‹ Critique dramatiqueChapitre 14 sur 25 · LE PHILOSOPHE MARIE · texte numérisé non relu

LE PHILOSOPHE MARIE

NE femme intelligente, le lendemain du Philosophe maj-ié, que le Théâtre-Français a remis en grand honneur, me disait : « Pourquoi donc me suis -je amusée au Théâtre-Français, et comment se fait-il que je conserve encore ce matin le souvenir de la fête d^hier? • — Mais, lui répondis-je, il n'y a rien de plus facile à comprendre/ On vous a fait grâce un instant des inventions et des divertissements de chaque soir ; on vous a rendu la grâce et Penjouement d'autrefois ; vous avez retrouvé tout un soir la vie et l'accent de la comédie ; enfin votre intime contentement vous vient justement de Testime où vous êtes pour vous-même d'avoir passé cette aimable soirée en belle et bonne compagnie, avec des gens de l'ancien monde, et qui se souviennent des

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mœurs, du langage et de Tesprit du temps passé, quand il y avait un monde à part fait tout exprès pour parler le beau langage, obéir aux belles passions et porter les beaux vêtements.

« Certes le Philosophe marié n'est pas un chefd'œuvre; à peine est-ce un bon ouvrage . Le sujet de cette longue et diffuse comédie, heureusement trouvé, tourne et change à l'instant même où nous attendions cette belle morale : « Il n'y a pas de a plus grand malheur que de se méfier du mariage, « et d'en rougir quand on est marié. » L'idée était belle, à coup sûr, de nous dire hautement : « Mo- « lière et les grands poètes comiques ont eu grand «tort de se tant moquer du mariage, et de mettre en «défiance, avec tous leurs sarcasmes, tous les hom- « mes à marier. Ils ont beau rire, ils ont beau dire, « il n'y a pas d'état meilleur et plus heureux que «l'union d'une honnête femme avec un galant « homme ! » Ici était la comédie, et l'on se demande encore aujourd'hui par quel remords étrange ou par quel oubli de son point de départ l'auteur du Philosophe marié s'est jeté tout d'un coup de la règle universelle dans l'exception. Voilà le premier défaut de cette comédie. Ajoutez l'invraisemblance et la longueur.de l'action, puis certains détails qui n'ont rien de vrai : le financier gentilhomme est une faute, une absurdité contre les mœurs de ce I 14.

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temps-là (Destouches avait trente-cinq ans à la mort du roi Louis XIV); cette dame Géliante, amoureuse de Damon et jalouse d'Ariste, n'est pas ce qui s'appelle une femme intéressante; on ne comprend guère la Finette enrubannée à qui Ton dit crûment : Je te chasse! ... et qui cependant est Famie, ou peu s'en faut, de sa maîtresse ; il y a aussi à reprendre au bonhomme Lisimon, le père d'Ariste, qui est pauvre à Pheure oti son fils Ariste est riche, et qui vit des bienfaits de son fils. En voilà un, ce Lisimon, qui pourrait s'appeler le père philosophe ; un père ainsi fait, un père devenu le pensionnaire de son fils, est tout nouveau dans l'ancienne comédie. Au milieu même de leurs imprécations contre les vieillards, et en dépit des ridicules qu'ils leur infligent, les poètes, Regnard le premier, avaient conservé aux Gérontes et aux Lisimons l'entière et libre possession de leur fortune, on pouvait en rire, et messieurs leurs fils aussi bien que messieurs leurs valets ne s'en gênaient guère ; mais l'heure arrivait toujours où il fallait compter avec la fortune du bonhomme. Or le bonhomme nouait et dénouait à sa volonté le nœud de la bourse, et ce nœud-là finissait toujours par être le dénoûment de la comédie. Ainsi, tout plaisants qu'ils étaient, les Gérontes ne tombaient jamais si bas que leur pardon ne fût imploré.

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Voyez le Bourgeois gentilhomme, il consent au mariage de sa fille; Harpagon lui-même, il faut le prier pour qu^il marie Élise sa fille ; ainsi faiton pour le Malade imaginaire ; il n^ a pas jusqu'au père honni et conspué de Don Juan qui ne force au bout du compte son terrible héritier, ce mécréant fameux, à s'incliner sous sa main paternelle : « Oui, Monsieur, mon âme est touehée; je c( regarde avec horreur le long aveuglement où j'ai c( été et les désordres criminels de la vie que j'ai c< menée! » Ainsi le père du philosophe marié acceptant les bienfaits de son fils est un nouveau venu dans la comédie. Au reste, Néricault-Destouches n'a pas trop à se plaindre, il s'en est servi avec un grand bonheur d'expression dans le père du Glorieux :

J'entends! La vanité me déclare, à genoux, Qu'un père infortuné n'est pas digne de vous.

« Ces objections étant faites, je vous dirai. Madame, que vous vous êtes amusée au Philosophe marié parce que ces divers personnages ont conservé précieusement le caractère distinctif de l'honnête homme. Ils n'ont rien de la hâblerie et des mensonges accoutumés ; ils agissent librement, et volontiers dans un cercle aisé, galant, bienséant, sans jactance, aussi loin de l'excessive seigneurie

que de la rusticité; ils ne sont rien moins que ducs, pairs et cordons bleus ; en revanche ils ne tiennent ni à M™° Jourdain ni à la comtesse d^Escarbagnas. C^est un peuple attentif au bien dire, ami des bienséances, expert en railleries décentes, amoureux d'un honnête amour, sans dettes et sans ambition, dans le milieu de la ville et de la cour, qui va rarement à Versailles, et qui se maintient le reste du temps aux alentours de la place Royale. Ariste est un philosophe amoureux, très-poltron de son mariage tant que sa femme est hors d'atteinte; aussitôt qu'il y a danger pour elle, alors le voilà qui la proclame et qui la protège ! Il fait bien : sa femme est charmante; elle a promis de se taire, elle tient sa parole, et pourtant il y a péril en la demeure. Elle est exposée aux commentaires, elle est forcée d'écouter les galanteries du marquis du Lauret; il faut en même temps qu'elle tienne tête à sa sœur Céliante, un bel esprit très-glorieux, une honnête femme aussi, qui ne comprend pas qu'un mariage avec sa propre sœur soit une chose à cacher avec tant de persévérance. Est-elle amusante et gaie, insolente et de bon goût, cette dame Céliante! Ah! s'il fallait dire absolument son origine et de quels parents elle est sortie, on n'irait pas plus loin que... Célimène, dites-vous? Non, pas Célimène, elle n'a rien de Célimène; il n'y a

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que Célimène au monde, et Célimène a emporté son secret, tout son secret, aussi bien que M"® de Lenclos ou la duchesse de Mazarin. La vraie et incontestable parenté de dame Céliante, allons, remontez jusqu^aux Femmes savantes, et vous inclinez devant la jeune Henriette :-elle est la mère et la grand'mère de toutes ces beautés nettes, vives et bien tournées qui sont la joie et le conseil de la comédie, et son plus légitime orgueil :

De grâce, souffrez-moi, pour un peu de bonté, Des bassesses à qui vous devez la clarté, Et ne supprimez point, voulant qu'on vous seconde, Quelque petit savant qui veut venir au monde !

« Ainsi parle Henriette, ainsi parlerait Céliante en pleine clarté; c^est même à ces clartés irrésistibles que vous reconnaîtrez les enfants de Molière : ils ont le geste et la voix, la pensée et le regard des créatures véritables, peu de fiction, peu de mensonge et rien d^apprêté ; maître admirable, esprit complet, génie illustrant tout le passé, tout le [présent, tout l'avenir du grand art dont il est le plus rare et le plus parfait inventeur.

« Si donc, Madame, vous vous êtes amusée au Philosophe marié^ c'est qu'aussi la question d'argent jtsint débattue aujourd'hui, du Jeune Homme pauvre k la Lionne pauvre^ argent devenu le héros du drame et le pivot de la comédie, argent fléau

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du monde et du bel esprit, à peine est-elle indiquée dans cette vieille comédie où respirent encore les parfums du grand siècle. Ariste, il est vrai, veut ménager son oncle: il n'est pas homme à se priver gaiement d'une succession dont il est Phéritier légitime ; il sera content de faire la paix avec cet enrichi avant de lui montrer sa Mélite ; mais, pour peu que l'oncle à succession, le Géronte, oublie un instant les égards qu'il doit à cette aimable et charmante femme, ah! tant pis pour l'oncle, il va trouver un neveu aussi peu disposé à lui passer ses fantaisies malséantes que le neveu de Diderot à son oncle le commandeur. Certes nous voulons bien ménager Géronte, à condition que Géronte à son tour n'ira pas nous manquer de respect. L'argent, à la bonne heure; il ne viendra, s'il vous plaît, qu'après ma maîtresse, après mes amours, après ma chère et vivante passion. Fi de l'argent en comédie! ïl est triste, il est sombre et de mauvaise humeur; il parle un langage idiot; il nous pousse à des démonstrations stupides ; il a tout gâté chez "nous, même le duo de l'alouette et du rossignol. Voilà le grand contentement de notre Ariste; il n'aura rien sacrifié^ à sa fortune, et, quand enfin Mélite agrée à l'oncle Géronte, il arrive aussi que Géronte, embrassant sa nièce, se souvient qu'il a

déjà donné sa fortune, a Eh bien! mon oncle, embrassez-moi, dit Mélite, et voilà tout ce qu^on vous demande ! » Cependant le marquis du Lauret ne veut pas de la fortune de Géronte et lui rend sa promesse, action bien simple et qui fait peu de bruit dans la présente comédie. Enfin, que cela est vif, joli, charmant et loin de nos mœurs, la vivacité, Tentrain, la solide raison de Céliante ! Elle rit, elle se fâche, elle mord, elle accable à plaisir \q petit financier de ses sarcasmes. Le joli rôle et le caractère charmant !

ce De même que nous ne tournons pas longtemps autour de la question d'argent^ nous ne tournons guère autour de la question d'un beau mariage. Ecoutez le bonhomme Lisimon, il va vous dire en deux vers alexandrins ce grand secret tant cherché par les poètes comiques de nos jours :

Elle est jeune, elle est belle, elle est pauvre, elle est sage... Vous avez fait, mor fils, un très-beau mariage.

« Voilà pourquoi Ton s'amuse, on se plaît, on est content de soi-même, au Philosophe marié. »

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