LA CAMARADERIE
L y a déjà de cela toute une révolution. La Revue de Paris était encore un recueil littéraire qui ne manquait pas de lecteurs, quand un beau jour, et sans crier gare, un homme d'esprit qui a eu de Tesprit très-souvent réveilla la littérature, quelque peu endormie, en lançant dans la Revue de Paris la mercuriale intitulée De la Camaraderie littéraire. L'article était incisif autant que spirituel : c'était une de ces méchancetés sérieuses, d'autant plus cruelles qu'on les dirait moins méditées et moins préméditées. Il n'y eut pas jusqu'à ce mot nouveau et qui ressemblait à un barbarisme, la camaraderie^ qui n'ajoutât quelque chose à l'cfifet de cette satire, qui fut accueillie en effet comme une satire, c'est-à-
dire que dans le monde littéraire et hors du monde littéraire elle eut le plus grand succès.
Cependant, après le premier contentement, chacun en vint à se demander quels étaient les hommes attaqués dans cette satire. Ceux-là mêmes qui s'étaient le plus amusés de cèsépigrammes entortillées ne pouvaient dire au juste à quelle adresse allaient ces mêmes épigrammes. On criait à la camaradei'ie, sans qu'on sût dire précisément où se tenait la camaraderie, quels étaient son plan, son but, son mot d'ordre>sL'auteur lui-même de cette violente sortie contre un être de raison répondit que la camaraderie, c'était le cénacle. Ceux .^ui étaient peu satisfaits de l'explication voulaient savoir ce que c'était que le cénacle. On leur répondait que c'était la camaraderie. En effet, il était aussi difficile de dire ce qui composait un cénacle que de dire ce qui composait une camaraderie. Ce n'a été que plus tard, et quand il n'y a plus eu de cénacle., que nous avons appris que le cénacle était une assemblée de quelques bons jeunes gens qui faisaient de la prose et de la poésie sans le savoir, parmi lesquels s'est rencontré un homme de génie, qui bientôt eut laissé là le cénacle pour le public, à peu près comme ferait un aigle élevé dans un nid de corneilles. Ainsi donc, tout ce grand coup de foudre intitulé la Camara- 1 19.
derie, ces épigrammes, cette colère menaçante, foudres qui n^ont tué personne, colères inutiles, épigrammes sans objet.
L^histoire de ce fameux article est tout à fait riiistoire de la nouvelle comédie de M. Scribe. M. Scribe, lui aussi, vient de donner dans le vide un de ces grands coups d'épée destinés à des géants et qui ne tue que des moutons. Or M. Scribe est encore plus maladroit en ceci que Fauteur primitif de la satire dans laquelle il a puisé le titre et le sujet de sa comédie.
Si c'étaient là nos mœurs politiques, si les ambitieux de notre pays étaient bâtis sur ce modèle, si le ministère, si les deux chambres, si les journaux, en un mot tous les pouvoirs de ce pays, obéissaient en effet aux artisans des intrigues que vous allez entendre, si nos salonspolitiques usaient en effet de cet esprit, si nos grandes dames étaient taillées sur ce patron mesquin et ridicule, ce serait vraiment à désespérer à jamais de la société française.
M. de Montlucar, gentilhomme du faubourg Saint-Germain, un de ces gentilshommes que le faubourg Saint-Germain tolère et sur lesquels il ne compte pas, est associé pour sa part de génie et d^intrigues à sept à huit chevaliers d'industrie politiques. Nous avons vu bien des associations
commerciales, politiques et littéraires sur le théâtre; mais, depuis Tassociation de Robert Macaire, de Bertrand et de M. Gogo, je n^en sais pas de plus étrange. En général, qui dit associés dit en même temps des hommes qui se valent l'un l'autre : Fégalité parmi les membres d'une société, c'est la première loi d'une société bien faite. Dans une société où Tun apporte moins que Tautre, il y a nécessairement une dupe et un fripon. Or trouvez-vous que M. le comte de Montlucar, riche, honoré, considéré, fasse une association bien profitable à ses intérêts quand il accepte pour associés M. Dutillet le libraire, M. Desroseaux le poëte, M. Saint-Estéve le peintre, et trois ou quatre autres ambitieux de bas étage que M. Scribe lui-même ne peut pas nommer, et qu'il appelle... des camarades? Que si vous me dites qu'en effet il s'agit ici de l'association d'un mauvais peintre qui vante un mauvais poëte, d'un mauvais médecin qui tâte le pouls à un mauvais avocat, d'un comte de pacotille qui fait alliance avec un jourliste du dernier ordre, oh ! alors, vous rendez du premier coup toute ma critique inutile, vous prononcez votre propre condamnation vous-même, et je n'ai pa^ besoin d'aller plus loin. En effet, vous venez d'avouer tout simplement que vous êtes tombé plus bas que ne peut descendre la corné-
die, en ne vous occupant que de fripons et d^imbéciles.
Mais je ne pense pas que M. Scribe soit disposé tout d'abord à convenir avec nous des mauvaises mœurs et de la tournure équivoque de ses personnages; je suis sûr, au contraire, qu^il a voulu faire une comédie politique, et qu^il est persuadé plus que jamais qu^il a fait une comédie politique. Tant pis alors pour nos politiques, même pour nos politiques d'antichambre, s'ils ressemblent à ce que nous allons voir!
Dans son cabinet, M. le comte de Montlucar est occupé à rédiger un article de journal en faveur d'un livre philanthropique dont il est l'auteur. M. de Montlucar accole tout simplement son nom avec celui de Montesquieu. L'article est destiné à un journal influent^ pour parler le français de M. Scribe. Zoé, la femme de M. le comte, trouve que son mari est bien changé depuis qu'il s'est fait homme de génie. Zoé sera tout à l'heure le Figaro femelle de toute cette intrigue. C'est une jeune comtesse de mœurs très-faciles et d'une allure très-bourgeoise. Pendant que son mari vante à outrance l'éloquence d'Oscar Rigaut, l'avocat de la camaraderie, Zoé protège le jeune avocat Edmond. Edmond, c'est l'homme de mérite de la pièce. Il n'appartient à aucune coterie, il n'est le séide de
personne; mais aussi rien ne lui réussit. Il est vrai qu^il plaide deux procès importants, et il les gagne; mais, voyez le malheur ! le journal influent tronque son discours et ne lui accorde pas une seule parenthèse obligeante (par exemple : Vive sensation, — Mouvement en sens divers, et autres formules tout aussi neuves). M. Edmond, qui n'est pas ambitieux, aime en secret la fille d'un pair de France, la jeune Agathe, belle, noble et riche. Voyez le malheur! Edmond ne peut pas épouser Agathe ; mais Agathe lui dit tout bas : Mon père veut me donner un député pour mari ! Soye^ député, Edmond. Il faut avouer que voilà un jeune homme bien malheureux! Il réussit au palais, sa maîtresse lui fait elle-même sa déclaration d'amour... N'importe, Edmond va se jeter à l'eau s'il n'est pas député ce soir. Et, voyez encore ce dernier malheur ! il se trouve justement que l'arrondissement de Saint-Denis a besoin d'un député ce même jour, et que ce jeune Edmond, sans famille et sans fortune, est électeur et éligible dans l'arrondissement de Saint-Denis! Le pauvre homme!
Les choses en sont là, et le malheureux Edmond, entre ces deux femmes qui le protègent et qui l'aiment, se désole et se désespère, quand il fait la rencontre, toujours chez M. de Montlucar, d'un ancien camarade, je me trompe, d'un ancien ami
de collège, M. Oscar Rigaut, qui dit à Edmond : « Tu veux être riche, célèbre, puissant? Sois des nôtres, et viens déjeuner avec nous. — J'accepte », dit Edmond.
Dans l'entr'acte, vous réfléchissez à l'assurance de ce M. Oscar Rigaut, et vous vous demandez : «Qui peut-il être? » Hélas! c'est tout simplement un imbécile : c'est un avocat qui fait des vers! C'est un de ces hommes qui font pitié rien qu'à les voir entrer ou sortir. Le recueil poétique de cet avocat a pour titre le Cercueil. Ne voilà-t-il pas une plaisanterie bien nouvelle ! Bref, Oscar Rigaut donne à déjeuner (c'est sa spécialité dans la Camaraderie]^ et^ comme son ami. Oscar a renoncé à la poésie pour l'éloquence, il protège bien volontiers le jeune Edmond, et il l'admet sans façon parmi \qs frères et amis.
A l'heure du déjeuner arrive le premier l'homme d'esprit de la bande des camarades, car la bande a des camarades de toute espèce, même un homme d'esprit. Celui-là est un médecin. C'est un de ces médecins effrontés et goguenards, venus on ne sait d'où, mais dont la comédie moderne est infestée. Ces sortes de médecins d'esprit sont insupportables ; je leur préfère de beaucoup les médecins de Molière, qui ne sont que niais et qui font rire. Le médecin d'esprit rit de tout et de toutes choses ;
il se moque de son art d'abord, de lui-même ensuite, et enfin de ses malades. Cette fois la tactique est changée. Au temps de Molière, le médecin était la victime du parterre; de notre temps, c'est le parterre qui est la victime du médecin. Le médecin lui rit au nez et Taccable de plaisanteries, et le parterre ne sait que répondre. Le médecin de la Camaraderie s^appelle Bernardet. C'est un drôle effronté qui a déjà la croix d'honneur, et qui se fera nommer tout à Fheure professeur à TÉcole de médecine sans concours. Son premier soin, quand il est chez son cocamarade Oscar Rigaut, c'est de se moquer de Tamphitryon. Oscar lui présente Edmond, et, sans savoir le nom du nouvel adepte, voilà mons le médecin qui l'accable d'amitiés et d'éloges. En même temps arrivent à cette curée de viandes et d'honneurs tous les membres associés de cette honorable confrérie, le poëte, le libraire, le peintre, les camarades sans nom; et ici commence une scène qui n'est ni plaisante ni vraisemblable. Ces messieurs, à la première vue, et même avant de se demander des nouvelles de leurs santés, s'accablent l'un l'autre d'immenses compliments tout à fait inutiles à leur gloire, car personne ne les entend. Ce sont là des camarades bien peu habiles. En même temps, ils se livrent l'un contre l'autre, et en se parlant tout bas à l'oreille, à mille
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petites noirceurs sans but. Ce sont là des camarades bien méchants. Edmond, qui les voit et qui les devine, s^emporte alors contre ces maladroits, qui lui livrent tous leurs secrets sans le connaître. Quand Edmond a récité son petit couplet de bravoure, il se retire indigné. Les camarades, restés seuls, procèdent entre eux et par bulletins secrets à rélection du député de Saint-Denis. Après un premier ballottage où chacun de ces messieurs n^a qu^unevoix (la sienne). Oscar Rigaut, le plus favorisé parce qu^il est le moins à craindre, est nommé député à Punanimité ; après quoi la scène se termine par une orgie. On boit du Champagne^ comme dit M. Scribe. Je ne sais rien déplus contraire à toutes les convenances que ce second acte, où une troupe d'imbéciles se rassemblent autour d'une table bien servie, pour jouer à l'élection et pour se dire l'un l'autre: Nous sommes de grands charlatans et de grands fourbes ! Ce n'est pas là de la comédie. Entrons mainten-ant dans une autre maison, et découvrons^ s'il se peut, la cheville ouvrière de toute cette camaraderie^ le Grand Orient de cette franc-maçonnerie politique. Il est impossible, en effet, et ainsi le veut le plus simple bon sens, que ces quatre ou cinq camarades soient assez malavisés pour se croire quelque chose dans l'Etat, s'ils n'ont pas pour eux quelques-unes de ces puissances
occultes, quelqu'un de ces comités directeurs dont l'influence se fait sentir nécessairement même parmi les membres les plus vulgaires de toute association. Si les cinq ou six hommes que nous venons de voir et d'entendre tout à l'heure sont livrés à eux-mêmes pour toute force morale, je les tiens pour incapables d'obtenir par eux-mêmes, et eux tous, un bureau de tabac à Dieppe ou dans toute autre ville aussi achalandée. Mais rassurezvous, ici est la pensée profonde de cette comédie, ici est le nœud gordien de cette intrigue. Encore un peu de patience, et vous allez voir le Grand Orient ! Le Grand Orient se présente à vous sous la forme et sous la figure de M"'-^ Césarine de Miremont, femine et propriétaire gérant non responsable d'un pair de France influent^ qui luimême est propriétaire de ce journal influent dont il était question toute à Theure. M"^ Césarine, avant d'être M"^° de Miremont, était tout simplement fille d'un marchand de bois de Joigny et sous-maîtresse du pensionnat où furent élevées Zoé et Agathe, la fille de M. de Miremont le pair de France. A force d'habileté, de petits soins, de respects et de tendres regards, Césarine a épousé en secondes noces M. de Miremont le pair de France. La sous-maîtresse d'Agathe de Miremont est devenue sa belle-mère. Maintenant elle com- I 30
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mande, elle règne. Cette femme, qui a été une vieille fille acariâtre, pauvre et pédante, se venge de ses peines passées en faisant du despotisme à tort et à travers. Son premier acte d'autorité a été de poursuivre à outrance ce pauvre Edmond, qu'elle aimait en secret, ou plutôt qu'elle croyait aimer, quand elle n'était que sous-maîtresse, et qu'elle aime encore aujourd'hui qu'elle peut l'envelopper dans le manteau de la pairie. Voilà la femme ! C'est un Metternich femelle qui a les passions haineuses d'une femme, l'ambition furibonde d'un homme. C'est cette femme qui est Pâme de cette ignoble camaraderie doni vous avez vu le triste échantillon au second acte. Cette femme est pair de France sous le nom de son mari; et quel mari, juste Ciel! Figurez-vous le Cassandre du Tableau parlant^ mais plus ridicule! Figurez-vous M. Argan, le malade imaginaire, qui, au lieu de se faire médecin, s'est fait pair de France au choc des mortiers d'apothicaire, et qui porte sous sa couronne de comte deux seringues en sautoir ! Et voilà l'homme qu'on nous donne comme un homme politique, comme un homme tout-puissant dans les affaires de l'Etat ! Mais ne voyez-vous pas que cet homme, s'il a jamais eu une parcelle d'intelligence politique, a déjà subi pour le moins cinq ou six attaques d'à-
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poplexie, et qu'il n'a plus à présent Tombre du sens commun? Mais ne voyez- vous pas qu'un ministre qui oserait s'appuyer sur un niais de cette force ne serait pas ministre vingt-quatre heures ? De bonne foi, il est impossible de nous donner de pareilles caricatures, insensées, hébétées, paralytiques, pour des hommes en chair et en os, qui vivent et qui pensent. Ce pair de France est tout à fait à la hauteur des ambitieux de tout à Theure. Sa femme le fait agir, parler et se taire à son gré. Sa femme lui ordonne d'être malade, il se meurt ; bien portant, il va jouer à la fossette. Sa femme veut aller au concert dans la loge du ministre : elle envoie son mari à la Chambre des pairs. Et toujours ainsi, pendant cinq actes, ce mari en avant et cette femme qui le pousse. Et cependant on nous parle à chaque instant des procès de la Chambre des pairs et des lois de la Chambre des députés; et c'est cette femme, Césarine, dont le génie plane également sur la Chambre des députés et sur la Chambre des pairs, au moment le plus solennel de notre histoire! Nous sommes un pays bien gouverné, en vérité !
Il s'agit donc, maintenant que vous êtes arrivés d'explications en explications jusqu'au grand moteur de toutes ces intrigues, de vous en expliquer quelques-unes. Césarine veut se venger d'Edmond,
qui n^a pas deviné qu'elle Paimait; Césarine, en conséquence, veut faire député Oscar Rigaut, cet imbécile du second acte. A cette nouvelle, M. Edmond, au désespoir, veut se jeter à Peau, et il écrit à Zoé de Montlucar une lettre remplie d'amour et de regrets que Zoé prend pour elle. Elle veut donc sauver le jeune homme à tout prix ; et que fait-elle? Elle persuade à Césarine qu'Edmond Taime en secret, et qu'il ne vit que pour elle, et qu'il va mourir pour elle. Aussitôt voilà notre Metternich femelle qui s'écrie qu'Edmond sera député à la place d'Oscar Rigaut! Donc, elle défait à l'instant même tout ce qu'elle vient de faire il n'y a pas une heure. Les journaux qui protégeaient Oscar attaqueront Oscar ce soir; le journal influent^ qui écrasait Edmond ce matin, l'exaltera demain. ( Singulier m oye« d'être /w/7z/e«?/) Les électeurs, à qui on a vanté Oscar Rigaut comme un grand orateur, recevront l'ordre de nommer Edmond. M""^ Césarine, au gré de son caprice et de sa passion du moment, arrange toutes choses, dans ce pays constitutionnel, bien mieux et bien plus vite que ne l'eût fait la grande Caherine, aidée de Potemkin, dans son empire absolu. Donc, parce» que M. Edmond est censé avoir aimé M'"^ Césarine, le voilà grand, illustre, le voilà député, et député de l'arrondissement
de Saint-Denis! Pauvre arrondissement de Saint- Denis !
Seul M. le pair de France de Miremont, qui n'est pas dans la confidence nouvelle de sa femme, se dispose à aller appuyer de son crédit la candidature d'Oscar. Le bonhomme veut sortir... Comment Tempêcher de sortir? Rien n'arrête notre homme d'État, Césarine. Son cousin Oscar est près d'elle; elle le regarde si tendrement, elle a tant d'émotion dans la voix, elle s'abandonne à tant de sympathies visibles et tristes à voir pour ce jeune homme, que le bonhomme Miremont se surprend à être jaloux d'Oscar. « Je n'irai pas à cette élection! s'écrie le pair de France hors de lui-même. — Alle:{-i^ donc tout seiil^ dit M""® Césarine à Oscar, et surtout, parle^ longtemps et parle:^ beaucoup ! » Sans c(^tredit, il y a beaucoup d'esprit dans cette scène. Le moyen de cette femme pour arrêter le zèle de ce mari qu'elle a excité elle-même, et dont à présent elle ne veut plus, est excellent. Son bon conseil à cet imbécile qui va se perdre s'il parle à ses électeurs est un tour des meilleurs. A proprement dire, la comédie de M. Scribe commence à cette scène-là.
En effet, que deviennent les camarades, et quel besoin avons-nous, dans cette comédie, de la camaraderie ? Il n'y a comédie, il n'y a d'ini 20.
térêt qu^autour de cette Césarine, malheureuse femme qui veut en vain mener de front deux choses qui se repoussent, heureusement: Tintrigue et Pamour ; je parle de la véritable intrigue, qui n^a pas de cœur ; je parle de Pamour vrai et bien senti, qui n^a pas d'ambition. Césarine, pour aller à son but, n'a besoin ni de ce poëte barbu, ni de ce peintre sans talents, ni de ce libraire sans caractère, ni de ce comte sans opinion, ni d'aucun de ces imbéciles qu'on nous a donnés pour des camarades. Tous ces messieurs sont inutiles à Césarine, et Césarine, dans la position élevée où elle se trouve, ne peut ni ne doit connaître de pareilles espèces. Tout au plus a-t-elle besoin du médecin Bernardet ; mais Bernardet, ce n'est pas un camarade, c'est un homme avec qui on est quitte en le payant. Donc cette comédie de la Camaraderie ne va marcher qu'à condition que tous les camarades vont disparaître, et que nous ne serons plus occupés désormais que de M. Edmond et de Césarine. Vous voyez qu'il était fort inutile de faire intervenir la camaraderie dans tout cela.
Au quatrième acte, nous sommes délivrés de ces odieux camarades. Césarine, qui veut plaire au ministre, a ordonné à son mari d'être malade : le mari obéit à sa femme. Le ministre a besoin de
quatre voix pour faire passer sa loi : or le pair de France Miremont occupe à lui seul huit places importantes. La Chambre des députés, apprenant que M. de Miremont est malade, et que par conséquent le ministre aura huit places à donner, demain peut-être, n^aura rien à refuser au ministre. C'est là une des bonnes plaisanteries de cette comédie et Tune des plus nouvelles! Jugez des autres ! Je ne sais rien de plus hideux à voir que ce Cassandre qui se croit malade par Tordre de sa femme, et que cette femme qui le garde à vue, de peur qu'il ne s'échappe pour aller à la Chambre, comme Perrin Dandin pour aller juger. Heureusement il y a là encore une jolie scène. Césarine et Edmond sont en présence. Césarine meurt d'envie d'entendre Edmond lui parler d'amour. De son côté, Zoé, qui redoute une explication, s'efforce de la rendre impossible. Vains efforts ! Césarine a beau solliciter l'amour et les tendres regards d'Edmond, Edmond lui avoue son amour pour Agathe. Vous voyez d'ici la scène! Césarine, outragée, redevient le Metternich impitoyable des premiers actes.
Alors, cette fois encore, tout recommence comme au troisième acte. Césarine ne veut plus de M. Edmond pour député, elle reveut de M. Oscar. Alors, de nouveau, le journal va attaquer Edmond ; les
électeurs vont entendre vanter Oscar; Parrondissement de Saint-Denis tout entier va changer de main encore une fois, comme ces petits cadeaux qui entretiennent la haine aussi bien que l'amitié; M. de Miremont, le pair de France, va être forcé de parler, non plus pour Edmond, mais pour Oscar. S'il s'agissait ici de quelques intérêts bourgeois, comme dans les Ricochets de Picard, je comprendrais fort bien toutes ces révolutions soudaines, imprévues, amusantes; elles auraient beau se renouveler pendant cinq actes, et toujours avec le même caractère, j'en prendrais fort peu de souci. Mais quand il s'agit du gouvernement tout entier, quand il y va de l'honneur des deux Chambres, de la considération de la presse tout entière, des affaires les plus importantes, je vous avoue que, si je croyais une première fois à cette toute-puissance d'un caprice féminin, je me refuserais à y croire deux ou trois fois de suite, la scène se passât-elle non pas en France, non pas à Paris, mais dans un de ces cent mille petits royaumes allemands qui n'existent nulle part, et dont M. Scribe a été le Christophe Colomb et l'Améric Vespuce.
Heureusement, cette fois, car il faut bien en finir, M"*^ Césarine arrive trop tard pour tout bouleverser de nouveau : M. de Miremont a profilé de l'absence de sa femme pour présenter Edmond aux électeurs.
Les électeurs de Saint-Denis, qui sans doute ont prévu le coup et que les variations de Césarine doivent fatiguer, se sont hâtés de nommer M. Edmond. Edmond est député; il épouse M'^^ Agathe, la fille du pair de France. Césarine est la dupe de sa toute-puissance : elle n'a pu défaire elle-même ce qu'elle avait si bien fait. Elle se consolera par rintrigue du malheur de ses amours.
Et la camaraderie, pendant tout ce temps, que devient-elle ? Je vous disais bien qu'on ne voyait guère plus les camarades dans la comédie de M. Scribe qu'on ne les voyait dans la satire de la Revue de Paris. C'est donc là une comédie faite sur un mot de nouvelle date, avec des héros si inconnus qu'on peut dire qu'ils n'existent pas. Otez de ces cinq actes tous les actes et toutes les scènes où paraissent les camarades; gardez, en le renforçant, le singulier caractère de cette femme malheureuse, qui veut mener de front les affaires de l'Etat et celles de son cœur, qui se perd doublement dans cette doublement misérable tentative, vous aurez non pas une vulgaire comédie en cinq actes, mais un charmant petit tableau de genre à l'usage du Gymnase. Le dernier acte a été fort bien reçu jusqu'au moment où nous avons vu revenir, sans que rien les appelât, tous ces escrocs de puissance et de renommée dont nous
pensions être délivrés depuis le second acte. Toutefois la comédie, telle qu'elle est, a obtenu le plus grand succès.
C'est que, si M. Scribe s'est trompé en faisant descendre si bas les mœurs politiques et en nous donnant pour des intrigants de salon des intrigants d'antichambre tout au plus, toujours est-il vrai de dire qu'il a touché là à l'histoire de la société, et que là en effet est l'intérêt général. Toutes les fois que vous nous annoncerez une comédie faite de la veille, avec les héros, les mœurs, les usages de la veille, vous intéresserez et vous plairez à coup sûr, quels que soient la couleur et le ton général de votre tableau. En ces sortes de représentations, nous aimons même la charge; la caricature ne nous déplaît pas. Que vous soyez faux, guindé, brutal, oublieux de toutes les convenances, peu nous importe, pourvu que le parterre puisse dire : Mea res agitur ! La comédie moderne se fait plutôt avec des intérêts qu'avec des passions, et, pourvu que ces intérêts soient en jeu, qu'importe la vraisemblance de votre fable? qu'importe l'esprit de vos personnages ? La nouvelle comédie de M. Scribe est mal construite; elle est sans vraisemblance, les mœurs en sont sans vérité, l'esprit en est grossier ou trivial, le langage est tantôt bas et tantôt boursouflé; ces intrigants sont des hom-
mes du plus bas étage, ces femmes sont des femmes perdues ou des femmes à perdre, Thonnête homme de la pièce est un niais qui ne sait ni attaquer ni se défendre, et qui parle à chaque instant de se jeter à Feau comme un sot; la jeune fille est une petite pensionnaire qui pleure; le pair de France... il n^y a qu'un mot pour désigner ce pair de France : cest une ganache ! Le médecin qui mène toutes choses est, comme dit Robert Macaire, un vieux... le mot finit en eii7\ Toutes les convenances sociales sont bouleversées dans cette comédie; vous êtes dans un monde sans nom et sans forme; ce qui se passe là dedans ne pourrait se passer que dans une société de crétins; les plaisanteries jetées à pleines mains dans ces cinq actes sont usées jusqu'à la tête, en supposant que ces plaisanteries aient eu une pointe : elles ont traîné sur toutes les tables d'estaminet de la province, et les estaminets de province n'en veulent plus. Eh bien ! telle est la force invincible cîe cette chose qu'on appelle d'un autre nom barbare, Vactualité, qu'il y a dans cette comédie, qu'il y a dans cet esprit, qu'il y a dans ce dialogue, qu'il y a dans ces personnages de mauvais goût, dans ces roués sans vérité et sans style, je ne sais quel intérêt puissant qui les défend et qui les protège. Tant c'est une chose puissante, la comédie ! puisque son
ombre même défend et protège , et qu'on va applaudir avec transports le fantôme qui lui ressemble, jusqu'au jour où Ton s'apercevra que ce n'est qu'un fantôme.