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LE PHILOSOPHE SANS LE SAVOIR

EDAiNE est sinon l'inventeur, du moins le plus habile propagateur de Popéracomique parmi nous. Il a démontré le premier, par son exemple, que, même dans un opéra-comique, il fallait du bon sens et de Fart. Cet homme, qui a planté sur notre théâtre le bosquet, la houlette. Rose et Colas et leur nombreuse pt)stérité, avait commencé par être un tailleur de pierre avant d'être un célèbre auteur dramatique. Je me souviens que j'ai lu dans les biographies de Sedaine qu'un jour où il taillait ses pierres dans la cour de l'Académie française, il fut remarqué pour son habileté par un savant de l'Académie. Je me suis toujours figuré que c'était là une histoire inventée à plaisir, et que si Michel-

Jean Sedaine, le tailleur de pierre, se fit remarquer parmi ses confrères les tailleurs de pierre, ce fut plutôt par sa maladresse à tenir le ciseau et par sa passion déjà violente pour la lecture et pour les livres. Quoi qu'il en soit, par un de ces heureux hasards qui arrivent toujours et à coup sûr aux jeunes gens de talent, Sedaine prit au rebours le précepte de Boileau pour les mauvais poètes : Soye:[ plutôt maçon... Sedaine se sentit si mauvais architecte qu'il se dit un beau jour : Soyons plutôt poëte. Et, en effet, il fut poëte, si bien qu'il finit par franchir comme membre de l'Académie française ce même seuil qu'il avait peut-être taillé dans la pierre comme simple ouvrier.

En ce temps-là (1756), le théâtre moderne était en proie à toutes sortes de découvertes. Le vaudeville de la Foire., cette comédie de tréteaux honorée de la collaboration de Le Sage et de Piron, deux hommes qui ont laissé trois chefs-d'œuvre, tournait visiblement à l'opéra-comique.

Sedaine arriva au bon moment, quand la route qu'il devait frayer était toute tracée. Il trouva tout d'abord un musicien qui avait des idées, et, ces deux hommes s'entr'aidant, ils commencèrent par réussir. Sedaine était de sa nature un de ces talents secondaires venus au monde tout exprès pour observer la nature en petit et pour la peindre I 17

Les mœurs faciles, les amours naïves, les simples événements de la vie commune, les vieilles mères bonnes et grondeuses, les petites filles amoureuses et ingénues, les bergers vaniteux et coquets, une action intéressante et facile à comprendre, un dialogue net, vif et naturel ; et pour musiciens Monsigny, Philidor, Grétry, qui protégeaient de leurs beaux airs des vers assez bons pour être chantés : que fallait-il de plus pour réussir? Même plusieurs fois il arriva que dans ses opéras-comiques Sedaine rencontra plusieurs idées et plusieurs scènes véritablement dramatiques. Le public de ce tempslà fut tout étonné et très-heureux de verser des larmes aux belles scènes du Déserteur^ et de s^intéresser à Richard Cœur de Lion comme il s'intéressait à Tancrède, le dernier héros delà tragédie. En ce temps-là aussi, en même temps que nous trouvions Topéra-comique, et pendant que nous étions en train de belles inventions, Diderot inventait le drame moderne : il jetait dans le monde le Père de famille. Le Père de famille., nous Pavons dit autre part, eut un grand retentissement dans la littérature de cette époque. Le parterre s'étonna de s'intéresser si complètement à la douleur d'un père dont le fils n'avait pas couché à la maison. Ce genre de drame devait surtout avoir une grande influence sur l'imagination honnête

et calme de Sedaine, habitué qu'il était à chercher le drame dans les petits accidents ordinaires et dans les petits détails de la vie. En sa qualité d^homme excellent, sans enthousiasme pervers, sans passions brutales, sans aucune de ces ambitions furibondes qui ont gâté les plus beaux caractères et souillé les plus beaux ouvrages de ce temps-là, Sedaine dut être ravi de pouvoir cette fois mettre de côté son musicien, et raconter à la foule, sans truchement, toutes les émotions de sa belle âme à la vue de tant de petits malheurs, si réels et si cruels, qu'abrite trop couvent le toit domestique. Cest ainsi que Sedaine a purifié, ou, pour mieux dire, qu'il a simplifié le drame de Diderot.

Dans le Philosophe sans le savoir^ point de passions mauvaises, point de Commandeur passionné et tyrannique, surtout point de déclamations contre la société; au contraire, c'est parce qu'il faut obéir aux lois, que dis-je, aux lois? aux préjugés les plus cruels de cette société, que s'engage ce drame si touchant, si terrible et si simple. Certes le sujet était bien choisi. Ce sujet, c'est le Duel ; c'était aussi le titre de la pièce, mais la censure ne voulut pas de ce titre-là. Or, dans ce drame, de quoi s'agit-il? de Démontrer la nécessité du duel? de déclamer pour ou contre le duel? Bien au contraire! Le grand art de ce drame, ce qui est bien

rare à cette époque, c^est qu'il n'y a là ni déclamation pour ou contre, ni fausse philanthropie, ni préjugés. Ce drame est tellement préparé qu'il faut que le fils se batte et que le père lui-même y pousse son fils. Le duel, comme une fatalité inévitable, plane pendant ces cinq actes sur cette famille ; il domine les autres passions : amour filial, amour paternel, chaste et charmant amour de cette jeune fille qui s'ignore elle-même î C'est un drame qui s'écoute en frémissant, parce qu'à chaque instantvous croyez entendre le cliquetis de deux épées. C'est un drame sérieux et triste, où il est démontré que dans certaines positions de la vie le duel n'est pas seulement une nécessité, mais parfois un devoir. Comme on dut être étonné, au XVI H" siècle, de cette action si calme à propos d'un événement tragique ! de ce dialogue si simpleà propos d'un préjugé fatal, si fécond en développements de tout genre, et qui devait fournir à Jean-Jacques Rousseau ses plus véhémentes pages pour et contre le duel! L'étonnement fut si grand, et le parterre de ce temps-là était déjà si fort accoutumé à toute la kyrielle des plus violentes figures de rhétorique, que.d'abord le parterre resta froid : il ne comprit pas tout ce qu'il y avait de résignation et de vérité dans l'œuvre de ce père qui ne sait pas transiger avec l'exagération de l'honneur, même s'il y va de

la vie de son fils; tout ce qu^il y avait de candeur et d'intérêt dans cette aimable Victorine, la première passion de Sedaine. Les mots touchants dont ce drame est parsemé, ces merveilleux petits détails d'une finesse pleine de grâces, échappèrent le premier jour à ces oreilles déjà endurcies par l'emphase, à ces esprits déjà fatigués et blasés par la déclamation. Et ce mot si simple : La lampe de mademoiselle Victorine l et cette fête troublée par ce grand péril ! et cet Antoine si dévoué ! et, j vous le répète, par-dessus tout et avant tout, cette grande simplicité, qui pouvait être sinon plus exquise, du moins écrite avec plus d'élégance, tout cela ne fut pas compris le premier jour. A qui la faute ? Au drame moderne, qui avait déjà habitué le parterre à ces véhémences, à ces cris, à ces clameurs.

Le i" novembre 1/65, on devait jouer à la cour la comédie de Sedaine, et^pour que la représentation devant LL. MM. pût être mieux exécutée, la pièce devait être jouée à Paris la veille. La pièce fut arrêtée par un ordre de la police. Le censeur avait raconté qu'il y avait dans la comédie de M. Sedaine un père, un gentilhomme, qui luimême envoyait son fils au duel ! La police aurait mieux aimé^ une belle tirade paternelle contre le duel: cela eût été plus moral et moins dramatique.

Le censeur eût approuvé la scène ainsi corrigée, mais le public français Peut à bon droit sifflée. Ce même parterre, qui ne demandait pas mieux que de tout renverser, autel et trône, une monarchie de treize siècles et une croyance de dix-huit cents ans, et de briser tout cela en se jouant, pour faire plaisir à Diderot et à Voltaire, son roi et son dieu; le parterre, qui permettait avec tant de joie, sur le théâtre et dans les livres, tant de déclamations contre les prêtres, contre les rois, contre toutes les puissances établies, n'eût pas souffert que, lui présent, on eût insulté au duel : il eût défendu son préjugé avec autant de rage que si on eût voulu défendre en sa présence Notre-Seigneur Jésus-Christ ou le roi de France. C'était encore le vieux parterre élevé par le vieux Corneille, et qui s'était réveillé au soufflet donné par le comte de Gormas au père du Cid. Louis XIV lui-même n'y avait rien fait, non plus que le terrible cardinal. Malgré le supplice du comte de Boutteville, le duel était resté dans le sang et dans les mœurs de la nation; il s'était ralenti sous Louis XV, justement parce qu'on avait cessé de le persécuter et de le punir. Le duel, c'est la loi française, c'est la seule Charte inviolable parmi nous, la seule loi sans cesse respectée. Moins vous ferez de lois pour le défendre, moins vous ferez de procès pour le punir, et moins cet

incorrigible préjugé sera funeste : c^est un préjugé qui tient à Thonneur. Il y a de certains vices tellement enchâssés dans de certaines vertus qu'il est impossible de tuer Tun sans tuer Tautre.

Ce bon Sedaine fut donc bien étonné quand il se vit décrété pour attentat aux bonnes mœurs et pour excitation au désordre. En vain il éleva la voix pour défendre sa comédie attaquée : en ce temps-là, comme de nos joiirs, la police était trop morale pour se rendre sans combat. Tout ce que Sedaine put obtenir à force de protections, ce fut de faire entendre une répétition du Philosophe sans le savoir à M. de Sartine, lieutenant général de police; à M. du Lys, lieutenant criminel; à M. le procureur du roi au Châtelet. «Et je demande encore, disait Sedaine, que M™® de Sartine assiste à cette répétition. — Mais, répondait M. de Sartine, les femmes ii entendent rien à cette partie de la législation! — Elles jugeront le reste Tt, répondait Sedaine. M™^ de Sartine assista à cette répétition, et, comme l'avait pensé Sedaine, elle ne jugea pas, elle pleura. Ses larmes fléchirent les magistrats, et la pièce proscrite nous fut rendue. C'est donc à M"'® de Sartine que nous devons la représentation de cette touchante comédie.

N'en voilà-t-il pas bien assez, je vous le demande, pour que j'aie pris la défense de cette

aimable femme, il y a tantôt un an, quand on la jeta sans respect et sans pitié sur le théâtre des Variétés ? L^esprit uni à la beauté, la grâce unie à rindulgence, doivent faire pardonner tant de choses ! Si M™® de Sartine a beaucoup aimé, à ce qu^on dit, il faut lui pardonner en faveur de ces douces larmes répandues si à propos entre M. de Sartine, le lieutenant général, et M. du Lys, le lieutenant criminel, douces et éloquentes larmes qui ont sauvé le chef-d'œuvre de Sedaine du veto de ces messieurs !

Contrairement à tout ce qui est drame moderne, la pièce de Sedaine, écoutée d'abord avec unétonnement qui tenait de la froideur, fut ensuite écoutée avec admiration, applaudie à outrance. On eut bientôt senti tout le prix de ces émotions calmes et simples, de ce style honnête et sans détour. On admira beaucoup, en ce temps-là, cette phrase, qui paraît bien naïve : « Je me suis couché le plus tranquille, le plus heureux des pères, et me voilà ! ^^ Cette admiration même, à propos de ces lignes plus que simples, que signifie-t-elle autre chose sinon la fatigue et le dégoût où Ton était déjà de l'emphase et de la période? Diderot lui-même, que ce drame de Sedaine devait contrarier, tant ce dialogue donnait un cruel démenti à son dialogue , Diderot se passionne pour ce naturel sans aucun

apprêt, pour cette éloquence vigoureuse sans ombre d'effort ni de rhétorique. Et il ajoutait avec ce bon sens emphatique qui est si souvent de l'éloquence : t( Il faut que je sois un honnête homme, car je sens vivement tout le mérite de cet ouvrage. J'ai applaudi de la manière la plus forte et la plus vraie, et pourtant il n'y a personne au monde à qui cette comédie dût faire plus de mal qu'à moi : car^ cet homme me coupe l'herbe sous le pied ! » Et Diderot avait raison.

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