ET LES COMÉDIENS
uTREFois, remontons seulement aux premiers jours du grand règne autour duquel nous tournons sans nous lasser, la comédie à peine était inventée, et elle allait fort bien sans la critique.
En ce temps-là déjà, ce plaisant pays de France était partagé par milb divisions intestines ; on se disputait après la Fronde, — en attendant mieux, — pour et contre messieurs les comédiens du roi, pour et contre mesdames les marionnettes. A qui
restera la victoire? On n^en sait rien : aux comédiens de bois? ils sont bien intrigants; aux comédiens en chair et en os? ils sont bien mal avec le public. Et vous avez beau dire, avec un mépris mal dissimulé : Le public ! fi du pubjic ! lo, public peut supporter facilement toutes les tyrannies, mais absolument il ne veut pas qu'on lui impose son admiration et ses plaisirs. Ordonnez au parterre qu'il ait à admirer la comédienne à la mode: à peine Tordre est donné, la comédienne est perdue. Imposez vos amours à la comédie : aussitôt le public s'éloigne, ou il brise les banquettes. Il veut aujourd'hui des marionnettes : à bas les comédiens, et laissez-lui ses marionnettes.
En vain nos seigneurs de THôtel de Bourgogne, ces Jupiters-Scapins de la comédie, appellent le ciel et la terre à leur aide contre les comédiens de bois, le public étranglera de ses mains tout THôtel de Bourgogne plutôt que de briser les marionnettes. Et pourtant, quelle plaidoirie en faveur des comédiens ! Ils disaient que Fart était perdu, que c'en était fait du goût public ; les marionnettes outrageaient (c'est l'usage) la morale et le bon sens. Les marionnettes mâles étaient des prédicateurs d'athéisme ; les marionnettes femelles montraient au parterre bien des choses que montreraient à peine d'honnêtes femmes en chair et en
OS. Ceux-ci étaient des sacripants qui blasphémaient la terre et le ciel; celles-là étaient de franches drôlesses parées et fardées, dont les vives allures faisaient venir de coupables pensées. «Messieurs et Messeigneurs du Parlement, faites-nous justice des marionnettes», disaient messieurs les comédiens, a Délivrez-nous des marionnettes », s^écriaient mesdames les comédiennes. C'était un bruit à ne pas s^entendre, et messieurs du Parlement se trouvaient bien embarrassés.
Il est vrai que nos seigneurs les illustres de PHôtel de Bourgogne, quand s'éleva le grand débat des comédiens et des marionnettes, une des plus terribles collisions de Thistoire de France, pouvaient invoquer plus d'un précédent qui leur était favorable, témoin le grand procès entre r Hôtel de Bourgogne et les Confrères de la Passion. Ces comédiens primitifs, les véritables enfants sans souci et sans art, vivaient encore, en dépit de leurs bien-aimés et féaux successeurs de THôtel de Bourgogne. Ils vivaient, et même le public les aimait comme de gros réjouis qui ne sont pas difficiles sur le mot pour rire, à ce point que PHôtel de Bourgogne s'en émut. . . De quel droit ces coquins-là faisaient-ils rire encore ce public ignorant? De là citations, enquêtes, dits, contredits, procès, plaidoiries pour le Prince des Sots, plai-
doirie pour THôtel de Bourgogne. Pierre Micou plaidait pour la comédie; il avait le côté sérieux de ce débat. Charles Loiseau, François Pinçon, Lucien Soëlfe, et toutes les bonnes langues du barreau de Paris, s'étaient rangés du côté du Prince des Sots, et vous pensez si Tartillerie fut vive, et violente, et bien nourrie, contre messieurs les comédiens sérieux!
Cette cause de la. sotie contre la comédie était en effet une cause nationale : c'était le vieil esprit français qui §e défendait à outrance contre le bel esprit envahisseur de toutes choses ; c'était le dialogue improvisé, la comédie inventée à toute heure, à tout bout de champ, qui cédait la place, mais non pas sans coup férir, à Fart arrangé, peigné et tiré à quatre épingles. On y mit de part et d'autre beaucoup de vivacité et de chaleur. Que d'esprit du côté du Prince des Sots ! que de verve ! quelles charges admirables ! que de factums ! Dans tous les lieux où se fabrique l'esprit à bon marché, qui est la courante monnaie de la comédie, sous les piliers des halles (qui se connaissaient en comédie, et pour cause), sur le pont Neuf (une grande autorité aujourd'hui perdue), dans les cabarets (il n'y a plus de cabarets ; il y a des cafés, où l'on boit de l'eau chaude), dans les boutiques des barbiers (aujourd'hui fermées et remplacées par les salons I 5
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des coiffeurs), chez les suisses des hôtels (il n^ a plus de suisses, il n^ a plus d'hôtels; il ny a que des maisons et des portiers), parmi les porteurs de chaises, race plaisante et moqueuse qui joue son rôle dans la première comédie de Molière (il nya plus de chaises et plus de porteurs, il y a des cochers de fiacre en haillons), dans le corps illustre des laquais (il n'y a plus de laquais), et parmi les clercs de procureurs (il n'y ^i plus de procureurs, il y a des avoués; il n'y a plus de clercs, il y a des dandys en gants jaunes), en un mot dans tous les endroits où Ton causait, tout haut, avec la verve et l'esprit qui arrivaient à chacun dans son partage, et chez les bourgeoises ( il n'y a plus de bourgeoises), et partout enfin où le rire facile et moqueur, où le bon sens trivial, où l'expression énergique, où l'adjectif sonore étaient les bienvenus, on prit parti pour les comédiens d'autrefois contre les comédiens modernes, pour Melpomène crottée et couverte d'oripeaux reluisants au soleil contre la Melpomène élégante et parée.
Vain espoir cependant, héroïque mais folle résistance ! Les adversaires de l'Hôtel de Bourgogne avaient de si bonnes raisons à donner, la cause qu'ils défendaient était si fort la cause populaire, que les juges donnèrent gain de cause à l'Hôtel de Bourgogne. Ordre vint aux confrères de la Pas-
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sion de fermer leur théâtre et de ne plus se montrer à l'avenir. Hélas ! il fallut obéir. Les enfants sans souci se séparèrent; plus de joie et plus de gaieté, plus de folie et plus rien que de longues comédies bien vêtues. Togatœ! Adieu la joyeuse et la folle! adieu la rieuse et Paccorte! Adieu à toi la joie française, libre comme Pair et si doucement avinée ! Adieu à toi la comédie en plein vent!
C'est ainsi que disparut de nos murs, mais non pas de nos mœurs, la comédie qui avait fait la joie antique. L'arrêt qui brisa le vieux théâtre en faveur du théâtre nouveau est à coup sûr un arrêt mémorable, et il nous semble que la comédie de Molière n'avait pas besoin d'être défendue par de pareils moyens. Quant aux derniers enfants du gai savoir, une fois séparés, la misère les prit; que dis-je, la misère? l'ennui les prit. Ils étaient nés pour être des vagabonds, des bohémiens : on n'en put jamais faire des comédiens sérieux. Tel qui était plein de verve et d'entrain sur son tréteau natal restait morne et triste aussitôt qu'on l'avait transplanté sur le théâtre de l'Hôtel de Bourgogne. Il manquait d'air, de liberté, d'espace; il manquait de rhémoire. Être obligé d'apprendre par cœur le dialogue écrit par un autre, et de le retenir, et de dire toujours le même dialogue pcn-
dant trois mois, c'était trop d'ouvrage pour ces admirables vagabonds ; Pimprovisation était leur vie. Ils étaient faits tout exprès pour trouver, chaque matin, leur comédie et leur pain de chaque jour; ils étaient faits pour tous les hasards, pour toutes les guenilles, pour tous les délires de la comédie. Ainsi ceux qui tentèrent de faire partie de la troupe de l'Hôtel de Bourgogne, ceux-là furent les plus malheureux. Essayez donc de prendre Frédérick-Lemaître et d'en faire un des gros sociétaires de la rue de Richelieu !
Savez-vous cependant ce que devint le Prince des Sots, . le dernier roi tout-puissant des anciens mystères, celui-là à qui avait été transmis le sceptre orné de grelots des confrères de la Passion? Hélas ! ô vanité des grandeurs humaines î Quand son royaume lui fut enlevé, quand il n'eut plus dans sa main droite qu'un sceptre brisé, le roi de la sotie se fit moucheur de chandelles chez ses ennemis de l'Hôtel de Bourgogne. Hélas ! celui-là qui avait fait agir à son gré la comédie des anciens âges, il venait dans les entr'actes, presque à genoux, pour ranimer le suif qui servait à montrer dans leur plus beau jqur l'héroïsme de ces messieurs, la beauté de ces dames, douce et favorable lueur que la comédie a perdue !
Ce malheureux Prince des Sots, devenu mou-
cheur de chandelles, avait repris naturellement le nom de son père, ou tout au moins le nom de sa mère ; il se faisait nommer Nicolas Joubert. En sa qualité de majesté détrônée, Nicolas Joubert inspirait de vives sympathies. Ceux qui Pavaient connu dans sa gloire ne manquaient jamais de Fapplaudir quand il arrivait dans son humiliation. Il était pour eux le dernier représentant de la comédie improvisée : moralités, mystères, soties, histoire du ciel, histoire de la terre, drames, miracles, coups d'épée, coups de soleil !
Rien qu'à le voir, Nicolas Joubert, en dépit des grands comédiens de THôtel de Bourgogne, la foule était heureuse ; le moucheur de chandelles faisait des recettes à la Comédie. Le parterre n'écoutait plus les comédiens, pour peu que le moucheur de chandelles se montrât dans la coulisse opposée ; impatiemment il attendait Tentr'acte pour revoir son ami, le Prince des Sots. Au milieu de la tirade la plus dramatique, le parterre criait: a Joubert ! » Et Joubert arrivait les mouchettes à la main, son tablier autour du corps, une larme dans les yeux. Aussitôt c'en était fait de la prose représentée ; on ne s'occupait plus ni du sort de la princesse amoureuse, ni de la destinée du prince persécuté, ni de la férocité du tyran, ni du roi qui perdait sa couronne; en revanche, ons'oc- I 5.
cupait d'une chandelle éteinte ou d'une mèche trop fumeuse, et Ton criait: «Joubert! bravo, Joubert ! » Et c'étaient des trépignements de joie ! on revoyait Joubert. Quand par hasard les chandelles allaient trop bien, quelque bon plaisant du parterre, enflant sa bouche d'une façon démesurée, soufflait sur la chandelle..., et c'était une nouvelle occasion de rappeler Joubert. Peuple cruel, même dans ses sympathies ! C'est ainsi que les Tartares devaient contempler Tamerlan dans sa cage de fer.
A la fin donc, ces mêmes comédiens qui avaient dissipé par huissier leurs confrères de la Passion, s'inquiétèrent de cette popularité suprême du Prince des Sots. On donna huit jours de répit au pauvre Joubert, après quoi tu iras chercher fortune ailleurs!... L'arrêt comique fut signifié à ce malheureux.
A ce nouvel arrêt de la' mauvaise fortune impitoyable, le Prince des Sots opposa un front calme et serein. Les combats de son âme, nul ne les vit sur son visage impassible. N'avait-il pas passé à travers de plus terribles orages? N'avait-il donc pas vu lui échapper l'héritage comique de trois siècles? N'était-il pas le Thcspis vieillissant et chargé d'outrages, qui n'espérait plus le jour vengeur, le jour des vendanges? Il vécut ainsi sept jours encore. Le dernier soir venu, ces messieurs
et ces dames de l'Hôtel de Bourgogne se disaient entre eux : «Nous allons être délivrés du Prince des Sots et des sots qui Papplaudissent...» Ils ne croyaient pas si bien dire, hélas!
Ce jour-là, on avait repris l'admirable farce de V Avocat Patelin^ cette comédie si gaie et si triste, que vous y trouveriez au besoin toute la tristesse de Molière et toute la gaieté de Regnard ; ce soirlà, plus que d'habitude, le parterre était colère et maussade. Il avait tout vu sans rien voir, tout écouté sans, rien entendre; il n'avait eu ni un bon mot, ni une raillerie; il avait trouvé que messieurs et mesdames de l'Hôtel de Bourgogne avaient joué, d'une façon trop pédante et trop peu leste, cette bonne comédie qui tenait à l'enfance de l'art, enfance adorée, art de la comédie qui n'est jamais plus parfait que lorsqu'on se rapproche de ses commencements davantage ; bref, au parterre, tout était silence et murmure à la fois, lorsque tout à coup voilà le bruit qui reparaît, et, avec le bruit, la bonne humeur. « Nicolas! Nicolas! Bonjour, Nicolas! Salut à toi, le Prince des Sots ! La sotie ! la sotie ! les mystères ! les mystères ! Bravo, Nicolas ! »
Lui cependant, il s'abandonnait en toute liberté à ce dernier moment de triomphe et d'orgueil. Cette fois, il oublia de moucher les chandelles, ou,
pour mieux dire, il jeta les mouchettes par terre et les foula aux pieds. Il arracha son tablier et le déchira en mille pièces, puis il s'avança tout au bord de la rampe, et le corps droit, la tête haute, la main sur son cœur, il regardait, il regardait cette foule qui lui avait appartenu et qui voulait le revoir. Un instant le parterre pensa que Nicolas allait parler... On le vit tomber sans pousser un seul cri... Nicolas Joubert, le dernier Prince des Sots, était mort ! Toute la ville le pleura, les vieillards par souvenir, les jeunes gens par opposition; pendant huit jours, messieurs et mesdames de THôtel de Bourgogne furent siffles à outrance; c'était la seule oraison funèbre qui pût aller au cœur du pauvre et trois fois malheureux Prince des Sots.
Messieurs les comédiens de PHôtel de Bourgogne étaient donc fièrement retranchés derrière la défaite et la mort du dernier prince et confrère de la Passion, lorsque parurent, pour le désespoir de ces messieurs et de ces dames, les marionnettes de la foire Saint- Laurent. Cette foire Saint-Laurent était pour Paris une grande fête toute remplie de licences et de gaietés de tout genre; c'était comme un long carnaval où se rendaient la ville et la cour, pour vivre péle-méle, non pas sous le masque, mais cette fois à visage découvert. Sou-
dain, à de certaines heures de la journée, se glissait derrière ces grandes toiles une foule oisive et curieuse qui venait chercher, à Tentour de ces tréteaux, comme un souvenir de la comédie d'autrefois. Il faut dire aussi que Tintrigue amoureuse trouvait son compte à ce déplacement.
Le mvstère était assuré dans cette foule compacte; les mésalliances étaient faciles; la farce au sein nu se faisait sentir à[la salle entière sans qu'il en revînt rien au comédien. Le comédien était un bonhomme en bois peint, les comédiennes se composaient d'une douzaine de jolies poupées dont les œillades n'étaient à craindre pour personne.
Mais voici bien un autre accident imprévu. A ce théâtre de la Foire rien ne devait manquer, ni les rendez-vous galants, ni les intrigues cachées, ni les rencontres mystérieuses, ni la chronique scandaleuse, rien, pas même un poëte comique, et le plus grand des poètes comiques après Molière, Lesage en personne.
L'auteur de Twcaret et de Gil Blas, chassé de la Comédie, n'avait pas fait fi des tréteaux de la Foire Saint-Laurent, de la Foire Saint-Germain. Lesage était un des grands poètes comiques qui ont foi en leur comédie, et qui savent que la comédie est bonne à prendre partout où elle se
montre. Nul ne reconnaît en ce monde Taristocratie de Téclat de rire : nous sommes égaux devant le plaisir que nous cause une farce ou une comédie bien jouée.
Je dis farce, je dis comédie, et j'ai tort, parce que, à tout prendre, c'est même, chose. Quelle grande comédie, le Bourgeois gentilhomme ! Et quelle farce, le Bourgeois gentilhomme! Tréteaux tant que vous voudrez; mais faites-moi voir un théâtre, quel qu'il soit, qui ne soit pas posé sur des tréteaux. Ainsi régnait Lesage dans ces boutiques flottantes, toutes remplies de sa malice et de son esprit. Malice piquante, ingénieux esprit, et de' la bonne humeur tant qu'on en voulait. Cette bonne humeur se répandait sur tout le monde; et principalement s'attaquait-elle aux ennemis de Lesage, qui comptait au premier rang des hommes hostiles à son génie messieurs les comédiens français. Aussi s'en est-il vengé dans ses comédies de la Foire, et dans son roman de Gil Blas, cette longue et admirable comédie. Au reste, Lesage avouait, tout haut, ces piquantes esquisses, dans lesquelles il se retrouvait tout entier.
Ainsi avertis par la popularité, qui les fuyait toujours^ les comédiens français s'agitèrent de plus belle. Certes, ils ne pouvaient pas espérer
que le Parlement leur donnât Lesage pour moucher leurs chandelles; mais ils obtinrent un premier arrêt qui fit défense aux marionnettes de parler : « Vous pourrez dire tout ce que vous voudrez, mais vous ne parlerez pas, sinon supprimées. »
Or, ce qu^on ne peut pas dire, on le chante ; on m-it en chansons ce dialogue persécuté. Ils étaient trois qui rimaient à tour de rôle et à gaieté que vez/x-^z^? ces admirables couplets d^une malice populaire qui se chantaient à Paris et à Versailles. Dorneval et Fuselier aidaient Lesage, et ces tourneurs de bel esprit en pointes, en épigrammes, en refrains, drus comme grile, ils arrivaient à des effets qui ne peuvent être compris que par des peuples délivrés de la liberté de la presse!
C'était un déluge de rimes, de chansons, de couplets, de pots-pourris, de calembours, d'épigrammes, de bons mots. Malheur à qui se trouvera sous cette averse piquante ! Si bien que le remède était pire que le mal, et que le magistrat, protecteur du dialogue, en était à regretter d'avoir remplacé le discours par la chanson.
Le dialogue s'en allait çà et là en parcelles inaperçues, et tout à fait oubliées au bout de trois heures; au contraire le couplet, armé à la légère, sortait de ces vils et charmants tréteaux, à la façon
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dMn mousquetaire qui s''en va à la conquête ! — On épelait le dialogue, on retenait avidement le couplet; on le chantait tout haut, et pas un trait perdu. Voilà les marionnettes de nouveau triomphantes, et la Comédie humiliée de nouveau. Tout était perdu, et surtout les rieurs n^étaient pas du côté des plaignants.
Alors la Comédie en pleurs s'en fut, une seconde fois, se jeter aux pieds de nos seigneurs du Parlement. Ses beaux cheveux étaient épars sur son beau sein, ses mains étaient jointes et bien posées ; elle avait à son service tant de sortes de sourires et de larmes! A ces causes, la justice fut touchée de ses plaintes. Elle fit entendre de nouveau son... quos ego! contre ces insolentes marionnettes, et comme elle avait défendu le dialogue et le monologue, elle proscrivit le couplet. Quoi ! plus rien à chanter, plus rien à dire! Ah ! dieux et déesses de la Courtille et des Porcherons, qu'alléz-vous devenir, et par quel artifice imprévu votre ami Lesage, avec tout son esprit, saura-t-il se tirer de ce pas difficile?
Voilà pourtant ou Pattendait ce public amoureux de Tesprit de son poète et charmé de ses ressources ! Cependant les comédiens triomphaient de nouveau, et, cette fois, pour tout de bon se frottaient les mains dans leur joie; les
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marionnettes humiliées et dolentes, restaient nonchalamment couchées dans leur cercueil de chaque soir, lorsque, ô résurrection ! et jugez de la surprise générale, voici que Taffiche du théâtre forain annonce le spectacle accoutumé î On entre, on se précipite, on se foule, on regarde, la toile se lève Entendez-vous ces éclats de rire? Assistez-vous à cette gaieté? et comprenez-vous que ce silence ait réussi tout autant que ce dialogue et que ces chansons? Jamais on n^a tant ri quand on parlait, quand on chantait sur ces tréteaux; et cependant nos marionnettes ont la bouche close, par arrêt même du Parlement. D'où vient cette fête? et pour qui, juste Ciel! et pourquoi? Qu'y a-t-il donc?... Il y a que Lesage et son ami Fuselier, puisque la parole et léchant leur étaient défendus, ont eu recours
à l'art ingénieux De peindre la parole et de parler aux yeux.
Sur de grands écriteaux, ils ont écrit leur dialogue, leurs couplets, leurs quolibets, leurs épigrammes, et, sur la tête des marionnettes condamnées au silence, sont descendus ces écriteaux comme autant de langues de feu. Cette révolution obstinée, éloquente, et cette suite d'épigrammes écrites qui se lisaient à haute voix, faisaient de I 6
chaque spectateur autant de comédiens qui se jouaient, à eux-mêmes, leurs propres comédies.
Chaque rôle se lisait , tout haut , dans toutes sortes d^inflexions et avec toutes sortes de réflexions ; chaque couplet se chantait en chœur, sur tous les airs indiqués par le programme. Jamais rillusion d^un conte bien fait n^avait été portée plus loin; jamais comédie mieux jouée, couplets si bien chantés, jamais rire plus unanime, épigramme plus acérée.
Ajoutez que Tindignation publique faisait justice de toutes ces tracasseries mesquines : aller aux marionnettes, y prendre sa part du dialogue malin, y chanter tout haut ces mille couplets grivois, prêter sa voix et son geste à ces pauvres créatures * rendues muettes par ordre du Parlement, citait faire acte d'indépendance. D'où vous pouvez ju^ ger combien c'était un rare plaisir : jouer la comédie en public, chanter des couplets à la façon des mousquetaires, et donner une leçon au Parlement !
A ce nouveau triomphe des marionnettes, la Comédie et le Parlement s'inquiétèrent pour tout de bon, et ils eurent cette fois recours à la force brutale. Mort définitive aux marionnettes! tel fut le cri de ralliement de tous les huissiers, recors et gens d'armes de Paris.
Les marionnettes furent miseshors la loi, les tréteaux furent abattus sans autre forme de procès. Trois huissiers au Parlement, les sieurs Bazu, Girault et Rozeau, étaient les plus furieux classiques de ce temps-là, et rien qu'à les voir, les marionnettes s'enfuyaient épouvantées, et sans attendre les atteintes de pareils drôles. Cette révocation de redit des foires Saint- Laurent et Saint-Germain rencontra cependant ses fanatiques des Cévennes. Il y eut des résistances à main armée, des désespoirs héroïques. Surtout un illustre bateleur, nommé Godard, apprenant que les huissiers approchaient, fit bonne contenance. Loin de s'enfuir en emportant ses marionnettes, comme Enée emporta son vieux père, Godard fit un appel énergique à tous les galants, jeunes ou vieux, qui avaient mis à profit l'ombre discrète de sa tente dramatique, et cet appel fut entendu. On se battit fort et ferme à la porte des marionnettes-Godard. Les uns criaient : « Vive Godard! » c'est-à-dire vive la liberté des théâtres, et par conséquent la liberté delà pensée; les autres criaient: «A bas Godard! « c'est-à-dire sauvons la censure et les censeurs. Godard était un drapeau pour les uns, une torche pour les autres : pour les plus sages, il n'était qu'un brave homme, fort discret, dont la baraque s'ouvrait à tous les amours dé-
fendus. Or, parmi ces derniers sages, il y avait des juges au Parlement, voire des juges au grand conseil. Ces derniers, une fois sortis de la mêlée Godard, prirent en main la défense des marionnettes, leurs, bien-aimées protectrices. Tabernariœ^ comédie de la taverne! un genre. de comédie que nous avons oublié, et qui était si bien nommé par les rhéteurs latins.
Arrêt intervint enfin du grand conseil, qui rétablissait les marionnettes dans tous leurs droits, privilèges, immunités^ lequel arrêt mettait à l'index les sieurs Bazu, Girault et Rozeau, huissiers au Parlement; défense aux sieurs Pannetier et Leroux, exempts des archers du guet et de la robe courte de prêter main-forte aux vexations précitées; défense au sieur Pelletier, menuisier de la Comédie , et au sieur Saint-Jean , garçon de théâtre, de se chauffer à l'avenir avec les planches des tréteaux. Mémorable arrêt, celui-là; mais il était rendu trop tard. L'esprit qui faisait toute la force et toute la valeur de ces gamineries, l'homme de génie qui avait rendu ces innocentes marionnettes si redoutables, le père de Gil Blas et du Diable boiteux^ Lesage, était rentré dans son mépris et dans son repos.
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