‹ Critique des moeursChapitre 9 sur 15 · AVIS A L'ENFANT · texte numérisé non relu

AVIS A L'ENFANT

Tu pleures niaisement au coin du trottoir parce que ce fiacre lancé au galop vers quelque vaine affaire de négoce ou quelque sinistre rendez-vous charnel frôla ta main ballante qui laissa choir le litre de vinasse maintenant brisé contre terre oii rampent des méandres violets... pauvre enfant !

Tu pleures, et la manche du tablier noir dont tu t'essuies la face délaye sa crasse dans tes larmes. Quelle horreur que ta tête ovoïde scrupuleusement tondue de tout poil sous prétexte d'hygiène, mais réellement pour économiser les séances de coiffeur!... Ton nez aplati à la racine, évasé et troussé aux narines, tes gros yeux bêtes et clairs, tes mains en deuil, noires et rouges comme les gants du diable, te donnent une ignoble allure dans le sarrau verdi, taché des encres pédagogiques sous ce sale col dont un ingénieux camarade illustra la toile de dessins imputables à l'homme lacustre. Pleure, graine d'esclave stupide, qui t'habitues dès cette heure à craindre et à trembler afin que s'accomplisse ton

apprentissage de lâcheté et de soumission aux Autorités pleines de faconde.

Comme les soufflets propices vont s'aplatir sur ta face glabre quand tu remonteras là-haut au quatrième étage de cette caserne à employés où te procréèrent, dans leur bestialité féroce et insouciante de l'avenir, ton père imbécile et ta mère vicieuse.

Car enfin, pour pétrifiée que soit ton intelligence par l'atavisme de tout une race de laboureurs cupides, d'ouvriers rigoleurs et d'employés tour à tour phtisiques et scrofuleux, un jour luira sans doute oi^i tu te demanderas de quoi te sert la vie?

La vie ! cela môme qui t'oblige à respirer l'émanation méphitique du ruisseau oii pourrit ce rat mort parmi des trognons de salade et des linges à ulcères ! La vie ! c'est-à-dire le devoir d'escalader vingt fois le jour sur l'effort de tes tibias décharnés ces étages oii puent les soupes et les graillons des soixante-dix-neuf locataires pauvres, de manger d'infâmes charcuteries nageant dans des pommes de terre à l'eau ou dans des haricots amollis par la potasse, de t'en aller ensuite, après la gifle paternelle, user tes loques sur le banc d'école tandis qu'un pion hargneux insultera ton ignorance propice, et t'accablera de blâme si tu oses sourire à quelque rêve de prairie verte et de soleil rustique !

La vie, pour laquelle tu reçois les coups des gaillards plus robustes et tu affliges de taloches et d'injures méchantes les avortons plus faibles — par cela seul que la souffrance d'autrui réjouit l'instinct de conservation qui enchaîne l'humanité à la terrible planète de géhenne!

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Ils t'attendent là-haut, les justiciers assis devant leurs faïences dépareillées où se fige, en refroidissant, la graisse d'un cadavre d'abattoir. Ils t'attendent avec le fol espoir que tu apporteras de cet alcool rougi aux plus sûrs poisons mais qui leur mettrait du sang sous les yeux pour cinq minutes malgré l'anémie agriiïée à leurs carcasses, mais qui ferait dire à l'homme quelque obscène plaisanterie dont se pâmerait la mère prête aussitôt à se laisser ensemencer d'une nouvelle graine d'esclave et à renforcer ainsi plus tard le laborieux troupeau des spéculateurs juifs.

Pense de quel juste châtiment va se marbrer ta peau ! Tu as peut-être soustrait au bétail humain qu'exploite l'industrie financière une tête tout entière, souche elle-même d'autres individualités soulTrantes qui, dans la perpétuation des siècles, fourniraient assez de labeur pour permettre aux vieillards riches d'entretenir somptueusement de très jeunes ballerines !

Aussi les hommes de cette caste, ou du moins leurs prédécesseurs, qui dictèrent les lois et la morale, ordonnèrent-ils que tu dois respect et obéissance à qui te procréèrent, afin que favorisant leur vie, c'est-à-dire leurs vices, tu contribues dès le bas âge à la multiplication du troupeau...

Sais-tu maintenant...

Bien que tu te mouches sans précaution...

Saisis-tu le pourquoi des gifles qui vont pleuvoir sur ton crâne tondu et la raison que tu as d'exister ?

Apprends donc que ton père, las, un jour, de honteuses fredaines à très bas prix, et aspirant, en

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ses rêves alcooliques, à la possession sienne, incontestable, et définitive d'un mobilier de goût vulgaire, courtisa la fille du vieux collègue que la légende bureaucratique disait accumuler des économies sur les maigres appointements touchés depuis d'innombrables trimestres. Et ce lui était doux de croire qu'après deux ou trois hivers un catarrhe propice ravirait à la vie le vieil esclave administratif, que, par suite, l'aff'reuse fille et lui-même, hériteraient du défunt. Enfin, détenteurs des premiers billets de mille, ils pourraient nourrir par des vols adroits un capital probable et espérer régir à leur tour l'exploitation de la misère publique, comblés d'honneurs par les ministères.

Cela, c'était le rêve. La réalité eut moins de clémence.

Le vieillard continua de vivre après avoir fourni, une fois pour toutes, le jour de la noce, un trousseau de madapolam, douze couverts de ruolz, ce lit de palissandre pour des ébats ignobles et légitimes, cette armoire hideuse dont la glace refléterait les scènes conjugales, et la salle à manger de faux vieux chêne dont le bois vert craque horriblement la nuit pour l'effroi de tes cauchemars.

La longévité du donateur sournois était impardonnable. Bien des fois ton père se réveillant après des songes de fortune avertit amèrement l'épouse de ses regrets. Quelles querelles troublèrent l'humble ciel de lit et les tristes rideaux de cretonne, agités par la double colère, — elle, reprochant au mâle son incapacité de paraître et de produire le nécessaire aux luxes les plus minimes, et les tristes

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labeurs de ménage dont aucune mercenaire ne la relèverait...

Alors l'idée pratique vint à l'épouse de tirer de sa chair même le serviteur ou la servante qui man] quait... et une nuit de réconcilialion, tu fus conçu dans la fraude, ta mère ayant négligé ces précautions obligatoires qu'enseigne tout mari à sa compagne, au lever d'une lune de miel économique.

Tu naquis.

Le vieil esclave administratif entama légèrement encore son pécule aux fêtes du baptême.

Les premiers temps tu fus, pour la jeune mère, la poupée vivante dont elle se flattait. Malgré tes cris et tes larmes, elle te lava, nettoya, épingla, emmaillota, inexorablement. Même tu n'eus point cette satisfaction que prend tout animal naissant à croupir en paix dans sa fiente. Il te fallut subir une hydrothérapie journalière qui te martyrisa. Terrible et féroce elle te frotta, te fit reluire comme les cuivres de sa cuisine, telle une gamine qui cire avec la brosse à parquet le vernis facial de sa poupée, pour écraser par le luxe de cette lueur les pantins de ses compagnes. Quand cessa la première phase de ton matyrologe, on te travestit en marin. Tu arboras un col de toile bleue, des pantalons de futaine, et un béret portant écrit en or le Formidable. A peine vêtu de ces oripeaux significatifs, ta mère t'employa pour entremetteur de ses sottes amours. Aux après-midi de jardin public, c'est ta joue que vint tapoter d'abord ce militaire galonné pour qui, maintenant, elle vole sur les rations du ménage.

Aujourd'hui ton malheur se magnifie. Dès que

l'aurore crache le sang contre les vitres de la caserne civile, la voix grasse du père ensommeillé te réveille en promettant la calotte excitatrice. A peine vêtu, le sanglot du dernier ronflement dans la gorge, tu descends la boîte à ordures vers le tombereau municipal. Non sans que la portière t'ait qualifié en argot immonde pour les épluchures que ta main tremblante sema de marche en marche.

On te voit ensuite, violet de froid et les mains gourdes, courir sur la glace des ruisseaux avec la boîte au lait qu'une mégère folâtre remplit de plâtre liquide capable de crépir à jamais ton estomac, tombeau des nourritures innomables. Puis les bras chargés de pain et de braise, tu remontes activer le feu de ton souffle phtisique, comme si les bacilles de la tuberculose qui colonisent tes poumons avaient besoin de cela pour croître et multiplier à l'aise. Entre temps tu as appris par cœur la théorie des verbes grecs contractés, le rapport de la circonférence au diamètre, et le discours d'Alexandre à Porus afin que ton père, éducateur rigide, te fasse réciter ces erreurs ataviques, — prompt à te souffleter au premier manque de mémoire...

GoiiTé d'un képi crasseux, premier signe des servitudes militaires, tu cours vers le bagne universitaire 011 commence l'autre supplice. La chiourme des cuistres ingénieuse à inventer des tortures t'inculque là tous les dogmes idoines à abaisser l'âme, à t'inspirer la vénération du riche et du puissant, le mépris du faible.

Elle exalte devant toi la sauvagerie des conquérants, la vanité de la réthorique, l'immoralité des

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dogmes philosophiques et l'amour de l'odieuse république bourgeoise. Toutes les âmes généreuses qui parurent dans Thistoire sont ouvertement traitées par ces pions de conspirateurs ou de tyrans. L'admirable Néron qui, ayant compris la stupidité et la lâcheté immuable des foules, les employa seulement comme motifs d'expériences sensitives, (ce à quoi elles peuvent uniquement servir) — l'admirable Néron est méprisé par leurs doctrines. On t'apitoie sur le sort de Brutus candidat des oligarchies trafiquantes et on te parle de la cruauté de Sémiramis, la reine qui tenta la divinité. On insulte la Sainte Inquisition qui brûlait les Gamondo et les Euphrussi du moyen âge, excellente mesure pour empêcher les krachs comme ceux de l'Union générale, de la Société des cuivres et du Panama, où sombrent les économies des esclaves sociaux. La Sainte Inquisition qui nous protégeait au moins des voleurs de la banque et savait vêtir d'un San-benito soufré les plus audacieux exploiteurs du travail humain!!...

Ainsi par une vieille scolastique, en invoquant des entités indéfinies, des mots comme Liberté, Egalité, et autres calembredaines misérables, on te prépare à subir lâchement le joug du Trafic et de l'Or, à peiner dans le sillon économique, sous l'aiguillon du dernier des Hirsch ou des Klotz. On te tue l'espoir en Dieu pour implanter en ton âme la crainte salutaire de Rothschild ; et après dix ans de ce bagne préparatoire, tu comparaîtras devant des juges de faculté, domestiques de la synagogue, qui ne te délivreront le diplôme nécessaire pour émarger aux

guichets du gouvernement juif, que si publiquement devant un auditoire témoin tu professes l'admiration et le respect pour ces dogmes de servitude et d'abaissement!... Sinon tu pourras crever de faim au coin des bornes, t'entendre appeler poète et déclassé par les messieurs honorables qui courront porter aux boudoirs publics l'argent qu'ils volent à ta pensée et à ton labeur...

Ecoute, enfant... voilà que je viens de dénuder la vie devant toi, la vie que lu connaîtras et où tu peinera à moins que la miséricorde du Christ t'appelle à lui tout d'abord. Voilà ce que tu dois à tes parents qui, là-haut au quatrième étage de cette caserne à employés, attendent ton retour aûn de te gifler et de t'insulter compendieusement. N'auras-tu pas le cœur maintenant de renier cette famille honteuse, et tournant ta face vers les paroles de l'Homme Dieu d'écouter la voix sacrée te dire :

«... Laissez venir à moi les petits enfants ! » Entre dans l'église, couche ton front contre les marches de l'autel, termine une prière brève... et va, pour l'amour du Christ, apprendre dans la mort le dogme de la résurrection et de l'immortalité!

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