THEATRE DE PONSARD
UHONNEUR ET UARGENT
la naissance de Vénus, il se fit un grand souper où tous les dieux assistèrent. Le premier qui se rendit à la fête était Porus, fils du Conseil et de la déesse même de Tabondance. Le repas fini, la Pauvreté, qui se tenait timide et tremblante à la porte du festin, s'en vint pour en ramasser quelques miettes. Elle était belle encore dans son attitude humiliée et suppliante; et comme en cet instant les plus petits dieux étaient plongés dans Tivresse, il arriva que la Pauvreté put circuler librement dans le palais éclatant de Jupiter.
Dans les bosquets tout dormait; seul l'imprudent Porus, ce fils de PAbondance, était resté dans ce demi-sommeil qui n'est pas la passion et qui n'est
pas le bon sens. Il vit donc, à la lueur des étoiles claires, cette déesse errante à travers les myrtes en fleur. c( Oh! dit-il, Tétrange beauté! On dirait Minerve en vêtements sombres! Elle est pâle, elle est triste, elle a pleuré. Ses belles mains ont travaillé à la terre aride, ses lèvres serrées n'ont jamais touché au nectar! Qui est-elle, et d'où vient-elle? et que vient-elle chercher en ces fêtes où pas un dieu ne Va. conviée ? » Ainsi songeant, le dieu Porus s'approcha de la déesse avec l'assurance de Plutus luimême lorsqu'il courtise une des neuf sœurs !
La Pauvreté, cependant, toute honteuse et tout heureuse à l'aspect de cet amoureux inespéré, n'osa pas se défendre longtemps, et de cette nuit consacrée à Vénus, et de ces noces fortuites entre la Pauvreté et le fils même de l'Abondance, un enfant vint au monde, un glorieux enfant, qui devait attester la divine origine de sa mère. Oui, la Pauvreté a mis au monde l'Amour, et il était difficile, on en convient, de se venger plus noblement de sa misère. « Et ce fut, dit Platon lui-même, à qui nous empruntons cette fable, de ces deux principes opposés que l'Amour prit naissance. Il est attaché à Vénus parce qu'il a été conçu le jour même où la déesse sortit en triomphe du flot des mers; il désire la beauté parce que Vénus est belle; fils de la Pauvreté et petit-fils de l'Abondance, il
est favarable aux pauvres gens ; il se plaît aussi à la fortune. On le voit tantôt sans tunique et sans pain, tantôt magnifique et dans le grand appareil des puissances de la terre, ou, pour mieux dire, il n^est pas riche, il n'est pas pauvre : il est ce qu'il est, il est FAmour! »
On dirait que M. Ponsard, qui est un Athénien, s'est souvenu de cette fable heureuse, et qu'il en a fait sa comédie ! On dirait que tout le charme et toute la grâce de ce conte ont passé dans ces cinq actes, tout remplis en effet d'élégance et d'atticisme ! Je vais vous raconter ce qui se passe à travers cette action éloquente, unie et claire comme le cristal.
Un jeune homme appelé George^ tout simplement, et ce n'est pas assez ; George de qui ? George de quoi? (M. Ponsard devrait donner un nom de famille à ses héros, et réserver le petit nom tout court pour les bâtards. ) George, donc, orphelin de père et de mère, habite à Paris, dans une belle maison, un riche appartement tout rempli de ces élégances coûteuses et frivoles qui annoncent l'oisiveté et Fopulence. M. George est un bon jeune homme assez riche pour avoir beaucoup d'amis, assez heureux pour avoir un ami véritable, Rodolphe tout court; Rodolphe, un bohémien, un aventurier de la poésie et de beaux-arts, un scep-
tique, un libre penseur, un des nôtres, car nous le connaissons tous, et nous Taimons de tout notre cœur, ce cher bohémien dont la fantaisie et Tinspiration ne se reposent ni la nuit ni le jour. Il est nôtre! il est notre encouragement, notre exemple et notre conseil ! il est le blâme, il est la louange, il est la parole, il est le charme, il est Fhomme qui dit vrai, qui aime à voir, à écouter, à parler, à entendre, à savoir, à se souvenir, à oublier. Celui-là n'a jamais su quel sens positif se pouvait attacher à ces mots-là : fortune, ambition^ puissance^ autoiHté, volonté. Le hasard est son dieu, Taccident est le seul maître qu^il reconnaisse; il ne sait pas ce que c'est que Fobstacle : Tobstacle, il le tourne; il devine l'heure au soleil, Fhomme au parler, la femme au sourire, et l'animal malfaisant à son venin. Rien de moins habile et rien de plus sage que l'esprit de cet homme oublié dans nos musées, dans les ateliers de peinture et dans les plus beaux recoins de l'univers parisien, à Meudon, à Versailles, à Saint-Cloud, à Fontainebleau, l'été, quand la forêt séculaire est pleine à la fois de poésie et de peinture, de jeunesse et de soleil.
Telle est la ressemblance et telle est la vérité de cette image, dans VHonncur et V Argent., qu'aux premiers mois de Rodolphe, aussitôt nous avons
reconnu le vieil ami de Ponsard, Fesprit sagace et malin qui a proclamé Lucrèce^ et qui Fa mise en œuvre avant que personne eût entendu parler de cette guerrière Lucrèce, née aux bords du Tibre et qui s^est abreuvée aux eaux du Rhône grondeur. C'était lui en effet, ce Rodolphe ; c'était Fâme et Fesprit de cette créature intelligente et bienveillante qui se montraient soudain dans cette composition sortie entièrement des entrailles mêmes de la vie littéraire ! Aussi vous pensez si quiconque aujourd'hui tient honnêtement la plume de Fécrivain, le burin du graveur, la brosse du peintre, ou Fébauchoir du sculpteur, était d'avance ému, convaincu et attentif!
Au moment où l'action commence, George est en train de donner un grand repas à ses amis de la semaine courante. Il les a réunis autour d'une table bien servie, et, après boire, ces messieurs payent en louanges les bons vins de l'amphitryon. ce Vous êtes, lui dit celui-ci, un grand peintre, monsieur George. — Heureuse, dit celui-là, la mère opulente qui vous donnera sa tille, monsieur George. — Ami, prends garde à ces flatteurs de ton bien, reprend Rodolphe, et ne va pas croire que l'on soit un grand artiste à si bon marché. C'est le génie et c'est la nécessité qui font les beaux-arts. Celui-là ne sera jamais un grand pcin-
tre, un grand écrivain, qui n''apas senti Paiguillon qui pousse au travail un pauvre diable; et c'est bien fait, car si le bon Dieu mettait du même côté le talent et la fortune, où serait le mérite et la nécessité d'être un grand homme? Ainsi ne va pas te confier à ces faiseurs de renommée, à ces faiseurs de mariages, à ces flatteries, à ces admirations ; prends-en seulement ce qui t'agrée et te fait plaisir, crois-en ce qu'il en faut croire, et tout juste assez pour ton agrément personnel. Enfin , jeune homme entouré des divinités complaisantes , sois en doute même de tes faciles vertus. Facile est la vertu à qui est riche; il faut être pauvre, il faut souffrir, pour savoir si l'on aura la force de résister à l'envie, à la haine, aux passions mauvaises. » Et pour conclure : « Ami, dit Rodolphe à George, garde bien ton argent! »
Dans cette ironie et dans ce conseil, il y avait tout un drame. Au second acte donc, George a jeté les yeux sur la fille de M. Mercier, qui est un grand industriel entouré de tous les honneurs de sa profession; si bien que la fille de M. Mercier, Laure, est ce qu'on appelle un bon parti. Mais, Dieu merci ! ce n'est pas le bon parti que George a cherché en voulant plaire à M" Laure; il a recherché une femme à son gré, qu'il trouvait
belle et qu'il voulait aimer tout à son aise. Il le disait lui-même au premier acte :
On ne saurait flétrir avec trop de rigueur
Les choses du calcul dans les choses du cœur!
Il Ta dit, il le prouve, et même, sans dot il demanderait la main de Laure à son père. « Imprudent! se dit à lui-même Thabile et riche M. Mercier. Mais comme, en lin de compte, il sait par son notaire que George n'a pas moins de trente mille livres de rente, M. Mercier consent, sur cette somme, à hasarder le bonheur de sa fille; donc il accepte George pour son gendre :
On peut à la rigueur vivre avec ce qu'il a, Et je ne suis pas homme à rompre pour cela : Ce que je mets, Monsieur, plus haut que la richesse, C'est la bonne conduite et la délicatesse.
Et véritablement, quand il parle ainsi, M. Mercier se figure qu'il est un parfait honnête homme. Oui ! la bonne conduite, la probité, l'honneur, et trente mille francs de rente, voilà ce qu'il faut à M. Mercier, et il ne lui en faut pas davantage. En ceci se rencontre la comédie. Il n'y a rien de trop, il n'y a rien de forcé dans l'honnêteté vulgaire de ce bonhomme, officier de la Légion d'honneur et juge au tribunal de commerce; il veut... tout, et rhonnêteté par-dessus le marché, rien que cela !
Voyez cependant la misère et Tobstacle! Il arrive que le père de George était, de son vivant, ce qu'on appelle un industriel, pour me servir d'un barbarisme horrible qui s'est introduit dans la langue des affaires et de la comédie. Industrie, industriel, et faillite! Ainsi va le monde, ainsi va le dictionnaire. Eh bien, le père de George, à force d'industrie, est mort insolvable, et pour combler le déficit il ne faut rien moins que la fortune de l'enfant survivant. Dans cette conjoncture, le jeune homme n'hésite pas, il accepte la succession de son père en repoussant l'horrible bénéfice d'inventaire.... Et le voilà ruiné, ce jeune homme accompli, qui avait tant d'amis naguère, dont les jours étaient filés de soie et d'or; enfant des fées bienfaisantes, enfant d'Apollon, dont le pinceau était recherché de tous les albums des belles dames parisiennes ! ruiné, absolument ruiné ! Même la scène est belle entre les créanciers., trèsétonnés de la probité de ce jeune homme, et ce jeune homme, à son tour très-étonnédc la surprise de ces messieurs! Au nombre de ces créanciers surpris de leur bonne fortune, M. Ponsardaplacé une vieille fille qui est le meilleur créancier de la bande. En perdant sa dot, elle perdait toute espérance. Eh bien, elle était la plus résignée! A ce moment de la comédie se rencontre un vrai finale
à la façon d'un opéra de Meyerbeer, chaque créancier payé prenant la main du jeune homme, et la serrant avec force : a Ah ! comptez sur nous, lui disent-ils, comptez sur nous! » ce qui console un peu notre héros, ce Ils se mettraient, dit-il, au feu pour moi !
— Ne vous y fiez pas, reprend le notaire, homme d^expérience et de bon conseil.» Il a raison, la reconnaissance est courte, et Tadmiration dure peu ! Les hommes n'aiment guère à reconnaître longtemps une bonne action dont ils se sentent incapables; et, pour s'en délivrer, ils l'oublient, semblables à ce paysan qui avait été piqué par une vipère et qui n'en voulait parler qu'aux hommes qui avaient été piqués comme lui, les jugeant seuls capables de comprendre et d'excuser la violence de ses discours.
Cependant la comédie avance et se complique de mille incidents ingénieux.M.Mercier, qui prêchait tantôt de si bonne foi l'honneur et la stricte probité, quand il apprend la ruine et l'anéantissement de son gendre, hésite, ou, pour mieux dire, il n'hésite pas : il rompt brusquement ce mariage ; il ne veut pas d'un homme accompli et sans argent; il loue, il est vrai, cette vertu, mais il la laisse à qui la veut prendre.
En ce désastre arrive ou plutôt revient Rodol-
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phe, apportant avec lui le courage et la résignation que donne la bonne conscience. Il a vu les angoisses de George, il devine ses doutes cruels, il comprend que Icpère de famille et sa prudence ont peu de goût pour les grands dévouements, et voilà ce bon Rodolphe qui fait une tentative auprès de M. Mercier, en le flattant : car, au besoin, Rodolphe est un flatteur, et sait, tout comme un autre, ménager la vanité d'un sot.
Rodolphe, à M. Mercier.
Vous souvient-il des nuits où nous montions la garde, Et comme on les passait d'une façon gaillarde?
M. Mercier.
Je ne m'en souviens pas.
Rodolphe.
Ces temps sont déjà loin. — Nous soupâmcs souvent au cabaret du coin: On riait, on buvait, on chantait après boire. Vous chantiez Bcranger.
M. Mercier.
Je n'en ai pas mémoire.*
Rodolphe.
Et comme vous chantiez! Quelle voix de stentor! Aussi nous vous avons nommé sergent-major. Ah! vous aviez bon air sous l'habit militaire. Vous étiez philosophe et goûtiez fort Voltaire.
M. Mercier.
Monsieur, ces souvenirs remontent à quinzs ans, Et vous m'excuserez s'ils me sont peu présents. Je suis un homme d^ordre^ et la philosophie Est un mot dangereux et dont je me défie.
Habile et prudent M. Mercier! Il osait parler de Voltaire autrefois. C'était la mode, et Tartuffe était tombé en confusion ! Voici déjà que le digne sergent-major n'ose plus prononcer ce nom terrible. Il a renié Béranger, il a brûlé Voltaire ; il est un homme d'ordre^ il se repent des scandales qu'il a donnés au corps de garde, et il prie en grâce qu'on ne le noircisse plus de ce charbon. En vain Rodolphe attaque sa prudence et la bat en brèche par les plus honnêtes raisonnements, le digne homme ne veut rien entendre ; il veut un gendre qui soit riche aujourd'hui, qui soit honnête demain, et le voilà qui donne sa fille à un croquant, au fils d'un banqueroutier!
Une fille élevée en de bons sentiments Où son père le veut met ses attachements.
Voilà Pexcuse de M. Mercier, et nous citons ces deux vers pour vous montrer à quel point M. Ponsard sait imiter le style et la forme de la comédie ancienne ! En tout ce qu'il fait, et c'est là un des grands mérites de ce bel esprit, on sent l'étude, on
retrouve lacopiect robstination du chef-d'œuvre, soit quUl ait lu et étudié le vieux Corneille en ses contemplations romaines, soit qu'il ait touché au moyen âge, qui est la honte du monde civilisé, soit qu'il ait porté une main violente sur les violences de la Convention, qu'il ait frémi aux accents du mode lydien, ou qu'il ait touché. au vieil Homère, il ressemble à ces héros de VIliade qui portent toujours, quand ils parlent, un sceptre à la main. C'est la chance heureuse de M. Ponsard, c'est son habileté de ressembler aux grands poèmes, et même aux grâces légères qu'il imite! Il a au plus haut degré cette propriété du thé vert qui va prendre à volonté l'odeur du thym ou de la rose. « Je ne suis pas la rose, mais j'ai habité près d'elle! » disait un poëte persan.
On retrouve au troisième acte les deux jeunes filles que nous avons déjà entrevues; elles sont gentilles et frappées à l'ancienne marque, c'està-dire que le poëte comique se contente de leur donner beaucoup de grâce et d'innocence, en leur laissant assez peu de place dans l'action. En ceci encore se font sentir l'étude et le souvenir de Molière. Il se serait bien gardé, le grand maître, de ces filles turbulentes, plus semblables à des veuves prêtes aux secondes noces qu'à d'honnêtes filles à marier! Molière, au contraire, avait grand soin
que ses ingénues fussent véritablement des ingénues : Léonore, Isabelle, Elise, i^minte, Lucrèce, Éliante, Lucinde, Glimène, Julie, Henriette, autant de filles charmantes qui font peu de bruit et qui tiennent peu de place. Il n^ a que les demoiselles savantes, les demoiselles précieuses, et cette terrible Angélique de Sottenville, qui font autant de bruit qu'on en voit faire aux jeunes personnes de la comédie moderne! — Ainsi M. Ponsard a été fidèle en tout aux grands modèles qu'il s'était proposés! Laure et Lucile, ses deux jeunes filles, parlent à merveille un petit langage tout frais et tout charmant.
Elles en sont à Téternel débat de l'argent et de l'amour, de l'obéissance et de la résistance, ces deux fillettes, Laure et Lucile, lorsque survient George abandonné de tout le monde, excepté de Rodolphe. C'est l'ordre. Heureux, voici des amis sans nombre; le ciel change, et te voilà seul! Ovide a dit cela en deux beaux vers, de ces vers que l'on ne trouve que dans l'exil ! C'en est donc fait, il faut que notre héros George renonce à cette fille ingénue, et Tingénue, un peu trop obéissante, en prend un autre, un certain Richard, un béat, un sacristain, un^ malheureux! «Allons, dit-elle, au revoir, monsieur George, au revoir! »
Il s'en va. Tout est brisé! tout est perdu! Que
deviendrait-il, Tinfortuné, si Fami Rodolphe n'était pas là pour faire saigner sa plaie et pour lui crier : « Bon courage! »
Ah! ciel! le croiras-tu ? Laure ! ma fiancée.... On la marie!
c( Allons, courage ! dit Rodolphe, et voyons maintenant si tu es un artiste, un homme, un sage, ou si tu n'étais qu'un rêveur ! »
Ils sont très-bien faits, ces trois premiers actes. Le premier acte est solennel, il est grand, il est bien posé; il annonce à merveille Faction qui va naître. Au second acte, la scène un peu vulgaire des créanciers payés intégralement se distingue par l'introduction de la vieille fille qui retrouve sa dot. L'acte suivant, celui dont nous parlons en ce moment, est noué avec un grand art; et si vous saviez avec quelle attention infinie on écoute ces choses-là; quel public curieux et habile à relever les moindres détails, et comme on n'eût pas dit qu'une comédie ainsi faite , écrite avec cette attention, ce zèle et ce bonheur, avait été refusée^ oui, refusée, il faut bien le dire, par nosseigneurs les grands juges ordinaires et extraordinaires jugeant les pièces du Théâtre- Français !
Avant le quatrième acte le succès était décidé!
Ce poëte enfant de POdéon revenait au berceau de sa renommée, et il y retrouvait le jeune élément qui Ta déjà porté dès la première marée aux sommets de son art. Il retrouvait ces esprits généreux, ces âmes vaillantes, ces nobles cœurs ouverts à tous les grands instincts et dédaigneux des viles espèces, aussi prêts à glorifier un galant homme qu'à traîner aux gémonies ces mécréants ivres de calomnies, ivres de leur fange et du petit vin blanc soutiré aux burettes. Si bien que le malheur, rinjustice et la faute du Théâtre-Français ont tourné 'en gloire et en fortune pour M. Ponsard, le Ponsard exclu la veille du théâtre et du concours, et qui se venge aujourd'hui à la façon du vrai talent que rien ne fatigue, que rien n'attriste, et qui marche.
Econduit par un protecteur puissant, George s'adresse à ses créanciers, à ces mêmes créanciers qui lui faisaient tantôt de si grandes offres de service. Hélas! il ne faudrait à ce jeune homme, qui s'est dépouillé de six cents mille livres, qu'une vingtaine de mille francs pour rétablir peut-être sa fortune, et cette misérable somme, elle lui sera refusée. Et chacun de donner son motif; même un de ces messieurs fait bâtir en ce moment, et, après s'être excusé de son mieux : « Voulez-vous, dit-il à George, un bon conseil?... A^e bâtisse:{jéi-
mais! yi Et il sort au milieu des rires de ce parterre enchanté et ravi de les voir bafoués, ces grands prometteurs. « Ne bâtissez jamais !» à un homme qui n^a pas de quoi payer son loyer, vaut ce conseil d^une princesse à une pauvre femme qui n'avait pas de pain : « Mangez de la brioche ! » disait l'enfant. En ce moment George est au désespoir, en ce moment sa ruine est complète, en ce moment (Rodolphe Pavait prévu!) ce pauvre lutteur, qui ne s'est battu qu'un instant contre le torrent, est sur le point de céder et de commettre une faute, un mauvais mariage avec cette vieille fille! O misère! Et renoncer au bonheur, et renoncer au juste orgueil de l'homme qui donne le bras à ce qu'il aime, et subir à ce point la nécessité et ses entraves ! Alors il est grand temps que Rodolphe arrive, et Rodolphe arrive en effet, et il voit son ami George, si confiant quand il était riche, sage et libre, pâlir et trembler à son aspect, tant il a la conscience de sa mauvaise action ! Voilà pourtant, voilà les cruautés delà misère! Elle tue, elle énerve, elle rend lâche, elle vous force à adorer, elle vous jette au fond des abîmes, elle vous fait des tonsures, elle vous fait des morsures, elle vous traîne en ses félonies, elle vous expose à accepter des mains ridées et pleines d'or! Ceci est la conclusion de Rodolphe, et Rodolphe, indigné, s'ou-
blie; il accable le malheureux George. En ce moment Rodolphe est Alceste... au moment où il devrait être à la fois Éliante et Philinte !... Et tout d'un coup, avec un accent parti du cœur, et dans un langage tout paternel que le bon comédien Tisserant a fait valoir avec ce talent si naturel et si vrai qui est en lui, voici Rodolphe qui se repent de sa cruauté. A ces paroles touchantes je suis ému, parce que je sais en moi-même que tout cela est vrai ! Je suis sympathique à ces petites infortunes comme tout homme qui les a éprouvées, et il me semble, me rappelant les difficultés d'autrefois, que c'est moi, jeune homme et répétiteur de grec et de latin à Chaillot (avant l'invention des omnibus)^ qui ai fait les vers que voici, un jour pluvieux, quand pour aller au bal je relevais le bas d'un habit emprunté à un ami deux fois grand comme moi :
Moi qui n'ai pas dîné pour acheter des gants!
Oui, tout ce détail de misère et d'abandon a de grands charmes ; oui, cette image de la pauvreté honnête et du labeur mal payé nous apparaît dans cette comédie en un vif relief qui nous plaît, comme ferait un portrait de notre jeunesse ! Il y a beaucoup, certes, de cette sorte de vérité vraie, absolue, un autre dirait de réalisme^ dans cette
imitation solennelle de la comédie en robe traînante. Ajoutons qu'il y a bien du bonheur à être simple ainsi au milieu de ces rimes redondantes; il y avait aussi bien de la peine à surmonter tous ces obstacles ! C'est sa bonne et heureuse nature qui a protégé M. Ponsard dans tous ces périls. C'est sa confiance en Phonnêteté publique. C'est aussi, disons-le, sa fidélité à ne pas quitter ce milieu honorable de vie honnête, active et laborieuse, en pleine littérature, en pleine poésie, en plein atelier, en plein soleil !
Et puis, quand George est à bout de ces vives souffrances, aussitôt, par un miracle, le doux miracle de la sympathie et de l'amour, la sœur de Laure elle-même, Lucile, avertie à temps par Rodolphe, entraîne le jeune homme au milieu de la fête, elle lui montre enfin un visage qui lui rit, un cœur qui l'appelle et des bras qui lui sont ouverts.
Aussitôt qu'il se sent aimé, c'est-à-dire aussitôt qu'il n'est plus seul dans ce bas monde, George appelle à son aide le travail, le saint travail, le travail pénible et sans gloire, uniquement le travail.
— c'en «st fait : je renais; je redeviens moi-même. Amour, honneur, vertu, pardonnez mon blasphème! Je suis à vous toujours, et sans condition; Je rougis maintenant de ma tentation;
Je saurai l'expier par un ferme courage; J'accepterai gaîment la misère et l'outrage, Et pour bien débuter dans ce sage dessein, Demain je vais donner des leçons de dessin.
Acte cinquième. — Il a tourné admirablement, lorsque nous avons vu, les uns et les autres, les jeunes gens et les vieillards, que ceci était un plaidoyer en faveur des belles-lettres, à Thonneur de la poésie, à la louange des libres penseurs. La charmante surprise ! et comme on a ri de ce père qui a donné sa fille à un fripon qu'il croit riche et qui, pour se justifier, vous dit bonnement :
C'est bien vrai! les plus fins auraient été dupés;
L'hypocrite qu'il est nous a tous attrapés.
Il possédait si bien la langue des affaires,
Etait si positif, riait tant des chimères,
Traitait la poésie avec tant de mépris,
Que j'ai cru qu'il serait le meilleur des maris.
Vous Tentendez, // méprisait la poésie., et c'était là une garantie admirable pour les pères de famille. A peine s'il avait entendu parler d'Homère et de Virgile, à peine de Cicéron ou de Démosthène ! // méprisait la poésie, il méprisait Véloquence, il était Vennemi des beaux-arts : il eût donné pour un écu Raphaël et Titien; il méprisait tout ce ^qui n'était pas l'argent et la toutepuissance; il était complètement en dehors de ce monde à part où l'on s'inquiète uniquement de
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M. Villemain et de M. Guizot, de M. Victor Hugo et de Béranger, de M. IngresetdeM.de Lamartine. // méprisait la poésie : c'est le sans dot des pères de famille de ce temps-ci. La belle aventure, et que de larmes ils ont versées les uns et les autres, ces hommes prudents et sages qui avaient des filles à marier, pour avoir méprisé la poésie et dédaigné les poètes ! Comme on a su bon gré à M. Ponsard de cette oraison pro domo sua! Regardez cependant la différence des époques ! Un jour que Racine et Boileau revenaient de la maison de M. Colbert, où ils avaient été entourés de louanges et de respects, Racine, enchanté de la fête, disait à Despréaux : « Les aimables gens que voilà ! — Oui, reprit Fautre, ils nous appellent de grands poètes ; c'est dommage que ces gens-là n'aient pas de crédit ! r. Ce n'était pas la poésie, en ce temps-là, qui était méprisée, au contraire, et c'était d'elle que partaient les justes et irrésistibles mépris.
Si bien que la péripétie est complète, et que le change a été si bien donné par le poëte que le cinquième acte, une chose ordinairement prévue en comédie, est écouté avec une curiosité véritable. Pendant que, grâce à sa prudence, le prudent M. Mercier ruinait sa fille aînée et se ruinait lui-même, il arrivait que George, l'imprudent
jeune homme, et cela sVst vu souvent, justement parce qu'il suivait les sentiers battus, et peut-être parce qu'il avait un peu plus d'esprit que tous les autres fabricants ses confrères, rétablissait petit à petit la fortune de sa maison. « Le diable, a dit le proverbe, n'est pas toujours à la porte d'un pauvre homme.» Voilà George, à cette heure, qui demande à ce vieillard infidèle la main de sa seconde fille! Il est riche, elle est pauvre; il adore la poésie, elle aime les poëtes. Au nom de la poésie insultée, au nom des beaux-arts outragés, au nom même de l'a pauvreté méconnue, il faut que George épouse cette fille sans fortune :
... C'est donc l'amoureux de toute ma famille!
dit M. Mercier. Alors, par une grâce touchante, Lucile interroge Laure d'un coup d'œil, elle demande à sa sœur la permission d'être heureuse. Il y a un certain mot : Vrai? qui est enchanteur. Puis la comédie ordinaire : « Ma foi, dit M. Mercier, qui ne s'est mêlé de rien, fai tout bien arrangé ! y)
Au demeurant, Laure est contente du bonheur de Lucile, Lucile et George se marient, et ce brave artiste, ce digne philosophe, ce vrai sage, ce père adoré de tous les enfants trouvés ou perdus, Achille Ricourt... je me trompe, Rodolphe tout court.
prenant par le bras ce paisible et triomphant M. Mercier, finit la pièce par un grincement de dents à l'usage des Veuillot passés, présents et à venir:
Nous disions donc que cet affreux Voltaire!.,.