, de mobiliser pour défendre la propriété et les avantages des échanges commerciaux, l'objeclion qui arrête l'élan révolutionnaire tomberait immédiatement. Le peuple en armes n'aurait plu5 qu'à dicter la Loi. La meilleure chance de réussir une révolution, c'est donc la guerre.
Certes, le monde ne pourra se croire hors de l'état de barbarie avant qu'ait disparu le dernier soldat. Tant que la force demeurera une manière admissible de régler les conflits civiques ou internationaux, l'ère de la civilisation ne sera pas ouverte. Si certains naïfs aiment dire que la morale et les sentiments d'humanité progressent, il leur suffira de lire les comptes rendus des expériences coloniales pour
se défaire de cette opinion simple mais vaniteuse. Nos procédés de conquête ne le cèdent en rien aux cruautés traditionnelles des monarchies antiques.
Mais tant que les défenseurs des Pouvoirs seront les trafiquants et les soldats, nous ne saurions espérer sortir de la barbarie.
Les premiers lutteront toujours pour la concurrence ; ils s'efforceront de se ruiner par des tarifs de douane, de s'appauvrir les uns les autres, é^t cet état de conflit pécuniaire finira toujours par devenir un conflit armé. Quant aux soldats, la guerre est pour eux un sport et un motif de fortune. Le désarmement se réalisera dès que le Peuple lui-même tiendra la Force. Le peuple cosmopolite et socialiste aspire à la paix parce qu'il n'estime pas que la saignée des guerres soit un remède moral pour supprimer l'affluence des bras laborieux, et la surproduction d'un pays ! Mais il n'obtiendra la force qu'avec les armes ; et pour qu'on l'arme, il faut la guerre.
Ce vœu n'est évidemment ici que momentané, ce souhait du docteur qui espère voir crever Tabcès afin que le virus se répande définitivement hors du corps.
La France, avant toutes les nations, promulgue les idées contraires au militarisme. Elles y prennent rapidement et franchement une haute importance sociale. Nous voilà le premier peuple capable de propager ou d'imposer le désarmement universel. Même d'ici à quelques années, la théorie humanitaire aura fait un progrès si grand qu'elle aura absorbé en soi presque toutes les émotions poli-
536 CRITIQUE DES yOEURS
tiques ordinaires. La France se divisera en adversaires et partisans du militarisme. Qu'il advienne brusquement un conflitarmé contre la triple alliance ; si jamais la victoire nous était donnée, le désarmement général serait la conséquence immédiate de noire triomphe, parce qu'avant toute autre condition de paix future, l'opinion publique exigerait cette garantie. Le désarmementetl'union douanière européenne se formuleront vite comme les deux grandes idées à soutenir dans l'ordre pratique. Sans soldats et sans douanes, sans militarisme et sans système de protection, l'argent sera près de perdre tout prestige et toute efticacité. L'ère de l'économie collective s'inaugurera.
Ceci seul nous peut inquiéter que des vieillards cacochymes et valétudinaires dirigent encore les marches des armées. L'esprit du temps veut que le vieillard règne et domine. On ne parvient aux postes d'initiative et de vigueur qu'au moment où le sang commence à se figer dans les veines et les idées h. vaciller dans le cerveau sénile. Des sexagénaires chamarrés guiderontles troupes. Dieu veuille qu'une influenza propice nous débarrasse, à la veille de la guerre, de tous les grognards qui ont dépassé la cinquantaine. On n'accomplit de grandes choses, il y a un siècle, qu'avec des capitaines âgés de vingt à trente ans. Mais la valeur du peuple-soldat ne saurait-elle suppléer à l'abrutissement des chefs?
Il ne s'agit pas ici seulement del'Alsace-Lorraine et de la Revanche ; la nécessité s'impose de réduire à l'impuissance la race germanique, dont les allures hostiles contraignent à l'esclavage régimentaire les
Européens, et enrayent ainsi les aspirations altruistes. Le socialisme recommandé par les Bebel et les Liebnecht n'est pas extrêmement supérieur aux idées de M. Clemenceau et de M. Floquet; et ils erreraient fort, ceux qui, toute idée de patrie à part, voudraient voir dans ces prophètes d'outre- Rhin les promoteurs de l'avenir rêvé.
Cependant si la guerre ne donnait aucun avantage aux deux nations également invaincues par des forces pareilles en force, l'inutilité des meurtres commis ôterait aux défenseurs de l'idée patriotique le dernier prétexte de leur délire.
Il convient de croire encore un siècle ou deux h la patrie. Ensuite, nos fils supprimeront cette entité temporaire, qui caractérise une période barbare de l'évolution des sociétés. Quand l'idée d'altruisme sera plus puissante que l'idée d'égoïsme, les frontières s'effaceront d'elles-mêmes.
En attendant, et afin que la révolution naisse qui nous délivrera, faisons tous nos efforts pour préparer la guerre, pour combattre, pour vaincre.
Libre au peuple, le lendemain, de remarquer qu'il n'est qu'un officier sur cinquante hommes et de p rofiter de la Force en armes pour établir son Droit.
Car l'idée de patrie n'est plus à défendre en son principe. Le souci de s'égorger en masse sous le prétexte d'une armoirie insultée déserte nos consciences. Je crois que, pour les générations nouvelles, parmi ceux qui pensent, il semblerait tout h fait indifférent de voir des couleurs autres flotter sur les mairies à la place de l'étoffe tricolore. Ainsi les gens du Poitou ne songent- ils plus à s'insurger
pour reconquérir les antiques privilèges de leur province elles quartiers de leurs nobles étendards.
Il exista jadis un grand nombre de patries, dont les citoyens se faisaient constamment la guerre. Peu à peu, les mariages et les conquêtes les aggloméraient. Au temps de Frédégonde, l'Austrasien détestait le Neustrien avec une haine au moins égale à celle qui anime les jeunes gens des sociétés de gymnastique contre les Allemands. Aujourd'hui rien ne subsiste de ces querelles. Le duc de Bourgogne tenta longtemps de nuire au roi de France. Sommes-nous pas les frères du Bourguignon ?
Une loi ethnique veut que les petits Etats disparaissent pour se fondre en de plus grands. Les forces s'allient, à mesure que la barbarie décroît. Un Provençal, un Basque et un Picard sont trois hommes fort divers, aussi divers pour le moins que le paraissent un Berlinois et un Parisien. Cependant, ils vivent sous le même drapeau depuis des siècles, et, se plaisantant, ils se chérissent.
Ce rythme de pacification qui unifie peu à peu vers de mêmes buts les eflorts des hommes, doit évidemment tout embrasser. Et les peuples de l'Europe finiront bien par renoncer à se détruire, pour former de nouveaux Etats-Unis, une fédération de gens ayant à peu près les mômes goûts, les mômes arts, les mêmes religions, les mêmes intérêts économiques. Un habitant de Nancy ne diffère point beaucoup d'un habitant de Strasbourg, ni celui-ci d'un homme de Munich.
Au lendemain de ce concordat, nous ne serons pas plus malheureux ni plus avilis que ne le fut
DE LA GUERBE '239
l'Aquitain rendu à la France après la guerre de Gent-Ans. Le Niçois et le Savoyard pâtissent-ils ? L'Alsacien fut-il perdu quand Je roi de France l'eût annexé ?
L'idée de patrie semble une marotte périmée, et les causes de haine ne sont plus nationales. Armé, je tuerais avec tristesse le plus prussien des Allemands ; mais j'avoue que je tirerais avec moins de remords contre le fauteur de la Société des Métaux, l'homme qui envoya périr à Panama tant de pauvres gens voués à la fièvre jaune, ou encore ce général qui commanda durant la semaine sanglante de Mai 1871. Le mieux serait de ne pas tuer, parce que le meurtre répugne.
On pourrait y venir après la guerre prochaine. Si le résultat n'est pas de suite la victoire définitive pour un parti, les belligérants, aussi bien munis les uns que les autres, s'abîmeront beaucoup sans parvenir à se vaincre totalement. Après quelques centaines d'hécatombes, on s'arrêtera par lassitude ; on se trouvera ruinés ; on concluera une paix nouvelle; et il apparaîtra en pleine évidence que les batailles n'auront servi à rien changer. Au peuple alors de se tourner contre les bourreaux en chef pour les mettre hors d'état de nuire à nouveau.
Mais les Etats-Unis d'Europe institués, la fraternité reconnue dans leurs frontières, comment saurons-nous si les Asiatiques ne profiteront pas de notre désarmement pour nous envahir, supprimer nos institutions à moitié libérales et nous imposer le joug de leur cruauté ?
240 CniTIQUE DES MOEURS
Cette seule pensée ne nous obligera-t-elle pas à rester en armes, ou môme à envahir leurs contrées par avance, afin de protéger nos petits essais de civilisation intérieure contre leur barbarie?
La patrie se sera magniOée ; les guerres intestines entre Européens auront été abrogées, mais l'Asie nous laissera-t-elle maîtres de la paix ?
Une telle question a déjà captivé l'esprit des hommes dEtat russes. Il en est qui prétendent prochaine la grande invasion orientale; et leurs tentatives d'alliance avec nous leur semblent une nécessité pour l'Europe menacée occultement. Ils se tournent vers nous comme vers la nation la mieux prête à organiser la résistance.
Ces temps derniers, à l'heure des hésitations, les nouvellistes prétendirent que l'on doutait fort, sur les bords de la Neva, de l'enthousiasme de la France à soutenir par les armes les aigles des tsars si elles se trouvaient engagées dans quelque guerre. De lait, le Parlement nommé lors de la dernière consultation du suffrage universel ne semble pas nourri d'intentions belliqueuses. Le chauvinisme était représenté aux élections par le parti boulangiste, qui a été écrasé. La formation d'une droite républicaine abdiquant ses espoirs de réaction légitimiste pour former avec la gauche des fabricants de sucre et des courtiers en grains un parti d'arrêt, une sorte de frein parlementaire aux aspirations progressistes des masses ouvrières et aux tentaliNCs de socialisme, pouvait bien laisser croire à une politique de gens d'argent occupés à garantir leurs caisses de toute aventure troublante.
Aujourd'hui la débâcle panamique laisse gros à penser.
Un homme politique qui n'est pas très mal avec le gouvernement publia une brochure sur la nécessité de la guerre, où il exposait en termes judicieux qu'il la fallait faire au plus tôt.
« Nous avons, disait-il, la supériorité de l'armement ; les officiers l'affirment unanimement. Voilà vingt ans que nous préparons cet énorme effort; nous n'atteindrons pas mieux que les résultais présents. Dans deux ans notre supériorité actuelle va être dépassée par l'ennemi; et puis pourrons-nous éternellement demander au peuple de si grands sacrifices d'argent? La situation est intenable. Demain la question sociale se posera avec brutalité ; il y faudra répondre par quelque allégement aux misères du peuple ; on songera donc à réduire l'impôt consacré aux choses militaires, en se fiant à cette paix où l'ennemi nous laisse dormir jusqu'à l'heure propice du réveil à coups de canon. Prévenons les malveillances inéluctables et risquons la partie, puisque nous sommes excellemment préparés. »
Le corps des officiers examine avec beaucoup de confiance l'éventualité d'une grande guerre. La triple alliance représente un épouvanlail plein de fictions. L'Itahe ne peut mobiliser sa ligne principale passant au long de la mer sous maints tunnels que notre flotte aurait mis en miettes en quelques heures de bombardement. La frontière n'est pas franchissable aux Alpes. Au moins très peu de monde suffirait à enfermer l'accès. Dès les premiers jours, le gouvernement italien se trouvera sans ar-
gent et immobilisé. L'Autriche, si la Russie manifestait, aurait fort affaire sur sa frontière avec ses mauvaises troupes mal organisées, non mobiles et peu nombreuses pour la superficie du territoire. Sa population, partant son armée, n'est pas homogène. Tout lui serait à craindre.
L'Allemagne seule lançant ses forces sur notre frontière devient redoutable. Eu 1870, avec son immense supériorité, l'état-major allemand a employé sept mois de batailles et de marches difficiles pour investir Paris. Devant notre organisation militaire actuelle, il lui faudrait, avec les mêmes succès, un temps bien plus considérable oii s'épuiseraient ses ressources. Il n'y a pas lieu de trembler d'avance sur l'issue d'une guerre; et, s'il faut l'entreprendre, mieux vaut aujourd'hui.
A part certains groupes d'officiers avides d'avancement qui, en chaque pays, supputent comment la mort des camarades leur rapporterait une solde plus élevée et des galons plus imposants, les populations redoutent l'éventualité, cela en Allemagne comme en France. Depuis vingt ans, nous avons eu mille motifs de tenter la revanche et nous avons toujours eu peur d'essayer. Depuis vingt ans, l'Allemagne a eu mille motifs de risquer notre écrasement définitif, et ne l'a pas osé.
Nous ressemblons à ces matamores de la comédie italienne qui tapissent leur chambre de panoplies, se ruinent en poignards et en rapières, roulent de gros yeux terribles aux passants et, s'ils se rencontrent dans la rue, traînent au ruisseau les plumes de leurs feutres, par courtoisie et suprême galan-
terie d'adversaires qui se vont mesurer, puis passent graves et imperturbables.
Allemands et Français nous avons horriblement peur les uns des autres. Nous ferions mieux de le dire et de tenter de nous arranger sans nous abîmer, car nous devenons d'extraordinaires grotesques.
Il y a l'Alsace et la Lorraine ! Eh bien, si l'on y tient vraiment, qu'on tente tout de suite et officiellement de reprendre ces provinces par un traité, soit en cédant à l'appétit colonial de l'Allemagne l'une de nos possessions exotiques, soit en les rachetant en argent. Si l'Allemagne refuse, la situation s'éclaircit : ou nous tenons assez à ces provinces pour les reconquérir par les armes, et alors il n'est plus motif de retard ; ou elles ne paraissent pas valoir cet effort, et alors un plébiscite intervenant qui dirigera la conscience gouvernementale, renonçons-y pour toujours, confirmons le traité de Francfort et entrons dans la triple alliance qui deviendra dès lors l'alliance européenne, une étiquette féconde en résultats sociaux.
Si le plébiscite fut jamais capable de résoudre une question, c'est bien celle-là.
Il faut une solution. Jouer plus longtemps aux bul!-dogs hargneux, sans conviction, pour nous leurrer les uns les autres sur notre courage ; ruiner la nation, épuiser ses forces vives par des dépenses inutiles, puisqu'on ne se bat pas, c'est purement imbécile. Nous jouons d'ailleurs dans cette parade le rôle le plus piteux. Ayant été vaincus, il nous appartient de jeter à nouveau le gant, ou de désarmer sur la foi du traité en nous déclarant puissance
neutre. Cette attitude de rancune qui n'ose pas finira par nous ôter tout crédit dans le concert des puissances et nous reléguer au dernier rang politique, comme au dernier rang économique.
Si la race abâtardie par le trafic et l'ignominie de ses gouvernants ne possède plus l'audace de se venger, arborons franchement nos convictions de marchands, demandons aux puissances leur garantie pour la neutralité de notre territoire, réduisons nos effectifs au strict nécessaire d'une armée coloniale et d'une marine prolectrice de nos pavillons commerciaux et portons l'argent des impôts militaires au bénéfice de notre économie intérieure. L'enrichissement du pays nous récompensera bientôt de cette loyauté; et les puissances étrangères, qui redoutent autant la France que la France les redoute, serontenchantéesden'avoirplusà trembler.
Même, pour peu qu'on le veuille, rien n'empêchera un gouvernement sage de proclamer que cette renonciation est un vœu humanitaire qu'il appartenait à la France de formuler. Piétinant son amourpropre de barbare, le Gallo-Romain jette son épée au moment même où l'ennemi la craint le plus pour agiter l'olivier pacifique et convier les peuples au banquet fraternel, déclarant close l'ère des batailles brutales et des différends ensanglantés, et ouverte celle du trafic admirable qui donne au plus rusé le droit d'insulter le pauvre, sans appel.
Puis comme, au lendemain, la querelle sociale renaîtrait, il serait beau de voir Yalliance européenne unissant ses bataillons, partir à la conquête de l'Asie, par exemple, afin d'assurer aux déshé-
rites du viôux monde une patrie nouvelle, internationale, une terre fertile capable de subvenir au>c appétits humains, et aûn d'y installer d'immenses exploitations agricoles, minières, forestières qui, dans deux ou trois générations, auraient servi à réaliser le rêve de l'extinction du paupérisme. Ce serait sans doute plus grand que dix batailles entre l'Oder et la Seine pour aboutir à compter cent mille cadavres et un déficit de trente milliards aux plus prochains budgets des Etats en litige.
L'Asie est tout indiquée pour le champ prochain du sport militaire.
Les savants, en effet, prédisent depuis bien des années déjà le grand mouvement ethnique qui portera quelque jour les peuples de ce continent fabuleux à se ruer encore sur l'Occident par une série d'invasions pareilles à celles qui ruinèrent l'empire romain. Or, dans l'état actuel de la société orientale, ce cataclysme n'amènerait pas que l'asservissement des races germaniques, slaves et latines; il marquerait aussi la fin de toute science, de toute intellectualité, de tout progrès industriel ou social. Les autocraties intransigeantes soumettraient à un joug funeste nos cœurs libertaires, dévoués à l'essor de la pensée. Ceux qui se révolteraient contre la brutalité ignorante des vainqueurs succomberaient, étouffés aussitôt par la sauvagerie des répressions.
La lib3rté de dire et d'écrire une fois supprim3e, la civilisation reculerait de quelques siècles. Le bonheur relatif des peuples soumis au progrès social s'éloignerait pour des temps. L'Europe se trouverait ramenée au vasselage féodal que les Barbares
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du Nord imposèrent jadis aux colonies romaines, avec une aggravation de malheur, car les Asiatiques modernes, de beaucoup supérieurs en tinesse et en savoir aux conquérants des premiers siècles chrétiens, se refuseraient vaniteusement à reconnaître la suprématie intelligente des vaincus. Même en cette époque ancienne, l'assimilation fut lente à s'opérer. Sauf quelques-uns, et de très rares, qui s'adonnèrent aux arts conquis, la multitude demeura longtemps attachée au seul respect de la force. L'obscurantisme du Moyen Age succéda aux lumières de la civilisation alexandrine et romaine, lumières récupérées seulement mille années plus tard, au temps de la Renaissance.
Voilà l'exemple de l'histoire. On serait mal avisé de dire que la crainte de nouvelles invasions restera une chimère d'académie. Il suffit de remarquer comme les Chinois s'inquiètent d'adopter les moyens de tuerie que nous inventons. L'expérience du Tonkin nous révéla l'excellence de leurs armements et l'habileté de leur stratégie. S'ils méprisent nos sciences pratiques et industrielles, s'ils ferment aux missionnaires et aux ingénieurs les territoires susceptibles d'une exploitation ingénieuse, ils attirent volontiers les professeurs de balistique et les instructeurs de soldats. Avant un siècle ils ne posséderont pas moins que nous l'art de la guerre. Devant leur nombre considérable, nos fils auront toutes chances de succomber.
On ne saurait trop songer dès maintenant à prévenir cette conquête néfaste pour l'évolution de l'humanité entière, en s'immisçant dans la politique
de l'empire céleste. Il importe de conserver à l'avenir de nos races les institutions nécessaires et bienfaitrices acquises par la science. C'est le devoir strict de nos hommes d'Etat, de prémunir la société future.
En outre la mission des pouvoirs ne doit-elle pas être, aujourd'hui plus que jamais, d'activer le développement de l'industrie afin de multiplier les occasions de travail? La question sociale est née de la surabondance des forces sans emploi. On le comprend si bien que les chefs de l'agitation révolutionnaire ont préconisé la journée de huit heures moins pour soulager les laborieux que pour répartir le travail sur un plus grand nombre de bras. Mais les ouvriers détenteurs d'emplois accueillirent assez mal cette intention. La province y fut particulièrement réfractaire. Même les chefs vantèrent avec moins d'énergie une mesure qui leur retirait des partisans. Ainsi se créa l'opportunisme socialiste qui tend simplement à substituer le monopole du travail au monopole du capital. Encore un peu de temps et le capital accueillera le travail en participation aux bénéfices. Les ouvriers actuels recevront un salaire faiblement augmenté. Mais la quantité des misérables ne diminuera point et la question sociale n'aura pas trouvé sa solution dans la réforme socialiste.
La multitude des hommes sans emploi est effrayante. Une grève éclate-t-elle ? On voit surgir aussitôt une foule de misérables prêts à travailler pour des salaires encore inférieurs à ceux qui mécontentent le gréviste par leur modicité. De là ces
conflits dans la rue pour et contre la liberté du travail; de h\ l'organisation de syndicats analogues aux vieilles corporations et destinés à restaurer leur monopole au détriment de celte liberté. En sorte que les plu? malheureux ne sont pas les ouvriers, mais bien ceux qui rêvent d'acquérir leur situation et de satisfaire à ses exigences avec un salaire moindre.
Ce qui manque donc par-dessus tout, c'est l'occasion du travail. Il faut susciter cette occasion et, pour cela, activer l'industrie. En notre temps on n'a pas encore trouvé mieux que le commerce ou l'échange pour y parvenir. Afin d'étendre le commerce européen il semble nécessaire d'ouvrir des débouchés nouveaux, de pénétrer dans les continents 011 l'on obtiendra la matière première à bas prix, et 011 des populations suffisamment denses, dépourvues de notre nécessaire, échangeront cette matière première contre nos produits façonnés. La Chine présente un admirab'e champ d'exploitation.
Elle remplit les conditions indispensables : densité de la population en certains centres, richesses minières et agraires du sol. En organisant les douanes et tout le système administratif, en créant des moyens de transport rapides, en assurant la sécurité des trafiquants, des ingénieurs et des ouvriers qui porteraient en Asie l'œuvre industrielle et humanitaire de l'Europe, les puissances occidentales arriveraient à restreindre la misère générale de leurs peuples et à offrir du travail aux pauvres. Instruites par le passé, elles pourraient réglementer l'exploitation du pays nouvellement ouvert, de fa-
çon à limiter l'action trop égoïste du capital et k encourager les travailleurs, en imposant le principe de participation. En un mot, il deviendrait possible de tenter là une expérience pratique de communisme international.
Une pareille œuvre demanderait tout l'effort des nations. On ne se trouverait certes pas en présence d'une expédition coloniale ordinaire pour laquelle les Parlements octroient en rechignant des crédits mesquins qui la condamnent d'avance à l'insuccès. Ce serait une gigantesque appropriation du quart du monde aux besoins du prolétariat européen.
Il ne manquerait pas de gens pour crier à l'injustice et plaindre ces malheureux Asiatiques qu'on ne laissera pas libres chez eux. Cependant, si l'on ramène les choses à un juste point de vue, la question se réduit à ceci : Les diplomates européens ont-ils le droit de demander au Céleste-Empire de les aider à faire vivre en même temps nos laborieux et les siens en utilisant, dans une vue de bien-être général, des productions et des forces en grande partie perdues par une industrie trop rudimentaire?
Le gouvernement chinois a-t-il le droit de refuser satisfaction à cette requête d'intérêt humain ou général en lui opposant un intérêt particulier de propriété ou de patrie? Nul n'ignore que l'empire asiatique se garde de la propagande européenne uniquement pour ménager l'orgueil et l'influence de certaines castes favorables à la tyrannie de palais.
Comptons, d'ailleurs, que les Asiatiques trouveront leurs défenseurs les plus indignés parmi les socialistes qui attaquent la propriété et demandent
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la liquidation capitaliste au bénéfice du collectivisme d'Etat ou de Fédération. Ainsi, les détracteurs acharnés de la propriété européenne apparaîtront subitement comme les avocats convaincus de la propriété orientale.
Cette contradiction est plaisante. Tel socialiste qui écrit des réquisitoires tellement justes contre l'égoïsme avide des compagnies minières, par exemple, s'apitoie avec tous les trémolos en usage sur le sort des Chinois, qui n'hésitent guère, eux, à pousser le sentiment de la propriété jusqu'à assassiner quiconque franchit sans permission préalable les frontières de certaines provinces, fùt-il un honnête explorateur encombré d'appareils scientifiques ou un prêtre dont le soin principal consiste à soigner des malades et à éduquer des enfants recueillis.
Réellement, et malgré qu'on ait l'habitude d'en plaisanter, les Européens importent dans ces pays autant de bienfaisance que de cupidité. Au moins la réalisation de leurs désirs entraîne-t-elle un meilleur état pour les indigènes. La Chine avec ses pirates, ses famines périodiques, la sévérité ridicule de son code pénal, et l'organisation primitive de sa justice ne laisse aucune garantie sérieuse pour la vie humaine. Ce serait donc une pitrerie de soutenir que les races asiatiques vivent heureuses chez elles et qu'il est criminel aux Européens d'essayer d'y introduire, par la force, des éléments de transformation.
Le temps ne viendrait-il pas enfin de voir les peuples civilisés se liguer pour mettre fin aux misères injustes du prolétariat en multipliant la
richesse du monde. Une action internationale dans ce but humanitaire offrirait la meilleure promesse de paix européenne; et si le sang de quelques-uns devait couler pour l'accomplissement de cette œuvre, il coulerait au moins pour apaiser la douleur humaine et préparer en quelque mesure la félicité de l'avenir.
L'occasion semble propice. L'armement de l'Europe, devenu immense, reste sans emploi derrière les frontières qu'une crainte mutuelle et justifiée empêche de franchir. Le paupérisme croît, et il n'est plus humble, il n'accepte plus le sort : il veut avoir droit au pain et à la vie. Profondément inquiétés par les efforts des pauvres avides de satisfaire leurs appétits très légitimes, les Etats s'émeuvent. La politique cherche, le couteau sur la gorge, un moyen de concilier les revendications du Travail et les exigences de l'Argent. L'Etat sait qu'il n'existe que par le travail de la race prolétaire, mais il connaît aussi, par expérience, que l'argent seul permet au travail de produire efficacement, de multiplier le rendement de la matière, d'accroître le commerce, le transit, c'est-à-dire le bénéfice de l'impôt par quoi vit l'Etat. Contenter le travail, c'est s'aliéner l'argent dont on ne peut se dispenser. Opprimer le travail, c'est encourir le risque de terribles révolutions et de guerres civiles où pourraient bien crouler toute la richesse et la puissance de la vieille Europe. Si perspicaces que soient les économistes, ils n'inventent pas de moyen rapide qui tran3rorm3 la nature des rapports entre le travail et l'argent sans léser l'un ou l'autre. On réclame cette transfor-
malion comme immédiate, lorsqu'elle ne peut s'accomplir que très lentement, et le peuple se plaint, le peuple étale sa misère, sa résignation séculaire; il objecte que si la prospérité des Etats existe, ils la doivent à ses bras infatigables, au dévouement des générations ouvrières, qui viennent enfin réclamer leur part du bénéfice social.
Une cause notable de reffervescence générale tient à linéquilibre de l'offre et de la demande dans la répartitiondes emplois. Le nombre des demandes surpasse de beaucoup les places vacantes. Il y a profusion de bras, pour peu de travail à entreprendre ; de là le chômage de beaucoup d'ouvriers et la facilité pour le patron de se montrer très exigeant, sûr de trouver des remplaçants immédiats pour les employés qu'il renvoie.
Cette profusion de travailleurs inemployés, souvent chargés de famille, alimente dans les centres industriels ou agricoles l'esprit de revendication sociale et accroît les justes plaintes du monde laborieux. C'est pour ceux-là qu'il s'agit de découvrir une patrie nouvelle, propice à la culture, au défrichement, et qui permette aux malheureux de vivre.
Même, à l'occasion de cette solennelle croisade du peuple chrétien, rien n'empocherait que l'Eglise proclamât ULe nouvelle trêve de Dieu dont la durée serait provisoirement égale à celle de l'expédition chrétienne. L'espoir pourrait naître ensuite que la trêve se prolongerait indéfiniment. Les armées préparées avec tant de soin depuis vingt ans par la prudence des politiques pourraient se mettre en
marche, toutes nations confondues dans la même pensée de charité sociale, de la terre à conquérir pour les pauvres, de la liberté et de la civilisation à otfrir aux déshérités du continent asiatique.
Les philosophes ne manqueraient pas de voir, dans la fondation de cette Colonie internationale, le commencement de la paix universelle, qui doit régner sur le monde. Rien n'empêcherait, en somme , qu'un congrès européen élaborât le régime d'organisation politique qui régirait les destins du nouveau peuple. Les Fourier, les Proudhon, les Karl Marx, fourniraient sans doute, par leurs livres, les principes de cet état social, et les cartulaires des anciennes abbayes communistes de saint Bernard serviraient beaucoup à organiser la pratique de l'existence quotidienne.
Le principe d'internationalité prêté à cette colonie, pourrait, à la suite d'une entente, et très à la longue, s'appliquer à toutes les colonies européennes.
Ainsi commencerait, excentriquement, la réalisation d'ailleurs inévitable du desideratum social. Le Pauvre, devenu propriétaire lui aussi, ayant aux mains la possibilité du Travail et de la Vie, s'enrichirait. Ses enfants multiplieraient dans le bien-être. Il y a assez de place sur la planète pour toutes ses races et tous les éléments des races.
La mise en pratique de cette conquête internationale ne serait pas, aujourd'hui même, utopique. Les détenteurs du Capital Argent, en appuyant cette e"xpédition, se libéreraient de la perpétuelle plainte des chômeurs, de la crainte de l'émeute et de la
révolution. Au bout de quelques lustres, le commerce établi entre les terres nouvelles et les mèrespairies, payerait largement l'intérêt des sommes dépensées à cette tentative. Enfln Ton aurait voulu, essayé, installé un état communiste et, de cette expérience, l'avenir de cent ans pourrait conclure, en Europe, à l'efficacité ou à l'impraticabilité du résultat.
L'ouvrier, lui, gagnerait à cette émigration le pouvoir de se dérober aux exigences de l'argent en se retirant dans sa propriété du Midi, le jour où il ne conviendrait plus d'accepter les traités offerts. Le capital serait dès lors contraint de rémunérer équitablement le travail.
Le nouvel anarchiste s'habille à l'anglaise. Il habite, sous plafonds élevés, un second étage à vitraux dans un quartier neuf. En sa claire somptuosité, l'aspect des moquettes et des céramiques séduit d'abord.
Généralement le nouvel anarchiste s'affirme \vagnérien, — à moins que, par esprit de distinction, il n'affiche une préférence en faveur de Beethoven. Sa bibliothèque contient les chefs-d'œuvre de la littérature décadente, les travaux de Karl Marx, la collection des économistes, les Pères de l'Église et une édition rarissime de V Apocalypse de saint Jean.
Les marines des impressionnistes pointillistes brillent aux murs vêtus de tentures crevette et jonquille. Quelques moulages des meilleurs reliefs assyriens occupent le haut de la cheminée, les consoles, les cimes des armoires tonkinoises aux personnages de nacre incrustée.
Le laboratoire oii s'apprêtent les mixtures explosives est situé dans un faubourg mi-élégant, entre
Neuilly et Courcelles. De vieux tilleuls ombragent son toit de verre. Il y a, pour dépister les curiosités voisines, des blocs de glaise, des selles de sculpteurs, tout l'outillage de l'artiste.
L'abstentionnisme étant de rigueur dans la doctrine, le nouvel anarchiste ne vote jamais.
Dédaigneux de l'amour, par lui qualifié « orgue de Barbarie », il se marie de très bonne lieure.
La nourrice est originaire des prairies de Jersey. L'institutrice grandit à Newgate.. Les babys portent longues robes et capotes énormes, selon les dessins de Kate Greenaway; — ce qui crée un petit monde d'élégantes et d'élégants lilliputiens h la mode de 1835. Comme on baptisa chacun de noms propres à certains personnages de Balzac, ce devient tout un drame littéraire si Maxime de Trailles a griffé madame de Nucingen, ou si le dogue gris perle a léché la tartine de Gobsek.
Le nouvel anarchiste se prive d'équipages pour entretenir une gazette terroriste imprimée dans les quatre langues. Il y promulgue les bienfaits de la culture intensive et préconise le labourage en serre chaude, qui rassasieraient, avec un minimum fabuleux de travail, l'appétit du peuple. On lit de lui une démonstration excessivement logique et solide sur des procédés d'améliorations maraîchères, grâce à quoi la population entière de Paris mangerait du raisin exquis dès janvier. Il enseigne le moyen de recouvrir de verre la plaine de Gennevilliers pour y élever les primeurs au feu du choubersky.
<( Ce travail, écrit-il, donnerait, au bas mot, tout le nécessaire et tout le luxe possible en fait de fruits
et légumes pour au moins 75,000 ou 100,000 habitants. Admettez qu'ily ait dans ce nombre 36,000 adultes désireux de travailler au potager. Chacun d'eux n'aurait donc à donner que cent heures par an réparties sur toute l'année. Ces heures de travail deviendraient des heures de loisir passées entre amis, avec les enfants, dans des jardins superbes, plus beaux probablement que ceux de la légendaire Sémiramis. »
Bien qu'il édifie tout son système politique sur une meilleure réglementation de la culture, ses modes d'action ne sont pas exclusivement pacifiques.
Sa femme colporte les ingrédients à panclastite dans ses boîtes à mouches et ses sachets de vétyver. Les nitres et les poudres dorment au fond des étuis ornés d'étiquettes des parfumeurs, et quand les agents les plus grossiers du parti ouvrent ces envois terribles, c'est une fine odeur de trousseau nuptial qui émane des essences meurtrières.
Paisiblement elle murmure au milieu des propos badins d'un five o' clok : « Oui, en 1894, l'année où nous ferons sauter la Bourse... » Si l'on s'étonne : « Avouez, reprend-elle, que notre flambée de l'Opéra- Gomique a joliment réussi... » Et d'éventer nonchalamment, avec des mines triomphatrices, les frisures de son jeune front.
L'anarchisme est un genre, une mode, un ton. On se montre anarchiste brutal et décidé, à la manière de Bonaparte, diplomatique à la façon de Talleyrand, indifférent selon les préceptes de Ghatam. Mais le difficile, l'extraordinaire, le suprême, c'est de paraître simple.
Le nouvel anarchiste s'appuie sur une logique irréfutable, éclatante, naïve comme la vérité même. L'autre soir, se dégantant au salon de la plus influente égérie de nos ministères, il a déclaré : « On vient de donner trente mille soupes aux pauvres, cet hiver. Faut-il qu'il y ait des mendiants pour manger tant de soupes ! mais faut-il qu'il y ait des voleurs pour pouvoir les donner I »
Sa religion dépend de son tempérament Imaginatif et somptueux; il sera mage, accomplira des retraites végétariennes de quarante jours, portera dans la poche du cœur un pentacle de plomb contre l'influence maligne de Saturne et évoquera des salamandres dans le vermeil des cuillers à sorbets.
Méditatif et voluptueux, il sera bouddhiste, compulsera dans la poussière des bibliothèques les poèmes célestes de l'Orient et brûlera des bâtons de santal devant des dragons dorés.
Intuitif et valeureux, il se proclamera catholique, expliquera les symboles du dogme, leur signification ésotérique et sociale oubliée par l'ignorance des orthodoxes contemporains. Il jugera le cardinal Lavigerie, de cette phrase soupirée : « A ce compte, le premier devoir du catholique, c'est la révolte. » Il avouera encore qu'il prépare la révolution dans l'espoir unique de faire gravir à MM. Gamondo, Rothschild, Ephrussi chargés de croix véritables, le Montmartre, nouveau Calvaire de la Jérusalem nouvelle, et de les y crucifier tous trois devant le Sacré-Cœur, couronnés d'épines et abreuvés de fiel.
Le nouvel anarchiste ne fait pas l'aumône. Il répudie la charité comme un encouragement au servi-
lisme des âmes prolétaires et besogneuses. Si quelque loqueteux le poursuit de plainte, il s'arrête, lève la main et déclame : « Ne sais-tu pas la valeur puissante du meurtre? Quand tu tues seul, cela se nomme un assassinat. Quand vous tuez en bande, cela s'appelle émeute. Si tu parviens à grouper cent mille de tes frères, cela signifie Révolution et Liberté; et tu peux alors tenter en grand l'exploitation de l'art que tu exerces seul, obtenir immanquablement de la peur publique de précieuses concessions capables d'assurer ton existence, au lieu de risquer le violon en mendiant tout seul. » Et le nouvel anarchiste s'éloigne du pauvre interloqué.
Encore que, pour son socialisme chrétien, le corps des pauvres représente celui de Jésus, il se borne à communiquer avec la masse des compagnons par l'intermédiaire d'amis d'ailleurs assez farouches, peintres, littérateurs, musiciens barbas qui colonisent intellectuellement les faubourgs en attendant le petit hôtel de la gloire.
Bien que les compagnons le qualifient de « religiosâtre », la virulence de ses diatribes les enchante, et le nouvel anarchiste, à son tour, les aim3 tous en bloc, pour le principe qu'ils expriment, comme M. Clemenceau aime la Révolution. Mais il les déteste individuellement et ne consentirait pas à voyager une heure en troisième classe avec les plus fervents adeptes.
Car il faut s'en souvenir, l'anarchisme est un genre, comme l'anglomanie. Il s'acclimate au salon, au boudoir, au cercle. Il fleurit parmi les cosmopolites des villes d'eaux. On le rencontre autour de la
roulette, à Monte-Carlo, et dans les villas de Cannes. Le YacliUng lui prête le couvert de ses pavillons et les salves de ses caronades. Il est aussi bon alpiniste. Certains clans d'exilés politiques le propagent dans les monts helvétiques et relèvent jusque sur les altitudes des glaciers.
Bientôt il aura conquis tout le snobisme, et Galino l'illustrera de ses nouvelles à la main.
Sérieusement on ne pouvait plus se dire conservateur. Ce qui fut jadis la paire de gants de l'esprit gentleman ne distingue plus, maintenant que les fils de boutique s'éduquent chez les Pères et que les marchands d'huile de pied de bœuf placent dans leur clientèle des bottées de la rose de France.
L'anarchisme seul pouvait séduire un esprit délicat, puisqu'il garde le suprême mérite d'épouvanter les gens vulgaires. La boutique le réprouve, et le fonctionnarisme le qualifie mal. Quant au rustre, il le hait comme le partage lui-même.
En vérité, le temps de l'anarchisme approche, la féconde anarchie, seieci et féconde, qui conviera au luxe et au confort l'humanité entière gorgée de raisin et de primeurs et s'ébattant, la bêche à la main, dans d'immenses champs vitrés, aux sons de l'orchestre Lamoureux.