‹ Critique dramatiqueChapitre 3 sur 25 · ARISTOPHANE · texte numérisé non relu

ARISTOPHANE

propos de la comédie, il faut absolu- ^0,^/^ ment parler d'Aristophane, une de ces

i^^ibsÈ flammes de Pesprit qui ne brillent que

sur les siècles splendides; il fut, de son vivant, le poëte favori des Athéniens et la gloire la plus fêtée de la ville dAthènes... C'est tout dire, et je ne connais pas de plus grand éloge que celui-là ! On aimait surtout trois choses dans la ville dAthènes : la déclamation, le bel esprit et Tinjure. Peuple causeur et jaloux, il fallait, pour lui plaire,

admirablement, abondamment, parler cette belle langue qu^il avait faite, et, dans ce beau langage, où se déployaient toutes les recherches du goût, du talent et de Tesprit, couvrir d'insultes les meilleurs citoyens et les plus célèbres.

La raillerie et la calomnie sans pitié, Péloquence écrasante, Pexil qui chasse Aristide le Juste parce que tel bourgeois d'Athènes se fatigue d'entendre Aristide être appelé le Juste^ c'étaient là les conditions de la gloire athénienne. Le plus grand homme de la ville de Minerve (ainsi le voulait cette injuste démocratie) était né, vivait et grandissait au milieu des huées; les citoyens oisifs sur la place publique, les rhéteurs dans leurs écoles, l'orateur à la tribune, le juge à son tribunal, le soldat à l'armée, accablaient les honnêtes gens de cette ingrate et turbulente république sous la calomnie et le sarcasme. Point de repos, pas de relâche, vous étiez le but de ces traits acérés, de ces cruautés mal déguisées, de ces satires violentes qui couraient les rues, car la rue était le salon de ces beaux esprits amoureux d'égalité et de scandale; enfin, quand vous aviez tenu ferme contre ces violences et ces ricanements de l'esprit, une dernière épreuve vous attendait, épreuve impitoyable et terrible, tant la médisance et la calomnie étaient la félicité des oreilles athéniennes ! épreuve qu'il

fallait subir si vous-même vous vouliez être assuré, pour quelques jours, de votre popularité dans la Grèce entière.

O quelle misère ! et comme il faut que Tesprit d'un homme soit poussé à une puissance incroyable pour qu'Aristophane ait échappé au déshonneur ; quelle patience et quel respect cela suppose aussi dans les premiers hommes de la république : rester exposé aux traits blessants de cette folle liberté, à ces ingénieuses bouffonneries comme en jetaient autrefois les vendangeurs ivres de vin nouveau; assister soi-même à cette dégradation complète de son être; entendre dire à ses oreilles qu'on est un voleur et un lâche; se sentir mêlé aux obscénités, aux turpitudes, aux blasphèmes d'une satire effrontée; se voir traîner, sans se plaindre, dans les vertiges dégoûtants de cette débauche d'une ignoble et basse plaisanterie à l'usage du petit peuple.

Quand Aristophane se met à dire : Allons cà, parlons en vers anapestes ! soyez assurés qu'il va être sans pitié, qu'il va être sans respect; il va porter sa lampe brûlante sur les parties les plus glorieuses ou les plus honteuses de cette société qui lui tend la joue pour être souffletée à outrance. Sauve qui peut ! le bouffon va parler comme un juge; le vil comédien va se poser en magistrat; le

poëte, car il a toutes les grâces de Pinvention, toute la verve intarissable, toute la chaleur hardie, pittoresque et railleuse, qui fait les poètes comiques, le poëte va tout à Theure accomplir son métier d^athlète : il va se prendre corps à corps avec les plus puissants par rintelligence ou par la force. Quelle lutte avec Cléon, par exemple! Ce Cléon est le général de Parmée athénienne : il a les vœux des soldats, il est Télu des citoyens, le héros du peuple ; cVst un géant à la voix de stentor, le Murât de TAttique, et pourtant la comédie, ou, pour mieux dire, V aigre archanienne, lapide Cléon d^invectives.

Pas un comédien, ni Gallistrate qui excelle à faire la charge des citoyens, ni Philodine qui se moque, par métier, des archontes, n^ont osé mettre sur leur joue effrayée le masque de Cléon. Eh bien ! qu^à cela ne tienne, Aristophane lui-même montera sur les planches et jouera le rôle de Cléon, le fils du corroyeur. Ainsi attaqué, Cléon reste sans arme et sans force; il entend, à chaque mot du dialogue, s'élever Timmense éclat de rire qui le condamne; il assiste au triomphe de cet esprit qui s^évapore en mille allusions frappantes. Si en effet Cléon est coupable du crime dont on Taccuse, si le poëte n^a fait que la satire des vices personnels du général athénien, si le bouffon qui s'est fait le

vengeur du gouvernement a dit juste une fois en sa vie, si cet ardent délabreur de réputations n'a fait que remettre l'usurpateur à sa place, alors il faudra bien que Cléon courbe la tête, et qu'avouant la victoire du poëte il se retire devant cette allusion dentée et pleine d'aiguillons.

Si, au contraire, Aristophane n'a été que le vil bouffon de la multitude, s'il a abusé de son habileté à peindre les mœurs de sa nation pour faire une simple pochade ; s'il s'est acharné sur quelque galant homme, digne de ses déférences et de ses respects, croyez-vous donc que l'homme injustement attaqué va baisser la tête sous les sarcasmes de l'épouvantable gueux qui l'attaque ? Pensezvous que le peuple d'Athènes sera si cruel que d'ajouter ses propres injures aux injures du poëte, ses insultes à cette fange? Non pas, certes; le bon sens public l'aura bien vite emporté sur ces injures d'un moment, et plus d'une fois vous verrez l'honnête homme, insulté dans son intime fierté, montrer aux spectateurs rassurés sur sa gloire le noble front où son âme est empreinte, se mettre lui-même hors d'insulte à force de sang-froid, couvrir de ses dédains publics les libertinages de cette plume insolente, et chasser, d'un regard, le diogénisme de son accusateur.

Ainsi fit Socrate, lui-même, à la première re-

présentation des Nuées. Il se tint debout, le visage tourné vers Passistance, afin que chacun pût voir qu^avec tout son esprit, soutenu de la malice athénienne, Aristophane ne pouvait le faire pâlir.

Pour Spcrate, — ce philosophe, jeune encore, — ce fut une belle journée, une insulte heureuse, une récompense publique, un très-rare honneur dont il fut le premier à s'applaudir. Plus que jamais il se sentit disposé à aimer cette cité de Minerve, qu^il aimait parce que le pain y était à bon marché, parce que la jeunesse était docile, et parce que Peau des fontaines était intarissable et limpide. Ses disciples accompagnèrent le maître jusqu^à cette maison si étroite qu^elle ne pouvait pas contenir ses amis. Les Athéniens battirent des mains à Paspect de ce grand homme que la calomnie n'avait pas effleuré, et, au retour du théâtre, Socrate pouvait dire à ses disciples ce que dit Montesquieu quelque part : Vous le voj'e:{, les ennemis injustes /ont grand bien.

Ici se place Paccusation, la banalité : la mort de Socrate, tué par la comédie d'Aristophane. Socrate tué par Aristophane! ce génie presque divin succombant sous le quolibet banal d'un libelliste ! O Jupiter! et vous tous, les grands dieux invoqués par Pindare, qui donc aurait jamais pensé qu'une bouffonnerie d'Aristophane le farceur aurait pro-

duit cette immense révolution qui pensa faire de la philosophie de Socrate martyr une religion révélée? Non, non; le dieu de la philosophie antique, rhomme à la voix intérieure n'est pas sorti vaincu de la fête licencieuse et avinée des tonneaux, des coupes et des marmites. C'est se railler que de vouloir donner au quolibet cette importance! C'est se moquer du bon sens des hommes que d'élever à la dignité du déicide cette bouffonnerie d'Aristophane ! Si elle affectait de pareilles prétentions, ce serait bien le cas de dire à la comédie : Connais^ toi toi-même! Socrate est mort, non pas pour avoir supporté cette insulte d'une heure, non pas pour avoir enseigné aux païens la Providence divine, l'immortalité de l'âme, les espérances de la vie à venir ; il est mort pour avoir parlé à cette république, qui se mourait sous l'ironie et le blasphème, des saintes lois de la morale éternelle. Il est mort parce qu'avant de mourir il avait porté un coup funeste aux rhéteurs, la race qui ne pardonne jamais; il est mort parce qu'il était le roi de l'ironie logique , et parce que Toracle de Delphes l'avait proclamé le plus sage de tous les hommes : voilà pourquoi il est mort !

Ne répétez donc pas les choses banales ; n'allez donc pas croire aux crimes impossibles; réfléchis-

sez que Socrate expire vingt-trois ans après la représentation des Nuées^ et qu^il est mort plein de gloire, plein d^honneur, estimé des vieux soldats qui l'avaient vu combattre et ramener Tarmée à la bataille de Delium, aimé des historiens, car il avait sauvé la vie au jeune Alcibiade sous les murs de Potidée, et à Xénophon jeune homme, à cette bataille de Delium. Il avait fait pâlir, d^un regard, les trente tyrans; il avait résisté, en toute circonstance, aux colères impatientes de la multitude.

Dans son Banquet, lorsque Platon parle d'Aristophane, Platon en parle pour faire de grandes louanges de son esprit, Platon eût été bien étonné si on lui eût dit : C'est une comédie d'Aristophane qui a tué Socrate, à une distance de vingttrois ans !

Donc, faisons trêve aux accusations de meurtre, et, s'il se peut, cherchons d'où vient donc la gaieté de cette incroyable comédie qui faisait rire, il y a trois mille ans, le peuple le plus délicat, le plus fin, le plus railleur et le plus spirituel de l'univers.

Etrange comédie, en effet : elle a des procédés irréguliers, bizarres, des fougues inattendues, des caprices qui tiennent du délire. Elle ne rappelle en rien l'art des Grecs, cet art contenu dans les

justes bornes, dans les strictes limites. La comédie grecque n'appartient à aucun genre, elle n'est pas définie dans les livres; Aristote lui-même, qui s'est occupé des moindres détails de Fart de rhétorique, ne s'explique pas sur la comédie, par la raison, dit-il, que Vart n enseigne pas à faire rire. A côté de la tragédie grecque, à côté de ces belles œuvres au cothurne rehaussé d'or, au noble manteau, la couronne sur la tête et le sceptre à la main, quel contraste, la comédie athénienne.! Ni choix, ni goût, ni méthode; pas d'ordre et pas de nœud, rien qui se noue et se dénoue.

Le hasard est le fabricateur de cette œuvre sans nom, et, avec le hasard, la gaieté, l'abondante et facile gaieté, qui prend tous les tons, qui parle tous les langages, qui s'accommode aux plus élégantes délicatesses. Elle frappe à briser les âmes des multitudes ; style plein d'obscurité à la fois et d'élégances, dialogue ramassé dans les carrefours... et dans les meilleurs endroits de la ville; plaisanterie digne d'Aspasie, et Tinstant d'après qui épouvante même les marchandes d'herbes; le sel cuisant des tavernes, et Tonde salée et blanchissante, dont vous êtes sortie, ô Vénus, fille de la mer!

De cette comédie d'Aristophane on peut dire

absolument ce qu^il dit lui-même, d^n port de mer : « Touts^ trouve, ail, olive, armures, bœuf salé, vinaigrette, chapelets d^oignons, flûtes, fredons, sifflements, joueuses de flûte et ^(jreiix pochés. T, Cette comédie grecque employait à] la fois les moyens les plus divers, les machines, les décorations, les habits, les poésies, les chaussons.

Elle aimait à traîner les grands hommes dans ses fanges; elle se plaisait également à tirer ses pierres au gibet; elle procédait par la violence et par la rage, par Tironie et par la colère; elle tenait d'une main la lanterne de Diogène pour chercher les hommes dignes de sa rage, et de Tautre main le bâton de Diogène pour les frapper. Aristophane, c''est parfois le vice vêtu de pourpre, et souvent le bons sens couvert de haillons! Et si, en fin de compte, vous trouvez que cependant c'est la satire qui surnage, si vous rencontrez dans ce pêle-mêle moins de feu que de fumée et plus de vices que de vertus, à votre compte si Toiseau de Psaphon ne chante guère, au plus fort de ces vices, qui hurlent dans tous les tons du mode dorique ou lydien, Aristote ou Platon vont vous dire tout de suite le motif de ce spectacle peu consolant des ridicules et des vices de Thumanitc.

a Cela vient, dit Aristote, que la comédie peint rhomme plus laid qu^l n^est en effet. « - « Cela vient, dit Platon, que les fables des poètes sont les mystères des philosophes, y^

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