‹ Critique dramatiqueChapitre 11 sur 25 · LE PAUVRE DE DON JUAN · texte numérisé non relu

LE PAUVRE DE DON JUAN

Si Don Juan est le seigneur, Sganarelle sera le bourgeois bientôt : l'un marche devant, Tautre suit à la trace; puis quand, Pun et Tautre, ils rencontrent... le pauvre, c'est-à-dire le troisième personnage de Thumanité, Don Juan et Sganarelle détournent la tête ! Le pauvre dérange celui-là et celui-ci dans leur existence de bonnes fortunes, de bombance et d'aventures.

Le pauvre ! Qu'est-ce que cela, le pauvre? Cela, c'est un obstacle imprévu. D'où vient cette montagne qui soudain s'oppose à nos voluptés passagères? Don Juan s'étonne autant de cette rencontre qu'il s'étonnera tout à Theure de la statue du Commandeur.

Cependant le pauvre insiste; il se montre, il se révèle par ses humbles prières ! Alors Don Juan, habitué à tourner tous les obstacles, veut encore tourner celui-là. « Tu vas te parjurer î s'écrie-t-il ; tu vas me dire ici même qu'il n'y a pas de Dieu, et je te donne cette pièce d'or !» A ce moment. Don Juan triomphe ! Le sang revient à sa joue pâlie , le feu à son regard î

Ah ! Don Juan, imprudent seigneur que vous êtes, est-ce donc ainsi que vous affrontez ces montagnes ? Vous voulez que le pauvre sq parjure, et qu'il soit damné pour votre amusement d'un instant !

« Bon ! reprend Don Juan, est-ce que ce mendiant est à craindre? » Insensé, qui fait le calcul d'un insensé ! Don Juan, seigneur du mont et de la plaine, qui avez haute et basse justice sur vos possessions féodales, ce n'est pas à vous à enseigner au pauvre qu'il njy a pas de Dieu! Un temps viendra où d'autres seigneurs, des catéchistes plus hardis, lui enseigneront la grande formule : « La propriété, c'est le vol » ; et alors, en effet, malheur à vous, seigneur Don Juan !

Malheur à vous et malheur à nous, qui avions besoin de la paix du monde et de la paix de nos consciences ; malheur à nous quand le pauvre ne sera plus secouru qu'au nom de Vhumanité, c'està-dire quand la charité chrétienne aura disparu de cette terre pour remonter au ciel, sa patrie • Don Juan , si vous et les vôtres vous avez encore régné.et vécu pendant tout un siècle depuis votre première rencontre avec le pauvre, c'est justement parce que le pauvre croyait en Dieu, parce qu'il n'a pas voulu se parjurer pour gagner votre pièce d^or î

Vraiment, je le répète, c'est une chose incroyable, la scène du pauvre effacée le second jour , de sa comédie, par Molière lui-même ; la scène du pauvre qui reste effacée pendant deux siècles ! En vain La Bruyère Fa replacée dans un des coins les plus vifs et les mieux éclairés de son immense comédie; en vain de Jtemps à autre, par un soin littéraire qui se retrouve à toutes les époques, a-t-on voulu rétablir la scène du pauvre, j'ai presque dit la scène du monstre [ pour parler comme Taffiche de TOpéra), telle qu'elle fut jouée à la première .représentation. . .

La tentative était inutile : Don Juan et S^anarelie furent respectés, le pauvre disparut pour toujours ; pour toujours, on le croyait, on le disait du moins, car le texte même de Molière, le texte du Don Juan original, avait été remplacé par rimprovisation du second Corneille , qui se garda bien de nous ramener ce mendiant qui était le si mal venu dans ce drame de joie, de duels, de dettes non payées, d'enfants railleurs, de filles abusées, de pères conspués ; un drame où tout abonde de ce qui est le vice, Tironie, la grâce, Féloquence, Tart, la passion, le plaisir, la fête, le bon goût, la parodie des choses divines, le mépris de l'autorité humaine, jusqu'à ce qu'enfin, de péril en péril, de folies en paradoxes, de cruautés en I II

trahisons, le héros merveilleux de cette fantaisie abominable et charmante tombe, la tête la première, dans son dernier abîme, dans le dernier de tous les abîmes, l'hypocrisie !

Il n'était que Don Juan^ il est Tartuffe ; et voilà un châtiment ! Oui, Don Juan change de nom, il s'appelle Tartuffe; le peu de noble sang qui restait précieusement et audacieusement enfoui dans les veines de cet homme est devenu un mélange bâtard d'encens frelaté et d'eau mal bénite. Quand il est à ce point dégradé que Sganarelle lui-même l'accable d'outrages, c'est le moment, le bon moment, pour voir ce vil fantôme d'un gentilhomme perdu de vices, de dettes et de débauches, aux pieds de marbre de la grande statue du Commandeur ! O Commandeur! image terrible! ô vengeance ! grande voix qui va tout briser !

Si pourtant Molière, le poëte ami du peuple, n'eût pas tenu si fort à nous montrer dans cet appareil funèbre la statue absurde et sublime, elle pouvait rester fort paisiblement à cheval sur son tombeau ! La moralité du drame pouvait se passer de tout cet appareil. La vengeance arrivait d'un pas lent, d'un pas sûr... le pauvre ! Le pauvre, déchaîné par les violences mêmes de Don Juan, suffisait au châtiment de ce fameux pervers. Le pauvre, corrompu par les violences et les là-

chetés de ses flatteurs ! Le pauvre, qui ne voulait pas tantôt nier Dieu dans le ciel, et qui le renie à présent sur la terre ! Le pauvre ! le pauvre ! Le pauvre, à qui la faim monte de Festomac à la tête, pendant que les Dons Juans s'enivrent et blasphèment dans le giron soyeux de leurs maîtresses, ivres d'amour !

Quant à Sganarelle, il ne sait pas ce que c'est que \q pauvre... Le pauvre! Il est le véritable Commandeur! Voilà la voix sépulcrale qui s'écrie : c( Don Juan! je vous invite à venir souper demain avec moi! En aurez-vous le courage?... Donnez-moi la main ! » Souper funeste dans les menaces, dans les flammes, dans les regrets, dans les remords! Le pauvre, il est père de Danton, de Robespierre et de Marat! C'est lui qui signera l'arrêt de mort du roi de France, qui traînera la reine à réchafaud,qui tuera à coups de pied dans le ventre l'orphelin de tous les rois de la maison de Bourbon! Don Juan, c'est votre crime, tout ce désordre, et voilà votre payement d'avoir corrompu et déshonoré l'honnête et innocente misère de ce porte-besace! Ainsi la justice divine a châtié, à la longue, tous les coupables! Don Juan, par son exemple et par ses conseils, ôtait au pauvre l'honnêteté et l'espérance... le pauvre entraîne Don Juan dans son abîme : quoi de plus

justement providentiel? — Si Molière avait osé, vous aviez le festin de Pierre sans la statue; oui, mais il faut répéter qu^en Fan de grâce i665, la statue a tout fait passer.

Toujours est-il qu^on ne rit pas à cette comédie de Don Juan; en vain l'esprit, Pironie, la licence et le bon sens se heurtent et s'entre-choquent, à chaque scène, pour arriver à la plaisanterie et au bon mot... nous admirons, comme au premier jour, cette verve entraînante, mais toute cette verve nous laisse froids et impassibles. C'est qu'en effet quelque chose gémit et se plaint au fond de cette gaieté; c'est qu'une lamentation immense a traversé, sans fin et sans cesse, cette raillerie de l'esprit, cet orgueil des sens, cette seigneurie impitoyable et qui va à l'abîme.

Vous riez. Monseigneur l'inflexible, vous chantez; vous trompez des duchesses, vous trahissez de pauvres innocentes qui n'en peuvent mais; vous allez d'Elvire à Mathurine, c'est très-bien fait; mais à travers toutes ces gaietés funèbres, je comprends le vide et la tristesse de votre cœur, où la plainte se mêle au bruit des baisers; dans vos folies je vois la ruine de votre maison; M. Dimanche lui-même me fait peur et m'épouvante pour votre propre compte. Monseigneur! Oui, ce même M. Dimanche, qui vous présente un bon à

payer de dix ans, comme si c'était une dette de la veille, ce M. Dimanche-là ne nous dit rien qui vaille, Monseigneur. Quand l'heure aura sonné, M. Dimanche arrivera avant le pauvre; le premier il viendra pour vous dépouiller de vos habits d'emprunt, pour troubler vos fêtes de la nuit, pour renverser vos tables somptueuses, pour vous montrer à la multitude tel que vous ont fait vos vices et vos crimes, seul, pauvre et nu. — Prenez garde à M. Dimanche, Monseigneur; quand il s'en ira, les mains dans vos poches, le pauvre ne sera pas loin ; et le pauvre, trouvant votre défroque sur le dos de M. Dimanche, voudra savoir à son tour ce que pèse votre manteau royal ! Alors il dépouillera le bourgeois paré des dépouilles de son seigneur. Mais quelle folie inutile ! Avertir de sa ruine Don Juan qui se perd !

Il est donc facile d'expliquer cette tristesse profonde, immense, irrésistible, d'une comédie que Molière avait faite tout exprès pour amuser les folles joies du carnaval! Don Juan et la société française ont vieilli en même temps ; ils ont supporté l'un et l'autre les mêmes destinées, et à cette heure ils se trouvent face à face à l'orifice du même volcan! — On n'a pas voulu me croire, s^écrie Sgafiarelle, qui depuis s'est payé de ses gages sur la succession de son maître... C'est I II.

vrai, on n'a pas voulu le croire, ami Sganarelle, parce que tes discours n'ont pas été d'accord avec tes actions ; parce que, tout en déclamant contre Don Juan, tu es resté dans son frivole voisinage de vices et de mensonges !

On n'a pas voulu te croire; il est vrai que tu n'as pas parlé assez haut et d'une voix assez ferme; enfin, toi aussi, tu as passé devant le pauvre sans lui rien donner! — Ami Sganarelle, tu n'as pas ce que tu mérites, et pourtant ce n'est pas le bon sens, ce n'est pas la prévoyance qui t'ont manqué.

« L'homme est en ce bas monde un oiseau sur la branche ; la branche est attachée à l'arbre ; qui s'attache à l'arbre suit de bons préceptes ; les bons préceptes valent mieux que les belles paroles ! » Sganarelle, tu parles bien, tu agis mal. Grand conseiller, malgré tes conseils, la flamme vengeresse a dévoré Don Juan, et maintenant voici que tu fais comme le sauvage qui renverse l'arbre pour avoir le fruit; tu as renversé l'arbre auquel tenait la branche sur laquelle l'oiseau chantait sa chanson matinale. Tant pis pour toi, Sganarelle, te voilà tombé, à ton tour, de la mode dans la fantaisie. En ce moment même tu expies ta dernière fantaisie, tu cherches qui te gouverne à cette heure, toi qui avais pris un prince pour pouvoir te passer d'un maître. Pauvre Sganarelle, tu auras

un maître demain; mais qui te rendra cette reine, la bienfaisance en personne, cette sainte ici-bas, qui restera le digne objet de tes souvenirs, de ta reconnaissance et de tes respects ?

II décembre 1S48.

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