‹ Critique dramatiqueChapitre 15 sur 25 · THEATRE DE MARIVAUX · texte numérisé non relu

THEATRE DE MARIVAUX

u salon disposé par Molière avec tant de sévérité et d'agrément au boudoir arrangé par Marivaux avec tant de coquetterie, de recherche et de complaisance ; du XV IP siècle qui se montre chez Célimène au XVII P siècle qui roucoule chez Sylvia; de celui qui s'appelle Molière, et qui est le plus grand génie du monde, à celui qui s'appelle Marivaux, et dont le seul défaut, défaut sans remède, fut d'avoir tout simplement plus d'esprit que Voltaire, c'est-à-dire d'avoir trop d'esprit, la transition n'est pas si facile qu'on le pense. M^'^ Mars l'avait trèsbien compris, ce périlleux passage du génie à l'esprit, des mœurs sévères aux mœurs relâchées. C'est même un des plus grands tours de force de l'inimitable comédienne non pas d'être descen-

due, mais de s'être élevée, comme elle Fa fait, de Molière à Marivaux.

L'homme qui a laissé après lui tant de choses qui ne peuvent pas mourir : Marianne, l'un des plus aimables romans de notre langue, et des comédies telles que les Fausses Confidences et les Jeux de r Amour et du Hasard^ est à coup sûr un romancier et un auteur dramatique digne de tout notre intérêt et de toute notre étude. Si vous lisez les critiques du temps, et surtout les correspondances, qui étaient tout le journal de son époque, vous trouverez avec étonnement que Marivaux a été estimé par ses contemporains bien au-dessous de sa juste valeur. Comme il était un maître en fait de style, c'est-à-dire comme il avait trouvé un style à lui, vif, ingénieux, subtil, un langage qui n'était imité de personne, naturellement il avait contre lui les prétendants aux rares honneurs d'un style original. Déjà de son temps on ne disait pas de Marivaux qu'il avait trop d'esprit, mais bien qu'il courait après l'esprit. Reproche commode : il a tout d'abord l'avantage de dispenser d'esprit ceux qui accusent les autres d'en trop avoir. « Gourez donc après l'esprit ! répondait Marivaux à ses critiques; je parie pour l'esprit ! »

Si vous admettez que tout écrivain en ce monde, pourvu qu'il parle sa langue et qu'il obéisse à ce

code inviolable, la grammaire, a le droit de créer son propre style, de faire la langue quMl écrit ou qu'il parle, où trouverez-vous un style plus ingénieux, une forme plus nouvelle, un esprit doué d'une vue plus fine et plus déliée? C'est un esprit qui pétille, il est vrai, et qui jette partout en son chemin mille étincelles, mais sans efforts, mais sans recherche. Cet homme ingénieux, alerte, charmant, a adopté tout d'un coup, et sans perdre de temps en vaines recherches, le goût de son siècle ; après quoi il a marché droit son chemin, sans s'inquiéter de la vie qu'il allait donner aux œuvres de son esprit. Cet homme a été sauvé par la seule chose qui sauve les écrivains, par l'originalité du style. Il a été lui, non pas un autre. Il n'a imité personne. Il n'a imité ni l'ingénieux, ni le fini, ni le noble d'aucun auteur ancien ou moderne : il comprenait que chaque époque a sa finesse, son génie et sa noblesse, qui lui sont propres.

Et, comme si c'eût été trop peu de lui avoir reproché de courir après l'esprit, on lui reprochait encore de n'être pas naturel. A quoi il répondait, avec beaucoup de finesse et de raison : « Croyez-en la peine que je me donne : écrire naturellement, ce n'est pas ressembler lâchement aux gens qui ont écrit avant vous, obéir à des formules toutes faites, et marcher les yeux fermés dans des sentiers

tout tracés. Celui-là seulement écrit à la façon des maîtres qui s'empare victorieusement de cette langue rebelle, et qui la fait sienne à force de câlineries et de violences : car cette langue française est une rebelle qu'il faut dompter; elle n'obéit qu'à ceux qui la violentent, et ces violents sont justement les écrivains qui se ressemblent fidèlement à eux-mêmes. » C'est donc avoir beaucoup fait pour la gloire des lettres de ne point se départir ni du tour ni du caractère d'idées pour lesquelles la nature nous a donné vocation. Penser naturellement, c'est rester dans la singularité d'esprit qui nous est échue. Or qui, plus que Marivaux, est resté dans la singularité de son esprit?

Singularité curieuse, agréable et charmante. Elle tient l'esprit en éveil, elle l'occupe, elle lui plaît, elle parle une langue à la fois claire et savante, et dont la recherche est de bon goût. Que de poètes, que d'écrivains en prose fleurie, ont peine à franchir les murailles de Paris, semblables en ceci à quelque patois de village î Au village, il a sa grâce et son parfum; vingt pas plus loin, ce patois des campagnes devient une ironie. Au contraire, le marivaux franchit, d*un pas leste et sûr, toutes les distances qui séparent un salon de Paris d'un salon de Saint-Pétersbourg. Semblable au vin de Bordeaux, il conserve son parfum, son es-

prit, son bouquet, en quelque endroit qu'on le mène, pourvu que ce soit dans quelque lieu rempli d'urbanité et d'élégance. Même il faut dire qu'à l'étranger, où la langue écrite est en plus grand honneur que la langue parlée, on a conservé — c'est vrai — mieux que chez nous le ton, l'accent, l'ornement, la richesse, l'élégance et la politesse du beau langage d'autrefois.

Hélas ! ces mœurs d'une race évanouie et d'une grâce exquise, ces passions à fleur de peau, cette façon de tout prouver, et surtout l'impossible; ces petits sentiments qu'un souffle emporte , ce dialogue à demi-voix, cet intérêt, si facilement éconduit quand on vient à s'en fatiguer par hasard ; cette piquante causerie de gens aimables qui n'ont rien à dire ; toutes ces exceptions brillantes d'un monde qui ne peut plus revenir sont déjà loin de nous, à ce point que nous ne pouvons plus dire si c'est là une comédie qui appartienne à nous seuls.

La comédie de Marivaux appartient en propre à tous les esprits ingénieux, à toutes les femmes élégantes de l'Europe. Les uns et les autres, ils en sont restés là de notre littérature passée. Les princes ont dit aux sujets, en leur montrant la comédie de Marivaux : « Vous n'irez'pas plus loin ! » Et en ceci les sujets ont très-volontiers obéi à leurs maîtres.

Voilà pourquoi vous rencontrerez du vin de Bordeaux sous toutes les latitudes, et voilà pourquoi vous trouverez que la comédie de Marivaux est jouée, et passablement jouée, partout en Europe. Plus d'une fois nous avons vu revenir de la Russie, où elles avaient tout à fait oublié l'accent, le génie et le goût de la comédie de Molière, des actrices intelligentes qui se retrouvaient très à Taise avec l'esprit de Marivaux ; elles le comprenaient à merveille; elles le disaient avec beaucoup de grâce, et, si parfois ces belles dames de la poésie exotique avaient rapporté de leur voyage un certain petit air étranger, ce petit air étranger les servait, loin de leur nuire, et leur donnait je ne sais quelle piquante nouveauté. Figurez-vous une duchesse de Marivaux qui revient de l'émigration. Nous la trouvons tant soit peu étrange, et nous avons tort : c'est elle, au contraire, qui a le droit de trouver que nous avons beaucoup changé.

Voilà comment et voilà pourquoi, lorsque tant d'œuvresqui, dans la forme et dans le fond, semblaient plus vivantes et plus françaises, ont disparu de nos théâtres ; lorsque le Méchant^ du poëte Gresset, n'est plus qu'un chef-d'œuvre à mettre en nos musées littéraires ; lorsque la Métromanie^ un e merveille, à peine reparaît tous les vingt ans, la I i5.

comédie de Marivaux a conservé son charme, en dépit de tant d^exils, de révolutions de changements, après Tempire et son bruit belliqueux, après la Révolution et son bruit d'échafauds. Quand toute cette société que charmait Marivaux de sa politesse est emportée et morte au fond de Pabîme, sa comédie est vivante encore et porte légèrement cette couronne de roses à peine ternie.

s Et voilà justement pourquoi nous sommes restés fidèles à Marivaux, à sa comédie, à sa verve un peu lente, à sa raillerie animée, intelligente, entre deux sourires. Nous l'aimons aussi parce que ces beaux rôles de l'ancienne comédie ont été ressuscites par M"* Mars, et parce que, même absente, on la retrouve en ces mièvreries. C'est une expérience à coup sûr, celle-ci. Si vous voulez revoir M"^Mars, vous qui l'avez vue, allez voir jouer par une autre comédienne les Fausses Confia dences ou bien le Jeu de V Amour et du Hasard. Aussitôt l'ombre évoquée arrive à vos regards charmés; soudain vous retrouvez la magicienne, aussi bien dans l'inexpérience de cette petite fille qui débute que dans la grande habitude du chef d'emploi, qui veut toucher, avant de mourir, à ces rôles qu'elle appelle des rôles de son etnploi — les rôles de l'emploi de M"'' Mars! Ainsi nous avons

VU par hasard, et pour de rire, comme disent les enfants, une comédienne à coup sûr intelligente, habile et bien posée, aborder le rôle de Sylvia. M"^ Anaïs était cette comédienne hardie. En vain elle se cachait sous les habits de Sylvia, en vain sous les habits de Lisette, aussitôt la supercherie était évidente : un bout de ruban, un coin du sourire, un accent de la voix, un geste, un mot, que sait-on? et la ruse aussitôt sautait aux yeux des spectateurs les mieux prévenus.

Marivaux a été pour le feuilleton un texte inépuisable et le sujet d'une profonde étude. Le feuilleton devait tenir à cette gloire, elle était un peu en famille chez nous.

M. Duviquct me disait souvent : « Ayez soin de Marivaux, continuez mon œuvre, et votre piété filiale aura sa récompense ! Il faut cultiver, croyezmoi, ces esprits ingénieux et féconds; ils sont d^un grand profit à la critique, et bientôt elle finit par y découvrir toutes sortes d'aspects inattendus. Qui veut parler longtemps en public doit s'habituer à urer le meilleur et le plus grand parti possible d'une idée heureuse, et c'est en ceci que Marivaux excellait. Parlez-moi, pour faire un journal qui soit durable, d'un écrivain habile à faire une lieue, ou même deux lieues, sur une feuille de parquet. Les uns et les autres, nous avons un cer-

tain espace à remplir, et, puisque chaque année apporte au journal une dimension nouvelle , il faut nous préparer de bonne heure à remplir ces espaces inattendus. De notre temps, le journal était de moitié moins grand que du vôtre, et du temps de Geoffroy tout le feuilleton d'aujourd^hui ne serait pas entré dans la feuille entière. Il faut prendre son temps, il faut obéir à Pheure présente, il faut étudier les écrivains les plus habiles à nous fournir les développements du style et de la passion. La colère d^Achille habilement ménagée

Remplit abondamment une Iliade entière.

a Courir après V esprit ! N'être pas naturel! disait aussi M. Duviquet, laissez dire les envieux ; ceux-là ne courent pas après Tesprit, ils savent très-bien que Fesprit a sur eux de grandes avances, et qu^il ne se laisse guère attraper par le premier venu. Les gens qui se vantent d'écrire sans peine, et qui se félicitent de ce style naturel^ ne voient pas qu'il n'y a guère de quoi se vanter^ comme on dit, et que ce beau styl», si peu coûteux, leur arrive de ce qu'ils ignorent absolument les rares et difficiles conditions de l'art et du talent; ils sontw<3?î^re//eme;2^ettrès-naturcllementabsurdcs, vulgaires, plats, ennuyeux et ennuyés.

M. Jourdain et sa prose appartiennent à cette catégorie, ainsi que les faiseurs de bouts-rimés. Méfiez- vous de cette abondance stérile Qt de ce naturel du terre à terre, et songez, quand vous écrivez, non pas au lecteur de rencontre, qui vous lit au hasard , en attendant sa belle ou l'ouverture de la Bourse, mais au lecteur honnête homme, amoureux de la forme et bon juge du style. A cet homme, dont la voix compte et dont le jugement est un arrêt, il faut plaire avant de plaire à tout autre; il faut qu'il vous estime et qu'il vous aime; il faut qu'il croie en votre esprit, qu'il se fie à votre goût et qu'il honore votre bon sens. Or ces choses-ci ne s'obtiennent qu'à force de zèle et de probité, dans un travail acharné de chaque jour. Encore une fois, lisez les modèles et tenez-vous aux modèles. Quant à se récrier, à propos de Marivaux, contre ce grand crime que le bourgeois appelle un marivaudage , ce mot nouveau est en effet un des titres de ce charmant écrivain. Toutes les fois qu'un écrivain donnera son nom à une manière, à un style, tenez-vous pour assuré que c'est un écrivain original. Marivaiidage est resté parce qu'en effet Marivaux est resté. ))

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