‹ Critique du Livre de Dom Quichotte de la MancheChapitre 17 sur 64 · AE 7 TO, ASE ER VUE · texte numérisé non relu

AE 7 TO, ASE ER VUE

Ls Gour pes Lerrrss ta 66

première, assise avec abandon sur tes genoux, je t'ai donné et j'ai reçu de toi de tendres caresses. Et tu

me disais alors: « Te ver-

rai-je, ma fille, heureuse au foyer d’un époux, vivre et briller dans un rang digne de moi ? ». Et je te répondais, suspendue à ton cou, pressant ta barbe, que ma main touche encore: « Et moi, que feraije pour toi? pourrai-je of-

frir à ta vieillesse, 6 mon.

père, la douce hospitalité de ma maison, et te rendre les peines, les tendres soins que t'a coûtés mon enfance ? » (127).

Nous avons souligné l’essentiel de ce qui est à reprendra chez Perrault: adjonctions, transformations, incorrections, termes faibles ou inattendus, erreurs légères ou graves. Mais ce qui frappera davantage encore, si l’on veut bien comparer les daux textes que nous avons juxtaposés, ce sera, dans la traduction de Perrault, l’embarras

(126) Critique des deux Tragédies d'Iphigénie, p. 77, recto et verso. 427) Théâtre d'Euripide, trad. G. Hinstin, éd. de 1896. t. IT, p. 39.

Ke +

56 P, PERRAULT, SA Vie ET Ses OUVRAGES

du tour, la maladresse verbale de la suppliante, sa lenteur et comme sa mollesse à s'exprimer. Plus vigoureuse et, à la fois, plus habile se montrait l Tphigénie d’Euripide.

Racine, lui non plus, n’a rien gagné à se dépouiller de

tout rythme et de toutes rimes. Mettons de nouveau en

parallèle deux passages (Eriphile s'adresse à sa conf.

dente, Doris)

Racine

Je me flattois sans cesse

Qu'un silence éternel ca- [cheroit ma faiblesse.

Mais mon cœur trop pres- [sé m’arrache ce discours, Et te parle une fois, pour [se taire toujours.

Ne me demande point sur [quel espoir fondée

De ce fatal amour je me [vis possédée.

Je n’en accuse point quel- [ques feintes douleurs Dont je crus voir Achille [honorer mes malheurs.

Le ciel s’est fait, sans [doûte, une joie inhumaine À rassembler sur moi tous [les traits de sa haine.

Rappellerai-je encor le [souvenir affreux

Du jour qui dans les fers [nous jeta toutes deux ?

Dans les cruelles mains [par qui je fus ravie

Je demeurai longtemps [sans lumière et sans vie.

Enfin mes tristes yeux [cherchèrent la clarté;

Perrault

Je me flattois sans cesse

que je pourrois cacher ma

foiblesse dans un Eternel

Silence mais la presse ou

est mon Cœur marrache ce:

discours de la bouche et me fait te parler une fois pour se taire tousjours, ne me demande point sur quelle esperance je me vis posseddéé de cet amour fatal je n’en Veux point accuser quelques douleurs feintes dont je mimaginay qu’achille honnoroïit (sic) mes disgraces Sans doute le Ciel S’est fait Une joye Cruelle a rassembler tous les trais (sic) de Sa tiranie (sic) sur moy, Rappelleraije encore lamemoire affreuse de la journée qui nous mit dans ses fers touttes deux Je demeuray Un long temps sans cennoissance et sans Vie dans les mains qui me ravirent, enfin mes yeux affoiblis tascherent avoir

slt és: ta nets sie.ct) de

- Et me voyant presser dé:

+4 [bras ensanglanté, Je. frémissois,

[d’un vainqueur sauvage

Croignois de. rencontrer

[l’effroyable visage.

J’entrai dans son vaisseau,

[détestant sa fureur,

Et toujours détournant ma [vue avec horreur.

Je le vis: son aspect [n’avait rien de farouche; Je sentis le reproche expi-

[rer dans ma bouche; Je séntis contre moi mon

[cœur se déclarer; J'oubliai ma colère, et ne [sus que pleurer... (128).

Læ Gour prs Lervnes

Doris, et

lejour, ÆEt me ou entre des bras Sanglans je fremissois et croignois de rencontrer le visage effroyable - d’un Sauvage victorieux, j’entray dans Son Vaisseau : en detestant Sa fureur et detournant avec’ horreur mes yeux, je le vis je ne trouvay rien de farouche enson aspect, les reproches que je croyois luy faire expirerent dans ma bouche, Je sentis que mon cœur se declaroit contre moy. J’oubliay mes Sujets de colere et ne sceut (sic) faire autre chose que

pleurer... (129).

I1 suffit. Nul reflet de la poésie racinienne ne vient colorer, animer cette prose traînante, languissante, diluée à plaisir. Et l’émotion a disparu avec le chant.

Le dernier ouvrage de Pierre Perrault, — ouvrage ma-

muscrit encore,

— est celui-là même que nous publions :

Critique du livre de Dom uirhatte. Dialogue. Eudore, Néophile (1679).

Les 141 feuillets dont il se compose sont recouverts en entier d’une écriture fine, mais assez régulière et que l’on peut lire sans trop de difficulté. Originaire du fonds Notre Dame, ce manuscrit ne semble pas autographe : il

(128) Racine, Iphigénie, 11, 1, p. 17%, 176, éd. Mesnard. (129) Critique des deux Tragédies diprioërse, p. li, 112, recto et verso.

verso, —

Re de Li ON DE. en ES EN HR URS Fete

58 P. PernauLr, sA' Vie ET SEs OuvraGes n’est pas signé, et, de plus, rien n’y rappelle l'écriture

- de Perrault, dans les pièces véritablement autographes que nous avons pu examiner. NS

. La lecture de l’ouvrage révèle immédiatement deux dé-

fauts. Notre auteur n’a point fait effort pour. rassembler,

organiser, composer. C’est ainsi qu ’examinant la secohde partie du Don Quichotte, il revient, et avec insistance, sur ce reproche de pédanterie qu’il à “déjà adressé à Cervantes, lorsqu'il se préparait à aborder la discussion de la première partie. En outre il se complaît, dirait-on, à écrire en de longues et de lourdes phrases, en périodes enchevêtrées d’incidentes, embarrassées de parenthèses ; ei bien que ses raisons ou propos, même les mieux déduits, vont àssez souvent se perdre dans un verbiage où ils se noient. Voyez, par exemple, comme notre Pierre Perrault est maladroit, voire incorrect, comme il s’essouffle, ahanne et trébuche, lorsqu'il nous expose le dessein de Cervantes, et les obligations où il juge qu'était tenu le romancier castillan : « Le dessein de l’autheur dans ce livre est de faire voir l’impertinence des Romans de Chevalerie, Et pour y parvenir Il Imagine un homme qui est devenu fou pour les avoir leus, et qui dans sa follie tourne en avantures Romanesques tout ee qui se fait en la manière ordinaire de vivre du temps où il est : Or comme ces avantures romanesques qui n’ont d’autre fondement que l’imagination devoyée de ce fou, sont ofpo-

sées à cette maniere ordinaire de vivre, Il faut pour en.

faire voir l’absurdité, depeindre d’un costé cette maniere de vivre le plus au naturel qu’il se peut, et l’accompagner de toute la possibilité et probabilité imaginable, Et de l’autre Les resveries de ces Romans, l’ in possibilité de ces avantures extraordinaires et ces merveilleux imagiaires dans lesquelz on a mis tout leur agrement, affin

Las Gour DES Lerrnss RENE |

de ’opposant une sorte de vie que l’on connoist qui est

dans la vérité, où rien ne se fait par miracle ni par enchantement, à cette autre où, au contraire, tout y est. merveilleux miraculeux et incroyable, Il en resulte une plus grande risée et mocquerie contre les Romans et cottre ce fou qui croit pour veritable toutes ces choses sur- LA prenantes et incroyables qu’il y voit ». (130)

- Ce serait pourtant faire tort à Pierre Perrault que de

ne pas reconnaître en lui la sincérité et, avec la sincéri-

té, la hardiesse et la vigueur. Dès les premières pages, le

- ton âpre décèle l’irritation. Pierre Perrault en veut à

tous ces « beaux esprits » par trop entêtés dans leur sentiment d’admiration à l’égard de tel auteur grec ou-de l'Espagnol Cervantes. Il leur en veut de n’admettre, quand il s’agit d’une idole de leur goût, le bien-fondé d’aucune critique. Raiïllé par eux, et non point réfuté, c’est ici, dans ce long travail, qu’il prendra sa revanche. I} y consignera les nombreuses raisons qu’il croit avoir de « mésestimer » un mauvais roman :; et il y montrera,

maïs avec cet acharnement qu’expliquent seules la dé-

convenue et la rancune, que Cervantes a entassé « absur- DJ

ditez, contrarietez, Impossibilitez, Indecences, malhon-

nestetez, langueurs et longueurs de stile et de narration, Inutilitez, bassesses, negligences ». (131)

Toutefois Pierre Perrault ne nous apparaît pas aussi éloigné qu’il l’affirme. de ses contradicteurs et adversaires : Boileau, Racine. D’abord son principe de jugement, la règle où il se fixe, c’est le bon sens, le « sens commun », Et ainsi, comme Racine, comme Boileau, il se proclame hostile à tout excès d'imagination, à toute

(130) Critique du Livre de Dom Quichotte, p. 30, verso, et 31, recto. (131) Ibid., p. 2, verso.

60 P. Perrauzr, sA Vie et SES OUVRAGES

EN

libre fantaisie. A-t-il donc oublié que l’année précédente

(1678), il a traduit la Secchia rapita et, en conséquence, pris son plaisir à de burlesques inventions ?

De plus, attaquer un auteur espagnol, dci. “une œuvre espagnole, c'était prêter appui à cette campagne qui, dès avant 1660, s'était inaugurée chez nous contre l'invasion littéraire roarire. et qui s’efforçait de ruiner une influence jugée pernicieuse, voire même humiliante, On ne ménagera les honneurs mi les compliments au cavalier Bernin, lorsqu’en 1665 il viendra en France pour

s’entretenir avec Louis XIV des bâtiments du Louvre; mais :

Charles Perrault et Colbert, artisans tenaces de la grandeur française, n’en décideront pas moins Louis XIV, dans leur nationalisme patriotique, à rejeter les plans de l’illustre ‘Italien, et ce sera sur un projet français, celui de Claude Perrault, que s’édifiera la façade orientale du palais de nos rois. En littérature, le P. le Moyne, le P. Rapin dès 1658, 1659, plus tard le P. Bouhours, signalent et condamnent les « extravagances » italiennes. Rapin reproche à Pétrarque, dans son poème sur l’Afriqua, à l’Arioste dans son Æoland furieux, au cavalier Marin dans son

Adonis, de n’avoir « suivy d'autre guide, que leur genie

et leur caprice ». Et l’on sait que Boileau ne montre que dédain pour le « clinquant » du Tasse. De même l’on juge trop brillants, trop « païlletés », trop inexacts à suivre la nature, trop peu raisonnables aussi, les meilleurs écrivains de l’Espagne. Bouhours relève dans Gracian, Grongora, Lope de Vega, des expressions outrées, des images inattendues, des métaphores « monstrueuses ». Et Boileau, de son côté, s’il mentionne à plusieurs reprises le Don Quichotte et-semble s’y être complu, estime en revanche détestables les aventures du Buscon et de Lazarille.

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