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A Viry, l’on mangeait beaucoup et bien, l’on buvait de même. Témoin encore les vers de Pinchesne (44), ce goinfre dont l’inspiration biberonne, les souvenirs de bombance et de ripailles n’eussent point manqué de faire rougir l’illustre Voiture, l’oncle qu’il chérissait sans doute, mais qui était si différent de son neveu avec ses délicates et ses dédains de raffiné. Une demi-douzaine de bons lurons, ou davantage, — une vingtaine (45), affirme une fois Pinchesne, — quittaient à certains jours la grand’ “ille «mbarrassée de piétons et de véhicules, et c'était une ou deux carrossées, amusées et riantes, qui prenaient la route de l’ « agréable maison » de Viry (46). Certes, le gros Nanteuil risquait de se trouver gêné parmi ses compagnons ; maïs l’on savait fort bien lui procurer aise et

(43) Pinchesne, Poesies meslées, p. 120.

(44) Nous nous servirons surtout, pour tracer le tableau qui suit,

du Recueil de Rondeaux, de Pinchesne. Dédiant cet ouvrage à Charles Perrault, Pinchesne écrit : « ..quoy que ce present apres tout, ne soit pas des plus grands du Monde, Je pretens toutesfois qu'il me serve en quelque sorte de gratitude et de reconnoissance de tous les bons repas qu’à la faveur du Maistre du logis [Pierre] et de Ja vostre j'ay faits en ce mesme Lieu de Viry » (Recueil de Rondeaux, p. ?, recto). — Voir encore Paul d’'Estrées : Une Académie Bachique au XVIIe siècle, Revue d'Histoire Littéraire, 1. 11 (1895).

(45) Pinchesne, Recueil de Rondeaux, A. Coralte Villageoise, Rondeau, p. 6, verso.

(46) Ibid., p. 2, recto,

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contentement ; et Charles Perrault déclare qu’ « un large siège à luy seul il aura » (47). La troupe joyeuse est-elle arrivée à la « petite Seigneurie ? » (48). O le cordial accueil qui lui est réservé ! Pinchesne porte aux nues l’affa- bilité de l’hôte. C’est que Pierre sait procurer à ses convives de parfaits plaisirs de table. Le potage a fort bonne

mine : les lapereaux sont de garenne, et larges de râbles.

Deux rer six poulets de grain (49), ou ces chapons du Mans (60), que le chanoine Costar expédie aux « favo-

ris » des Muses, attendent leur tour de comparaître sur

« nappe fine », et déjà nos gourmands les dévorent en idée. « Cecy, ajoute Pinchesne, soit dit sans préjudice du dessert ! » (51). Le vin, c’est à « seaux » (52) qu’on l’engloutit, et 1l est délicieusement frais, mais frais à donner « le frisson (53) ». Précaution utile, sage, et si délicatement bienveillante : on l’a mis à rafraîchir dans la grotte même de Charles ; et cet ouvrage immortel contribue délectablement à l’aise quasi divine des réputés mangeurs. Vrais « lutins » (54) à table, tous rivalisent de bons mots, de plaisanteries espiègles, d’impromptus acérés. Tous, faisant

(47) Pinchesne, Recueil de Rondeaux, p. 20, recto. — Ce rondeau, qui est de Charles, est dédié A Monsieur de Pinchesne, pour réponce (sie) à son rondean.

(48) Ibid., À Monsieur de Nanteuil, p. 25, recto.

{49) Ibid., À. Monsieur Perrault, p. 26, recto.

(50) Ibid., Les Chapons du Mans. — Les Entretiens de Mons. Costar et de Monsieur de Pinchesne. A Messieurs Menage et Scaron. —

A M. Perrault laisné, p. 129 — Ces Chapons du Mans ont été pu-

bliés par M. F. Lachèvre, sous le titre : La Chronique des Chapons et des Gelinottes du Mans, 1907.

(51) Ibid., p. 26, recto.

(52) Ibid, Repas atermoyé de Monsieur de Chatillon Bernage. — Balade à Monsieur du Val, p. 175, verso.

(53) 1bid., Rondeau. Récité pour compliment à Coralte par M. de Nanteuil, p. 16, recto.

(54) Ibid., Repas atermoyé de Monsieur de Chatillon Bernage. — Balade à Monsieur du Val, p. 175, verso. "

28 P. PERRAULT, sA VIe ET ses Ouvraces

« la nique » aux pédants, — et à toi, Despréaux, — affirmemt avec conviction qu'aux vieux « ragôusts Grecs et Latins », ils préfèrent ces « fins » « ragousts » dont les traite, « sans lésine », leur hôte généreux (55).

Mais les Perrault, et même Pierre, vont à leur tour chez autrui festoyer et rire. Pincheene les reçoit, Nanteuil aussi.

Chez Nanteuil, un jour, Pinchesne porte « au sacrifice quelques burettes de bon vin », et notre Pierre Perrault, « brava et galant homme », un « panier de bons Melons » (56). Un autre jour, c’est chez la villageoise Coralte (57), dans Antony (58), que la brigade affamée se transporte, et,

comme on le devine, en excellente disposition de bien

faire, L’adroit Belin y découpera à merveille jambon ou pâté ; Nanteuil n’aura point « d’estoupe » aux doigts, et, encore moins, « Perraults » au gosier.. (59). C’est ainsi qu’au milieu de vrais amis, — d’amis qui n’engendrent « aucun dueil », (60) — Pierre tâche à se consoler d’avoir

(55) Pinchesne, Recueil de Rondeaux, À. Monsieur Perrault, p. 26, :

recto, — À Monsieur Perrault sur sa bonne chere de Viry et sur les Rondeaux de Monsieur de Pinchesne, p. 28, recto, — Repas atermoyé de Monsieur de Chatillon Bernage. — Balade à Monsieur du Val, p. 175, verso. = ;

(56) Ibid., p. 3, verso.

(57) I s’agit de Mlle Melson l’ainée, — Charlotte, de son prénom. = Voir, sur les demoiselles Melson, Somaize, Dictionnaire des Prélieuses : Menoppée et sa sœur, éd. Livet, t. I, p. 169. — Talle-

mant, Hisioriettes, L: X, p. 141, 142, et E. Gros, Philippe Quinault. Sa Vie el son Œuvre, Paris, 1926, p. 35. C’étaient des précieuses fort en vue. Charlotte, qui épousa André Girard Le Camus, mais ne fut bientôt que sa « femme de conscience », joignait à 14 beauté l'esprit et le savoir. L'Académie des Ricovrati, de Padoue, lui avait ouvert ses portes,

(58) Village, où les demoiselles Melson avaient une maison de campagne.

(59) Pinchesne, Recueil de Rondeaux, A Coralte convalescente, p. 7. recto. js ; k

{60) Ibid, A Monsieur de Nanteuil, p. 25, recto, ‘* * * *° -*

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perdu sa fortune, sa situation, et cette fausse amitié de

Colbert !

Le Gour pes SCrENCEs >

Autant que la chère fine ou abondante, ce sont les sciences et les lettres qui apporteront à Pierre Perrault le réæonfort et l'oubli. Il compose successivement un traité De l’Origine des Fontaines (1674), une Critique de l'Opéra, ou Examen de la Tragédie intitulée Alceste, de Quinault

(1674), une traduction de la Secchia rapita (1678). Et, outre ces trois œuvres publiées, 1l nous en a laissé deux autres en manuscrit : une Critique des deux Tragedies d’Iphigenie d’Euripide et de M. Racine…., une Critique du ne de Dom Quichotte de la Manche (1679).

Les titres mêmes de ces ouvrages indiquent chez l’auteur une curiosité que ne satisfait pas un ordre unique de connaissances, De l’hydrologie, il passe à la littérature ; et dans les Lettres, l’opéra le retient comme la tragédie, -un poème burlesque comme un roman d'aventures, la langue espagnole comme l'italienne. Esprit errant, amateur qui ne se fixe point, il se passionne toutefois pour les divers sujets de son étude. Il défend Quinault et blâme Cervantes avec application, avec insistance, Argumenter lui plaît. Trois de ses écrits, il les a intitulés Critiques ; et deux au moins sont de véritables « critiques » : il y examine, retourne, apprécie une œuvre ; il y soutient une cause, ruine ou cherche à ruiner la cause adverse. Il y avait, dans ce caractère, timoré à l’égard des puissants et des grands, une audace, un besoin de disputer qui se sont comme étalés et épanouis sur le papier, en face d’un contradicteur imaginaire, personnage fort commode, fort pa-

Le

tient à écouter, puis à accepter les preuves après les preuves, les arguments après les arguments. Sur le papier, devant son écritoire, tête-à-tête avec cet adversaire bénévole qu’il appelle tantôt Néophile, tantôt Philarque, il aime à se dire le moins soumis à la tradition, le plus détaché et affranchi des convenances, des préjugés, des disciplines d'Ecole. Lui n’obéit à aucune autorité, ne copie nul maître, ne suit « que son pur génie » (61), se donne sur toutes choses, l’entière liberté d’en penser ce qu’il veut. Une opiniou, fût-elle généralement admise, il ne s’y range point, lorsqu'il la juge mal établie, ridiculement fondée. Dieu, affirme-t-il, nous a donné les moyens et instruments du savoir exact. Il ne convient pas de les réduire ou supprimer en nous « pour des considérations de vanité » et pour vouloir garder attache avec les « beaux-esprits ». En. re-

vanche, que chacun, s’animant d’un généreux courage,

investisse et force toute affirmation, tout principe er1oné ! Et il en reviendra plus de gloire qu’à se laisser conduire, comme de pauvres moutons, là où nous voudraient mener cabales et coteries (62).

Cette fierté, cette affectation même d'indépendance ne dégénèrent jamais, chez Pierre Perrault, en un vaniteux contentement : « Je ne suis point, écrit-il, si prévenu de ma capacité et suffisance que je veüille qu’on m’escoutte comme Juge Souverain ny qu’on m’eh croye sur ma parolle » (68). La modestie, avec la probité, sont toujours demeurées, en Pierre Perrault, le fond réel du caractère.

(61) P. Perrault, traduction de la Secchia Rapita. — Avertissenrent ou Reflexions sur le Poème lialien du Seau enlevé, et sur sa traduction en Prose Française, p. 16.

(62) P. Perrault, Critique du Livre de Dom Quichotte, p. 30, verso du ms.

(63) P. Perrault, Critigue des deux Tragedies d’Iphigenie d’Eurivide et de M. Racine. — Avértissement, p. ?, verso du ms,

Le GouT DES SCIENCES

Son premier ouvrage est tout scientifique. Il nous y dé- | crit l’Origine des Fontaines (64), ou plutôt il y soutient sur ce sujet, une thèse qu’il avoue lui-même être fort paradoxale : « les Fontaines ne sont point la cause des Riz vieres : mais. ce sont les Rivieres qui sont la cause des Fontaines, et. s’il n’y avoit point de iivieres il n’y au- 1oit point de Fontaines » (65). « Cette proposition, ajoutet-il, n’a esté avancée par personne que je sçache » (66), Personne, non plus, ne s’est, après lui ,avisé dela défendre. Les eaux des rivières, explique-t-il, filtrant à travers le col, remontent par capillarité jusque sur les hauteurs où elles forment les sources, qui, à leur tour, s’écoulent dans les rivières (67). Et cette théorie, il l’illustre dès le frontispice du livre, par une gravure qui est sans doute de lui : une nymphe y distribue l’eau de son urne à de petits génies ; et ces génies, à l’aide de cruches, font la chaîne jus- qu’au sommet d’une colline dont ils remplissent les fontaines. oi de

Une première partie expose l'opinion des nombreux « philosophes » (68) qui ont, avant Perrault, débattu ce point de physique ; une seconde expose ensuite 1’ « Opinion de l’Auteur, ses preuves et objections au contraire ».

(64) De l’Origine des Fontaines, Paris, Pierre Le Petit, 1674. Cet ouvrage est dédié à « Monsieur, Mr Huguens de Zulighem ». Huygens, le grand savant hollandais, avait été attiré et retenu en France par Colbert.

(65) {bid., p. 260.

{66) Ibid., p. 261.

(67) Nous empruntons à André Hallays (Les Perrault, p. 13), ce résumé de la théorie de Pierre.

(68) Voici la liste de ces « philosophes » : Platon, Aristote, Epicure, Vitruve, Sénéque, Pline, Saint Thomas et les philosophes de Connimbre (sie), Scaliger, Cardan, Agricola, W. Doôbrzenzki de Nigroponte, Jean-Baptiste Van-Helmont, Lydiat, Davity, M. Descartes, Papin, Gassendi, M. Du Hamel, Le Père Schottus, M. Rohault, Le Père François, Palissy.

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