DEBUREAU
S\ P^^.Ie plus grand comédien de notre époque,
ean-Gaspard Debureau, est né à Neu-
^kolin, en Bohême, le 3i juillet 1786.
Debureau est le dernier et le plus grand présent que nous a fait la bohème vagabonde, ce royaume flottant à travers Je moyen âge, tout chargé de gais et insouciants comédiens : monde de bohème qui rit toujours quand toute l'Europe est en larmes ; monde de joie et de licence, et de grasse cuisine, et de chansons lascives, et de plaisirs sans frein, au milieu d'une époque croyante et fervente, correcte et sévère, époque gouvernée et complétée par le roi Louis XI ; monde bohème, excommunié bien avant Luther, mais excommu-
nié en riant, retranché de TEglise sans passion et sans colère, par un simple scrupule d'étiquette; un monde de hasard, qui court, barbouillé de lie et traîné dans Pancien tombereau de Thespis ; il s'arrête quand la civilisation Pentrave de toutes parts. C'est de ce monde flottant que nous est venu Debureau.
Il naquit, pauvre entant de soldat, au milieu d'une armée en campement ; ses premières années se passèrent sous les murs de Varsovie, et voilà pourquoi, depuis l'irtsurrection polonaise, depuis que la Pologne a été vaincue, le bohémien Debureau vous soutiendra effrontément qu'il est Polonais. Vaniteux artiste ! Quoi qu'il en soit, Debureau avait sept ans à peine quand son père reçut la nouvelle d'un héritage qui lui était survenu en France. Gomment cet héritage vint du milieu de la France trouver le conscrit Debureau à Neukolin en Bohême , c'est là un de ces événements inexpliquables dont l'histoire a grand tort de ne pas s'inquiéter. Voilà donc le père de famille qui se met en route pour recueillir cette fortune exotique. La famille était pauvre, le chemin était long, l'espérance était grande ! Le père trouva un moyen tout bohémien de charmer et d'utiliser les ennuis de la route. Pour rejoindre plus vite son héritage, il fit de ses enfants des bateleurs. Il avait
deux jolies filles, elles montèrent sur le fil d^archal, et la foule s'assembla autour de ces deux figures basanées, àPoeil vif et noir, intrépides danseuses au pied léger et petit, et dont la main un peu maigre, mais bien faite, tenait avec grâce le pesant balancier. Avant Fexercice des jeunes personnes venaient les exercices des deux frères Debureau, car ils étaient cinq dans cette famille, tous artistes, sans compter le père et la mère, artistes aussi. Notre Debureau seul manquait de bonne volonté et de grâce ; il avait très-peu de souplesse dans les membres, et il était peu disposé, comme il le dit lui-même si naïvement, à faire son chemin sur les deux mains.
Aussi le succès vint-il lentement pour mon héros. Plus d'une fois il fut hué sur la place publique, pendant que ses frères et ses sœurs étaient applaudis à outrance. Plus d'une fois la chaise qu'il portait sur ses dents grinçantes manqua aux règles de l'équilibre, et plus d'une fois le grand écart pensa lui être funeste.
Aussi quelle différence entre lui et ses frères, sortis du même sang ! — A ses frères, les paillettes brillantes, les escarpins brodés ; à lui, la souquenille et les sandales déchirées ; à ses frères, toutes les gloires, tous les délices de la vie; à lui, le mépris, l'eau de neige et le pain sec. Dans cette position, I 7-
je puis dire humiliante, notre héros était chargé par son père de faire valoir ses frères et ses sœurs ; il était, entre ses frères et la foule, le contraste obligé du drame, Tombre nécessaire au tableau. Ils étaient légers comme Pair, il était lourd comme le plomb ; ils débitaient les traits d'esprit et les flatteries adroites aux spectateurs, il débitait les grossièretés et les bêtises. C'était lui qui recevait les soufflets et les éternels coups de pied au derrière, qui font rire notre vieil univers aux éclats depuis Adam. Pauvre grand homme ! que le chemin dut lui paraître long et fiistidieux, de la Bohême à l'héritage de ses aïeux !
A la fin ils arrivèrent à cet héritage si attendu, toute la famille couronnée de lauriers, Debureau seul sans chapeau et les pieds déchirés par les ronces. Voici la ville promise enfin, Amiens, la ville aux succulents pâtés, Amiens, où sont situées les propriétés Debureau ! Il va donc se reposer cette fois de ses fatigues, le dernier né de la famille ! Il va donc laisser à la porte du château paternel sa souquenille usée, ses lazzis d'emprunt et son rire de pauvre diable ! Voyez comme il tourne la tête de côté et d'autre, cherchant à découvrir le domaine qui lui a coûté tant de douloureux éclats de rire. Mais, hélas ! hélas ! (ô malheureux artistes !} , arrivés à l'héritage, ils ne trouvent qu'une masure!
LA COMEDIE. JCj
Un demi-arpent chargé de ronces, de pauvres ruines toutes nues, voilà ce qu^ils sont venus chercher de si loin, ces vagabonds ! Désappointement cruel, cruel surtout pour toi, ô mon Gille, mon Benjamin déguenillé ! Tu vas' être obligé de rire encore, tout le jour, pour avoir un morceau de pain le soir î
La masure fut vendue et dévorée. Après quelques jours de halte, il fallut repartir. Adieu Amiens, où Ton payait l'impôt foncier, l'impôt le plus glorieux de tous ! adieu la France ! adieu tout ! La famille se remet en route, père, mère, jeunes tilles, jeunes garçons, et enfin Debureau, déjà boiteux et tout pâle à l'annonce du nouveau chemin qu'il faut parcourir. Ils allèrent, toujours en sautant, d'Amiens à Constantinople; ils traversèrent sur un fild'archal tout le Bosphore deThrace : périlleux et singulier pèlerinage d'une famille entière qui se glisse entre deux guerres sans avoir une blessure ! A Constantinople, toute la famille, entre autres bonheurs, eut l'honneur de jouer dans le palais du sultan. Ce jour-là, les paillettes étaient plus brillantes que de coutume ; les tuniques étaient lavées de la veille ; toute la famille avait dîné. Debureau lui-même avait dîné.
Un muet les introduisit dans une vaste salle de marbre et d'or, coupée en deux par un rideau de
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soie. On ne voyait personne dans cette salle, on n'entendait personne : c'était le silence et la désolation du Théâtre-Français quand on y joue une comédie de M. Bonjour. Le muet fit signe à nos artistes de jouer leur pièce devant ce rideau immobile. Il fallut obéir. Ils s'apprêtent en silence; ils déroulent leur tapisserie de la rue sur les tapis de Perse ; ils mettent à leurs pieds la craie de leur art, comme d'autres artistes mettent le fard à leur visage, et les voilà qui font leurs tours.
Ils jouent à l'équilibre. Debureau se jette sur le dos, et son frère aîné, avec un bâton qui pourrait lui briser dix fois le crâne, lui enlève sur le nez une pièce de monnaie. Horrible et fantastique position, que personne n'a décrite encore ! Quand son nez est libre, Debureau se relève, et son autre frère prend une échelle dans ses mains: il faut que Debureau monte à cette échelle tremblante; il grimpe, et, d'échelon en échelon, le voilà au sommet de l'art. O surprise ! ô récompense de Tartiste qui lui arrive toujours quand elle est moins attendue ! Du haut de cette échelle, le regard de notre héros plonge au-dessus du rideau mystérieux. Que devint-il, notre grand paillasse, quand, derrière l'obstacle silencieux, groupées en silence, immobiles, à demi nues, penchées les unes sur les autres, sentant l'ambre et l'essence
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de rose, toutes en perles blanches et en soyeux cachemires, il aperçut, lui infime ! lui ver de terre ! lui paillasse de son père ! les odalisques du sérail, les épouses sacrées de Sa Hautesse, les houris redoutables dont un regard donne la' mort! Oui, du haut de son échelle, il les a vues, toutes ces femmes invisibles à tous les regards; il les a vues impunément, ces femmes dont le palanquin voilé fait courber à Tinstant toute tête qui ne veut pas tomber! Le voilà donc, ce malheureux qui touche du front le- paradis de Mahomet : Siiblimiferiam sidéra vertice !
De ces visions il fallut retomber dans la réalité glacée. Il était né vagabond, et il allait, pareil aux bohémiens de Béranger :
Voir c'est avoir;
Vie errante Est chose enivrante!
Un jour enfin la famille errante dressa sa tente au fond d'une cour de la rue Saint-Maur, et l'affiche, oui, V affiche^ annonça à la grande cité la présence des nouveaux artistes. Le nom de ces messieurs et de ces dames y était en toutes lettres : Paîné des frères s'appelait Niemensek, et la foule l'avait surnommé à juste titre le roi du tapis ; le second s'appelait tout simplement Etienne, le 5a«-
teiir fini. Rien n'égalait l'enthousiasme excité par l'aînée des deux sœurs, appelée la Belle Hongroise. Quant à la jeune Dorothée, la perle de la famille, la gloire de cette étoile ne s'arrêta pas à la cour Saint-Maur : Dorothée a fini par devenir bel et bien une comtesse, parbleu ! la comtesse Debrovski ! Polonaise , elle a nécessairement un roi dans sa famille. Atavis édita regibus! Debureau seul, sans surnom et même sans nom, était le plus obscur, le plus méconnu et le plus malheureux artiste de l'empire français.
Voilà par quelle suite incroyable et véridique de catastrophes, de privations, de grandeurs et de misères de toutes sortes, après avoir été paillasse chez M*"^ Saqui, après avoir remplacé, sans trop d'avantage, un chien savant, — le grand Félix, — que Debureau est enfin parvenu à la hauteur qu'il occupe dans l'art dramatique. Son talent s'est révélé bien tard, comme celui de Jean-Jacques, et au milieu de grandes souffrances. Debureau, battu par son père, sifflé partout, même aux chiens savants ; Debureau, tour à tour paillasse, pierrot, arlequin, et n'arrivant à rien malgré tous ces titres, qui ont toujours mené à tout dans ce plaisant pays de France, sentit grandir son courage sous le laminoir de la nécessité. Un soir enfin, comme il était à penser et à boire, sa vocation lui
fut révélée. Il fréquentait, dans la rue aux Ours, un estaminet très-fréquenté par toutes sortes de maîtres d'armes, de professeurs de bâton et de savate, d'hommes de lettres et de vaudevillistes, qui. dans ce temps-là n'avaient ni barbe au menton, ni gants jaunes à la main, ni lorgnon suspendu à leur cou. Cette société choisie était littéraire à outrance, comme toutes les sociétés d'élite. On y parlait beaucoup des hommes et des choses du théâtre, et le nom de Talma et le nom de Potier s'échappaient de temps à autre dans un nuage de tabac, au bruit sonore d'un bouchon à bière.
Or, ce jour-là, on parlait de Talma avec un enthousiasme si furieux que Debureau comprit la gloire enfin ! Pour la première fois il sentit que ce devait être en effet une extraordinaire puissance, cette gloire qui va droit à l'âme d'un maître d'armes, au cœur d'un professeur de bâton. Le nom de Talma réveilla le génie endormi dans cette âme timide. Debureau sortit de l'estaminet, jurant d'être, lui aussi, le premier dans son genre. Il a tenu parole, Dieu merci ! il est Debureau, comme Talma était Talma !
Comment il s'est élevé à ces hauteurs, je ne saurais le dire. Le fait est qu'il a été toute une révolution ; il a véritablement créé un nouveau genre de paillasses, quand on en croyait toutes les variétés
épuisées; il a remplacé la pétulance par le sangfroid, Fenthousiasme par le bon sens : c'est un stoïcien renforcé qui se laisse aller machinalement à toutes les impressions du moment. Acteur sans passion, sans parole et presque sans visage, il dit tout, exprime tout, se moque de tout ; il jouerait sans mot dire toutes les comédies de Molière. Il est au niveau de toutes les bêtises de Pépoque, il leur donne une vie inimitable. Génie à Tusage de toutes les passions qu'un visage enfariné peut contenir, il va, il vient, il regarde, il ouvre la bouche, il ferme les yeux, il fait rire, il attendrit, il est charmant.
C'est un homme qui a beaucoup pensé, beaucoup étudié, beaucoup espéré, beaucoup souffert; c'est l'acteur du peuple, l'ami du peuple, bavard, gourmand, flâneur, faquin, impassible, révolutionnaire comme est le peuple. Pour bien juger Debureau, il faut le voir dans le Bœuf enragé^ dans la Mauvaise Tête, le Billet de mille francs, ï Oracle, et dans V Homme-légume, un chefd'œuvre de Charles Nodier!