‹ Critique dramatiqueChapitre 9 sur 25 · TARTUFFE · texte numérisé non relu

TARTUFFE

'il vous plaît, entrons d'un pas résolu dans ce vaste espace à travers lequel il faut passer nécessairement avant d'arriver au théâtre moderne, à Fart d'aujourd'hui, aux efforts de la veille, aux espérances du lendemain. Il faut étudier les maîtres avant d'aller aux disciples; il faut prouver que l'on sait aimer, comprendre et admirer certaines beautés des chefs-d'œuvre, si l'on veut, plus tard, conquérir le droit de critiquer les œuvres qui viennent à la suite. Admirez Molière, avant tout et de toutes vos forces, et M. Scribe acceptera volontiers votre critique loyale et sympathique. Enfin l'accent môme de la critique, à chaque époque où elle se doit renouveler, se renouvelle au juger et au toucher de ces belles œuvres qui sont restées l'honi 8

neur et le respect de Pesprit humain. « Je voudrais bien y être dans vingt ans, disait Fontenelle, pour savoir ce que ça deviendra ! »

Fontenelle était peu ambitieux, même dans ses vœux les plus hardis. Vingt ans , ce n^est pas assez pour accomplir une révolution littéraire, dans un pays comme la France, plus fidèle à ses poètes qu'à ses rois. En vingt ans la France accomplira au besoin toute une révolution, mais qu'est-ce que vingt ans pour savoir ce que deviendra l'art, le goût, la passion, le plaisir, le charme, l'esprit de ce grand peuple de France ?

« Il faut d'abord séparer la tragédie d'avec la comédie, a dit un maître : l'une représente les grands événements qui excitent les violentes passions ; l'autre se borne à représenter les hommes dans une condition privée, ainsi elle doit prendre un ton moins haut que la tragédie. » Il ajoute, et cette louange a bien son prix dans cette bouche éloquente: « Il faut avouer que Molière est un grand poète comique. Je ne crains pas de dire qu'il a enfoncé plus avant que Térence dans certains caractères. Il a embrassé une plus grande variété de sujets. Il a peint par des traits forts tout ce que nous voyons de déréglé et de ridicule. Térence se borne à représenter des vieillards avares et ombrageux, de jeunes hommes pro-

digues et étourdis, des courtisanes avides et impudentes, des parasites bas et flatteurs, des esclaves importuns et scélérats. Ces caractères méritaient sans doute d'être traités suivant les mœurs des Grecs et des Romains. De plus, nous n'avons que

six pièces de ce grand auteur Mais enfin

Molière a ouvert un chemin tout nouveau ; encore une fois, je le trouve grand. »

Qui parle ainsi? un Père de FEglise, et mieux qu^un Père de FEglise, lui-même, Fénelon, Tauguste archevêque de Cambrai.

Malgré les difficultés de tout genre qui se présentaient de toutes parts à la représentation d'une pareille comédie, les calculs du poëte étaient sûrs. Molière avait bien compris que le moment ne pouvait pas être mieux choisi pour demander cette grande permission à la majesté royale, d'attaquer directement et de front les faux dévots et leu^ sacristie. En ceci, comme un grand politique qu'il était, Molière mettait à profit les circonstances historiques dont il était entouré.

M. le cardinal de Mazarin venait de mourir, asse:( raisonnablement chargé de la haine publique. Délivré de cette tutelle insupportable, le jeune roi avait juré bien haut de ne pas appeler rÉglise dans ses conseils. Cependant Mazarin

n'avait pas tellement remplacé le cardinal de Richelieu qu'on ne se souvînt de Richelieu, mais pour le haïr, mais pour le maudire. On ne se souvenait que de ses cruautés et de ses froides passions ; quant aux grandes choses qu'il avait faites, on en était trop près pour les voir.

A ce moment de l'histoire, il se passait à la cour de France ce qui s'est passé autrefois à la cour de Russie. Il y avait la vieille cour austère, solennelle, dévouée aux vieux usages, à la vie correcte et réglée ; il y avait la jeune cour, folle, amoureuse, prodigue, avide de mouvement et de plaisirs. A la tête de ce mouvement se faisait remarquer le jeune roi, qui bâtissait Versailles ; du parti de la résistance était la duchesse de Noailles, vieille et dévote, et bel esprit à la Noailles, d'une grâce exquise et d'une suprême insolence, qui ameutait contre ce beau monde royal, d'où son âge l'exilait, toutes les prévoyances opposées à la jeunesse du roi.

Ce ne fut pas sans une certaine terreur que Molière entreprit cette tâche illustre. Il savait que toucher à l'hypocrisie était un crime sans rémission, non pas seulement chez les hypocrites, mais pour beaucoup d'honnêtes gens, et qu'il devait entrer pas surprise dans cette brèche qu'il avait pratiquée dans l'Eglise.

Ainsi fit-il. Tartuffe fut entouré de toutes sortes de précautions. La première lecture qu^en fit Molière se fit chez Ninon de Lenclos, cet honnête homme d'un goût exquis, d'une beauté fine, d'une philosophie pleine de grâce et .de malice. Elle aimait Molière comme elle aimait M. le prince de Condé, sachant très-bien que des amitiés pareilles lui feraient pardonner ses amours. Elle avait accepté, mais en Tépurant autant qu'il était en elle, par le désintéressement, par Pesprit, par la probité, le galant héritage de cette horrible Marion Delorme, dont le cardinal de Richelieu avait fait à la fois une courtisane et un espion à ses ordres. Ainsi posée dans ce monde si correct, et en butte à toutes les déclamations faciles des vertus bourgeoises, vous pensez si M^^^ de Lenclos dut accueillir et favoriser cette immense comédie, où toutes les vanités, tous les crimes et tous les ridicules de Fhypocrisie étaient étalés avec tant de complaisance et d'énergie.

A cette première épreuve du salon. Tartuffe fut applaudi comme une très-grande et très-belle comédie. Si bien que, dans les fêtes de 1664, que le roi donnait à la fois pour inaugurer son palais, ses victoires et ses amours, il fut permis à Molière de jouer à la cour ses trois premiers actes. De Versailles, la pièce passa à Villers-

Cotterets,,de Villers-Cotterets au Raincy; si bien que toute la famille royale en eut sa bonne part. C'était beaucoup pour la pièce, et c'était peu pour Molière. En véritable enfant de Paris, Molière n'estimait guère comme des succès de bon aloi que les succès qu'il avait à Paris. Il était Vami du peuple, a dit Boileau, et, tant que le peuple ne lui avait pas battu des mains et ne l'avait pas salué de son gros éclat de rire, Molière n'était ni content ni tranquille. De son côté, Paris s'inquiétait sérieusement de cette œuvre qui avait rempli de sa gloire toutes les maisons royales. D'ailleurs, les uns et les autres, ceux qui l'avaient vu jouer et ceux qui l'avaient entendu lire, ne savaient de cette comédie que les trois premiers actes, et l'on se demandait comment ferait le poëte pour tirer une comédie plaisante de cet affreux drame. Certes , j'imagine qu'il y avait de quoi attendre impatiemment le dénoûment d'un pareil drame, à une époque où l'on n'avait encore abusé de rien dans l'art poétique. Remarquez en outre combien l'habile] et infâme diplomatie de Tartuffe rappelle, en ses cruels détails, l'habileté impitoyable, le crime absolu, le crime politique. Lui-même il a pu servir au portrait de Tartuffe, ce fameux cardinalministre, Richelieu : Richelieu, amoureux de la

reine-mère, et la chassant de ce royaume qui appartient à son fils ! Richelieu faisant égorger le jeune duc de Montmorency, et se jetant aux genoux de la princesse de Condé, qui lui demande la vie du prince! Il y a du tigre et du chat dans ce caractère du Tartuffe-^ il y a du Richelieu et du Mazarin.

Aussi vous pensez bien que la cour les avait reconnus Tun et l'autre, ces deux ministres devant lesquels toute la cour s'était prosternée ; aussi vous pensez bien que M'^^ de la Vallière fut un peu, au fond de Tâme, et pour les mêmes raisons (tous les amours se ressemblent), du même sentiment que M"*^ de Lenclos. Les uns, dans cette cour, protégeaient Tartuffe par haine pour Richelieu, par mépris pour Mazarin; les autres le protégeaient parce que leurs jeunes passions y trouvaient leur compte, parce que le jeune Versailles donnait ainsi un démenti formel à la vieille cour de Saint-Germain, parce qu'enfin la nouveauté, le doute, le courage, étaient du côté de Molière.

En tout ceci Molière s'est montré d'une habileté et d'une convenance parfaites. Il eut même le grand art de persuader au roi qu'il était son collaborateur, et qu'il avait pris à Sa Majesté un des mots les plus plaisants de la pièce : le pauvre

homme ! Enfin, pour ôter tout prétexte aux honnêtes gens, il écrivit cette admirable définition du véritable chrétien, qui est un des plus beaux morceaux de la langue : Voilà de vos pareils! etc. Ajoutez, comme je vous le disais tout à Fheure, qu^il avait gardé le secret de son troisième et de son dernier acte; il ne le dit à personne, pas même au roi, pas même à M"° de Lenclos. Il Peut dit à sa femme, mais sa femme ne le lui demanda pas : elle était trop occupée à préparer ses ajustements, pour jouer le rôle d^Elmire dans ses plus beaux atours.

A la fin donc, le jeune roi, curieux de tout savoir, amoureux comme il Pétait, sûr d^être le maître, et qui ne savait guère qu^un jour il appartiendrait corps et âme à cette rude chrétienne, apostolique et romaine, qui s'appelait en ce temps-là M™^ Scarron, permit à Molière de représenter Tartuffe au beau milieu de Paris; puis il partit, le lendemain, pour assister à ces sièges de la Flandre à demi conquise qui se faisaient au son du violon, au bruit du canon. Aussitôt, en Pabsence de ces jeunes fous qui se battaient là-bas de si bon cœur, le vieux parti royaliste et dévot se réveille, il s'oppose à ce qu'on joue ce drame que déjà il sait par cœur. Molière, en ce moment, était dans toute la joie et dans tout le

bonheur du triomphe. Il avait Tordre du roi; aussitôt son théâtre s'illumine, sa troupe est sous les armes ; tout Paris, dans ses plus beaux ajustements, accourt à cette fête sans égale parmi les batailles suprêmes de la comédie. •

Le rideau allait se lever, quand arriva Tordre de M. le Premier Président de suspendre la représentation de Tartuffe jusqu'à nouvel ordre de Sa Majesté. En effet, la permission du roi n'était qu'une autorisation verbale. Alors Molière, qui aimait à haranguer^ arrêté tout à coup par cette défense inattendue, et voyant remettre en question cette question tant débattue, vint annoncer sa défaite à cette foule inquiète et attentive.

En cet instant, Molière devait être admirable. Je me le représente, en effet, la taille élégante, le visage beau et inspiré, l'œil noir et calme, la jambe belle, la bouche grande et bien meublée, la lèvre ombragée, intelligente; la voix sonore et grave. Il arrive sur le bord de la rampe, et il annonce lui-même ce grand malheur qui l'accablait. Ne croyez pas cependant que le poëte ait tenu le propos indécent qu'on lui prête : « Messieurs , nous allions vous donner Tartuffe^ mais M. le Premier Président ne veut pas qu'on le joue. y> En ce temps-là, ce n'était pas la mode encore de couvrir d'insultes la magistrature française. Nul n'eût

osé parler ainsi de M. le Premier Président. Molière savait, mieux que personne, quel homme était M. de Lamoignon, Pami de Racine et de Despréaux. Ce mot-là est un anachronisme de cent cinquante ans au moins.

Dans cette occurrence, il n'y avait véritablement que le roi en personne qui 'pût tirer d'affaire son poëte ; mais le roi était dans son camp, tout occupé de batailles le matin et de fêtes le soir; partageant sa vie entre M. de Vauban et M"^ de la Vallière. Que fit Molière? Il traita avec le roi Louis XIV de puissance à puissance, lui envoyant' deux députés munis de ses pleins pouvoirs, les sieurs de La Grange et de La Thorillière, à qui la Comédie donna mille francs pour leur voyage. Les députés, partis en poste, arrivèrent devant la ville de Lille le 6 août. M. le prince de Conti, le condisciple et le protecteur de Molière, reçut les ambassadeurs de la façon la plus bienveillante : il leur accorda Phospitalité sous sa tente, et lui-même il les présenta à Sa Majesté, qui prit connaissance du placet de Molière.

Ce placet est hardi, gai, et d'un bon sel. Molière raconte au roi toutes ses mésaventures. En vain il avait intitulé sa pièce : L Imposteur ; en vain il avait changé le costume de Tartuffe, qui était d'abord un costume d'église, contre l'ajustement d'un

homme du monde ; en vain il lui avait donné non plus la soutane, le bonnet carré et la tonsure, mais un petit chapeau, de grands cheveux, un grand collet, une épée et des dentelles sur tout Thabit; en vain il avait mis des adoucissements en plusieurs endroits, ces adoucissements nbnt servi de rien. La cabale s^est réveillée aux plus simples conjectures qu^elle a pu avoir de la chose, et la comédie a été défendue, et tout Paris s'est scandalisé de la défense qu'on en a faite. Et maintenant, si le roi veut que Molière travaille encore, il faut que Sa Majesté accorde sa protection à son poëte; sinon il ne faut plus que Molière songe à faire des comédies ; il renonce à la gloire « de délasser Sa Majesté au retour de ses conquêtes, et de faire rire le monarque qui fait trembler toute TEurope ». Tel est ceplacet. Molière s'y met convenablement à sa place : il faut que le roi choisisse entre lui ou ses ennemis; sinon plus de comédies pour le château de Versailles, ce qui était une grande menace à faire à Louis XIV.

En sa qualité de grand roi, il savait que la gloire et la majesté de cette ville nouvelle qu'il avait créée n'étaient pas dans le marbre et la pierre, dans les toiles peintes, dans les bronzes, et dans toutes les magnificences de ce beau lieu ; la majesté du palais de Versailles, c'étaient les grands

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hommes qui entouraient ce règne illustre, c^était Molière aussi bien que le prince de Condé. Remarquez aussi comme Molière parle hardiment au roi du mécontentement de Paris.

Le roi se montra digne de la supplique ; il autorisa, cette fois par écrit, la représentation de Tartuffe. En ceci il fut peut-être sinon plus royal, du moins un meilleur logicien que S. M. Tempereur Napoléon, lorsquUl dictait, Moscou en flammes et du sein de la plus épouvantable guerre qu^il ait jamais faite, une constitution pour le Théâtre-Français. Tartuffe., au contraire, c^est la volonté d^un jeune homme, d'un roi vainqueur, et tout glorieux d'ajouter une part nouvelle au royaume de Henri le Grand et de Louis XIII, qui s'occupe à propager ce terrible chef-d'œuvre.

Enfin la pièce fut jouée, aux grands applaudissements de la multitude. Elle eut tout le succès d'une révolution, tout au rebours du Mariage de Figaro., qui a réussi comme une émeute. On écouta cela gravement, posément, et on se promit bien de s'en servir aux premières tracasseries de la Sorbonne. Les jésuites en furent atterrés, tout comme ils l'avaient été des Provinciales ; les jansénistes s'en inquiétèrent, et demeurèrent tout étonnés en découvrant que Molière avait autant d'esprit que Pascal.

L'affliction de plusieurs hommes d'honneur fut sincère et profonde : il y a des gens qui savent tout prévoir. Quant au public, il ne comprit nullement le danger. Il était impatient de savoir ce que deviendrait le monstre^ et comment il pousserait jusqu'au bout la doctrine des désirs permis et légitimes. Il avait beaucoup admiré la scène entre Elmire et l'hypocrite, le duel, charmant et terrible à la fois, dans lequel le poëte a prodigué les plus engageantes délicatesses de l'honnête femme, les plus abominables perfidies d'un ignoble scélérat; il avait appris sans étonnement, mais non sans indignation, la ruine totale de M. Orgonetle désespoir de sa famille ; enfin, à la dernière scène, ce même parterre avait applaudi à outrance Téloge du jeune roi qui lui faisait ces loisirs. Voilà comment Molière témoignait sa juste reconnaissance à son royal protecteur; voilà comment il avait trouvé moyen de compromettre le roi dans son drame, bien mieux qu'en lui empruntant ses bons mots. Par cet éloge bien mérité du jeune monarque, l'œuvre de Molière était dignement accomplie ; et, de fait, il n'y avait qu'un dieu descendu de la machine dramatique qui pût sauver des embûches de Tartuffe ce malheureux M. Orgon.

Le succès fut donc complet, unanime, sérieux. Il resta de tout ceci une œuvre admirable à laquelle

le siècle d'Auguste non plus que le siècle de Périclès n'ont rien à comparer; cependant nul ne pouvait savoir où donc porterait ce boulet, tiré à bout portant dans les croyances du siècle. Molière jouit entièrement de son triomphe, non pas sans que plus d'une fois ce triomphe même lui fût une épouvante. Son bon sens lui disait qu'une pareille victoire porterait ses fruits; mais quels fruits devait-elle porter?

Enfin, pour compléter sa victoire, il écrivit, en tête de sa pièce, une Préface qui est le chef-d'œuvre de la polémique. Dans cette Préface^ Molière touche hardiment et habilement à tous les points de cette discussion entre le théâtre et l'Eglise. Comme il était un véritablement honnête homme, les véritables gens de bien^ qui désapprouvaient hautement sa comédie, devaient l'inquiéter au fond de l'âme ; aussi défend-il sa comédie par des raisons excellentes, naturelles, modestes : disant que la comédie est presque d'origine chrétienne ; qu'elle doit sa naissance aux soins d'une confrérie religieuse; qu'elle est destinée à corriger tous les hommes, les dévots comme les autres. En un mot, cette Préface de Tartuffe appartient à la polémique la plus pressante et la plus précise ; elle est aussi convaincante que la comédie elle-même, et pendant bien longtemps je me suis étonné, et il y

avait de quoi s'en étonner, que le parti religieux en France eût laissé passer sans y répondre un pareil argument.

Mais voici que cette Préface et la comédie de Molière ont été en effet réfutées par le seul homme qui fût de force à jouter avec Molière, par un homme auquel on pense toujours lorsque Ton se trouve en présence de Tune des grandes difficultés de cette histoire du XVIP siècle,' par Bossuet, cet exilé de la politique, espèce de Richelieu condamné à n^être qu'un éloquent apôtre et à parler comme parlait saint Jean Chrysostome, quand il n'eût pas mieux demandé que d'agir comme saint Paul.

L'histoire de cette réfutation de Bossuet est très-curieuse, elle est toute nouvelle; je l'ai découverte avec un rare bonheur, et, puisque vous avez le temps, je vous demande toute votre attention.

Un homme comme Bossuet, avec sa position dans l'éloquence et dans l'Église de son temps, ne pouvait pas ne pas s'inquiéter d'un homme comme Molière, d'une comédie comme Tartuffe et d'une Préface comme la Préface de Tartuffe. Cependant comment le premier aumônier de M'"^ la dauphine, le précepteur de M. le dauphin, un évêque de' France, pouvait-il se commettre jus-

qu^à répondre à un comédien, à un excommunié, ce comédien s^appelât-il Molière? Bossuet, dans son génie, avait trop de tact et d^habileté pour s^exposer à s'entendre dire par Molière ce que J.-J. Rousseau devait dire plus tard à l'archevêque de Paris : Qujy a-t-il de commun entre vous et moi, Monseigneur ? Pour sortir de cet embarras, vous allez voir comment s'y prit l'évéque de Meaux.

Il découvrit, lui qui voyaittout, en tête d'une méchante comédie de Boursault, une dissertation littéraire et religieuse, signée d'un théatin nommé le P. Caffaro. Ce théatin était un bonhomme déjà fort âgé, très-obéissant à son évêque, à ses supérieurs, qui depuis vingt ans était régent de philosophie et de théologie sans avoir encouru la plus petite censure. Ce digne religieux , de son propre aveu , n'avait jamais lu, encore moins vu, aucune comédie^ ni de Molière, ni de Racine, ni de Corneille; seulement, quand il était jeune, il s'était fait une idée métaphysique d'une bonne comédie; il avait raisonné là-dessus en latin, et c'est cette même dissertation latine du P. Caffaro, traduite en français, qui avait paru comme Préface d'une comédie de Boursault, au grand étonnement du bon P. Caffaro.

Depuis longues années il avait oublié cette

LA COMEDIE. lOI

innocente dissertation, il la retrouvait augmentée, arrangée, corrigée, dans un français qui Ta plus étonné que tout le reste: « Ne sachant écrire qu^en latin, et honteux du méchant français dans lequel j^écris à Votre Grandeur, -a Rien n'est amusant à lire comme la justification du digne théatin, et son embarras écrivant au plus illustre des évêques de la chrétienté.

Mais ce n'était pas là le compte de Bossuet; il voulait répondre à Molière, il cherchait une occasion, un prétexte de dire son opinion sur la comédie]; il trouve le P. Caffaro sous sa main, et il s'en sert. Jamais théatin plus naïf n'a été plus rudement secoué : c'est que dans la robe du bon P. Caffaro Bossuet voyait Molière, et voilà pourquoi il frappait si fort. Cette petite ruse de Bossuet ne vous paraît-elle pas très-amusante et très-curieuse, et n'aimez-vous pas cette dissertation qui s'élève ainsi, tout d'un coup, entre l'auteur de Tartuffe et l'auteur des Variations?

Cette réponse à la Préface de Tartuffe^ et par conséquent cette réfutation de Tartuffe par l'entremise du théatin, est une des plus belles choses que Bossuet ait écrites. Évidemment, il a sous les yeux non pas la dissertation du P. Caffaro, dont il ne s'inquiète guère, mais Tartuffe^ mais la Préface de Molière, dont il se préoccupe depuis vingt i 9-

ans. Molière a dit que quelques Pères de TÉglise approuvaient la comédie; Bossuet répond au P. Caffaro que saint Thomas lui-même, dans son indulgence pour les spectacles, n'a jamais songé à permettre un outrage public fait aux bonnes mœurs.Oui,Père Caffaro, c'est-à-dire, oui, Molière, « nous ne pouvons passer pour honnêtes les impiétés dont sont pleines vos comédies ». Oui, Père Caffaro, ce Molière, dont vous n'avez pas lu une seule comédie, a fait représenter des pièces « où a piété et la vertu sont toujours ridicules, la corruption toujours défendue et toujours plaisante, la pudeur en danger d'être toujours offensée ou toujours en crainte d'être violée par les derniers attentats, je veux dire par les expressions les plus imprudentes, à qui l'on ne donne que les enveloppes les plus minces y^. Entendez-vous cela. Père Caffaro ?

Il faut que vous sachiez aussi, mon Père, que Molière a pris en main la défense des passions, et qu'il veut nous faire trouver honnêtes « toutes les fausses tendances, toutes les maximes d'amour, et toutes les douces invitations à jouir du beau temps de la jeunesse, qui retentissent partout dans les opéras de Quinault, à qui j'ai vu cent fois déplorer ces égarements». Mais assurément ce ne peut pas être là votre] opinion, excellent Père Caffaro !

Molière soutient aussi que la passion n^est pas un spectacle dangereux. Je vous reprends pour ce mot-là, mon Père. Les poésies les plus religieuses, les tragédies d'un Corneille et d'un Racine, ne sont pas dangereuses ! Demandez à ce dernier, « qui a renoncé publiquement aux tendresses de sa Bérénice»! Dites-moi, ajoute Bossuet (ici le P. Caffaro, qui n'a jamais rien lu, doit être horriblement embarrassé), « que veut un Corneille dans son C/<i, sinon qu'on aime une Chimène, qu'on l'adore avec Rodrigue, qu'on tremble avec lui, et qu'avec lui on s'estime heureux lorsqu'il espère de la posséder » ? Répondez donc, si vous avez quelque chose à répondre, mon digne théatin !

Mais laissons en paix l'honnête Père théatin, et remarquez, je vous en prie, quel grand écrivain de feuilletons c'eût été là si Bossuet eût voulu s'en mêler. Comme, en attaquant le théâtre, Bossuet s'exalte !

Plus loin, l'évêque de Meaux prend la peine d'expliquer à ce malheureux théatin, qui n'y a jamais mis les pieds, l'espèce de plaisir que l'on trouve au théâtre, et jamais commentaire n'a été mieux fait à l'éloge de ce grand plaisir, le premier de tous peut-être, quand il est complet.

« Si les nudités causent naturellement ce qu'elles

expriment, combien plus sera-t-on touché des expressions du théâtre, où tout paraît effectif, où ce ne sont point des traits morts et des couleurs sèches, qui existent, mais des personnages vivants, de vrais yeux^ ou ardents, ou tendres, ou plongés dans la passion ; de grandes larmes dans les acteurs, qui en attirent d'autres dans ceux qui regardent, et puis de vrais mouvements qui mettent en feu le parterre et toutes les loges ! »

O Monseigneur, telle était donc la comédie de votre temps? Oh ! que je vous porte envie î Quoi ! vous aviez de vrais yeux au théâtre? de vraies passions? des larmes véritables? assez d'amour pour mettre en feu le parterre et les loges? des comédiens qui faisaient pleurer parce qu'ils pleuraient? des larmes qui arrachaient des larmes? O Monseigneur, depuis vous, la comédie est bien changée! Si vous saviez comme à cette heure, au théâtre, tout est faux, même les larmes, même les yeux ! De vrais yeux^ Monseigneur ! Vrai Dieu ! ne craignez-vous pas, avec cette belle peinture, d'envoyer votre théatin à la Comédie, ne fût-ce que pour voir comment les comédiens et les comédiennes mettent tout en feu? Justement le P. Molina enseigne que les religieux peuvent changer d'habit sans pécher, quand ils veulent aller à la comédie ou autre part.

Tel est cependant ce grand Bossuet que, dans cette attaque contre la comédie, malgré lui, il place la comédie aussi haut que Molière luimême ; il en fait le plus magnifique éloge ; il explique aussi bien que Molière comment « la scène, toujours honnête dans Fétat où elle'paraît aujourd'hui, ôte à Tamour ce qu'il a de grossier et d'illicite, en faisant tourner ce chaste amour de la beauté au nœud conjugal » ! Il explique, aussi bien que l'expliquerait Marivaux lui-même, comment dans la comédie l'honnêteté nuptiale n'est qu'un le.urre, ce car la passion ne saisit que son propre objet; le mariage, loin d'empêcher tout autre amour, le provoque au contraire »; et c'est justem.ent à cet amour profane que se rattache l'intérêt des plus honnêtes comédies. « On commence, dit-il encore, par se livrer aux impressions de l'amour; le remède du mariage vient trop tard, déjà le faible du cœur est attaqué, s'il n'est vaincu. » Encore une fois, Marivaux lui-même ne parlerait pas de l'amour avec plus de finesse, avec plus de sagacité que Bossuet.

En résumé, on n'a rien écrit de plus juste et de plus sensé sur l'art de la comédie que cette réponse de Bossuet à la Préface de Tartuffe. La lettre de Rousseau à d'Alembert sur le même sujet, comparée à la lettre du P. Gafîaro, n'est qu'une dé-

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clamation misérable. Il était impossible de mieux démontrer que ne Ta fait Bossuet que la comédie était non pas Técole des mœurs, mais Fécole des passions. Après avoir lu cette lettre admirable et sans réplique, la comédie eût bien fait de renoncer à sa prétention d'être un art parfaitement moral, ce qui est bien la plus singulière des tartufferies dans un art qui a produit Tartuffe,

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