THEATRE DE REGNARD
L me semble que je les entends tous, après Molière, les uns et les autres, à Paris, à Versailles, qui s^écrient et qui se récrient : « On ne fait plus de comédie î la comédie est morte ! Molière est mort ! » Les siècles, plus que les hommes, ne veulent pas vieillir; ils aiment bien mieux dire : « Voilà mon chef-d^œuvre qui est mort! » Hélas! c^est toi-même, mon pauvre ami, qui es mort; et dans mille ans d^ici ce chef-d^œùvre, dont tu chantes le De profundîs^ plus jeune, plus frais, plus galant et plus amoureux, le pied levé, dansera sur ton cercueil.
La comédie était encore en deuil de son poëte quand tout à coup, comme je vous le disais, en 1696, au commencement de Thivcr, circula dans Paris une rumeur joyeuse. « Un poëte comique
nous est né ! Tout n^est pas perdu, nous aurons encore de la comédie! » A cette nouvelle, qui était vraiment une grande nouvelle, on s^inquiète, on s'informe, on s'agite. De quel côté nous viendra le nouveau poëte? Quel est son nom? Où se tient-il?
Ainsi Ton parle dans la ville. Depuis que Molière est mort, jamais plus grande anxiété n'a préoccupé les esprits. Un siècle qui se meurt est si heureux de se rattacher à une poésie naissante ! La vieille Ninon, à quatre-vingts ans, ne fut pas plus hère. de Fabbé de Châteauneuf que Tan de grâce et d'esprit 1696 ne dut être fier de Regnard. — On sut enfin qu'il s'appelait Regnard, qu'il avait à peine quarante ans, qu'il était beau comme Molière ; l'œil vif et animé, la bouche souriante, non pas sérieuse et grave, toute sa personne joyeuse et vive, non pas mélancolique et simple.
Il aimait les riches habits, les belles dentelles, les parfums exqu's; il portait des bijoux comme une reine de théâtre; il riait tout haut de luimême et des autres. Il ne ressemblait pas, celuilà, à ce Molière si malheureux, au contemplateur si triste, si simple, si sobre, si amoureux de sa femme, vêtu de noir, et dont les petits enfants avaient peur. Vive la joie autour du nouveau venu! Vive le vin, la bonne chère, les coups d'é-
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pée, les épigrammes, les longs rubans flottants, les billets galants et les vers amoureux, et les maîtresses que le vent emporte comme il emporte leurs baisers! Voilà ce que Ton disait tout dV bord du nouveau poëte comique. Où Tavait-on vu? Où vivait-il? Nul ne pouvait le dire précisément; mais à coup sûr il existait. .
On Tavait rencontré donnant le bras à de belles dames qu^il avait ramenées de ses voyages. Et pour entrer en jeu, savez-vous ce qu'il avait fait, le hardi poëte? Il avait fait presque autant que de s'attaquer au roi Louis XIV. Oui, lui-même, ce beau damoiseau si bouclé, il avait écrit contre M. Nicolas Boileau-Despréaux! — Quoi! Despréaux?... Il avait attaqué Despréaux? Quoi! VArt poétique ? — Oui, VArt poétique! — Quoi ! les Satires? — Oui, Iqs Satires ! Il avait refait les 5atires! Il avait attaqué en vers les vers de Boileau, et ses vers étaient fort bons. Des vers fort bons contre Boileau? C'est comme j'ai Thonneur de vous le dire! Or, depuis que l'abbé Cotin était mort, depuis que Chapelain avait déposé à la Bibliothèque royale le manuscrit inédit des derniers chants de la Pucelle (il y est toujours), nul, dans cette terre de France, n'avait osé s'attaquer à Boileau. Et pourtant en voilà un qui l'attaquait vivement, et qui écrivait une satire intitulée Le
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Tombeau de Boiîeau! Mais où allons-nous, mon compère, et en quel temps vivons-nous?
Vous pensez si Témotion fut grande au plus épais de tout ce peuple parisien, affligé si longtemps de la vieillesse du roi catholique! Il avait si bonne envie de s^amuser ! Il avait vu tous ses poètes, même les plus charmants, renier les divinités poétiques, les Grâces et l'Amour, et se repentir publiquement d'avoir chanté toutes les passions qui sont le printemps de la vie! Surtout le scandale avait été grand dans la bonne ville, quand ellç eut appris que La Fontaine lui-même, oui, La Fontaine, avait remplacé par un cilice les belles courtisaneries florentines, et qu'il avait arraché de son front contrit les roses de Boccace pour y placer les épines de Baruch.
Mais enfin, assez de colères, assez d'épines, assez de cendres, assez de repentir. Allons donc à celui-là qui rit là-bas d'un si franc rire, et qui boit à longs flots ce vin que Ton dédaigne; allons à celui-là qui se moque de Boileau en écrivant comme lui, et qui fait l'amour à la barbe des Athéniens. Ce qui fut dit fut fait. A l'instant même, ils oublièrent, les ingrats! Iq Misanthrope, les Femmes savantes, Tartuffe^ tous ces chefsd'œuvre sérieux, pour les comédies plaisantes que leur promettait Regnard : car à la fin on savait
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non-seulement son nom, mais sa demeure. Il habitait une belle maison à lui, qui donnait sur la montagne de Montmartre et qu'entourait un vaste jardin rempli d'oiseaux et de fleurs. Et notez bien que ce n'était plus là un poëte crotté, besoigneux, parasite, ayant toujours besoin d'un écu gros ou petit, chapeau bas devant m^essieurs les comédiens et mesdames les comédiennes. Non pas, mordieu! Il ne va pas dîner chez les autres; mais il donne à dîner chez lui. On cite son cuisinier et sa cave, à Cîteaux, chez le Commandeur, et même chez M. le Grand Prieur.
Les comédiens, chez lui, — chez un poëte, font antichambre, chapeau bas; et comme il les traite! Il a fait attendre M. Baron! Il se moque des comédiennes, quand elles sont vieilles et laides ; il dit comme cela que le premier devoir d'une comédienne c'est d'être jeune et d'être belle; que le reste vient tout seul, et qu'après tout, deux beaux yeux bien limpides et bien vrais valent mieux que cette chose capricieuse : le talent d'une femme! — Oui, toute comédienne est bonne à cette comédie heureuse, à condition que la comédienne ait vingt ans, et tout au plus! A ces belles dames il recommande avant tout d'être parées, d'user beaucoup de soie et de velours; au besoin même il leur en donne.
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Surtout il défend à ces dames de fréquenter les comédiens, comme elles n'y ont que trop de penchant; mais au contraire, il leur ordonne d'aller beaucoup dans les belles et galantes assemblées, quand bien même elles y devraient laisser un petit coin de leur voile et de leur manteau.
Je n'en finirais pas si je voulais suivre jusqu'au bout la rumeur publique à propos du nouveau poëte. On ne compte plus ses maîtresses, non plus que ses vices; celui-là a été sauvé, en effet, par ses vices, comme Molière l'a été par sa modération. On était fatigué d'entendre Molière être appelé le juste j et ce peuple athénien s'est trouvé heureux quand on lui a présenté enfin un poëte comique aimant le jeu, la table, le vin, les femmes; hardi, tapageur, vagabond,' audacieux, libertin et sceptique; rempli de son sujet, c'està-dire de toutes les passions qui font valoir la comédie, et lui donnent vérité, vraisemblance, intérêt.
Ajoutez qu'en ceci la curiosité publique était singulièrement favorisée par la vie même du héros de son adoption. Regnard avait été, en effet, tout ce qu'on disait là ; encore autre chose : par exemple, esclave en Alger, un jour qu'il avait accompagné une belle dame dont il était épris. O dieux et déesses! Se hasarder sur cette mer où
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Pécume cache le pirate, uniquement parce qu^une belle aura franchi ce flot perfide... Faiies-en autant, aujourd'hui que FAfrique est à nous, et que vous y pouvez aller porté par la vapeur obéissante, dans un salon orné de gravures et en compagnie d'un piano! Faites-en autant que Regnard, même sans piano, et vous passerez pour un héros de Pamour.
Regnard était allé en Alger à Pépoque où les barbaresques faisaient la chasse aux hommes et aux femmes sur ces côtes. Il avait été pris de compagnie avec cette beauté blonde qu'il accompagnait de si loin. On l'avait vendu un bon prix à un amateur de Tunis, et, par-dessus le marché du poëte, le marchand avait donné la dame presque pour rien. Si donc notre Regnard fut content pour son propre compte, il dut être fort mortifié dans ses amours : car enfin c'était lui dire bien clairement qu'il avait joué un louis d'or contre une pièce de quinze sous.
Ce bel esprit était un épicurien; il savait trouver des charmes aux choses même les moins charmantes. Ainsi il se laissa être esclave tant que la chose l'amusa, et dès que sa chaîne lui parut lourde, il se racheta au prix de douze mille livres, — encore son maître eut-il un fort chagrin de perdre un pareil cuisinier.
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En preuve irrécusable de toutes ces aventures, que Ton dirait copiées sur une nouvelle de Cervantes, il avait rapporté bel et bien, de ce voyage interrompu, une grande belle chaîne en fer toute rouillée, que ses convives pouvaient voir suspendue dans la salle à manger de sa maison.
Sans le savoir, Regnard frayait à la littérature française un sentier que ni Boileau, ni Corneille et Racine, ni Molière et La Fontaine lui-même, n'auraient osé tracer à leurs survivants... le sentier de la licence poétique , de la vie facile, des amours vulgaires, des joies de la taverne et des amours débraillés. Pour tout dire, il ouvrait brillamment cette route des hasards et des licences au bout de laquelle était le précipice où devait tomber Piron, où J. B. Rousseau devait périr étouffé sous la honte et le mépris! Mais cependant qui fut bien surpris, dans ce siècleoù vivaient tant de gens graves et bien posés, esclaves du devoir, passés maîtres dans le auod decet^ austères censeurs des écarts même les plus innocents ? Certes ce furent ces gens-là qui restèrent bien surpris quand Regnard, ce nouveau venu, les força à rire de si bon cœur ; quand, dans ses plus grands instants de verve et de licence, il se mit à parler une langue assez française pour rappeler la grande époque.
Ceux-là furent surpris par Fauteur des Folies
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amoureuses quand il se montra à eux, non pas comme un bouffon licencieux, mais comme un grand poète ; quand il les força de rire les uns et les autres aux éclats, de toutes sortes de polissonneries indiquées à peine par Molière, mais dont lui, Regnard, il tirait sans vergogne toutes les conséquences , fouillant même la garde-robe , même Tofficine de Papothicaire, dans leurs recoins les plus cachés. Sa gaieté était contagieuse, sa bonne humeur était irrésistible. Sa gaieté partait de Tâme, non des lèvres ; sa bonne humeur lui venait tout simplement de ce qu'il était tout à fait et complètement un homme heureux, riche, bien portant, gourmand, amoureux à ses heures, la conscience aussi large que Testomac, sans autre ambition que celle qu'il pouvait satisfaire, laissant venir à lui la gloire sans faire un pas audevant d'elle, et la traitant comme il traitait sa maîtresse, en bonne personne au-dessus du souci, au delà du qu'en dira-t-on? ^ç.2i\i\é facile et complaisante, et qui ne regarde pas, quand elle rit, si son tour de gorge est dérangé quelque peu.
Cette fois plus de férules, plus de pensums, plus de bonnets d'âne, plus de bon sens, mais toutes les joies accumulées de la semaine des trois jeudis, de cette semaine tant rêvée par les écoliers de tous les âges. Cette fois la comédie ne s'oc-
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cupa plus à enseigner, à corriger, à relever des ridicules : sous ce rapport, Molière a tout fait. Mais la comédie , la comédie de Regnard , va faire ce que Molière n'eût jamais voulu faire: elle va rire de tout, et toujou^rs, et à tout propos, des oncles et des neveux, des pères et des fils, des valets et des soubrettes ; elle va enseigner comment on séduit les filles sans les épouser, comment on vole les oncles sans redouter les galères, comment on s^ prend pour escompter de faux billets, piper les dés, biseauter les cartes, faire des dupes, trahir, mentir, dérober et voler en plein pillage; et tout cela en riant^ de la plus simple façon du monde, tout naturellement et comme si vous disiez bonjour. Point de scrupules, point d'hésitations. En effet, dans ce monde voué à toutes les filouteries, qu'y a-t-il? Il y a Jean qui pleure et Jean qui rit, Jean qui a des scrupules et Jean qui n'a pas de scrupules... Il n'y a de véritable Jean que le premier; l'autre est un niais qui vous attriste et vous fatigue. Il faut le renvoyer au sermon.
Tel est le raisonnement de Regnard, et jusqu'à la fin Theureux poëte a été fidèle à sa mission. Il a ri d'un rire intrépide, il s'est abandonné sans réserve à sa joie, et le plus souvent cette joie est une gaieté convulsive. Suivez-le, si vous voulez, dans
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toutes ses inventions, si plaisantes qu'elles tiennent du délire, et vous reconnaîtrez à chaque scène le plus facile, mais aussi le moins scrupuleux des poètes comiques. Il a effacé de son théâtre la triviale maxime : Castigat ridendo mores. De cette mauvaise épigraphe il n^a laissé que le mot du milieu : en riant; tout le reste est comme non avenu pour ce coupe-toiijoiirs en pleine gaieté, et il a agi en conséquence.
Par exemple, savez-vous rien de plus amusant que le Joueur? Ces deux passions, le jeu et l'amour, qui sont aux prises, celle-ci renversant celle-là, le gain plaidant contre Angélique, Angélique moins belle à mesure que son amant a gagné, et ce portrait mis en gage entre les mains de M'"^ La Ressource, et cette honnête commère amenant un dénoûment sensé, juste, gai, excellent : voilà de la comédie! Mais, direz-vous, ce joueur de Regnard est si aimable et si gai qu'il ne fait peur à personne.
— Pourquoi;, peur? Voudriez-vous qu'on vous le montrât en guenilles, tout couvert de vermine et de fièvre, et assassinant monsieur son fils, qui dort suc un grabat voisin ? Vos leçons en haillons me font horreur, votre paille et votre pain noir me répugnent. Si vous allez dans les tavernes, allez-y seul; je ne veux pas de vos cartes, grasses, pipées
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et tachées de vin. — Mais la leçon? direz-vous. — La leçon ! Que voois êtes simple ! Apprenez, mon cher, que le joueur n'est un joueur que parce qu'il est incorrigible. Il joue à toute heure et toujours, et voilà sa vie! Il ne va pas plus à la Porte- Saint-Martin pour voir le Joueur de M. Victor Ducange qu'il ne va au Théâtre-Français pour voir le Joueur de Regnard.
La leçon ! la leçon ! disent les rhétoriques niaises ; la leçon de la comédie ! Ils nous la donnent belle avec leurs leçons en comédies ! Singulières gens qui ne conviendront pas que le théâtre ne corrige rien, sinon la façon dont les femmes mettent leurs robes et portent leurs chapeaux; encore faut-il être une bien grande comédienne pour en remontrer en ceci à nos grandes coquettes de Paris.
Et du Légataire universel, que vous semble? Otez-en Tesprit et la gaieté, vous aurez le plus sombre mélodrame de la Porte-Saint-Martin au lieu et place de la plus amusante comédie du Théâtre-Français. De quoi s'agit-il en effet? D'un valet digne (au moins! ) des galères, d'une soubrette plus qu'égrillarde, d'un neveu fripon, d'un oncle malade, d'un faux testament, d'un vieillard qui meurt et qui ressuscite, d'une malheureuse maison bourgeoise au pillage, à ce point que le valet non-seulement dérobe l'argent du défunt,
mais encore son dernier bonnet de nuit et sa dernière robe de chambre, encore toute chargée des miasmes de sa dernière médecine !
Dans cette comédie abominable, si vous en ôtez Pesprit, la verve et la gaieté, tout ce qui n'appartient pas au gibet appartient à l'apothicaire. Jamais sujet plus triste et cependant jamais sujet plus rempli de gros rire n'avait été inventé ; jamais, que je sache, on n'avait fait d'un cercueil un tréteau plus plaisant. Capiili decus! « ornement de cercueil », ainsi dit Plaute ! Cette fois il ne s'agit pas d'un malade imaginaire comme celui de Molière, mais d'un bel et bon malade qui va mourir pour tout de bon, et qui déjà crache ses poumons en avancement d'hoirie!
Il ne s'agit pas d'une soubrette éveillée et rieuse, protégeant l'amour des jeunes gens, comme c'est son droit, son devoir, son instinct ; il s'agit d'une fine mouche avide et piquante, qui ne pense qu'à s'enrichir aux dépens de la pauvre vieille imbécile de créature dont elle exploite le dernier souffle. A tous ces personnages qu'il emprunte à Molière en les poussant aux dernières limites de la garde-robe et du petit Chàtelet, Regnard ôte leur innocence, leur vertu, leur probité, leurs scrupules; il n'en veut qu'à leur bonne humeur. Il les lui faut alertes, non pas timorés; il faut qu'ils osent
tout dire, et tout faire, et tout penser. Regnard suit Molière, dit-on. Oui, comme à la même heure Tabbé Dubois suivait M. le Régent au bal masqué, en lui donnant des coups de pied au cul; comme Voltaire suivait le grand prêtre dans Œdipe ^ en portant la queue du grand prêtre et en tirant la langue au public. Aussi peu s'en est fallu que Regnard, à force de rire et de dépasser toutes les bornes de la gaieté.permise et défendue, ne devînt un bouffon, ce qui est la plus misérable condition que je sache en ce monde. Mais, Dieu merci ! Dieu n'a pas voulu que cet homme ne fût qu'un vil bouffon avec tant de verve, d'éclat, d'imagination et d'esprit.
Faites-vous donc violence, vous tous qui avez été habitués à la retenue de Molière , qui avez toujours rencontré dans la vieille comédie les plus honnêtes sentiments cachés sous le rire ; faites-vous violence, vous qui avez crié si haut quand Molière vous a montré dans le Bourgeois gentilhomme le comte Dorante, chevalier d'industrie, et la marquise Dorimène, entretenue par le marquis : vous en verrez bien d'autres, je vous jure, avec l'ami Regnard ! Rappelez-vous cependant que de violentes clameurs ces deux personnages, Dorante et Dorimène, qui se montraient à peine au milieu de toutes ces vertus bourgeoises.
ont fait pousser au public de Paris et de Versailles! Les hurleurs prétendaient en ce temps-là que Molière manquait de respect pour son parterre. Nous supplions messieurs du parterre de se calmer un peu : ils en verront bien d^autres dans les comédies de Regnard.
Ils verront des joueurs, des escrocs, des filous, des chevaliers Dorante, des marquises Dorimène, et avec un moins de sans-gêne encore : c^est le monde que. Regnard préfère et qu^il adopte, c'est le monde dans lequel il a vécu ; il n'en connaît pas d'autre. Il a pris sa part de toutes ces folies plus que galantes. Il n'est pas homme, lui, à tenir, comme faisait Molière, une petite maison d'Auteuil, pour ne boire que de Teau pendant que Chapelle vide sa cave, et pour s'aller coucher à dix heures pendant que sa femme, M^'^ Molière, se promène avec Baron sous les charmilles de son jardin. Quant aux petites filles des comédies de Regnard, quant à ces innocentes, à ces ingénues, la plus innocente de ces ingénues, c'est M"* Agathe des Folies amoureuses. Jugez des autres par cet échantillon !
Que si vous me demandez comment cela se fait qu'à vingt ans de distance l'un de l'autre, ces deux hommes, Molière et Regnard, soient si peu semblables, celui-ci à celui-là, et pourquoi donc le
public du Misanthrope et des Femmes savantes accepte avec tant de bonne grâce et de si grands éclats de rire le Légataire universel et les Folies amoureuses^ je vous répondrai que rien n'est plus simple que cette révolution ; elle s'opère tous les vingt ans dans le goût d'un peuple, la génération qui arrive ne voulant rien accepter de la génération passée, pas même son éclat de rire, à plus forte raison ses préjugés et ses amours. En fait d'amours et de préjugés, on tient à honneur d'arriver le premier et de détacher la jarretière de la mariée. Il est donc arrivé que le jeune public de Regnard s'est bien plus amusé au Retour imprévu^ par exemple, et aux Ménechmes, que les anciens ne s'amusaient à Monsieur de Pourceaugnac et à V Amphitryon. Le poëte nouveau , Regnard, faisait bien mieux que représenter les mœurs de son époque : il y avait en son œuvre de démon un certain pressentiment qui lui faisait deviner les mœurs d'une époque à venir, et cette époque était proche.
En effet, les comtes, les chevaliers, les marquises, et même les valets et les soubrettes de Regnard, ne sont déjà plus des êtres du règne de Louis XIV : ils appartiennent à un prince qui va régner tout a Theure. La Régence n'a commencé pour personne en France qu'elle a déjà com-
mencé pour Regnard. Sa comédie a tout Fintérêt dMne chose devinée. On était si las enfin de la grandeur et de la sévérité du vieux roi ! L'atmosphère était si fort chargée des miasmes catholiques! Cebrillant Versailles était devenu si lourd, si triste, si pédant, si cagot (on ne parlait plus à Paris ni de la guerre, ni de Tamour, ni des fêtes, ni des carrousels d'autrefois), que la comédie de Regnard fut acceptée, et devait Têtre en effet comme le gage d'un avenir meilleur. Il me semble d'ici que je les entends, ces spectateurs de vingt ans, qui battent des mains à toutes les scènes, et qui se disent : Pardieu, quand M'"^ de Maintenon sera morte et quand le roi aura vécu, voilà pout^tant comme 7ious serons à notre tour!
D'où il suit que le véritable poëte comique de la Régence et de Louis XV, ce n'est pas Marivaux, comme on le dit : c'est Regnard. Placez Marivaux entre Molière et Regnard, comme une transition élégante, facile et retenue, des mœurs bourgeoises aux mœurs relâchées de la cour, et vous remettrez ces deux hommes à la place qui leur convient. Mais ce que commande la logique littéraire, l'inflexible chronologie le défend. Or, ce n*est pas là un des moindres mystères du théâtre, cette histoire et cette représentation des mœurs, comme
on l'appelle. Etudiez-le avec soin : le théâtre est toujours un peu en avant de Tépoque qu'il amuse, et voilà justement pourquoi c'est un grand art.