DON JUAN
E Tartuffe n^avait pas encore vu le jour, la protection du roi lui-même avait été vaincue par les clameurs des dévots, des vrais dévots aussi bien que des faux dévots, comme dit La Bruyère; tout le XVI P siècle était en suspens, dans Tattente du chef-d'œuvre qui allait venir; bref, on ne savait rien de Tartuffe^ sinon dans les salons de M"« de Lenclos, ce grand philosophe, à l'esprit si net, au cœur si tendre, lorsque tout d'un coup, dans les folles journées du carnaval de i665, Molière fit représenter une comédie intitulée Don Juan. -^ Au premier abord, on devait s'attendre à quelqu'une de ces farces admirables par
lesquelles le grand poëte comique faisait soutenir ses chefs-d'œuvre, le Malade imaginaire, par exemple, ou bien le Bourgeois gentilhomme .
Aussitôt qu'il a touché février, le mois du carnaval, le Parisien veut rire à tout prix; mais cette fois, ce Don Juan, ce nouveau venu dans le domaine de la comédie, n'est pas, et tant s'en faut, le Bourgeois gentilhomme ou le Malade imaginaire. Au contraire, c'est la fine fleur des grands seigneurs pour l'esprit, pour le tact, pour l'éloquence, pour la grâce, le courage et le bon goût. — Au contraire, en fait de malades, jamais vous n'avez rencontré une maladie plus violente, plus sérieuse, plus désespérée de la terre et du ciel, que la fièvre de Don Juan.
Dans cette comédie, faite pour les jours gras, vous allez assister au débat le plus solennel qui se soit jamais agité je ne dis pas sur un théâtre profane, mais dans une chaire chrétienne ; vous allez entendre des éclats de rire et des grincements de dents. Il ne s'agit plus, cette fois, des petits vices de chaque jour, des petits ridicules qui obéissent à Paris, qui commandent à Versailles; il s'agit des plus chers intérêts de la conscience; il s'agit non pas de cette vie terrestre, mais de la vie éternelle.
Aussi pouvez-vous juger du désappointement
des bourgeois de Paris, lorsqu''il leur fallut écouter, d^un bout à l'autre, ces paroles austères, ce drame sérieux, au lieu et place de la bouffonnerie qu'ils attendaient. — Il arriva que Don Juan fit peur à ces timorés et timides esprits. Ils étaient venus au théâtre tout exprès pour y voir une statue qui causait, qui riait, qui buvait, qui mangeait, qui s'abîmait dans les flammes, et voici qu'on leur montrait le Don Juan foulant d'un pied sacrilège toutes les lois divines et humaines! — Et quant à la merveille, à la magie, à la statue, à peine si elle paraissait deux ou trois fois pour prononcer quelques rares et terribles paroles qui produisaient l'effet du tonnerre. — Ma foi! se disaient les bonnes gens, Poquelin n'est pas en belle humeur aujourd'hui; tant pis pour lui ; nous serons, dans trois jours, à la semaine sainte, et nous irons au sermon tout à notre aise. En attendant, rentrons au logis, faisons grand feu et grande chère, et vive la joie ! Voilà comment parlaient les bourgeois de i665, car, en i665, il y avait déjà des bourgeois lettrés tout autant que messieurs les bourgeois de l'an de grâce 1848.
Aussi le Do7i Juan de Molière fut-il à peine représenté quinze fois en tout un hiver. C'est qu'en effet,^ lorsqu'il jeta dans le monde ce nouveau héros. Don Juan, rien n'était prêt pour le I 10
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recevoir. Molière lui-même recula épouvamé devant cet être singulier de sa création. Lui aussi, quand il se mit à cette œuvre diabolique, il se figurait qu^il écrivait une pièce de carnaval. Heureusement il ne pouvait faire, en dépit de sa volonté, que des œuvres sérieuses. En vain il veut être bouffon jusqu^à être trivial ; du fond même de sa bouffonnerie, la comédie sMlève glorieuse et triomphante. Le Malade ùnagmaire est une comédie excellente, et pourtant, dans la pensée de Fauteur, citait tout au plus une parade! hQ Bourgeois gentilhomme, fait pour les tréteaux, est un des chefs-d'œuvre du théâtre. Tout ainsi le Festin de Pierre, commandé par le machiniste, devient le plus grand drame et le plus formidable de la scène française; chose étrange! la statue du Commandeur, aussi puissante, aussi terrible que le fantôme d'Hamlet !
Il est donc très-facile d'expliquer comment ce Don Juan, qui a fait peur à son poëte d'abord, au bourgeois de Paris ensuite, fut bientôt abandonné et par le poëte et par le bourgeois. D'ailleurs, Molière avait à produire sa plus terrible comédie, son Tartuffe. Il savait très-bien que c'était son œuvre et son chef-d'œuvre, que c'était là son grand coup à porter, et que, ceci fait, il allait se placer un peu plus haut que Pascal, et tout sim-
plement à côté de Bossuet, atteindre enfin au comble de l^art qui ne peut ni s'expliquer ni s'apprendre! Telle était Tambition de Molière, son ardente et infatigable ambition, si bien qu'il est mort sans songer, — ô Dieu! — sans songer que ce Don Juan était sa plus vivante création; que ce Don Juan sceptique allait remplir tout le XVIII® siècle; que ce Don Juan amoureux allait devenir le type élégant et licencieux de toute la nation de Shakespeare, et aussi que Mozart d'un côté, lord Byron d'autre part, et la jeunesse de notre siècle, éperdue, hors de sa voie, impuissante à reproduire même ses rêves, n'auraient pas d'autre héros que Don Juan.
Don Juan! il est le dieu d'un siècle qui ne croit plus qu'à l'épée et à l'habit du gentilhomme ! il est le rêve des femmes oisives à qui tout a manqué, même la séduction et la haine ! On en a tant abusé chez les Anglais qu'il s'appelle Lovelace; on s'en est tant servi parmi nous qu'il s'est appelé Robert Macaire. O vengeance et profanation!
Oui, certes, brave Don Juan, de ton épée on a fait un poignard ; de ton manteau brodé, on a fait une guenille! Il n'y a pas jusqu'à ce brave, loyal et tremblant serviteur Sganarelle, qui ne soit devenu, juste X:iel! Bertrand, l'ami de Macaire! Histoire de toutes les grandes origines ! Ainsi a
fini plus d^une monarchie en plein abîme, en plein argot; tant il est difficile de se tenir longtemps à la majesté du drame, à la hauteur du discours! Quanta ad rem tantaadorationemfuit. Regardez le Don Juan de Molière, et vous allez pressentir le XVII P siècle. Il y a quelque chose de voltairien dans son sourire. Candide ne marche pas autrement dans ces sentiers semés de doutes, de vices, d'ironies et d'épines de tout genre. Quels blasphèmes ! jamais le XVI P siècle n'en avait entendu de pareils ! Jamais cette société si réglée et si correcte n'aurait pensé que seraient débitées, en sa présence, de si énormes maximes ! Et l'amour, comme ce Don Juan mène l'amour! Quoi! le roi Louis XIV est tremblant devant sa maîtresse, implorant un regard qu'il n'obtient pas toujours; — quoi ! la tragédie de Racine enseigne aux plus grands seigneurs de cette monarchie les timidités, les sciences, les élégances, les politesses de l'amour, et voici ce damné Don Juan qui mène, tambour battant et haut la main, les duchesses et les bergères! Tout comme les autres arrivent à leurs fins amoureuses par le dévouement , par l'abnégation, par les petites délicatesses du cœur, celui-là gagne sa cause par le mensonge, par l'adultère, par la violence; puis, une fois la fille séduite, à la bonne heure : — Moi et Sganarelle,
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nous passons à une autre perfidie. Patrocle et moi! disait Achille, et cependant qui pourrait compter, à cette heure, les conquêtes de Sganarelle et de Don Juan?
Le Théâtre-Français, poussé par la critique, et peut-être aussi par le remords, remit enfin le Don Juan de Molière en grand honneur, et le succès fut si grand que vous n'avez jamais rencontré nulle part un succès moins contesté que le succès de ce Don Juan et de la prose de Molière! On prêtait une oreille attentive et charmée à ce dialogue solennel où sont débattues tant de questions importantes. On accueillait avec enthousiasme ces héros grandis de vingt coudées. On saluait avec amour, avec terreur, ce Don Juan; on saluait du geste et du cœur ce Sganarelle, cet honnête valet d'un maître égoïste, ce brave homme un peu faible, un peu niais, grotesque, mal élevé, et cependant sublime quelquefois à force de probité, de croyance et de bon sens.
A la fin, nous le tenions tel qu'il est sorti des mains ou plutôt des griffes de Molière, ce magnifique damné dont le nom est immortel! Les comédiens eux-mêmes étaient étonnés de toutes ces sympathies ; ils se regardaient de temps à autre comme pour voir le fantôme qui les poussait. Dans la salle, la stupeur était générale. Nous
autres de la génération nouvelle, qui avons été élevés dans une estime médiocre pour les doctrines de Pécole voltairienne, nous nous regardions tout étonnés de ces violences dans le sarcasme. Cette poétique du doute si hardiment développée, et développée à haute voix, en plein théâtre, nous causait une espèce d^épouvante dont nous n'avions jamais eu la pensée ! — Et quand nous passions du sceptique à Tamoureux, notre étonnement redoublait.
Quoi donc, dans une époque comme la nôtre, toute remplie de petits sentiments, de petites adorations, de quintessences infinies, que pouvonsnous faire de ce bandit nous racontant à sa façon : que tout le plaisir de V amour est dans le changement, par la raison que les inclinations naissantes ont des charmes inexprimables ; — que lorsqu'on est maître une fois, il n'^y a plus rien à dire et plus rien à souhaiter^ que tout le feu de la passion est fini, et qu'on s'endort dans la tranquillité d'un tel amour.
Surtout ce qui nous a bouleversé jusqu'au fond de l'âme, c'est l'apparition du pauvre dans cette forêt écartée, à ce carrefour désert. On dirait que le souffle shakspearien a passé sur cette scène imposante. Déjà quelque chose s'est dérangé dans la fortune de Don Juan. Dona Elvire,ew habit de
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campagne, lui a fait de sombres menaces, la mer a voulu Pengloutir, deux jolies filles de la campagne, deux alouettes au doux plumage qu'il avait prises à la glu, Charlotte et Mathurine, ont échappé à Tardent amoureux ; il s'en va dans la campagne cherchant Todeur de la chair fraîche, lorsqu'il fait la rencontre de ce vieillard.
Ah! le pauiTe ! Il sera, si vous le voulez, le second avertissement sérieux donné à Don Juan. Il ne s'agit plus de séduire Charlotte et Mathurine, et de leur baiser les deux mains lavées avec du son, il s'agit de regarder face à face ce crâne pelé, cet œil éteint, cette barbe blanchie, ce dos voûté, toute la décrépitude de ce mendiant. — Et pourtant telle est la force de la vertu que ce mendiant, tout à l'heure, dans sa misère et dans son abandon, nous paraîtra plus grand que Don Juan.
Plus on écoute cette scène admirable, et plus on se demande pourquoi Molière lui-même l'avait supprimée à la seconde représentation? Pas une scène de ce drame n'explique mieux le caractère de notre héros; enfin, savez-vous une façon plus nette et plus vive de préparer l'entrée de Don Juan dans la tombe du Commandeur, et la terrible péripétie qui va venir?
Pourtant, en dépit de tous ces obstacles aux
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fureurs de Don Juan, le véritable avertissement lui vient du fantôme; une fois que le fantôme pénètre dans le drame, aussitôt le drame change de face; la passion grandit avec la terreur; l'impiété remplace la luxure ; le blasphème anéantit les tendres paroles; les chansons, les intrigues, les fillettes, sont supprimées : on comprend que le dénoûment approche, un dénoûment terrible et solennel! M. Dimanche lui-même, dont le poëte a tiré le parti le plus plaisant du monde, est un avertissement. Ce festin des morts et de ceux qui doivent mourir est d'un effet terrible. Le poëte a poussé si loin Penquête de ces crimes, de ce vice et de ce libertinage, il a chargé son héros de tant d^injustices, qu^à défaut de la loi, qui se tait, il faut bien invoquer le juge d'en haut.
D'autre part, on est si fort persuadé que rien ne peut atteindre ce damné Don Juan, ni la colère des maris poussés à bout, ni Tépée des frères déshonorés, ni les larmes des femmes au désespoir, ni les prières d'un père épouvanté, qu'il faut bien que la justice divine intervienne enfin! D'où il suit qu'affaiblir les crimes et le libertinage de Don Juan, c'était détruire l'effet terrible de cette statue vivante ; comme aussi amener au cinquième acte cette petite Léonore que personne ne pouvait attendre à cette heure, pas même Don
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Juan , c'était là non-seulement diminuer la péripétie imposante de ce grand drame, mais encore c'est la détruire entièrement. La vengeance est proche, l'heure fatale va sonner. Don Juan est à bout de ses crimes ; il vient de faire profession publique d'hypocrisie religieuse, il vient même de refuser un duel, et vous voulez nous faire croire qu'il va courir après la petite Léonore !
Molière est plus juste pour Don Juan; il le connaît trop bien pour nous le montrer occupé jusqu'à la fin de ces billevesées. Don Juan veut à cette heure payer ses dettes , rétablir son crédit, apaiser son père par un faux repentir, éloigner la justice humaine, qui ne peut manquer d'intervenir, et enfin tirer un bon parti de don Carlos, qui veut le tuer :
a Le Ciel me défend ce duel ! — Prenez-vous-en au Ciel î — Le Ciel le souhaite comme cela ! — Vous savez cependant que je ne manque pas de cœur, et que je sais me servir de mon épée. Je m'en vais passer tout à l'heure dans cette petite rue écartée qui mène au grand couvent... Et si vous m'attaquez, nous verrons ce qui arrivera ! « Un jésuite des Provinciales n'eût pas si bien fait, il n'eût pas mieux dit.
Molière a été grave, sérieux, austère, pendant tout le cours de la pièce; il a oublié bien souvent
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qu'il nous avait promis une comédie, et, maintenant que justice est faite, que le scélérat est englouti, Molière se souvient qu'il a voulu en effet écrire une comédie, et qu'il doit tout au moins nous laisser sur un trait plaisant: eh bien! ce trait plaisant, au milieu du soufre qui brûle encore, il le tire du trembleur Sganarelle.
Savez- vous à quoi il pense, le bonhomme? Il pense... à ses gages ! « Ah ! mes gages ! mes gages ! Voilà par sa mort un chacun satisfait ; il n'y a que moi seul de malheureux. Mes gages ! mes gages ! mes gages ! » C'est bien le même Sganarelle qui disait naguère au mendiant de la forêt : Jure un peu !
C'est bien aussi le Molière qui a trouvé le moyen d'introduire une certaine gaieté dans le dernier acte de Tartuffe. Mais quelle préface pour Tartuffe, Don Juan! Cet homme-là faisait les préfaces tout aussi bien que les postfaces. Quelle postface, la Critique de l'Ecole des femmes !