LA MERE ET LA FILLE
E me souviendrai toute ma vie au jour où Mazères, notre ami, voulut nous lire la comédie nouvelle qu'il avait faite en société avec M. Empis. C'était par une des plus belles soirées du mois de juillet, mais un vrai juillet, éclatant, brûlant, oriental; à peine si la nuit avait deux ou trois heures de fraîcheur et de calme. L'appartement dans lequel nous étions donnait à la fois sur un vaste jardin et sur une rue fréquentée. Quand l'auteur ouvrit son manuscrit, tout était calme dans la rue aussi bien que du côté du jardin. Nous écoutions. Déjà nous trouvions que le premier acte s'engageait vite et bien, et nous^ disions : « Courage, Mazères ! » quand soudain, du côté de la rue, il se fit comme une certaine rumeur, mais vague, passagère, — I 24.
un bruil qui passe, un grand cri, — et tout retombe dans le silence. Alors Mazères commença son second acte. Dans ce second acte, la gaieté comique se montre encore, le drame qui va se passer dans la famille de M. Duresnel est à peine soupçonné. Il n^ a que les très-habiles gens qui puissent déjà pressentir à quels affreux résultats va être poussé l'adultère de cette femme ! Dans le jardin, la lune était grande et splendide. La rue redevenait bruyante ; le bruit était moins grand qu'au premier acte, mais plus tenace. Le lecteur, impatienté, ferma la fenêtre, un sien ami ferma les volets, et sur les volets fermés on tira les rideaux. La fenêtre du jardin n'en paraissait que plus calme, plus sereine, plus remplie d'air, de verdure et d'arbres agités par la douce brise du soir. Cependant je ne sais quelle fièvre nerveuse s'était emparée de chacun de nous. Ce bruit de là-bas nous avait remplis d'un frisson inexplicable; pourtant nous restions attentifs au drame qu'on nous racontait. En effet, quoi de plus touchant et de plus vif que l'histoire de cette pauvre femme qui s'est oubliée un instant dans les joies féroces des coupables amours? A l'heure qu'il est, la conscience de cette malheureuse créature s'est endormie. Le remords fait silence dans son cœur rempli de passion. Elle se figure que sa
faute est cachée à tous les yeux, que personne ne sait son crime, que personne ne le saura jamais, sinon Dieu et son amant ! En même temps elle redouble de tendresse pour ses enfants, de respect pour son mari, de prières envers Dieu. La joie de cette femme nous fait peur, sa sécurité nous épouvante. Nous comprenons, placée comme elle Test, entre ces deux enfants, le fils qui porte le nom du mari, la fille, un être tout rempli d^innocence et de candeur, à quels dangers, à quel désespoir s'expose cette femme! Et le mari, cet homme d'honneur,- ce magistrat incorruptible, ce père de famille sérieux et dévoué, le maître de cette maison qui s'abrite sous Thonneur de cet homme^ ce mari absent ne peut-il donc pas venir? Toute cette péripétie est indiquée à merveille. Dès le troisième acte, on devine, on entrevoit les malheurs qui vont tomber sur toute cette famille naguère honorée, respectée, chérie de tous. Drame bien fait, bien conté. Vrai surtout, hélas ! plus vrai qu'on ne saurait dire ! La fenêtre du jardin restait calme et brillante ; la fenêtre de la rue, toute calfeutrée qu'elle était, laissait passer de temps à autre des bruits étranges : des chevaux au galop, des soldats marchant au pas, du peuple qui restait là, sur le pavé. Le pavé tremblait, tout tremblait. Mazères prêtait l'oreille un instant, et puis
il reprenait sa lecture. Il était comme nous : sans trop savoir pourquoi, il avait peur.
Cependant il nous raconta jusqu'à la fin cette longue misère ; cette femme qui vient de comprendre que son amant ne Taime plus ; cette mère qui devine que sa rivale préférée, c'est sa fille, son enfant, cette douce créature qui pleure déjà son premier amour ! Et le père ! Quel effet toutpuissant produit le retour de cet homme honnête et confiant ! A peine arrivé dans cette famille dont il est le chef, ô douleur! cet homme comprend confusément que quelque chose s'est dérangé dans son honneur : sa femme, qu'il aime de toute son âme, la compagne de sa vie, celle qui lui a donné ces beaux enfants, c'est à peine si elle ose regarder son mari face à face. Elle pâlit, elle tremble. Qu'est devenue la femme heureuse et fière qui montrait son amour et son orgueil dans ses moindres regards? L'adultère a soufflé sur cette femme. Et cette jolie personne, Fanny, l'innocence même, — limpide regard, — naïf sourire, — jeune cœur qui s'ignore!... C'est à peine si son père reconnaît l'enfant joyeuse qu'il a laissée à son départ. Les grands yeux de Fanny sont pleins de larmes ; sa voix est pleine de sanglots. La pauvre enfant! Elle ne comprend pas, elle ne sait pas ce qui se passe autour d'elle. Sa mère l'embrasse à l'étouf-
LA COMÉDI?:. 285
fer, ou bien elle l'éloigné d'un geste plein d'épouvante. C'est que l'adultère a soufRé sur cette enfant, même sur cette enfant! son souffle impur. Comprenez-vous aussi la pitié de la vieille servante, les regards curieux des voisins, l'ironie incessante de Duverrier, l'ami de la maison? — Coups d'épingles qui tuent plus lentement que des coups de poignard. Nos deux auteurs ont rendu à merveille le frémissement intérieur de cette maison. Une seule chose nous inquiétait, c'était le dénoûment, dénoûment impossible à prévoir.
La fenêtre du jardin se remplissait d'une ombre incertaine encore; la lune se voilait peu à peu ; la fenêtre de la rue était agitée, mais d'une agitation contenue, et dont nul ne pouvait dire le jeu. Nous avions bien peu la science des émeutes en ce temps-là !
Cependant notre comédie touchait à sa fin : l'adultère, si peu visible au premier acte, s'était étendu sur toute cette maison comme ferait un crêpe funèbre ; le père de famille, blessé jusqu'au fond de l'âme, n'avait plus maintenant qu'une ambition, l'ambition de ramasser çà et là, dans la fange où on les a jetés, les lambeaux épars de son honneur, et d'en couvrir le nom de son fils, l'avenir de sa jeune fille. Désormais tout est fini pour cet homme. Plus d'avenir, il renonce à son état de
magistrat. Plus de joie intérieure, il vient de murer Pappartement de sa femme. Toutes les forces de cet honnête esprit, de ce noble cœur, elles sont employées maintenant à sauver Fanny de cet amour qui peut la perdre, à empêcher ce chaste enfant de tomber dans le piège affreux que lui a tendu, sans le savoir, juste ciel ! Tamour adultère de sa mère. Tâche difficile : car expliquez donc à cette enfant de seize ans ces malheureuses combinaisons des amours défendues! Hélas! c'est assez que le frère de Fanny, le fils de la mère coupable, ait deviné la honte de sa mère, qu'il ait compris le danger de sa sœur, et que lui-même, Phonnété jeune homme, il ait à rougir de cette amitié dévouée qui lui a fait introduire dans la maison paternelle ce sir Athur. Sir Arthur, luimême, telle est l'habileté des deux poètes comiques, n'est pas si odieux qu'on l'eût pu croire. Lui aussi, il était bien jeune ! La première femme qu'il a rencontrée, il l'a aimée. Malheureusement cette femme ne s'est pas défendue, elle a accepté pour son amant le condisciple de son fils. La malheureuse femme ! elle eût été sauvée si elle eût pu se dire : « Mais c'est \e, frère ào, mon fils ! » Après les premiers délires, sir Arthur a reconnu bien vite toute la tristesse de ces unions lamentables. Cette femme, qui pouvait être sa mère, lui
inspire plus de respect que d'amour. Et comme en fin de compte, Dieu merci ! la jeunesse a toujours son droit imprescriptible, comme c^est la grande force à laquelle on ne résiste pas, le grand amour pour lequel tous les coeurs sont ouverts, sir Arthur à côté de la mère n'a vu que la fille, la jaune, innocente et chaste Fanny! Il a répété: O matre pulchra^ Jilîa pulchrior ! Lui aussi, ce malheureux et beau jeune homme, Tadultère Ta touché de sa main venimeuse, Tadultère a flétri sa vie à peine commencée, Padultère Ta forcé à la trahison, au mensonge, à toutes les viles perfidies, Tadultère Ta jeté dans les bras d'une femme chargée de tristesses, d'ennuis, dédaigneuse, jalouse, que le remords déchire, que la honte flétrit, qui se meurt de regrets, d'épouvante, de honte, et qui accable sans pitié, dans sa honte, le malheureux qui en est la cause. « Il en mourra », dit le père déshonoré; et la prédiction est si vraie que les auteurs nous ont épargné le coup de pistolet, ou le coup de poignard final.
La lecture achevée, et comme nous étions en train d'applaudir, soudain je ne sais quelle force irrésistible ouvrit la fenêtre qui donnait sur la rue, et alors nous vîmes passer des gens qui revenaient de la rue de Richelieu. « Nous venons de saluer une révolution », disaient-ils.
Ceci se passait le dernier jour de la monarchie du roi Charles X. — La lune s^était dégagée de ses nuages, et remplissait tout le jardin de ses calmes splendeurs...
Telle est Thistoire de cette comédie, La Mère et la Fille, et certes il fallait que ce fût là une vraie comédie pour avoir résisté, comme elle Ta fait, à toute une révolution.
La pièce fut jouée peu de temps après et accueillie comme une comédie nouvelle. Nul ne s'aperçut que c'était une œuvre faite sous le dernier règne. Toute cette société française de la Restauration, si profondément agitée pendant trois jours , s'était calmée si vite qu'elle retrouvait son image fidèle dans une comédie faite sous la Restauration. En effet, c'étaient les mêmes mœurs, c'était le même costume, c'était le même crime odieux qui troublait les familles, qui déshonorait les hommes et les femmes, qui menaçait même l'avenir de la jeune fille innocente et pure. Un trône, et le plus grand trône du monde, avait pu se briser rien que dans le temps de lire ces cinq actes ; mais rien n'était changé dans les mœurs de cette nation. Le lendemain des trois jours, elle s'était remise, et comme si rien ne se fût passé, aux romans de M. Balzac, à la comédie de M. Scribe, à la mu-
sique de Bellini; elle était revenue à M"^ Mars, à Nourrit, à M"^ Falcon : la seule nouveauté étrange et terrible, c'était le Robert le Diable de Meyerbeer.