‹ Critique dramatiqueChapitre 18 sur 25 · LE PERE DE FAMILLE — EUGENIE · texte numérisé non relu

LE PERE DE FAMILLE — EUGENIE

ARLONS avec respect de l'éloquence, honorons comme il convient les honnêtes gens qui parlent bien. Les Romains, nos ancêtres, ont défini l'orateur parfait « un dieu revêtu d'un corps mortel ». Ils avaient fait de l'éloquence une Muse ; ils l'appelaient le délassement de la vieillesse, le charme enchanteur de la retraite. Ornement, clarté, correction, voilà la joie et l'intérêt de ces grands vieillards qui ont tenu Tépée et rempli la magistrature. « Ah ! disait l'un d'eux dans un transport d'enthousiasme, l'éloquence est vraiment la plus excellente des vertus. »

Donc c'est crime ou folie, à notre sens, de méconnaître ou d'amoindrir les grands orateurs des temps passés, des temps modernes; c'est toucher à Pœuvre entière des Grecs, des Romains, des Français, de la tribune et du barreau... Tel qui vante, aux dépens de la parole- et de ses chefsd'œuvre, les découvertes modernes et le travail de la science, ignore en effet que l'éloquence est la plus grande et la plus illustre des sciences. Il n'est, pas d'orateur qui ne représente un grand travail. On naît poëte, on devient orateur. « A quoi bon les écoles ? s'écrie un parleur vulgaire, et ne voyez-vous pas que, moi qui vous parle, je parle sans avoir rien appris? » Nous le voyons trèsbien, mon maître, et c'est justement pourquoi nous voulons ouvrir toutes grandes les portes de l'art oratoire. Il exige l'attention de toute la vie; il représente un travail immense, une étude sans fin. Instruire et toucher^ plaire et convaincre, voilà tout le secret. « Il faut avoir tout vu , tout pressenti, tout embrassé, seulement pour savoir la place précise de chaque parole. » Ainsi parlait Fénelon. « Prenez soin de la forme î » avait dit avant lui un des maîtres de l'antiquité. La forme est unie à l'idée ; elle ajoute à la beauté, à l'énergie, à la grâce ingénieuse de la pensée, comme l'habit triomphal, qui est tout ce que l'on peut

imaginer de plus auguste ', ajoute à la majesté même de la gloire. En même temps, le maître orateur s'inquiète des moindres détails de Part qu'il enseigne : la voix, le geste, le visage, Phabit, la main, le regard, la santé de Porateur ; il indique à son disciple les sources sacrées, les sources fécondes où Pavocat prendra sa force, où le sénateur trouvera Pindépendance, où le défenseur de la so- ' ciété attaquée rencontrera le sentiment de la justice . Ajoutons, comme une louange suprême, que Porateur doit apprendre en même temps ce qui est bon et ce qui est beau. Etre honnête homme et bien parler, c'est la même œuvre. Il n'y a qu'une âme exempte d'ambition, de cupidité, de haine et de toutes les passions mauvaises, libre aussi de remords, une âme alerte et vaillante, qui suffise aux devoirs de l'éloquence. En même temps, quel charme à rencontrer, à étudier, à comprendre, à deviner ces grands modèles : Homère, la source intarissable de tous les genres de conviction ; Hésiode, le roi du style tempéré ; Tyrtée, aux chants inspirés ; l'ïambe mordant d'Archiloque, le lyrisme de Pindare ; Alcée, à la harpe d'or, et les poètes comiques de la Grèce : Eupolis, Aristophane, Gratinus, et surtout, disait

I. Quo nihil excojitari potest augustius. (Quintilien, liv. X, c. I.)

le maître à ses disciples, ces trois poètes éloquents: Eschyle, Sophocle, Euripide î II disait que Sophocle était un maître accompli dans tous les genres : il voulait aussi que son disciple étudiât avec soin Pénergie et la conviction de Thucydide, Fabondance et la clarté d'Hérodote, la sagesse de Xénophon. Nous saluons enfin les orateurs de profession : Démosthène, la loi vivante de Téloquence ; après celui-là, mais bien loin de sa trace ardente, arrive Eschine, Pabondance en personne ; Lysias, d'une élégante simplicité; Isocrate dans sa grande parure; Platon, un demi-dieu. Voilà pour les Grecs. Les jeunes Romains qui rêvaient les honneurs de la tribune ou du forum avaient pour leurs maîtres Virgile et Lucrèce, Ennius, Lucain, un orateur enveloppé dans le manteau d'un faiseur de dithyrambes. Ils avaient, ces charmants causeurs. Plante et Térence; ils lisaient Tacite, ils copiaient Salluste, ils s'inclinaient devant Gicéron. Jusqu'à la fin de Rome et de ses misères, Gicéron est resté la plus grande image et la plus éloquente de l'esprit romain. Eux-mêmes, les plus aveugles et les plus furieux détracteurs des grâces et des libertés de la parole, osaient à peine prononcer sans respect le nom glorieux de Gicéron. Efi vain la tribune est insultée, en vain l'antique forum est désigné au mépris de la foule 1 18

ignorante... la louange de Cicéron et son admiration se maintiennent dans tous les justes esprits. Auguste, un jour, voyant que son petit-fils cachait un livre, eut la curiosité de savoir quel était ce livre mystérieux. C'était le Pro Milone. L'empereur alors rendit le livre en disant : « Vous faites bien, il était un vrai Romain ; il aimait sa patrie, il Ta bien défendue ! » Même sous Tibère, on admirait Cicéron; on Fadmirait volontiers et librement pour son génie et pour ces braves formes de s'expliquer, si profondes et si vives, pour cette épée dont la pointe était partout, pour cette armure brillante et solide qui a garanti tant de misérables, qui n'a pas sauvé le héros qui la portait. On l'aimait également pour les larmes qu'il faisait répandre et pour les sourires que soulevait sa raillerie impérissable. A si peu de distance il faisait loi (déjà !) dans le goût, dans les arts, dans l'esprit, dans les préjugés de la nation romaine; il était devenu tour à tour l'avocat, le juge et le témoin du siècle dans lequel il avait vécu. C'est un fait i, Germanicus, jeune homme, avait mérité le bouclier d'or qui était la récompense des grands orateurs, et comme le peuple lui voulait donner un bouclier d'une grandeur inu-

I. Histoire de V empire romain, par Laurentie, t. 1^»", p. 378.

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sitée : « Holà! dit Tibère, il sera bien assez récompensé s'il obtient le bouclier d'or de Cicéron. »

En résumé, qui veut devenir un orateur prendra leur charme aux poètes, sa magnificence à Thistoire, son enjouement à k comédie, aux poètes tragiques leur force et leur éclat. Ceci fait, Forateur est complet... à condition qu'il aura beaucoup de génie et beaucoup de vertu.

C'est parce qu'il était un homme éloquent que Diderot imposait à cette nation assouvie d'ironie et de bel esprit cette invention nouvelle qu'il appelait le drame, et dont il donnait à la fois le précepte et l'exemple. Il était, de son vivant, tout ce que peut être un homme d'honneur, bien disant, intrépide, hardi, sans reproche et sans peur, qui s'abandonnait librement à l'inspiration de l'heure présente, entre le positif et l'idéal, de l'abîme au ciel ! Ame forte dans une forte machine, avare aux petites choses, orodigue aux grandes, doux, quoique vif, ingénieux et passionné ; et, pour peu qu'un enthousiasme, une indignation, une douleur vînt soudain à toucher sa corde favorite, aussitôt le voilà parti : tout d'une haleine, à travers toutes sortes d'obstacles et de dangers, il allait frappant à grands coups de sa massue, et frappant comme un sourd à droite, à gauche, et sur les têtes les plus

hautes. En somme, imaginez-vous un sauve qui peut général !

Non certes, ce n^étaient pas des paroles et des drames qui sortaient de cette bouche éloquente, c'étaient des idées; ce n'étaient pas des regards que lançaient ces yeux en courroux, c'étaient des éclairs î Si bien que, pour faire de cet homme une image un peu ressemblante, il eût fallu chercher dans l'antiquité le sculpteur de VHerciile ou du Gla^ diateur !

Rien qu'à le voir, on comprenait en effet que cet enfant de la libre parole était né pour combattre, et que la bataille était sa vie. Il aimait le bon sens chez les autres, si parfois il s'emportait au delà de toutes les limites. Pas une volonté qui résistât à sa volonté, pas un auditeur qui ne fût entraîné invinciblement à la suite de ses inventions les plus subtiles. Il était une puissance absolue. On l'entendait, on le lisait, on l'écoutait. Il avait la parole au milieu du silence universel ; il s'était dressé à lui-même, avec les matériaux de sa fantaisie et de sa passion, un théâtre dont il était le comédien, une chaire dont il était le prédicateur, une tribune où déjà se faisaient pressentir les premiers bruits de 1789. Il était le temple, il était le dieu ; il était l'épigramme et la chanson. Ah! le terrible homme, et l'homme charmant!

quelle santé tenace et quelle voix d'airain ! En vain tentiez-vous de fermer la porte à ses indignations sans cesse et sans fin renaissantes, soudain ces terribles émeutes forçaient la porte de leur prison et se mettaient violemment en liberté. Qiia data porta rutint. C'était Foutre d'Éole : il portait sa force dans sa poitrine, et son âme en un coin de son cerveau.

Il y avait dans cet homme, et tout ensemble, du Voltaire, du Rousseau et du Mirabeau ! Quand il parlait, les moindres rugissements de l'animal s'en allaient d'un bout de la ville à l'autre, et d'écho en écho la libre parole allait à travers le monde étonné de ces étranges accents ! Tout tremblait à cette voix puissante : Versailles, la Bastille et les tours de Notre-Dame! Et lui, semblable à l'enfant qui met le feu à un canon chargé à mitraille, il s'étonnait jusqu'à l'épouvante de ce qu'il avait dit, et des résultats de sa parole aussitôt qu'il avait parlé.

C'était un conte et c'était un drame en action, ce philosophe Diderot î II avait l'art de tout apprendre aujourd'hui pour être prêt demain à toutes les questions, soit qu'il épouventât le café Procope de ses hardiesses, soit qu'il ameutât à sa parole incisive les messieurs de la rue Royale et de la cour de Marsan, soit qu'il arrêtât dans le carrefour Buci

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le père Canaye et son cheval. Il avait des admirations jusqu'à l'apothéose et des violences jusqu'à l'injure.

Il écrivait des préfaces surnaturelles, dans lesquelles il préconisait des inventions impossibles, et, quand sa préface était faite, il écrivait son drame avec une telle vérité d'allure et de maintien, dans un si terrible accent d'énergie et de vérité, avec tant de passions, tant de colères, tant de douleurs, tant d'intime émotion, que lui-même il en avait la fièvre et le délire. Il en perdait le boire et le manger; il était ivre, il était fou. « Ah ! monsieur Diderot, s'écriait Sedaine à son aspect, que vous êtes beau ! » Il était beau comme l'éloquence. Il disait de lui-même : « Je suis un homme naturel », et plus loin, naïvement, il ajoutait : « La nature est si belle qu'il ne faut pas y toucher. »

Il aimait ce qui était beau; il était sympathique à tout ce qui était bien; il appelait les beaux-arts le vernis des bonnes moeurs; il reconnaissait pour un homme de goût quiconque avait le sentiment du vrai ; il regardait comme une grande condition, très-acceptable , souffrir, à condition de produire de grandes choses ! C'était vraiment un inspiré, et la sibylle sur son trépied n'a jamais respiré de plus violentes et ravissantes vapeurs. « Le dieu! voici le dieu ! « Vous vous rappelez Pythagore et

ses diverses métamorphoses: il avait été tour à tour jeune garçon et jeune fille, oiseau qui chante et plante qui fleurit, Euphorbe à Troie, Empédocle à la bouche du volcan ! Eh bien ! Diderot, c'était Pythagore : il avait le chant de l'oiseau, le feu du volcan, le courage du soldat, le parfum de la fleur, Pâme sensible de la fillette et les ardeurs de l'adolescent !

Par un jeu imprévu de son âme et de son esprit en tourbillon, il aimait, il piquait, il pleurait, il rougissait, il se battait; il était du pays où les enfants jettent des pierres à leurs maîtres, où les amoureux font des bouquets à leurs maîtresses, où les poètes parlent en prose, où l'amour, en fin de compte, accomplit les plus grands prodiges, ce Alexandre a renversé les murailles de Thèbes, Phryné les a rebâties ! »

Et si je parle ainsi de l'éloquence insultée, et, par une transition qui n'a rien de vulgaire, de l'éloquent auteur du Père de famille et de l'instituteur du drame, et si tout cela m'arrive à propos de la triste reprise, au Théâtre-Français, de cetie triste Eugénie, une déplorable composition de Beaumarchais remise en lumière on ne sait pourquoi, c'est qu'hier, pas plus tard, j'entendais comparer Eugénie... au Père (ie/hmf//^, et Beaumarchais à Diderot ! C'est une injustice, et pis qu'une injus-

tice, une maladresse. Eugénie est une copie infidèle des drames de Diderot. Même ce qu^il y a de puéril dans le Père de famille, à savoir Paccessoire et le détail de Tentracte, est reproduit servilement dans le drame de Beaumarchais : « Le théâtre représente une salle de compagnie décorée de tapisseries, glaces, pendules, etc. ; le commandeur et sa nièce font une partie de trictrac; derrière le commandeur, un peu plus près du feu, Germeuil est assis négligemjnent dans un fauteuil, un livre à la main, etc. » Tel est le premier aspect du Père de famille... Or Beaumarchais s^est empressé de copier toutes ces mièvreries.

Au premier acte à^ Eugénie., on habite un salon à la française, on voit « une table chargée d^un cabaret à thé ». M""^ Murer lit un papier anglais près de la bougie, etc. Bien plus, Beaumarchais prend un soin qui semblait superflu à Diderot : il indique, à la façon d'une gravure de modes (le Papillon, par exemple, ) /'/zabillement des personnages « suivant le costume de Pétat de chacun ». Ainsi, le baron Hartley, « habit gris et veste rougeà petits galons d'or, culotte grise et bas gris roulés, perruque à la brigadière et grand chapeau à la Ragot^i » (à la Ragotzi !); M'"^ Murer, « robe anglaise à bottes, sans engageante »; Eugénie, « une robe anglaise à bottes.

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mais de couleur gaie, un chapeau de paille doublé et bordé de rose ». En même temps toutes sortes de minuties. « Le baron tient à la main un verre de marasquin, et, quand il a bu son verre de marasqu i n , il se fait expliquer par Betzy tous les détails de Pappartement. »

Cependant Eugénie est bien triste relie a conclu, sans le dire à son père, un mariage secret avec une espèce de Lovelace appelé le comte de Clarendon. De ce mariage à Pétouffée Eugénie est inquiète et même honteuse... Et le premier acte finit là.

Commence alors ce que Beaumarchais appelait Iq jeu d'entracte. On suppose, en ce jeu d'entr'acte, que, même en l'absence des personnages. Faction va toujours. « Un domestique entre et sort, une servante apporte ou remporte une robe, etc., etc. f> On a refait cela pour Tartuffe, à rOdéon, il n'y a guère que quatre ou cinq années. Et le parterre a sifflé. Il est bien fâcheux qu'à cette aimable reprise MM. les comédiens français n'aient pas mis en relief toutes ces nouveautés.

Au second acte, Eugénie est déjà, bien malheureuse. A peine elle entrevoit ce lord Clarendon, cru son époux (c'est un mot emprunté par Beaumarchais au bonhomme Crébillon ) . Autre malaise : on a raconté au père d'Eugénie que son fils s'est

battu en duel avec son colonel, et... tout cela est inquiétant.

Au troisième acte, après le «jeu d^entr'acte», Eugénie arrive, un mouchoir à ses yeux, sans parler. Elle sait maintenant, à n'en pas douter, que ce Clarendon, cru son époux, est un misérable, un faussaire. Il a fait venir dans sa chapelle un faux prêtre, il a signé son mariage sur un faux registre, et maintenant le malheureux père^ au désespoir, ne sait plus que faire en cette odieuse maison.

Après le troisième « Jeu d''entr'acte », où Ton voit les valets armés de couteaux de chasse, d'épées et de flambeaux non allumés, arrive le Lovelace, accompagné d'un jeune homme qu'il a tiré des mains de trois ou quatre estafiers qui voulaient l'assassiner. Or ce jeune homme, ainsi sauvé, est le propre frère d'Eugénie, crue épouse Clarendon. Mais, nous avons déjà vu cette scène-là dans une comédie intitulée le Festin de Pierre :

Don Juan, dans la forêt : Que vois-je là ? Un homme attaqué par trois autres! La partie est trop inégale, et je ne dois pas souffrir cette lâcheté....

Bientôt Don Juan revient avec le capitaine qu'il a sauvé. De son côté, Don Carlos, retrouvant dans son sauveur l'homme qui a déshonoré sa propre

sœur : « Don Juan, dit-il (ou, si vous Taimez mieux, miiord Clarendon), souvenez-vous que, hors d'ici, je ne me dois plus qu'à mon honneur. »

La scène est la même ; seulement le Don Juan est écrit de la façon la plus éloquente, Eugénie est une élégie assez vulgaire. Au reste,- Beaumarchais ne fera pas le procès à Molière; il lui prend sa donaElvire et son Don Juan. Plus tard, une comédie de Molière, le Sicilien, donnera à Beaumarchais non-seulement l'intrigue du Ba?'bier de Séville, mais encore le barbier, la charmante Rosine et le comte Almaviva, ces trois caractères dont il va tirer deux chefs-d'œuvre, et ce drame odieux, la Mère coupable, digne pendant d'Eugénie. Il devait finir comme il avait commencé.

Au cinquième acte, après le dernier ce jeu d'entr'acte », où l'on revoit Betzy avec une serviette sous son bras et une écuelle de porcelaine couverte à la main, nous retrouvons Eugénie ; elle sort de sa chambre, l'air troublé^ l'habille^ ment en désordre, les cheveux à bas, sans collier ni rouge, et absolument décoiffée. Excusable en tout ceci, puisque son frère est occupé en ce moment à se battre avec son quasi-époux, et que véritablement tout est perdu.

Mais, juste Ciel! au moment où Betzy s'essuie les yeux avec son tablier, le comte, effrayé, se

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jette aux pieds d'Eugénie dans les bras de sa tante et les j^ eux firmes \ puis le comte, avec feu, s'accuse. Eugénie lui répond d'une voix faible, lente et coupée ; le comte répond vivement ; ¥.\igénie répond douloureusement ; M""*^ Murer répond fièrement. A la fin Eugénie regarde son père, « laisse tomber sa main dans celle du comte, et veut parler : le comte lui coupe la parole ».

Le Comte, par exclamation : Elle me pardonne !

Le Baron, avec joie et sans doute frappant son estomac criblé de blessures (on ne s'attendait pas certes à cette conclusion) : Mes enfants, chacun de vous a fait son devoir aujourd'hui; vous en recevez la récompense. N'oubliez donc jamais qu'il n'y a de vrai bien sur la terre que dans l'exercice de la vertu.

Qu'il est loin, ce triste baron en culotte grise, avec ses bas gris roulés, du commandeur, dans le Père de famille de Diderot ! Cherchez dans tout ce drame d^Eugénie un mot, un seul! qui soit comparable à ce grand cri de Saint-Albin : « J^ai quinze cents livres de rente î » Quinze cents livres, c'est-à-dire (en ce temps- là) l'indépendance et la liberté... Mais à quoi bon pousser si loin cette comparaison impossible entre le copiste et l'inventeur? L'auteur d'Eugénie est à peine un disciple, l'auteur du Père de famille est un

maître; il a deviné le premier cet espèce d'art inconnu, populaire et fatal, qui devait absorber le théâtre, et que pressentaient, dans la foule des révolutionnaires et des penseurs, les plus habiles écrivains, jaloux de parler à la multitude et de soulever ses passions à leur gré, même avant d'invoquer sa justice et sa raison. Encore une fois, et pour finir par où nous avons commencé, le Père <ie/amz7/e appartient à l'éloquence, Eugénie est tout au plus l'informe essai d'un bel esprit. Beaumarchais se souvient, Diderot invente. Il avait en lui-même tant de ressources ingénieuses, il savait si bien suspendre au bon moment l'intérêt et le reprendre où il l'avait laissé, enfin il était un si habile et si chaleureux écrivain, non pas de cette chaleur factice et fatigante qui ne laisse après soi qu'une épaisse fumée et des bruits de trompette, mais de cette chaleur humaine et bienfaisante, où l'accent de la joie et de la douleur se fait sentir à chaque instant !

D'ailleurs, à quoi bon démontrer que Diderot savait faire ou ne savait pas faire un drame? A peine s'il se doute à quel labeur il s'est condamné quand il entreprend cette œuvre énorme. Il se servait du théâtre comme il se fût servi de la chaire ou de la tribune : en chaire, il se fût appelé l'abbé de Lamennais; à la tribune, on l'eût appelé 1 19

2l8 CRITIQUE DRAMATIQUE.

Mirabeau! Ce n^était pas un théâtre qu^il fallait à ce grand homme, il lui fallait le Jeu de Paume, et certainement il sy fût montré le rival, sinon le maître de Mirabeau, à qui il ressemble : inspiré, turbulent, dédaigneux, hardi comme lui, ampoulé comme lui, plus honnête homme et plus convaincu !

A ces deux hommes Fart a manqué, le goût aussi. C^est que Fart et le goût sont deux choses déplacées dans Téloquence des révolutions : les révolutions les laissent de côté comme un trop lourd bagage. Eh ! qu^importe ? Il y a des passions, il y a des époques, il y a des révolutions qui usent leurs hommes, sans qu'il reste de ces hommes autre chose qu^un souvenir. Diderol est le Mirabeau du théâtre, Mirabeau est le Diderot de la tribune. Rois du présent, victimes de l'avenir, de pareils hommes laissent après eux des ruines en témoignage de leur toute-puissance et de leur grandeur. Diderot a laissé sa révolution au théâtre, Mirabeau a laissé la sienne à la tribune... Que les orateurs, que les poètes dramatiques qui ont fait de plus grandes œuvres lèvent la main!

Et maintenant, peut-être avez-vous souci de savoir pourquoi donc cette reprise intempestive, à quoi bon cette Eugénie inattendue. Au temps de Beaumarchais, le théâtre avait deux excuses : Pré-

ville et M"*" Doligny, qui devait bientôt s'appeler Rosine. Aujourd'hui nous n'avons plus de ces sortes d'excuses. Comédiens sans mérite et comédiennes médiocres, tristes excuses ! Le véritable motif de cette reprise, on va vous le dire : c'est la haine ou tout au moins la méfiance des jeunes gens, de ceux qui commencent ; le dédain pour les nouveaux venus. Guerre à la jeunesse ! Ils n'en veulent pas, ils n'en veulent plus; ils sont contents de ces démentis qu'ils lui donnent chaque jour, plus heureux de tirer quelque fausse larme d'une œuvre à jamais oubliée que de chercher des pitiés inconnues et des terreurs véritables dans le travail d'un poëte nouveau.

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