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là qui explique sa présenca à la cour d’Yolcos, voilà qui rehausse singulièrement sa grandeur d'âme : Alcide non seulement vaincra la Mort, mais se vaincra lui-même. Ce Lycomède, d’autre part, ce prince perfide qu’a imaginé Quinault, n’a-t-il pas l’avantage d’attacher entiè= rement notre sympathie à ces victimes, Alceste et Admète ? Pareillement Céphise, autre personnage ‘inventé,
donne par soû inconstance lustre et éclat à la constance
d’Alceste, Le dénouement à son tour, neuf et original, agrandit l’œuvre, l’ énnoblit.
Perrault, d’abord, en son enthousiaste apologie, commettait uñe bévue d’importance : il attribuait à Admète des paroles qu’Euripide fait prononcer par Alcesta. Ra-
cine releva l’erreur dans la Préface -d’'Zphigénie (1674),
y Jnsista avec une ironie complaisante, et finit par conseiller à l’ennemi d’Euripide, — à lui et à tous les Perrault, — « de ne plus décider si légèrement sur les ouvrages des anciens » (83).
De plus, comme le dit la Sagesse des Nations, à vouloir trop prouver, l’on ne prouve pas grand’chose. Et Cléon n’arrive point, en dépit de son zèle, à nous démontrer pertinemment l’infériorité d’Euripide par rapport à son imitateur. Reconnaissons toutefois que cette querelle minutieuse, où Pierre Perrault s’attarde, n’est pas aussi ridicule qu’on ie pourrait croire. Transportée sans modi-
(83) Voir Racine, Préface d’Iphigénie, éd. Mesnard, t. II, p. 143- 147. — Cette sévérité de Racine à l'égard de Perrault a été blämée par Voltaire. « Trompés, dit-il, par une édition fautive d'Euripide », « Perrault et ses partisans » ne sont point si coupables ! Et puis, continue-til, quelles fautes de goût n'a pas commises le poète grec |! La discussion d’Admète et de son père, les propos que tient Hercule ou qu'on tient sur lui, — « de telles scènes ne seraient pas souffertes chez nous à la Foire » (Voltaire, Ed. Moland, t. XVII, Dictionpaire philosophique, p. 230, 1, 2). À
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40 P. PERRAULT, sA VIE ET SES. OUVRAGES
fication sur la scène du XVII: siècle, l’Alceste d’'Euri-
pide eût sans doute paru grossière ou fâcheuse en quel-
ques endroits à un monde de cour et de ville galant et spirituel, raffiné et aisément dédaigneux, réfractaire de parti-pris à tout ce qui ne cadrait pas avec ses mœurs, ses habitudes, ses préjugés. M. Gros, qui défend ici avec raison Quinault et Pierre Perrault, fait remarquer que . Racine, lui aussi, « quand il s'inspire d’une tragédie d’Euripide, adapte et modernise » (84). L'adaptation de Quir. ault a seulement le tort de: déguiser la beauté simple d’une œuvre antique sous le fard et l'apprêt d’inventions romanesques. Et Perrault, de son côté, à trop de subtilité dans l’esprit, il appartient trop par ses lectures, ses fréquentations et ses goûts à cette période pré-classique de 1630-1640, pour renoncér, en faveur d’un ancien, aux agréments imprévus et divers que procurent l’ingéniosité, la finesse, l’adresse et le tour de main. L’Antiquité, en effet, tous les auteurs anciens sans restriction, voilà ce qu’à l’occasion d’Euripide et d’Alceste, vise et combat dans sa Critique Pierre Perrault, Il avouera, si on le presse, — mais le tour même de sa phrase autorise quelque doute sur la sincérité de cet aveu, — il avouera que jadis, en Grèce et à Rome: on a eu « plus de génie » que de son temps « pour la description des choses de la Nature, des sentimens du cœur de l’homme, et pour tout ce qui regarde l’expression » (85). Mais quelle supériorité ne retrouvent pas les Modernes en ces parties de l’art plus essentielles encore : bienséance, ordre, économie, distribution, arrangement ! C’est que toutes ces vertus de composition demandent « une infi-
(84) E. Gros, Philippe Quinault, p. 564.
(85) Critique d'Alceste, Recueil Le Laboureur, p. 303.
Le Gour Des LerrRes ‘ 41
ER p LaR :
nité de préceptes » qu’a procurés, seule, « une :longue
suite d’experiences, de reflexions et de remarques » (86). L'avantage est donc aux derniers siècles sur les précécents : ils ont profité du « travail et de l’estude » (87)
accomplis avant eux. Ainsi, dès sa Critique d’Alceste,
Perrault affirme cette doctrine du progrès en-art que, tout au long de la Querelle fameuse, soutiendront les « modernes », réfuteront les « anciens ».
- C’est encore à défendre la cause des auteurs modernes que notre Pierre Perrault s’appliquera, quatre ans plus
tard, dans la préface qu’il a mise à la traduction de la
Secchia rapita (88). Et les mérites du traducteur ne nous feront pas oublier les D IGieS ou les bizarreries du théoricien. , Re
Poème burlesque en douze chants, la Skcchia rapita nous raconte la lutte engagée par Bologne contre Modène pour un bien futile motif. Ceux de Modène ont pénétré dans Bologne et rapporté de leur incursion dans la ville un seau de bois, mince trophée, mais qui suffit à exciter entre les deux peuples une haïne durable’ Bologne, d’abord, se fait battre : elle perd successivement les deux places de Roubière et de Castel Franco. Devant Castel Franco, toutefois, elle retrouve son énergie : elle s’em- pare mêvmie d’un prince, allié de Modène, le roi de Sardaigne Enzio, fils de l’empereur Frédéric IT. Dès lors,
Là aucune action décisive n’intervenant, une trêve est con-
clue entre les deux armées. Mais cette trêve ne deviendra
(86) Critique d'Alceste, Recueil Le Laboureur, p. 303. (87) Ibid.
(88) La Secchia Rapita. re Goua Enlevé. Poeme heroi-comique du Tassoni. Nouvellement traduit d'Italien en François, 2 1, Paris, Guillaume de Luyne et, Jean-Baptiste Coignard, 1678.
42 P. PERRAULT, $A Vi ET SES OUVRAGES
une paix, une paix « sous di conditions », ins par l'entremise du pape et de son légat.
Entre temps, nous avons assisté à quelques scènes gro-
tesques où l’auteur ridiculise à sa manière la chevalerie
errante. Un chevalier, Melindo, à défié et renversé Pun après l’autre toute sorte de combattants. Il ne saurait être vaincu ni par la force, ni par la valeur : seule, la
couardise viendra à bout de lui. Un chevalier couard en effet se présente, le comte de Coulagne, et Coulagne jette à terre Melindo. Mais Coulagne à son tour subira les pire; humiliations. Tombé amoureux d’une belle guerrière, Renoppia, il en sera fort vilainement méprisé. L’idée lui vient alors d’empoisonner sa propre femme : quand il sera devenu libre, Renoppia, croit-il, cédera à son amour. La comtesse cependant a été avertie ; elle évite le piège, s’enfuit, et se donne à son amoureux, le, chevalier Titta. Une pareille histoire, hors-d’œuvre baroque, sert principalement à étoffer, à grossir un sujet assez maigre, et occupe à elle seule deux chants : le dizième et le onzième. 5 e
Les douze chants de la Secchia, Perrault nous déclare qu’il s’est efforcé de les traduire avec fidélité et exactitude. Il à pris seulement licence, nous dit-il, d'effacer quelques tours poétiques, quelques vivacités de langage
(89) ou grossièretés par trop immodestes. « À cela près », il s’est contraint à suivre « l’esprit, l'intention et le tex-
te de l’Auteur » (90), et il pense les avoir suivis assez
« pour que l’on puisse voir au vray la qualité de l’ou-
(89) C'est ainsi qu'il traduit * Ruf{ianella mia par l'expression beaucoup moins hardie : ma petite donzelle, — Cf. encore Secchia rapita, t. 1, p. 52 et 53, — 72 et 73, — 74 et 75, — 82 et 83, etc.
(90) Avertissement ou Réflexions sur le Poëme Italien du Seau enlevé, et sur sa traduction en Prose Françoise, p. 3%.
Dee Le Gour pes Lerrnms © 43
2 =. svrage, tant pour ce qui est du dessein que pour la diction re et l'expression » (91).
LS française. Par trop scrupuleux, même, c’est une transcription littérale, presqu’un décalque, qu’il nous offre. Et l’on se persuade aisément que, si sa traduction avait pu « recevoir cette beauté », — ainsi s’exprime-t-il, — si la chose, pour mieux dire, eût été possible, il nous aurait donné les équivalents gascon, limousin ou provençal, des divers passages du livre écrits dans les dialectes bou- Jonnais, brescian ou modenois. Il a dû se contenter de nous signaler, à la rencontre, cette cavalière introduction des parlers locaux, laquelle, selon lui, procure -« beaucoup de grace à l’ouvrage en son orignal et en augmente le Burlesque » (92).
S’attachant, avec une précision menue, à rendre le “ poème intelligible en tous ses détails, il a indiqué, dans les marges, « de quel party sont ceux qui sont nommez » (93) — modenois ou boulonnais. Dans les maïges encore, il nous a donné le mot-à-mot de quelques expressions qu’il venait de traduire largement ou vaguement. Il rend par exemple l'italien : « E bestemmi6 sessanta fratr bigi » par le français : « dont il juroït et blasphemoit d'une belle maniere ». Mais, en face, dans la marge de
(91) Avertissement, p. 36, 37.
(92) Ibid, p. 37. — Ce « Burlesque » de la Secchia rapila a été 2 exactement défini par Charles Perrault : il « ne va, dit-il, qu'à mesler le plaisant avec le serieux ». Charles, d’ailleurs, préfère le « burlesque » du Lutrin, lequel « consiste à exprimer des choses basses et triviales en des termes pompeux et magnifiques » (Parallèle des ‘2 Anciens et des Modernes, Paris, Jean-Baptiste Coïgnard, 1688-1697, t. TI, p. 299).
(93) Avertissement, p. 37.
Perrault à atteint son but. Aux strophes ‘italiennes — correspondent en général, mot pour mot, leur version —
DS = RES — 44 D: PERRAULT, SA el ET SÉS OUVRAGES
droite, il nous fait connaître le sens juste : « 4 Talén dit, il blasphemoit soixante freres gris, autrement Cordeliers » (94). De même ce vers : « E resto con la sposa à far la torta » est d’abord rendu sans précision : € Et demeura à se divertir avec sa femme ». Mais, dans la mar- __ ge, nous aurons le mot-à-mot : « L’Italien dit à faire du gasteau » (95). : LES EAN PCA Certaines « énonciations poétiques », il les a, aussi, expliquées, attentif à lever pour nous les moindres difficultés de lecture. Toutefois, s’il convenait de nous ap- prendre que « le moteur de la sixième lanterne », « C’ést Jupiter », convenait-il autant de nous marquer avec soin que « la Réine de la Mer es », «€ est Ve: nise » ? (96). 4
D’ Aie à ce religieux respect du texte + où,
plutôt, cet asservissement du traducteur à l’auteur, la
juxtaposition d’une strophe originale et de sa version ‘française le démontrera suffisamment : les citations, ici, parlent d’elles-mêmes. ° HER
(94) Secchia rapila, L'AE e chant II, p. 106 er QUE (95) ‘Ibid., p. 118 et 119.
(26) Cf. Avertissement, p. 38.
Le Do DES LETTRES 45
&e Voici un passage héroïque dans les deux langues :°
= Bigon di: Gieremia, che
[di lontano
A la strage de’suoi gli [oechi rivolse,
De flanco addosso al Rè . [spronô, ma in vano, Che’l Conte di Nabrona il [colpo tolse :
nl Conte cadde à quell’ in-
; [contro al piano,
Ma subito fù in piedi, e si
[raccolse,
Che vide il suo signor mo- .. [ver d’un salto
Contra Bigone, e alzar la [spada in alto (97).
que :
-Saturno, ch’era vecch1o,
[e accatarrato,
E s’havea messo dianzi un [serviziale,
Venia in una Jlettiga riser- [rato Che sotto la seggetta ha- [vea il pitale:
Marte sopra un cavallo era [montato,
Che facea salti fuor del [naturale :
Le calze à tagli, e’1 corsa- [letto indosso,
E nel cappello havea un [pennacchio rosso (99).
Bigon de Hieremie qui
de loin tourna. les yeux sur le carnage. qu’on faisoit de ses gens, picqua
vers le Roy en flanc, mais inutilement car le Comte de Nabrone détourna le coup, le Comte fut jetté à terre du choc, mais il se remit sur pied incontinant et sur ses gardes, car il vit son Roy se jetter sur Bigon d’un sault, et lever
l’espée sur luy (98).
Voïei, maintenant, un passage de description burles-
Saturne qui estoit vieil et caterreux, et qui s’estoit fait donner [un re-
mède] auparavant, venoit
enfermé dans une littiere qui avoit un bassin sous le siege. Mars estoit monté sur un cheval qui faisoit des saults au de là du naturel, ses chausses estoient à taillades, avec le
- corcellet sur le corps, et
sur son chappeau 1l avoit un pannache rouge (100).
(97) Secchia rapita, t. I. ‘chant VE p- 254.
(98) Ibid. p. 255.
(99) Secchia rapita, t, 1, chant IT, p. 88.
(100) {bid, p. 69,
RS
Pierre Perrault, on le voit, est le plus consciencieux des traducteurs. La probité qui caractérise sa vie, on la retrouve jusque dans son effort constant pour ne pas dfi- ‘gurer une pensée étrangère (101).
C’est, en revanche, l’homme à idées, et à idées audacieuses, que nous révèle l’Avertissement placé en tête de
sa traduction. Félicitant le Tassoni de n’avoir imité au-
cun auteur ancien, il fait le procès de toute l'Antiquité. Si l’on admire encore, dit-il, un Homère, un Virgile, un Horace, c’est qu’on les a toujours admirés. Il dénonce à leur égard et réprouve une longue tradition de respect. Ecrivains remarquables: pour leur époque, leur renommée s’est transmise des pères aux enfants, des maîtres aux disciples : « Je croy... que la grande réputation ea laquelle nous voyons encore à présent les anciens Auteurs, ne leur a esté donnée qu’à cause que leurs ouvrages ont paru en des temps où les esprits estoient grossiers et sans erudition, et comme en effet ces ouvrages estoient bons, et que les autres ouvrages qu’il y avoit alors ne leur estoient pas comparables, ils meriterent une haute esti-
(101) Cette « conscience » de Pierre Perrault apparaîtra davantage encore, si l'on Compare sa traduction à quelques-unes de celles qui ont suivi. Voici, par exemple, comment un traducteur du XVIIIe siècle, de Cedors, rend les deux stances que nous avons citées, Dans la première surtout, il s'éloigne sensiblement du texte italien :
a) Bigon de Jeremei appercevant de loin le carnage que faisoit - Enzio, pique à lui pour l’attaquer «en flanc ; le Comte de Nabrone pare le coup, mais il en est renversé ; en se relevant il voit le Roi courir sur Bigon.. (Le Seau Enlevé, Paris, 1759, t. II, chant VI, p. 19):
b) Saturne, vieux et caierreux, ej qui avant de partir s’étoit fait donner un remede, venoit en litiere fermée, un bassin sous le siège.
Mars montoit un cheval qui faisoit des sauts terribles :; ce Dieu
avoit des chausses à taillades et un panache rouge sur le chapeau.
(bid., t. I, chant II, p. %5).
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me, laquelle s’estant fortement insinuée dans les esprits 4 ces temps-là, passa facilement des peres aux enfans,
des maistres aux écoliers qui s’en laisserent prevenir par une soumission aveugle qu ils avoient, comme de jeunes ;
gens, pour les avis et sentimens de ces peres et de ces maistres qui les assuroient que ces ouvrages estoient divins,et inimitables » (102).
Grecs et Latins, 1Joute Perrault, ont commencé de paraître chez nous, « lorsque la barbarie de nostre nation est venuë à se dissiper ». Ils ont aussitôt, — les ouvrages français étant « rudes et grossiers », — conquis réputation et honneur. Ainsi, admirés de tout temps, ils continuent de l’être, et ils profitent de la plus déraisonnable des préventions (103).
N'y a-t-il pas des gens enfin, pour qui nullé œuvre n’est belle, si elle n’a pris rang dans le passé ? Ils disent, ceux-là, « que le Romant de la Roze, la Comedie
de Patelain sont des pieces admirables ». Cependant, leur rétorque Perrault, « je croy qu’on demeurera bien d’accord que celles [les comédies] que nous avons de Scarron et de Molière. les surpassent infiniment » (104). D’autres encore soutiendront que les « Rondeaux » de Marot, « ses Balades, ses Epigrammes et ses Epistres, sont le modelle du beau et du bon qui se peut faire en ce genre. » Mais, reprend Perrault, « Voiture et Sarasiff, et d’autres autheurs tout recens ont fait des Rondeaux beaucoup meil- ‘leurs sans comparaison et en plus grand nombre qu’il n’en a jamais fait ». Leurs « Balades », leurs Epigrammes », leurs « Madrigaux », leurs « Epistres » sont aussi
(102) Avertissement, p. 17 et 18.
(103) 1bid., p. 19.
(104) Ibid., p. 19, 20.
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bien supérieurs aux siens. La vérité, conclut Perrault, c’est que la réputation qu’on veut, encore aujourd’hui, conserver à Marot, n’est « qu’un souvenir du temps au- - quel il a écrit, où... il n’y avoit point d’Auteur qui lui pust-estre comparé » (105). Descandons maintenant
« jusques aux arts ». La fontaine des Innocents, quelques
statues de Germain Pilon font oublier à beaucoup ces fontaines et ces statues, noblesse et orgueil de Versailles. De même, tel vieux tableau, défectueux par le:« des-
sein », désagréable par.le « coloris », est plus estimé que :
les chefs-d’œuvre actuels de Le Brun et de ses émules (106). |
Réagissons contre cette tendance à dénigrer et dédaigner le présent. Nous accorderons sans doute aux ouvrages de nos prédécesseurs le mérite « d’avoir été les premiers où l’on ait vu quelque chose de bien » (107). Mais, depuis lors, l’invention, la diction, le tour ont gagné en délicatesse, finesse, élégance : « Combien avons nous de Poëmes Epiques.. qui, à tout prendre, vallent mieux que ceux d’Homere et de Virgile ? Combien de Comedies pour
le Tragique et pour le Comique, mieux traitées que celles
de Sophocle, d’Aristophane, d’Euripide, de Seneque, de Plaute et de Terence mesme ? Combien de vers Lyriques plus doux, plus polis et plus remplis d'esprit et d’agrement que ceux d’'Horace ? » (108). Nos écrivains modernes, eux aussi, « quelque zelez qu’ils soient pour la gloire » des Latins et des Grecs, devront finir par avouer qu'à l’antiquité n’est pas ‘toujours indissolublement liée la supériorité. Et comment, de bonne foi, rejeter cette vé-
(105) Avertissement, p. 20.
(106) Ibid., p. 21.
(107) Ibid.
(108) Ibid, p. 22.
we OLA 2 ë y 11 A F FL) 4 Es onde ie À D Mie LD UE jé 7) CR SU dd
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Le Govr nes Lerrres 49
rité d’évidence : « Ce n’est pas une chose nouvelle que
les RR deviennent plus habiles que les maîtres »
(109). De génération en génération, un progrès s/aCc0m- | plit, un mieux s'affirme. : AS
Le même paradoxe, et aussi fermement soutenu, se rencontre dans la Critique des deux Tragedies d’Iphigenie d Euripide et de M. Racine, ouvrage qui a été composé après la traduction de la Fran rapita, mais qui est resté manuscrit (110).
Ce dialogue (les trois Critiques de Perrault revêtent là forme du dialogue) met aux prises deux interlocuteurs, Philarque, le partisan des Anciens, et Cléobule, le partisan des Modernes, c’est-à-dire Pierre Perrault luimême. Cléobule-Perrault, là encore, affirme péremptoirement l’infériorité des Lettres antiques comparées aux Lettres modernes. Il n’y à pas lieu de croire, déclare-t-il, « que la nature se soit espuisée dans le genie de ces antiens (sic) autheurs, et qu’elle n’ait jamais peu revenir a en produire de meilleurs ou du moins de pareiïlz » (111). En outre, poètes excellents pour leur époque, un Homère, un Virgile, un Euripide n’ont pas pu ne pas être dépassés par ceux qui les ont suivis et imités : délaissant dans leurs modèles les défauts, ceux-là ont porté leur at-.
tention” seulement sur les qualités ; ces qualités elles-
mêmes, ils leur ont procuré achèvement et perfection. Plaute dois être préféré à Aritosphane, Térence à Plaute,
(109) Avertissement, p. 3.
(110) Critique des deux Tragedies D'iphigenie D'euripide et de M. Racine Et la comparaison de Lune avec L'autre Dialogue, — ms. de 166 pages, B.N. Fonds fr. 2385.
(111) Critique des deux Tragédies AA PAGEME; 1re partie, p. 8, vers0.
SR RO RS ne sg de RAS ex GR ns 4" 5e ! . Er Sal SNS Pie MUC VPN La tre MR
Molière à Térence (112). La « diction » surtout était, jadis, des plus faibles. Les Tragiques grecs, par exemple, noient « un sens » « dans beaucoup de paroles Inutiles », répètent les mots « sans nécessité et sans grace », coupent même un mot en deux : le premier tronçon termine un vers, et le deuxième commence le vers suivant. Heureusement pour eux, Eschyls, Sophôcle, ni Euripide n’avaient la rime à trouver comme nos poètes (113). Pierre Perrault, n’en doutons pas, avait bien mal fäit ses « humanités » Mauvais humaniste, il reproche à Horace ÿ <> d’avoir écrit ce vers : « Vilius argentum est auro, virtutibus aurum ». « Vilius » lui semble impropre. C’est qu’il le traduit par « plus vil », et non pas, comme il le faudrait, par « moins précieux ». Le sens pourtant est clair à qui sait un peu de latin : « L/argent à moins de prix que l'or, l’or que les vertus ». Mauvais humaniste, Pierre Perrault cite de travers ces mots d'Horace encore : virtus post nummos. Il écrit : virtus, post, numinos, ajoutant un barbarisme à un non-sens (114). Pouvait-il, avec si peu de savoir, rien entendre à l’Antiquité ! | Aussi, à cette Antiquité, n’admettra-t-il jamais qu'un Boileau, un Racine lui soient sincèrement dévots. Ce ‘qu’ils empruntent aux Anciens, affirme-t-il, — vérités communes, sentences banales, — ne l’expriment-ils pas « en bien meilleur ordre », « plus agréablement », avec 4 une « énonciation » « plus nette », « plus polie et plus chastiée » ? (115). Et puis, peuvent-ils tenir pour un mé
(112) Critique des deux Run PTsRIGénE. ire partie, p. 25, verso.
(13) {bid., p. 30, recto.
(114) Ibid., p. 30, verso, — 51; recto.
‘15) Ibid, p. 10, recto et verse,
Le Govr DES LETTRES | 51
rite de « faire connoistre qu’ils ont là une chose aussy commune que le sont les ouvrages des anciens que les Plus petits escoliers scavent (sic) par cœur » ? (116). Pierre Perrault ne trouve d'autre motif à cette déférence — * pour un passé qu’il méprise que les. « manieres myste- : rieuses » d’une « Caballe » (117). Il s’explique : un certain groupe d’auteurs, auxquels se joignent les régents de collège, voient dans l’admiration à outrance de l’antiquité, et surtout de la langue grecque moins connue que la latine, un moyen de trancher et de se distinguer (118). Un vice du cœur explique pour Pierre Perrault un travers de l’esprit. C’est que l’insuffisance du savoir a toujours mené à l’incompréhension, et l’incompréhension à l’injustice, — comme un excès de science à la vanité ! Toutefois, et même lorsqu'il se trompe, une certaine fitesse astucieuse ne manque pas à notre Pierre Perrault. * Racine, comme nous le savons, l’ayant engagé, lui et les siens, à ne pas prononcer témérairement sur les auteurs, da la Grèce et de Rome, — ici, au moment d’achever la première partie de son ouvrage, Pierre Perrault reprend, pour y répondre, la phrase de Quintilien dont 08 le grand Tragique avait cru morigéner son audace. Et, e la citant à son tour, la citant dans les mêmes termes que Racine! il fait déclarer par Philarque-Quintilien : « il fault estre extremement circonspect et tres retenu a prononcer sur les ouvrages de ces grands hommes de peur qu’il ne nous arive (sic) comme a plusieurs, de, condamner ce que nous n’entendons pas » (119). A quoi, immé-