‹ Critique dramatiqueChapitre 13 sur 25 · THÉÂTRE DE LE SAGE · texte numérisé non relu

THÉÂTRE DE LE SAGE

TURGARET

ii) E M. Turcaret est un des plus rares et des plus charmants miracles de la comédie à brûle-pourpoint. Turcaret est le représentant de ces monstrueuses fortunes qui signalèrent la fin du règne de Louis XIV et les premiers jours delà Régence; il représente aux yeux éblouis, aux esprits indignés, ces richesses désastreuses, gagnées ou plutôt volées dans le pillage des finances, à force de cruautés, de misères et d^injustice; et, de même que ces fauteurs de la misère publique étaient sans pitié pour les misérables, ils étaient traités sans pitié et sans justice à leur tour quand la roue, en tournant, remportait ces richesses mal acquises. Alors c^était dans tout ce peuple une raillerie immense autour de ces colosses tombés ; c'était un pillage

organisé dans ces fortunes renversées; c^étaient, contre ces héros du huitième denier, des exactions violentes, des confiscations inouïes, des édits sans pitié, des révocations sans motif. Ce que la couronne avait emprunté à ces harpies, la couronne le reniait dans ses chanibres de justice, et d'un mot elle remettait sur la paille ces publicains, ces crispins, ces partisans, ces fauconniers ^ ces sannions de la branche aînée et de la branche cadette. En ces moments de justice et de vengeance implacable, on n'entendait parler que de ces restitutions involontaires; on racontait chaque matin quelque nouvel exploit de la chasse aux marrons, et desbouts-rimés, et des ponts-neufs, et des chansons!

Cela se chantait à la porte même de Phôpital où le maltôtier Montauron, le plus riche et le plus intelligent des financiers de son temps, se mourait de faim et de désespoir. Oui, cet homme à Phôpital, seul, pauvre et nu, mourant sur un lit d'emprunt, avait épouvanté la ville de son luxe et de son orgueil. Après Phonneur d'avoir écrit Cinna, ce Montauron avait obtenu le plus grand honneur qui se pût faire à un simple mortel, Cinna lui avait été dédié; Cinna porte encore et portera éternellement, jusqu'à la fin des siècles, le nom de Montauron. O misère! dans son épître

dédicatoire, le grand Corneille comparait Montauron à Tempereur Auguste, et le parvenu de Targent ne trouva pas que le grand Corneille eût dépassé les justes bornes de la poésie. Il est tout à fait le Turcaret de Le Sage, ce M. deMontauron. Il s^en vint à Paris comme un vrai Jean-Nu- Pieds, sans se douter de ce qu^il allait faire. Il était laid, grotesque et mal bâti; mais aussi il était prêt à tout faire, et ne doutait pas de son génie. Ajoutez qu^il était Gascon et de la famille de ces affamés que le roi Henri IV désignait si bien lorsqu^il disait : « Toi, je te connais, tu es un de ces Gascons qui sortent de leur taudis par le brouillard et qui peu après ne peuvent pas le retrouver! » Et si complètement le Montauron était sorti par le brouillard qu^à la faveur du brouillard il était devenu Pierre du Pujet, seigneur de Montauron, Caries et Caussidière, La Chevrette et La Marche, conseiller du roi et premier président au bureau des finances de Montauban. Rien que cela! Si bien qu'on Pappelait Vémînence gasconne ; si bien que ses vices étaient à la mode et que ses amours étaient cités avec envie! En ce temps-là, les plus galants seigneurs portaient des habits à la Montauron, les plus belles dames portaient des robes à la Montauron; le roi lui-même, à son déjeuner, mangeait des

petits pains à la Montauron! Chacun lui disait monseigneur, et il tutoyait les plus superbes. Le comte de Châtillon lui disait un jour très-sérieusement : « Mordieu ! Monsieur, nous sommes tous des gredins auprès de vous! Donc faitesmoi rhonneur de me prendre à vos gages, et je renonce à tout ce que je prétends de la Cour ! » A ces paroles, le Montauron faisait la roue et redoublait d'agréments. «Çà, disait-il, mes enfants (notez bien que le frère du roi y dînait ce jour-là), çà, mes enfants, je veux que Ton s'amuse... » Et Ton s'amusait pour lui plaire. Il avait des surnuméraires parmi ses laquais! Une place de valet de pied chez Montauron se payait cent écus à son maître d'hôtel. Il disait : « Il n'y a que moi d'homme de condition dans les affaires! « Un jour qu'il avait promis d'honorer de sa présence la Comédie, on lui vint dire que M. le prince de Condé était dans la salle et qu'il attendait. « Bon ! bon ! dit-il, les comédiens ne sont pas si malavisés que de commencer sans moi ! » Cela dura aussi longtemps que peuvent durer les surprises de la fortune, et enfin ça finit par la fin commune à toutes ces grandeurs. Pas un de ces riches infortunés n'eut le temps et la sagesse de passer d'une vie modérée à une mort tranquille; et plus ils étaient élevés, plus leur chute fut ra-

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pide et cruelle. « Voilà un homme, disait Denis Diderot en montrant du doigt M. d^Epinay, qui a mangé deux millions sans dire un bon mot et sans faire une bonne action! » Diderot a résumé d'un mot la vie et la mort de Turcaret.

Certes vous n'attendez pas que Ton ajoute une louange inutile à toutes ces louanges dont le chefd'œuvre de Le Sage était déjà l'objet il y a tantôt deux siècles. D'un bout à l'autre il faut que l'on applaudisse à tant et de si cruelles vérités si bien dites, dans un ton si vif, dans un accent si vrai. Cette comédie est une satire, elle en a toutes les allures provocantes; elle rit et elle mord; elle va droit au but et droit au fait, dédaigneuse des habiletés vulgaires. Comme elle fut d'abord écrite et composée en trois actes, elle a conservé de sa première allure je ne sais quoi de vif, de leste et d'imprévu, en dépit des deux actes ajoutés par les exigences de la comédie et des comédiens. Messieurs les comédiens ordinaires du roi, quand Turcaret, en trois actes, leur fut apporté par ce maître excellent dont ils ne comprenaient pas toute la valeur, lui déclarèrent que l'usage de leur théâtre était (voyez le bon motif!) de ne pas admettre les petites pièces de Pâques à la Saint- Martin. C'étaient donc soixante-dix jours qui appartenaient exclusivement à la comédie en cinq

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actes, à la grande comédie, à la comédie en vers, et pour rien au monde ces braves gens n'auraient voulu manquer à leur Saint-Martin, à cet été de la Saint-Martin qui était vraiment le printemps des grandes coquettes de la comédie! Ainsi, il fallait que Ton attendît un moment plus favorable, une heure moins solennelle, un des jolis petits jours qui brillent doucement de la Quasimodo à la Pentecôte ! « Alors , ma foi ! nous écouterons le Tiircaret en trois actes; et même, parce que vous avez fait déjà Crispin iHval de son maître^ nous vous attendrons jusqu'au jour de PAssomption,» Tel était le calendrier de ces dames et de ces messieurs de la Comédie; et bien leur en prit que le théâtre de la Foire ne fût pas ouvert à la Saint-Martin... le théâtre de la Foire eût représenté le Turcaret en trois actes. Mais ce jourlà Le Sage était dans ses bons jours, ou, pour mieux dire, il n'avait pas encore subi les colères généreuses qui ont illustré son roman de Gil BlaSy et des Rogations à la Toussaint de la même année il eut fait bien vite de sa petite comédie une grande comédie.

Hélas! il arriva que, même à la nouvelle Saint- Martin, le nouveau Turcaret reçut un assez triste accueil. Le sujet de la nouvelle comédie avait été divulgué; on savait en bon lieu (c'est la formule)

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que cette comédie était violente et sans pitié; on disait qu'elle attaquait les favoris de la bonne déesse de la fortune, et qu'elle ne leur laissait ni paix ni trêve avant d'avoir traîné dans ses plus cruelles gémonies « quelqu^un de ces pâtres venus des sables voisins de Palmyre ». Quoi donc! un méchant écrivain irait prendre parti contre nosseigneurs des fermes générales ! « Cela veut raisonner, et cela n'a pas le sou ! » disaient encore les gens atrabilaires. « Ce M. Le Sage a donc oublié que nosseigneurs les fermiers généraux tiennent par leurs alliances aux meilleures familles du royaume, et quUls tiennent au roi lui-même par l'argent qu'ils lui ont prêté? Fi! vous dis-je, ces sortes de gens sont des envieux qui médisent de l'argent par envie, et parce qu'ils logent le diable en leur bourse. Et puis, le beau scandale! est-ce que s'attaquer aux financiers ce n'est pas insulter au crédit public, dont ils sont les agents les plus actifs? » C'est ainsi que les faux dévots, quand Tartuffe enfin, grâce au roi lui-même, eut vu le jour, s'écriaient que la religion était perdue. Ainsi, la rumeur était immense autour de Tiircaret : les comédiens, terrifiés, n'en voulaient plus; les financiers, épouvantés, n'en voulaient pas. Cette fois encore il ne fallut rien moins que toute l'énergie et toute la volonté d'un prince du sang royal pour

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que la permission de représenter Turcaret fût imposée au Théâtre-Français... Le grand dauphin a protégé Turcaret, comme le roi Louis XIV a protégé Tartuffe. Il y avait dans la protection du roi pour Tartuffe le sentiment d'un prince absolu qui ne peut pas mettre un seul instant en doute que sa toute-puissance ait besoin d'aucune espèce d'entourage et d'appui; il y avait 'dans Faction du grand dauphin le juste penchant d'une âme droite, ingénieuse et secourable, qui ne veut pas que la prévarication l'emporte sur le génie et sur la liberté de dire aux gens ridicules et méchants les sévérités qui leur reviennent.

Vous pensez si messieurs les financiers, quand ils comprirent la force et l'autorité que cette imposante protection de M. le dauphin ajoutait à la satire de Le Sage, redoublèrent de zèle à l'entraver ! Comme ils ne pouvaient plus désormais tendre au poëte les embûches misérables dont messieurs les comédiens disposent quand leur mauvais vouloir est en jeu, ils s'adressèrent directement aux mauvaises passions de l'auteur dramatique, à son ambition, à sa paresse, et ils lui offrirent toute une fortune, à savoir cent mille livres trébuchantes, s'il consentait à retirer sa comédie! Heureusement la probité de cet homme égalait son génie; il comprit bien vite qu'il n'a-

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vait pas le droit d'abuser de son chef-d'œuvre et de le vendre à ces mêmes hommes dont il serait le fléau : c'est pourquoi Tiircaret, nonobstant toutes les offres et toutes les menaces, fut représenté sur ce même théâtre où Tar^tuffe avait vu le jour.

Cependant il a triomphé de tout, ce Tiircaret que l'on croyait frappé à mort; il a triomphé même de la gloire, et maintenant il trouve toujours une louange, une protection, même dans les attaques les plus téméraires. En effet, cherchez. Je vous prie, une seule comédie où vous ne trouviez pas, à côté des ridicules et des crimes de l'argent, les grâces, les beautés, le charme et les qualités de l'argent. Ainsi Philinte est à côté du Misanthrope, ainsi le bonhomme Orgon est à côté de Tartuffe, ainsi le petit roi Joas est à côté d'Athalie! Il aura bientôt, n'en doutez pas, son petit roi Joas, ce tyran qu'on appelle l'argent. Si bien que : « L'argent est mort ! vive V argent ! »

René Le Sage, au contraire, n'a pas fait une seule de ces lâches concessions dans sa fameuse adresse à l'argent. « Je veux faire de toi un monstre énorme, » disait Shakespeare à son terrible bossu Richard III. René Le Sage, lui aussi, il a dit à l'argent : « Je ferai de toi un monstre énorme. » Et véritablement il en a fait quelque chose de hideux. Cette fois, point de pitié, pas de

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subterfuge, et pas un recoin où puisse au moins se reposer notre esprit et notre regard lassés du spectacle souillé de tant d'infamies. Dans ce terrible Tiircaret, vous ne verrez que Fargent, et rien que Targent : pas un honnête sourire et pas un honnête regard ; pas une passion qui s"'avoue et pas un ridicule qui s^excuse! Ici vous ne verrez que des femmes sans âme et des bandits sans cœur. Ici, des trahisons, des vilenies, des mensonges, des lâchetés; tant de hontes, tant de bassesses ; des amours si bêtes, des vanités si misérables; les détails les plus abjects d'un indigne métier et d^une ignoble mendicité, voilà Tœuvre; et si profond est le mépris du poëte comique pour ses tristes héros que lui, René Le Sage, l'esprit le plus élégant, le plus fin railleur, le plus habile à tout dire, à tout faire entendre aux oreilles les plus délicates, il aurait cru perdre à tout jamais le sel de sa comédie en la soumettant aux plus vulgaires précautions de la plus simple politesse. A quoi bon la politesse entre Lisette et Frontin, entre M. Raffe et M. Furet, entre M. Turcaret et M™® la baronne? Il faut que ces gens-là soient hideux, si Ton veut que le spectacle en soit utile. Ainsi, nous garderons la politesse pour des créatures plus humaines, et nous n'irons pas farder de ce précieux vernis la fortune la plus insolente

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et les plus abominables sentiments du cœur de rhomme. Et voilà comme il a traité tous les gens assis sur sa sellette... Il en a fait autant de brigands, de coquins et de faux monnayeurs. Vous chercheriez en vain dans tout le théâtre ancien et dans tout le théâtre moderne une comédie à ce point inflexible : elle n'a pas un regard de pitié, elle n'a pas une consolation, elle ne donne pas un bon conseil, elle n'accorde pas un mot d'espérance; au contraire, elle finit par une exécration : a Ici finit le règne de M. Turcaret, le nôtre commence », à savoir le règne de Frontin, le règne du valet quand le maître est dans l'abîme ! C'est trop juste î. Après Turcaret, Frontin ; après Frontin, Robert Macaire. Et ce Robert Macaire, un autre homme d'argent, il nous avait fait faire un si grand chemin que nous nous sommes amusés à mourir de rire de ce bandit en haillons, démontrant à qui voulait l'entendre que M. Gogo, son créancier, « était une canaille » ! Or ce M. Gogo dont nous avons fait une de nos fêtes, ce Gogo vilipendé parce qu'il ose demander à Macaire, au Turcaret en haillons, l'argent qu'il lui a prêté; ce Gogo, c'était vous , c'était moi , c'était tout le monde, et rien ne nous amusait davantage que le triomphe et les séductions de ce rhéteur du bagne, enseignant à qui veut l'entendre qu'un homme en

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peut voler un autre aux grands applaudissements de la foule, et qu^entre Thomme dépouillé et celui qui le dépouille, le bel esprit, le héros, le vainqueur, celui qui fait rire et qui met les rieurs de son côté, c^est le voleur, c^est le bandit, c^est le filou, c'est Turcaret, c'est Robert Macaire!... Il y avait le commencement de Robert Macaire au beau milieu de Turcaret!

Donc ne vous étonnez pas que la première représentation de ce chef-d'œuvre ait rencontré un public peu disposé à se plaire à ces forfanteries malséantes ; certes il était profondément corrompu, le peuple de la Régence, oui, mais il avait conservé du grand règne le respect humain, le sentiment des convenances^ et ce ton exquis de la bonne compagnie qui faisait dire à M. le régent luimême : « Quand vivait le roi, la mauvaise compagnie avait quelque chose qui manque à la bonne compagnie de nos jours ! »

Mais quoi ! le chef-d'œuvre était né viable, et bientôt, le premier étonnement étant passé et toute hésitation ayant fait place à l'admiration la mieux sentie, il arriva que le nuage, en se déchirant, montra cette vive comédie en toute sa splendeur. Les moins habiles s'en voulaient de n'avoir pas ri tout de suite, et disaient maintenant que Le Sage était resté au-dessous de la vérité. Ajoutez que le I M

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temps, de son côté, eut bien vite donné raison à Le Sage. En effet, M. Turcaret, depuis ce premier jour, était mort à Thôpital ; M""^ Turcaret s'était mise à ravauder à la porte de son hôtel; le petit chevalier était logea Saint-Lazare, où il vivait aux frais du roi ; Péquivoque baronne était devenue on ne sait trop quoi, ou, pour mieux dire, on le sait trop. Et Lisette? On Pavait envoyée en Amérique, M"' Lisette :

Elles s'en vont peupler l'Amérique d'Amours...

En Amérique, M'*" Lisette fut plus heureuse et plus habile que Manon Lescaut, et bien certainement elle n'en mourut pas. Enfin, selon la prédiction de René Le Sage, le règne de M. Fron- *tin avait commencé au moment où finissait le règne du cardinal Dubois. Frontin était entré à son tour dans le vingtième denier, et il cherchait, lui aussi, à faire souche d'honnêtes gens avec la fille de Marine. Ainsi l'heure passée et l'heure présente appuyaient désormais cette heureuse comédie, et la foule accourait sinon pour y chercher une leçon de modestie et de modération, au moins une leçon de prudence, car voilà le véritable enseignement de la comédie : elle enseigne à Turcaret la dissimulation, à Frontin la réserve, à Lisette l'hypocrisie; à la baronne elle apprend à ne

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pas dire au premier venu toutes ses aventures. Il n'y a plus de Turcaret? A qui la faute? A Turcaret lui-même. Il n'y a plus de Tartuffe? Hélas ! c'est un des crimes de Tartuife! Ils ont changé, ces héros, les conditions de leur ignominie, et ceux qui pensaient les corriger n'ont fait que les enfoncer davantage au fin fond de leur bourbier.

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