TABARIN
ET homme, dont le nom est écrit deux fois dans les vers de Boileau, une fois dans les vers de La Fontaine, était né quelques instants avant Molière, comme pour annoncer sur le pont Neuf, au milieu des lazzis et de la joie universelle, la comédie qui allait venir. Il était tout simplement le valet d'un charlatan nommé M. de Mondor, et il faisait la parade devant les drogues de son maître, au son d'une viole et d'un rebec. A ce crâne si fécond commence la longue génération des queues rouges,
dont Brunet a été le dernier représentant parmi nous. Mais Tabarin était un queue-rouge créateur, un maître queue-rouge. Il improvisait sa propre comédie, il remplissait en petit le grand rôle que Molière accepta plus tard. Il était, comme Molière, le comédien de sa propre comédie. Les bons mots joyeux, les fariboles plaisantes, les licences tant soit peu avinées qu'il jetait incessamment, du haut de son théâtre, à ce peuple avide qui pressentait la comédie sans Pavoir jamais rencontrée, Tabarin les trouvait dans sa tête féconde. Quel comédien! quel poëte! Il inventait une comédie nouvelle tous les jours, et il la jouait en Tinventant. Le sujet de sa comédie, c'était tout bonnement la société de son temps, les mœurs, les ridicules, les vices, quelquefois les haines politiques. Car, chose étrange dans ce temps d'autorité absolue, et quand le premier ministre Mazarin faisait mettre les princes du sang à la Bastille, il y avait à Paris un homme qui avait le droit de tout dire à tout venant, et cet homme, c'était Tabarin le farceur. Mais aussi la foule était grande autour de son théâtre. Les esprits remuants, les âmes inquiètes, les chercheurs de fortune ou de plaisir, avocats, procureurs, jeunes clercs, soldats du guet, bourgeois, rentiers, écoliers et laquais, chambrières et filous, Tabarin
LA COMÉDIE. ÇiJ
ctait leur fête et leur leçon. Il les mettait de moitié dans le drame qu'il improvisait pour leur plaire. 11 savait leur patois, leurs instincts, leurs passions, leurs amours; il aimait comme eux le vin, le lard, le sel, les épices, les jurons, les gros mots; les plus gros mots de la langue et les plus gras lui servaient à merveille. Il avait pour théâtre quatre planches, pour manteau deux aunes de serge dont la couleur était mangée au soleil, un hoqueton de toile verte et jaune, une épée de bois, un morceau de feutre gris qu'il pétrissait de ses deux mains jaseuses; il avait mieux que cela, il avait la verve, Tesprit, Tentrain, la réplique facile et brutale, la bonne humeur, bon pied , bon œil et bonne dent. Oh ! la comédie, ce n'est pas elle qui se vantera jamais de sa noble origine. Un tombereau, des tréteaux, Thespis pris de vin, Tabarin après déjeuner, et même les grands poètes comiques, qui sont-ils? Des bohémiens, des vagabonds, Molière avec sa troupe, et Shakespeare le braconnier. Ce qui fait de Tabarin un personnage, c'est qu'il appartient en quelque chose à la comédie, quand bien même il ne lui appartiendrait que comme le bœuf qui traînait jadis le tombereau de Thespis. Il avait une femme qui s'appelait Francisquine, et dont la fille s'appela plus tard madame Gautier-Garguille, Tassocié de Gros-Guillaume, un
des noms de Pantiquité comique. Francisquine était-elle tout à fait la femme de Tabarin ? On en doute; mais qu'importe? elle et lui, ils s'entendaient à merveille. C'est le propre de tout homme qui appartient à la comédie de faire de tous ceux qui l'entourent autant de comédiens. D'un comédien, chaque pai*ent est comédien : son père, sa mère, ses enfants, son valet, et même son chien caniche. Tabarin ne manqua pas à ces instincts du poëte comique. Il fit monter sa femme Franscisquine sur les tréteaux de la place Dauphine, et il trouva qui lui tînt tête. L'improvisation du mari se répandit sur la femme, et voilà le monologue qui devient dialogue. Cette fois, la joie de l'auditoire est doublée. Francisquine est belle et jeune, alerte et vive; elle est parée avec une guenille. Elle était un peu forte en gueule, elle était née une soubrette; si elle aimait les hommes, monsieur son mari aimait le vin, et partant ils étaient quittes : seulement de temps à autre ils apuraient leurs comptes, et alors ils jouaient en famille et en toute vérité la farce de Francisquine et de Piphague^ qui se noue par de grands coups de pied au bas des reins et par un œil poché au naturel.
C'est un spectacle plein d'intérêt de voir cet homme et cette femme chercher à eux deux, en
tâtonnant, cette grande oeuvre qu'on appelle la comédie. Quelque chose leur dit au fond de Pâme qu'ils sont chaque jour sur le point de faire une grande découverte, mais ils mourront avant que d'avoir rien découvert. Tant de popularité n'arrive pas à deux bateleurs sans qu'il y ait dans leurs folies quelque peu de l'ingrédient qui fait la comédie. Ce succès-là n'a pas duré moins de dix années; si bien qu'en 1622, la ville et la cour ne parlaient que de Tabarin et de Francisquine.
On disait leurs bons mots, et très-souvent on leur en prêtait; car c'est surtout aux riches d'esprit que l'on prête. Pour Tabarin, comme pour le théâtre de TOpéra aujourd'hui, le vendredi c'était le beau jour. Alors vous eussiez vu les raffinés de la cour, les jeunes magistrats du Parlement, les grandes coquettes du Marais, par le vent, par le froid, par la pluie, accourir aux joyeux propos du célèbre farceur. Lui, alors, s'il avait bu le matin à la façon d'un disciple de Rabelais, son maître, il redoublait de gaillardises, de rapprochements singuliers, imprévus, inouïs, de métaphores étincelantes, de répliques facétieuses, de grimaces, de sarcasmes et de bonne humeur. Il créait ainsi, sans le vouloir, sans le savoir, la langue de la comédie populaire. Aussi lui est-il arrivé ce qui est arrivé à plus d'une co-
médie de Molière : le livre s'empara de cette comédie en plein vent; on finit par publier les Questions tabariniques^ les Œuvres et Fantaisies de Tabarin, et le succès de la farce écrite ne fut pas moins grand que le succès de la farce parlée. Les halles, les clercs de procureurs, les antichambres, s'emparèrent avec joie de ces joyeux petits cahiers qui se vendaient six sous alors, et que les bibliophiles s'arrachent au poids de Por aujourd'hui. Tabarin! c'était le grand poè'te il y a deux cents ans. Les libraires disaient : Faites-nous du Tabarin^ comme ils ont dit plus tard : Faitesnous du Montesquieu; comme ils disent aujourd'hui : Faites-nous du Paul de Kock. Rencontres, inventions ^ fantaisies ^ farces tabariniques, on ne voit que cela dans la joyeuseté de nos pères. Rencontres, fantaisies et coqs-à-Vasne du facetieux baron de Grattelard. — Adventures et amours du capitaine Rodomont. « Paillasse, mon ami, dis-moi z'un peu... (Tabarin est l'inventeur de la formule), quel est le plus habile jardinier de l'univers?
— Le jardinier de la place de Grève : il n'a pas plutôt planté l'arbre que le fruit est au bout. »
« Parmi ces gaillardises, dit la préface, on trouve des préceptes sérieux, d'excellentes doctrines, mais non couchés en si bons termes que
ceux de Tabarin, ni tirés si au vif qu'il peut faire sur son théâtre; car, comme il est unique qui peut assembler les parties d^une vraie éloquence, aussi est-il seul qui en peut faire un raccourcissement et en crayonner un portrait au vif. »
Comment il est mort, on n^en sait rien. Il disparut un beau jour, emportant avec lui Téclat de rire et la comédie du pont Neuf. Depuis la retraite de son comédien, la place Dauphine nV plus été qu'un triste passage qui conduit les plaideurs et les, accusés au Palais de Justice. Tabarin s'effaça en homme sage devant la comédie véritable, qui allait venir et dont il était le grotesque précurseur. Mais, avant de disparaître de ce monde qu'il avait tant amusé, monde de calembours et d£ pamphlets, il voulut faire son testament. Aux courtisans, il laissa son vieux feutre comme un modèle de changement et d'obéissance, car de ce feutre usé il avait fait, tour à tour et selon la mode, un chapeau plat, un chapeau pointu, un chapeau à grands bords; son masque d'arlequin, il le laissait au crocheteur de la Samaritaine que le soleil couvrait de son hâle ; sa noble jaquette, il la léguait aux coupeurs de bourse n'ayant pu la laisser à la Faculté de médecine, comme fit Rabelais pour sa vieille robe aux docteurs de Montpellier. Son haut-de-chausses, hélas!
son éternel sujet de plaisanteries ordurières, il voulait qu^on en revêtît le pauvre Jacquemart du clocher de l'église Saint- Paul. Ceci fait, il supplie qu''on lui tranche la tête, pour n'avoir plus rien à dépenser dans les cabarets et hôtelleries où Ton dit : Oest tant par tête! Singulier homme! Un farceur mort depuis deux cents ans et qui, après avoir fait la joie des antichambres et des guinguettes à force de porcheries, a pris tout bonnement sa place entre Le Pogge et Rabelais.