LE SPECTACLE DANS UN FAUTEUIL
^ÉTAis Pautre soir à la Comédie, où j^nie Arnould-Plessy, réconciliée avec elle-même et fort belle, conteme et consolée , allait nous raconter avec tout son charme : Il faut qu une porte soit ouverte ou fermée. Elle répète à merveille ces choses charmantes; elle en a le sens et Taccent: c'est une beauté, une sensitive; elle sait sourire, elle pleure avec grâce, et, quand elle est en train de plaire, elle ne plaît pas médiocrement. Ainsi raconté par cette aimable femme et par son digne interlocuteur, ce petit drame est vraiment une chose attachante. On regarde, on
écoute, on s'étonne un peu, et c'est justement à ce peu de surprise et d'étonnement que nous reconnaissons le poëte- ami de la vérité. Aussitôt que vous m'éionnez beaucoup, votre drame est une farce et votre comédie est une maladresse. Il n'y a rien de plus étonnant, par exemple, que les divertissements bêtes, stupides, ridicules, odieux, malséants, du Bourgeois gentilhomme; il n'y a rien de plus étonnant que la mélopée abominable de ce cuistre appelé Lulli qui se mêle à la prose intelligente et nette de Molière en belle humeur. Bientôt de M™^ Arnould-Plessy et de la Porte ouverte ou fermée, à force d'y songer, mon futile esprit passa aux: diverses comédies du poëte que nous avons perdu naguère, et je les revis l'un après l'autre, assis dans \q fauteuil de V orchestre, ces fameux actes du Spectacle dans un fauteuil.
Je revis d'abord, àl'Odéon (c'était un soir d'été), le premier proverbe que M. Alfred de Musset ait confié au théâtre, après l'avoir arraché aux mains délicates des princesses et des marquises, les premières fées protectrices du poëte enivré de ses vingt ans. Beaucoup plus complètement que M. de Balzac lui-même, Alfred de Musset avait été adopté par les belles dames patriciennes et parisiennes, et cette adoption est facile à comprendre : autant que Balzac il les trouvait belles, et plus que Balzac il
les faisait jeunes ! Il ne croyait pas que ces dames eussent jamais trente ans : trente ans, pour lui, c'était la caducité même. Il suivait dans les frais sentiers toutes sortes de frêles images doucement éclairées d'un falot de mille couleurs; il appelait l'inconstance une sœur de la folie; il vivait et chantait en plein dans les plaisirs des jeunes gens ; il était libre, heureux, bienséant : quitter une femme, il pleurait une heure; en être quitté le faisait rire un jour ! Ajoutez un léger parfum de gentilhomme, une agréable figure, un fin sourire, un regard tendre, et ces beaux cheveux blonds qui couvraient ce beau front plein de tendresses, de railleries et de sonnets du mois de mai !
Jeune homme heureux, il avait été tout de suite un oracle. A dix-huit ans, il avait triomphé, même par les hardiesses qui font rire, et la lune au sommet des cieux, rajeunie et réjouie à cette verve abondante, avait donné à cet échappé du collège un bon point. Tout lui riait, tout l'appelait. La prose, après la poésie, était venue; il avait gaiement et gentiment poétisé en bonne prose, et voilà comme, d'une main délibérée, il avait posé la première pierre en marbre rose du séminaire des dons Juans à venir. Donc cette fantaisie étincelante de tous les feux de la délicieuse saison, la Nuit vénitienne, avait été portée, on ne sait comment et par
qui, au parterfe de TOdéon, qui n^a pas toujours été un modèle de logique et de bon goût. Certes il est bien fier de sa critique, il se croit Farbitre excellent des nouveautés, des hardiesses... Il a beau faire, il est toujours un tant soit peu le disciple révolté de M. de La Harpe et le serviteur de Tabbé LeBatteux. Frottez-moi ce parterre, et sous l'écorce aussitôt vous retrouverez la rhétorique et le pensum. Il s'égosille à crier la nouveauté! le
romantique! le pittoresque! Hé dieux! ne
vous fiez pas aux révoltes poétiques du parterre de rOdéon ! Il sait par cœur son dernier thème et sa dernière version, et possède encore, accrochée en un coin, sa dernière couronne au concours général. Il a beau dire et se hausser sur ses ergots, il appartient beaucoup plus au Conciones qu'aux Orientales. Parlez-lui ballade, il vous répondra Pindare, et tant pis pour le premier poëte sans nom qui va chanter à ces hauteurs du jardin des racines grecques.
Ils ont ri de tout leur cœur à la Nuit vénitienne; ils ont fait pis que rire, ils Font sifflée, et je vois encore aujourd'hui, à tant de distance, hélas! l'étonnement, disons mieux, l'épouvante et la douleur d'Alfred de Musset, sifflé par cette aimable jeunesse. Il n'en croyait pas ses oreilles; il se demandait si c'était bien à lui-même, à lui Per-
dican, Fantasio, Kazetta, Astolphe'de Rosemberg, Fortunio, Van Buck neveu ou Chavigny, que s'adressaient ces répulsions insolentes. Lui sifflé ! lui le poëte et Fadmiration de quiconque était amoureux et jeune ici-bas î... C'était lui-même! Il reprit son texte, et, sans se plaindre, il quitta ces voûtes bruyantes et grotesques où sa muse et sa chanson, accompagnées du son joyeux des guitares galantes et des flûtes les plus délicates, n'avaient pas rencontré un sourire, une sympathie, un fidèle et docile écho !
Cette Niiit vénitienne avait corrigé le poëte, et du théâtre, à tout jamais (disait-il), il était revenu dans son fauteuil. Fi du théâtre où l'on siffle! Honneur au fauteuil hospitalier, bienveillant, où les plus jeunes visages, doucement penchés sur le front du lecteur, lui parlent des amours et des passions d'autrefois ! Il y eut un intervalle de vingt années entre la Nuit vénitienne et le Caprice... Encore il fallut que la Russie indiquât à Paris même que M"^^ Allan était une comédienne éminente, et que le Spectacle dans un fauteuil méritait les homélies de Tapplaudissement public.
Ce Caprice était une découverte inattendue, et cette découverte était presque une honte pour les grands salons de Paris. Comment donc! les salons parisiens avaient donné à ce petit drame une
grande valeur;" ils Pavaient beaucoup lu, ils en avaient beaucoup parlé, ils le savaient par cœur... et pourtant pas une de ces dames intelligentes, pas un de ces messieurs les habiles, n'aurait imaginé de représenter le Caprice à Pombre indulgente d'un paravent ! Ils aimaient tant le poëte, ils Pentouraient d'une si constante faveur, et pas un n'avait songé que le théâtre était un beau piédestal à cette œuvre délicate ! Il fallut douze années ! il fallut l'exemple et l'autorité de Saint-Pétersbourg! il fallut que M™° Allan réexportât cette aimable petite comédie!... Il fallut tout cela pour qu'il nous fût démontré qu'une jeune femme oisive, un jeune homme oisif aussi, une bourse en filet, une lettre, un salon, une tasse de thé, le coin du feu et un domestique pour annoncer, représentaient véritablement une vive, accorte et complète comédie ! Eh oui ! c'était de la comédie au sel le plus rare et de l'esprit le plus fin; mais aussi quelle attention, quel silence et quelle joie intime en cet auditoire heureux et charmé d'entendre enfin parler cette langue accorte, avenante et claire, où se mêlent avec une vivacité bienséante la gaieté et le sentiment, la tendresse et le bel esprit! « C'est du Marivaux », disaient les vieillards, qui vont toujours chercher leurs comparaisons au fin fond de leurs souvenirs. « C'est mieux que du Marivaux,
disaient les connaisseurs; c^est bel et bien de TAlfred de Musset ! » Tant ce charmant profil de petite comédie était vif, net, élégant, bien écrit, bien tracé, bien raconté.
Cette petite soirée était véritablement un des grands jours de M.Alfred de Musset. Il y trouvait une fortune inattendue et le renouveau d'une popularité qui commençait à disparaître. A quoi cela tient, je vous prie, que ce grand esprit ait eu si peu de durée en nos souvenirs? A quoi cela tient que si vite et sitôt l'abandon, le silence et la solitude aient envahi ce nom charmant, plein de lumières, de parfums, de vacarmes et de tumultes? Avant la représentation du Caprice (et pourtant il n'était pas encore de l'Académie), Alfred de Musset était déjà comme un ancêtre, on oubliait qu'il n'avait pas quarante ans et qu'il avait été un enchanteur!... Après la représentation du Caprice, aussitôt le poète a reparu dans toutes les préoccupations de la vie oublieuse. On Ta revue en ce moment telle qu'elle était, cette muse léger vêtue, et galloise, et gauloise, aimant la guerre et le bon vin, la bombance et la chanson, la guitare et le jupon coun. Elle avait eu jusqu'à ce jour mille joyeux travers que le monde avait pardonnes, et, justement parce qu'il les avait pardonnes, le monde avait fini par ne plus s'en souvenir.
Oui-da, le monde avait pardonné à son pôëte, à son chanteur, ses ironies, ses ivresses, ses belles fureurs jalouses, ses dents imprimées avec rage sur les blanches épaules de ses Vénitiennes, ses chansons de cape et d^épée; il avait oublié sa fantaisie, ou tout au moins que cette muse folle aimait à courir les bosquets, les rivages, les cabarets, les boudoirs; que le vermillon plaisait à sa joue, à sa lèvre, à son rire, et qu^elle recherche aussi tout ce qui luit, tout ce qui reluit, tout ce qui brille et tout ce qui galope : la soie et le velours, le diamant, Péperon, le cheval, le plumet, le coq-plumet, les belles hardes brillantes de toutes les variations que Taiguille peut donner au fil d^or et d^argent ! C'était sa fête ! En même temps il voulait que tout cela jouât, et chantât, et psalmodiât les mélodies amoureuses du mois du mai sous toutes les fenêtres où quelque belle forme indécise se montre à demi cachée et provocante dans les clartés de la lune de miel. Voilà pourtant des bruits, des sérénades, des guerres et des amours que Ton ne savait plus guère avant la représentation du C<2^r/ce au Théâtre-Français... Soudain le Caprice a tout remis en honneur; soudain Paris tout entier convint plus que jamais que M. Alfred de Musset était un vrai poëte, amoureux, badin, jovial, et parfois si tendre et si mélan-
colique, si plein d^images, calme et doux reflet d^un astre dans le lac argenté. Chacun Pavouait, chacun le reconnaissait ; sa chanson avait reparu dans toutes les mémoires , ses amours étaient ressuscitées dans tous les cœurs, et c'était à qui posséderait une des cent mille guitares fabriquées depuis quinze ans uniquement pour donner des sérénades sous la fenêtre de ses marquises.
Dans un joli conte de Bonaventure Des Periers (on dirait que M. Alfred de Musset a rencontré là les amours et les faiblesses de ses principales héroïnes) : « La femme de cœur pitoyable, lit-on, de parole affable, de complexion délicate, depuissance faible, comment peut-elle tenir contre un homme importun en demandes, obstiné en poursuites, inventif en moyens^ subtil en propos, excessif en promesses? » La question est péremptoire; Alfred de Musset y répond d'une façon sans réplique. « Eh ! dit-il, elle ne résiste pas; elle sait très-bien que la plus simple façon de ne pas combattre, c'est tout simplement de succomber... » Voilà son dogme à la vénitienne^ et ce dogme, et cette Venise, à chaque scène on les retrouve. En vain tout affirme au poëte que l'amour est mort; imperturbable, il répond : Vive l amour ! C'est le refrain de sa chanson, dans son André del Sarte, par
exemple, au moment où Fartiste expire en invoquant le nom de sa volage maîtresse !
De ce beau jeu d'amours J'en veux parler toujours,
disait une vieille chanson. Toutes ces vieilles chansons, tous ces vieux contes, Alfred de Musset les savait par cœur. Les mœurs gaillardes étaient loin de lui déplaire; il s^amusait, comme un poëte ou comme un enfant, des sous-entendus les plus hardis. Quoi de plus hardi, au théâtre, que le Chandelier? Et les jolies scènes que ça faisait là (vous en souvient-il?), quand la femme de maître André, qui est en même temps (de son propre aveu) la maîtresse du beau Clavaroche, fait la rencontre de Fortunio, le petit clerc, et qu^elle le couche en joue... « En joue ! et : Feu! » Voilà un petit clerc qui ne bat plus que d'une aile ! Ou bien, était-elle assez jolie, la belle dame écoutant son vieux mari qui gronde!... Et Clavaroche était-il amusant lorsqu'il tourne autour de Vuti possidetis, avec son innocent et très-heureux petit rival, gros de soupirs, léger d'argent! Que c'était jeune et que c'était joli, tout cela, tout cela!
Si joli et si peu dangereux ! Certes Sixte-Quint était un grand pape . . . ( où diable en ce moment vaisje chercher Sixte-Quint?). On lui dénonçait un
jour une secte nouvelle et très-dangereuse, et qui méritait toute Fattention du souverain pontife. K Oh! oh! dit le pape, eh! que me dites-vous là?... Une secte nouvelle! y fait-on Famour? — Non certes, très-saint-père. — Eh bien! tenezvous en paix, mon très-cher fils, le danger n^est pas si grand que vous le faites, et votre secte ne durera pas. »
Il y avait bien de Famour dans les Cap?'ices de Marianne, et cette fois le poëte se moquait avec un agrément exquis de Sganarelle, mais, là, de Sganarelle arrangé à la vénitienne. L'ancien Sganarelle avait nom Claudio dans le proverbe, et sa femme avait nom Marianne, et véritablement cette Marianne était, en Fan de grâce 1648, la jeune Dorimène, si galante et si bien parée, ornée d'un amant appelé Lycas. Ceci a été découvert par les habiles; mais nous autres, les simples d'esprit, qui ne marchandions pas notre plaisir, nous laissions dire les habiles et nous prêtions une oreille complaisante à cette erotique chanson. Cela commence en sérénade, et ceja se noue en façon de chanson à boire, jusqu'à ce qu'enfin la chanson devienne une complainte funèbre. Eh bien ! dociles, à ses moindres volontés, nous répétions avec le poëte le refrain triste ou gai de ses diverses chansons. Cela est si beau et si bon, le
bien dire! G^est une chose à ce point charmante, Pesprit mêlé à la passion! Célio, Pamoureux plaintif, est un poëte que j'aime! Il n'ose pas dire sa peine à Marianne; il la raconte, comme fait Chérubin, aux échos d'alentour. Octave, au contraire, est un jeune homme entreprenant ; il n'a jamais rencontré de cruelles... il est vrai qu'il n'en a jamais cherché. Il aime le vin de Chypre, pourvu qu'il soit bon; il se contente assez volontiers delà première venue, à condition qu'elle soit belle. Il rit de tout, excepté de l'amour de Célio. Ainsi s'engage le drame, en dépit même des habiles, qui ne comprennent pas, les maladroits ! que l'on ait jamais fait un drame sans l'avoir fait exprès. Arrive enfin Marianne, et voyez la belle affaire! à l'aspect de Marianne, les habiles se récrient : « Elle va trop vite en amour ! » Pourquoi trop vite ? On va comme on peut, on va comme on sait! Elle n'en sait pas plus long que cela, cette belle Marianne! Elle n'a vu jusqu'à ce jour que son mari, elle n'a parlé qu'à son mari, elle ne connaît que son mari ; ou plutôt Marianne, elle ne relève que de soi-même, elle est la dame et maîtresse de son cœur; elle se sait belle, elle se sait jeune, elle comprend qu'à son premier geste l'univers lui appartient, et elle attend l'heure de l'inspiration, l'heure de l'amour. Belliia, disait Horace. Une
bête féroce, en effet, la femme aimée et qui n^aime pas.
Quam à Célio, les habiles, qui veulent tout savoir, voudraient savoir pourquoi donc Célio, qui aime tant cette belle, n'est pas aimé d'elle. Eh! qui le sait? Elle-même, Marianne, elle n'en sait rien. Elle ne Taime pas, c'est clair! Elle le trouve langoureux, timide, triste, ennuyeux, tranchons le mot, et elle ne veut pas trancher le mot avec lui.
Frédéric échoua
Près de ce roc, et le nez s'y cassa,
dit La Fontaine; et il passe! Aussi bien, quand elle voit ce fringant Octave, amusant, gai, content, souriant;, de bonne humeur, et qui n'est rien moins que le beau ténébreux, le caprice de Marianne, c'est d'aimer ce beau et jovial garçon! C'est sa volonté, son caprice et son penchant, son humeur, tout ce que vous voudrez ; elle l'aime, et lui, cependant, il ne pense qu'à rendre un bon office à son ami Célio,
Et cet office lui rendit
Gaîment, de bonne grâce et sans montrer de peine.
Il y a quelque chose comme cela dans les Contes; seulement le conte, enivré de tous les délires du vin, de la beauté, de la poésie et de la jeunesse, se
donne bien garde d'arriver à la navrante conclusion du drame de M. Alfred de Musset: un homme tue par jalousie. . . Ah ! fi ! On ne tue guère dans la Florence de Boccace, on ne tue pas dans la Venise de La Fontaine... on tue, on meurt, dans la Venise d'Alfred de Musset. Ici les habiles triomphent un peu. A quoi bon, disent-ils, ce dénoûment cruel? Pourquoi tuer sans miséricorde et sans pitié ce jeune Célio, et ne craignez-vous pas de tacher d'un sang inutile la robe blanche de Marianne ?
Et puis la triste conclusion après ce détail lugubre, et quel châtiment cruel pour un caprice!
Marianne. Pourquoi dis-tu : Adieu l'amour, Octave? Octave. Je ne vous aime pas, Marianne; c'était Célio qui vous aimait!
Quand le théâtre eut mis le livre à nu, quand il eut épuisé tous les proverbes de la première et, hélas ! de la dernière jeunesse du poëte, il pria le poëtede lui faire encore des proverbes. Poussé par la nécessité implacable, et comme il sentait la pauvreté venir, M. Alfred de Musset écrivit Louison en vers, et Bettine en prose. Hélas ! l'imprudent et le mal conseillé ! il allait faire des comédies inférieures, même en tant que comédies, à ces proverbes. Désormais il abandonnait son œuvre
ancienne; il oubliait les sentiers qu'il s'était frayés à lui-même; il passait de Thôtel de Rambouillet au Petit-Trianon, des Contes d'Espagne et d'Italie aux mouches, aux falbalas, au vermillon de j^me jg Pompadour. Le voilà désormais qui fait parler les Gydalises et les Aramintes. Dans ce conte en l'air, où tout est pauvre hormis la rime, on cherche en vain l'atticisme etlagaietédupoëte; on voit l'effort, on sent la peine, et l'on se prend d'une sincère pitié en voyant l'ardent amoureux de la comtesse d'Amaegui (en voilà une qui a fait pousser des soupirs!) broder d'une aiguille étonnée une veste au tambour.
Alfred de Musset, écrivant péniblement, sans verve et sans consolation, sans espérance aussi, ses dernières œuvres dramatiques, s'écriait : « Je châtie, je mortifie et je fléchis ma comédie ! et je la réduis en servitude !» Il ne croyait plus même à sa tâche ! Il pleurait en souvenance de ses folies amoureuses. Je l'ai vu le lendemain du jour où il fit jouer sa Bettine au Gymnase; il était si triste et si découragé ! Semblable à la Lisette de Marivaux [Vennui la prend quand on la loue!), il acceptait si peu les compliments et les louanges, il y croyait si peu ! Que vous dirai-je? En tournant la tête, il se voyait si loin, si loin, si loin du point de départ, quand il apportait à son œuvre écla- I 24
tante « le denier de Fadolescent... un cœur! » C'est un mot de Shakespeare.
Ainsi, vous Pavez vu mourir lentement, plein de tristesse, et cherchant, mais en vain, à vous rappeler, songes dorés du mois de mai ! Il est mort plein d'angoisses, d'abandon, de tristesse, en regrettant les grâces, les enchantements, les ravissements, les transports de l'esprit, qui étaient en lui jusqu'à l'excès. Hélas ! la dernière fois qu'il a salué sa jeunesse et son esprit, ce fut au Théâtre-Français. Justement, le soir dont je parle, on jouait II faut qu'une porte soit ouverte ou fermée. Un comte, une marquise, une visite; au dehors, le mauvais temps; le salon est tiède, mais la porte est froide, et le froid est le grand supplice à ces belles dames de la vie exquise, à ces petits colifichets de précieuses qui ont des nerfs.
Or le poëte à ce spectacle était attentif comme si la pièce eût été une pièce nouvelle de Marivaux. Il écoutait, il souriait, et, si l'orage au dehors grondait, le voilà, grelottant, qui boutonnait son habit. Qu'il était triste et touchant à voir ! quelle pitié profonde, et comme il sortit lentement de cette contemplation suprême f « Adieu ma jeunesse ! adieu mon sourire ! adieu ma vie ! O mes amours, je vous quitte I Esprit que j'avais, je meurs, je ne t'entendrai plus ! Pleurez-moi seulement
pendant la minute où la cloche tintera pour vous dire : // va loger avec les vers! Oubliez-moi, et ne répétez plus le pauvre nom de Shakespeare ! »
C'est pourquoi cette Por^e ouverte ou fermée a gardé pour moi comme un souvenir funèbre, et c'est pourquoi il me semble aussi que je vais en pèlerinage au tombeau de cet esprit charmant toutes les fois que j'assiste à ce petit drame intime. Eh ! que M'"^ Arnould-Plessy a bien fait de nous le rendre ! Elle sait les paroles, elle sait l'air de la chanson; elle a porté à sa lèvre éloquente le joyeux verre, embelli d'arabesques, où pétillait le vin d'Aï mêlé à quelques gouttes d'absinthe ! O verre éloquent, tout rempli des plus doux poëmes ! facile enivrement d'un bel esprit qui laissera sa trace en dépit des faiseurs de morale, et son souvenir en dépit des vertugadins de ce siècle ! Il contenait tant de rires et d'élégantes gaietés ! il a porté tant de santés brillantes ! Il était la source vive où l'élégie et la chanson venaient puiser à la façon de l'enfant qui boit l'eau pure au creux de sa main athénienne ! Il disait si bien , le poëte, avec tant de grâce, avenante et tant de juste orgueil :
Mon verre est bien petit, mais je bois dans mon verre.
Hélas î ce petit verre où pétillaient en mousse éclatante les plus rares enchantements de la poésie
28o CRITIQUE DRAMATIQUE.
et de la jeunesse, Alfred de Musset Ta porté trop souvent à sa lèvre avide; il a trop usé de la divine liqueur, et, de même que dans son petit verre étincelant de tous les feux du jour personne avant lui n^avait bu , quand il fut mort les poètes à la suite, les coureurs de franches lippées, les gens qui boivent après tout le monde^ après qui nul ne veut boire, ont fait une extrême diligence afin de boire où buvait Musset... Apollon et les Muses reconnaissantes Font préservé de cette peine heureusement !... Le verre et la lyre de Musset s^étaient brisés le même jour.
Quiconque aujourd'hui, dans la foule des poètes serviles, s'enivre au nom du charmant poëte, est sûr de boire un vin frelaté dans un verre ébréché de grisette ou de cabaret.
THEATRE DE MAZERES