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Simplement et clairement divisé, l'ouvrage ne conserve point, dans ses détails, ces mérites essentiels de la simplicité et de la clarté. Trop de noms, illustres ou obscurs, s’y succèdent ; trop de théories recherchées et subtiles! s’y combattent, brouillant la mémoire, surprenant l’intelligence, laissant l’esprit dans une confusion d’idées et de faits où il se fatigue et se perd. Le style, surtout, avec ses périodes souvent trop prolongées, avec sa grandiloquence inopportuñe, ou, par contraste, avec sa roideur et sa sécherésse, ne montre jamais cette force précise, cette netteté de contours, par où se révèle, dans le savant, l’écrivain. Erreur théorique, lenteur du développement, gaucherie de l’expression ne doivent pas nous rendre, cependant, injustés envers la méthode et les procédés de l’auteur. S’il répugne aux explications trop savantes, trop techniques (C9), il ne répugne pas moins aux affirmations non vérifiées. Le texte même des Ecritures, il ne faut pas l’alléguer, selon lui, pour donner plus de créance à une hypothèse : à ce passage s’oppose tel autre passage ; comment les accorder tous, et comment faire « quadrer » chacun à « la matière dont il s’agit ? ». « Le meilleur, déclare Pierre Perrault, est de n’employer l’Ecriture sainte que pour les choses de la Foy et de la Morale, et de ne la pas commettre temerairement pour des sciences qui ont d’autres principes, fondez sur les causes secondes ausquelles Dieu les a abandonnées, comme inutiles au salut des hommes ; et qui n’estant que curieuses, amondriroient le respect que l’on doit à ce Texte sacré, destiné à des connoissances d’une plus haute élevation » (70). Bacon et Descartes, déjà, (69) Il est, en effet, persuadé, nous dit-il, « que toutes ces éruditions n’auroient point éclarcy davantage son sujet, principalement n'ayant pas eu dessein d'enseigner ny la Physique ny l’'Optique »
(De l'Origine des Fontaines, Avertissement).
(70) De l’Origine des Fontaines, p. 66, 67, — Voir encore, p. 71, 72.
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avaient scrupuleusement distingué l’ordre de la nature et Pordre de la foi, et rejeté toute explication des phénomènes sensibles à l’aide des concepts religieux ou métaphysiques. Très moderne par ce côté, Pierre Perrault se sert uiquement, pour réfuter d’abord et établir ensuite, du raisonnement et de l’expérience. Un ÉSomple le prouvera. 4 2 Discute-t-il l'opinion de Nicolas Papin (71), selon qui un D « esprit concretif » resserre l’eau de mer, lui permet de s'élever en son milieu, de sorte que, aux flots ainsi dressés, il est loisible d'en faire monter d’autres jusqu’à la cjme des montagnes par des canaux souterrains ? La première objection est toute théorique. L’ « esprit concrétif », resserrant les eaux de la circonférence au centre, détermine uniquement leur action vers le haut et leur interdit du même coup toute poussée, vers le bas. Comment, dès lors, le principe des vases communiquants pourrait-il s’appliquer (72) ? Mais la critique abstraite ne suffit pas à Pierre Perrault. Voici d’autres objections tirées des faits, issues de l’observation. Nous sommes sujets à mal juger du « niveau des choses éloignées ». « Si vous estes dans une plaine avec quelqu’un de vostre taille, prenez garde que l’horison, c’est à dire les montagnes éloignées, vous paroistront à la hauteur de ses yeux ; et si vous montez sur une haute montagne avec la mesme personne, le mesme horison vous paroïstra encore de mesme, c’est à dire
à la hauteur de ses yeux, comme quand ilestoit dans la plaine ; et la hauteur de cette montagne n’aura rien opéré sur l'apparence de ces deux horisons » (73).
Pierre Perrault prouve encore, et cette fois expérimentalement, que les vapeurs, « soit de la Mer, soit de la
(71) Nicolas Papin, médecin à Blois.
(72) De l'Origine des Fontaines, p. 103, 104. (73) Ibid., p. 108, 109.
ROZ AO EE ee à PA Le de 27
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Terre », « selon leur disposition, sont capables de faire que des objets éloignez paroissent tantost plus élevez tantost moins, comme si ces objets se haussoient ou s’aboissoient actuellement » (74). Précis, scrupuleux, minutieux,
le récit qu’il nous fait alors intéresse par l’ingéniosité qu'il P [7
révèle, et, davantage, par le caractère tout moderne, sinon encore très sûr, da la méthode.
« J’ay pris pour objet à la campagne, un pavillon d’environ trente deux pieds de haut esloigné de demy lieué, lequel j’ay observé avec une lunette d'approche que j'avois attachée et rendüe immobile sur une fenestre dans un gros mur ; et l’ayant pointée sur le sommet de ce pavillon, qui répondoit au fil qui estoit dans ma lunette, et qui estoit de niveau avec elle ; je trouvay que depuis deux heures après midy, que je commençay mon observation, jusqu’au soir, le haut de cette couverture avoit semblé monter de huit pieds, en sorte qu’il y avoit plus de la moitié de cette couverture au dessus du fil de ma lunette. Ce jour-là il fit assez beau avec pourtant beaucoup de vent, et il avoit plu durant quatre ou cinq jours auparavant. Le lendemain au matin avant cinq heures je retournay à ma lunette, et je trouvay que le pavillon estoit monté encore beaucoup plus haut, et que je n’en soyois plus qu'environ huit pieds par le bas ; et une lieure après il me parut descendu d’environ huit pieds, en sorte que mon fil coupoit la hauteur de tout le pavillon par la moitié, et il demeura ainsi jusques à cinq h‘ures du soir qu’il descendit de quatre à cinq pieds où il demeura tout le reste du jour. Tout le matin de cette journée l'air fut fort humide à cause de la pluye qu’il avoit fait toute la nuit, qui recommença à midy et dura jusques à
(74) De l'Origine des Fontaines, p. HI.
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quatre heures du soir sans discontinuer. Le jour suivant un peu après cinq heures du matin je retournay à ma lunette qui n’avoit bougé de sa situation, et je trouvay que ce pavillon estoit descendu encore de quatre pieds, à neuf heures de quatre autres ; et alors je voyois le haut de sa couverture au fil de ma lunette, comme quand je commencay mon observation, et à dix heures il estoit encore descendu de près de huit pièds pire au dessous du fil de ma lunette où il demeura jusqu’au is Tout ce jour là il fit très-beau temps avec beaucoup de soleil sans vent ; et le jour suivant à cinq heures du matin qu’il faisoit aussi beau temps, je trouvay mon pavillon au mesme abaissement que je l’avois laissé le soir du jour precedent ; et daux heures après 1l recommença à monter de trois ou quatre pieds, et là mon observation fut interrompue. Ce jour là quoy qu’il fist tres-beau temps, il y avoit un broüillard tres-épais sur une riviere qui passe derriere et à une portée de mousquet de ce pavillon : mais il n’en estoit point du tout obscurcy, et il se laissoit voir fort clairement et fort nettement, peut-estre plus qu'aux autres jours. J’ay recommencé la mesme. experience en un autre temps qu’il faisoit une grande sei- cheresse, et qui avoit duré plus de six semaines sans discontinuer, où j’ay vû toûjours la mesme chose, sinon que l’élevation et l’abaissement n’estoient que de moitié de ceux de ma premiere expérience, et que l’élevation de mon objet se faisoit regulierement du midy au soir, et l’abaissement du matin à midy ; au lieu que selon la premiere l’un et l’autre se faisoient indifféremment du matin à midy et de midy au soir » (75). De cet ensemble
(75) De l'Origine des Fontaines, p. 111 à 114 — Cette expérience de Pierre Perrault n’est irréfutable ni dans ses conditions, ni dans ses résultats. Sans doute il observe et constate que la qualité
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d'observations méticuleuses, une conséquence inévitable
ressort : l'élévation des eaux de la mer, telle que l° affir-
me Nicolas Papin, n’est qu’une illusion d’optiqu. — Ainsi, raisonner n’a pas suffi à Pierre Perrault. Esprit
ctéjà moderne, à la preuve par le raisonnement, il a joint
la preuve par l’expérrence. \
bn = 4 Ÿ.
Le Gour pes LETTRES
Amateur dans l’ordre dés sciences, mais avec de la méthode et de l’habileté, Pierre Perrault l’est encore dans le domaine et sur le terrain des lettres : là, cependant, méthode et habileté ne se révèleront guère ; de plus, bon sens et bon goût lui manqueront trop souvent.
T1 Cébuta par une Critique de l'Opéra, ou Examen de la Tragedie intitulée Alceste, ou le Triomphe ‘d’Alcide (76). Cet ouvrage de Quinault, représenté le 11 jan-
hygrométrique de l'air modifie l'indice de réfraction. Mais sa méthode, — méthode expérimentale certes, — demeure encore som-
maire et entachée de multiples causes d'erreur. En particulier, il ne parait pas s'être hien assuré qu'à aucun moment sa lunette ne.
pouvait bouger. Puis, il n’a pris qu'un point d'observation : il en eût failu plusieurs, qui eussenj permis rapprochements et comparaisons. Surtout les résultats numériques auxquels il arrive, excessifs dans leurs variations et écarts, semblent bien prouver que ‘es moyens el conditions de l'expérience laissaient extrêmement à désirer. Perrault n'est pas, à coup sûr, un savant au sens que 7)us donnons aujourd’hui à ce mot. Il n'en demeure pas moins, toutefois, un amateur intelligent, ingénieux, attentif. Et c'est pour lui, à cette date de 1674, un singulier mérite d’avoir compris que la mélhode expérimentale était seule capable de fonder la science.
(76) Cette Crilique se trouve imprimée, parmi beaucoup d’autres ouvrages, dans le « Recueil » de Le Laboureur intitulé : Recueil de divers ouvrages en prose et en vers dédié à Son Altesse Monseigneur le Prince de Conti, Paris, Jean-Baptiste Coignard, Guillau-
Læ Gour pes LETTRES
vier 1674, avait été assez vivement critiqué (77). On dé-
clarait le livret ennuyeux, l'intrigue misérable (78), les
vers pauvres et plats. Les « beaux-esprits », un Racine,
un Boileau, reprochaient au poète la fbarté qu'il avait prise de tailler dans la pièce grecque, pour substituer en: suite, aux passages supprimés, épisodes et scènes de son. invention. Euripide, , pére ils, avait été trahi et
avili.
me de rot et Jean “Guignard fils, 1675 (Privilège du 12 novembre
1674 ;° achevé d'nprimer du 2 janvier 1675). Dans ce « Recueil »,
Ja Critique de Perrault occupe les pages 269 à 310. — Baïllet avait
fait erreur sur le sens de cet ouvrage (Jugemens des Savans…, t.
V, p. 399) : il le considérait comme une attaqué contre Oninaul, Ménege, dans son Anti-Paillet (partie 1, p. 155, 156), relève l'erreur,
et nous donne le détail suivant : M. Perrault et M. Quinault ont écrit à M. Baiïllet pour se plaindre de l'injure .qu'il leur avoit faite en cette occasion. J'ai vu la lettre de M. Perrault ».
(77) P. Perrault nous dit que lauteur « pensa être étranglé » à l'issue d’une représentation et: « fut traité du plus ignorant de tous les hommes » (Critique d'Alceste, Recueil Le Laboureur, p. 271).
(18) Voici un résumé de la pièce par M. Gros : « Alceste n'est pas encore la femme d’Admète : -elle est sur le point de l'épouser. Hercule, dès le début de l'action, se trouve dans le palais du roi. Il marrive pas, voyageur un peu brutal, réclamant ses droits à l'hospitalité ; il soupire et il se plaint : il aime. Il aime Alceste. Alceste est promise à Admète, et Hercule, pour oublier son amour, veut s’en aller combattre au loin. Mais Lycomède, roi de Scyros et frère de Thetis, aime lui aussi Alceste : il enlève la jeune princesse au milieu d’une fête, Admète, l’'amoureux en titre, et Hercule, le soupirant, poursuivent Lycomède, à la tête des Thessaliens. Ils sont vainqueurs ; mais Admèle est blessé et va mourir. Pour le sauver, Alceste se dévoue et s'offre en. victime expiatoire. Hercule propose de l’arracher aux Enfers : il bravera Cerbère, Charon, Pluton lui-même ; seulement, pour prix de son exploit, il demand> à Admète de lui céder Aïlceste. Admète hésite, mais finit par accepter. Hercule descend au royaume des ombres, obtient de ramener Alceste à la lumière. Admète, malgré son amour, est résolu à jenir sa promesse, à céder Alceste à son sauveur. Maïs Alceste se désespère. Devant tant d'amour, Hercule se ressaisit, rend la jeune fille à son amant, et s’en va vers de nouveaux labeurs » LE Gros, Philippe Quinau:t, p. 556, 557).