‹ Critique du Livre de Dom Quichotte de la MancheChapitre 18 sur 64 · DERNIER SEE PRO · texte numérisé non relu

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Comme Bouhours, il déclararait volontiers : « L’ Fe François ne se repaist point de pures chimeres ».

Or des « chimeres », des conceptions étranges, bizarres,

voilà justement ce que Pierre Perrault, bon ouvrier lui

aussi de classicisme, va rechercher et dénoncer dans je Don Quichotte. Premièrement, et c’est là le reproche essentiel qu’il fait à Cervantes, il le blâme de n’avoir pas assuré à l’ensemble du livre l’unité de ton si nécessaire dans toute œuvre d art, de n’avoir pas su incorporer aux plaisantes narrations les réflexions sérieuses qu’il en ti-

rait, d’avoir enfin mêlé détails réalistes et développements

romanesques, vérité observée et fiction arbitraire.

Puis, examinant le Jon Quichotte scène par scène, il n’en approuve à peu près aucune : veillée des armes à l'hôtellerie, armement du héros par l’hôtelier, aventure des marchands de Tolède qui vont à Murcie, — ou bien, pour la seconde partie du roman, défaite du chevalier des Miroirs, rencontre de don Diego de Miranda et du paladin de la Manche, histoire de basile et de Quitterie, séjour chez les ducs, — rien ou presque rien ne satisfait le rigoureux censeur : ce sont là pour lui inventions dénuées de « vraisemblance », de « possibilité ». De même les nouvelles et épisodes intercalés lui semblent, pour la plupart, se présenter sans à-propos, retarder le récit, détourner de don Quichotte et de Sancho l'attention du lecteur, Et c’est à peine s’il fait grâce, s’il « pardonne », selon son mot, à la nouvelle du Curieux impertinent, au récit du Captif d'Alger, à l’histoire de Léandra, à l'aventure du brigantin, à l’histoire d'Anne Félix. Au nom du vraisemblable et du vrai, principes essantiels de l’esthétique classique, Pierre Perrault assène des coups qu’il veut rudes à la fantaisie, à l’imagination, à l'humour. La rencon-

à / 62 P. PERRAULT, 64 VIE ET SES OUVRAGES

tre est curieuse, qui fait ainsi d’un ennemi de Boileau un aide convaineu de Boileau. | Il lui reste cependant hostile, — hostile sans esprit de

conciliation, — dans son ardeur toujours vive à harceler

las anciens et à combattre leurs partisans. Quels griefs n’a-t-il pas contre les uns et les autres ? Les seconds — il le répète, — l’ont en quelque manière obligé à entreprendre cette Critique du Livre de Dom Quichotte par l’orgueilleux mépris dont ils ont reçu ses objections au roman ‘de Cervantes. Ayant une fois admiré le Don Quichotte ou déclaré qu’ils l’admiraient, rien n’est capable

de les faire se dédire, tant ils s’obstinént dans leur senti:

ment. La même suffisance et la même opiniâtreté expliquent leur goût si délibéré pour les auteurs anciens : l'estime qu’ils leur accordent aujourd’hui, ils la leur ont accordée dès leur enfance, et ils ne veulent point se défaire d’une prévention qui les distingue : « il n’y a point [dans les auteurs grecs] les beautez qu’ils disent, [mais] à cause qu’ils ont dit qu’elles y sont, Et que ces ouvrages sont composez en une langue que peu de gens entendent, et qu’ilz n’entendent peut estre guere mieux que d’autres, Ils ne se veullent pas desdire estant quelques fois contraints de se retrancher dans la maxime que les goustz sont differens, Et comme ce goust ne se mesure ni à l’aulne ni au boisseau ni au compte et qu’on en est quitte en disant cela ne vous semble pas bon et Il semble bon à d’autres on ne peut pas les convaincre ni leur faire quitter l'opinion qu’ilz veulent avoir, laquelle als croyent leur faire honneur par cette singularité qu’ilz s’imaginent qu’on croit fondée sur une profonde science... » (132)

Et puis, affirment « Messieurs les beaux Espritz », com-

(32) Critique du Livre de Dom Quichotte, p. 89, recto,

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ment les Anciens, admirés de tout temps, ne seraient-ils pas encore maintenant admirables ? Leur prestige, répond notre critique, se fonde sur la persistance d’une erreur, non sur la certitude d’une vérité (133). LR

APN AE

La DETTE DE CHARLES ENVERS PIERRE

Ansl dans tous ses ouvrages, ou presque tous, Pierre Lerrault s'élève contre cette admiration de l’Antiquité qu’il estime injustifiée et injustifiable. Toutefois, ses arguments risquaient fort de ne point porter sur le public. Celui-ci ne les connaissait que par quelques pages qu’il avait lues dans l'Avertissement à la traduction de la Secchia rapita ou dans la Critique de l’opéra d’Alceste. Il fallait, pour les répandre et pour les imposer à l’attention, un style vigoureux sans doute, mais léger et vif, surtout de plus amples développements, et conduits avec plus d’ingéniosité, avec plus de prestesse. Ce fut Charles Perrault qui leur donna vraiment audience auprès de la Cour E et de la Ville. Les quatre volumes de ses Parallèles re- ES prennent en effet les idées de Pierre, les complètent, les renforcent. Mais, sous l’adroite mise en œuvre, ce sont 4 elles que) nous retrouvons, et quelquefois dans les mêmes Ps. - termes. Passées de Pierre à Charles elles sont demeuréés 4 intactes (134).

(133) Critique du Livre de Dom Quichotte, passim. (134) Rappelons que, si la Critique de l'Opera d’Alceste a paru en

1675 (Recueil Le Laboureur), et que si la traduction de la .Secchia

rapita est de 1678, — Charles Perrault ne publie le premier volume

de ses Parallèles qu'en 1688. La publication des quatre volumes

s’achèvera -seulement en 1697.

64 P. PERRAULT, sA Vie ET SES OUVRAGES .

Nous sommes habitués dès l’enfance, dit Pierre Perrault, à révérer les ouvrages grecs et latins. Maîtres et parents nous ont contraints à cette dévotion. — Charles Perrault, à son tour, affirme que beaucoup de ceux qui

« se déclarent pour les Anciens contre les Modernes »

« suivent en cela l’impression qu’ils ont reçuë de leurs Regents et demeurent Ecoliers jusqu’à la mort sans s’en appercevoir ». (135) « Elevez au bruit continuel des loüanges qu’ils ont oui donner aux Anciens » (136), comment ne conserveraient-ils pas pour eux cette estime sans, bor-

nes dont on les voit, chaque jour, faire orgueillense et pé-

dante profession ? N’y sont-ils pas d’ailleurs encouragés par les applaudissements des « Maistres ès Arts », troupe besogneuse dévouée à la gloire de ces antiques écrivains qui la « font vivre » ? (137) Et c’est déjà, avec une moindre concision et sans l’image qui arrête, le mot des Gon-

court : « L’Antiquité a peut-être été faite pour être le

pain des professeurs ». (138) Pierre Perrault avait encore insinué que l’admiration accordée aux Anciens flattait, chez ceux qui la leur por-

tatent, un sentiment ingénu de vanité : ils se savaient gré

de leur bon esprit et de leur bon goût, s’admiraient d’'appartenir à ume « cabale ». — Même remarque dans les Parallèles, mais énoncée avec plus de iougue, de rudesse bougonne. Recourir aux Anciens, déclare Charles, c’est,

(135) Parallèle des Anciens et des Modernes, en ce qui regarde les Arts et les Sciences. Dialogues. Avec le Poëme du Siècle de Louis le Grand, Et une Epistre en vers sur le Genie, Par M. Perrault de l'Academie Francoise. Paris, Jean-Baptiste Coignard, 1688-1697, t. I, p. 99 et 100. :

(136) Ibid., t Il, préface, p. à ny.

(37). Ibid., 1. I, p. 97.

38) Ed. et J. de Goncourt, Idées et Sensations, éd, de 1877, p. 198

- pour « plusieurs », se donner à croire qu’ils puisent « les bonnes choses dans leur vraye source », qu’ils les voient . « dans le centre de la lumière pendant que le reste des hommes est dans la fange et dans l’obscurité » ! (139) A

Pierre Perrault avait-enfin constaté et affirmé que nombre de gens n’admirent les œuvres d’art qu'à proportion de leur ancienneté. Et parmi ces ouvrages qu’un préjugé ou une obstination consacre, il avait cité la fontaine des Innocents. — Ce sera le même fait, avec le même exemple, qu’à son tour nous soumettra Charles. Perrault. Pour bien des gens, écrit-il, asservis au témoignage de leurs pères, la fontaine des Innocents est le plus beau morceau d'architecture et de sculpttre qu’il y ait en France. Entêtés dans une erreur « ridicule », ils se refusent à préférer les beaux ouvrages qui ont paru depuis : la Val de Grâce, la Façade du Louvre, l’Arc de Triomphe et les merveilles de Versailles (140). Charles Perrault n’est point négligent à vanter le génie de son frère Claude, ni à faire sa cour au roi, sur la plus somptueuse des « maisons royales ».

A côté de ces remarques et observations diverses, Pierre Perrault s'était efforcé de soutenir deux idées essentielles, — affirmations théoriques où il était bien difficile de ne pas reconnaître une part de vérité. La Nature, disaitil d’abord, ne s’est point épuisée dans la création des anciens auteurs. Cette idée, Charles se l’appropria dès son Poëme sur le Siècle de Louis le Grand, at la développa en vers assez heureux :

À former les esprits, comme à former les corps,

La Nature en tout temps fait les mesmes efforts.

(139) Parallèle des Anciens et des Modernes, t. 1, p. 100. (140) Ibid., t. I, p. 70, 71.

Son Estre est immuable, et cette force aisée

Dont elle produit tout, ne s’est point épuisée :. Jamais l’Astre du jour qu’aujourd’hui nous voyons, N'’eut le front couronné de plus brillants rayons ;

Jamais, dans le Printemps, les roses empourprées,

D'un plus vif incarnat ne furent colorées :

Non moins blanc qu’autrefois brille dans nos jar- Es [dins

L’ébloüissant émail des lis et des jasmins,

Et dans le siecle d’or la tendre Philomele,

Qui charmoit nos ayeux de sa chanson nouvelle,

N’avoit rien de plus doux que celle dont la voix

Réveille les échos qui dorment dans nos bois :

De cette mesme main les forces infinies

Produisent en tout temps de semblables genies…

Dans les Parallèles, Charles Perrault s ‘attache encore à montrer que la Nature est « immuable et {oûjurs la mèême dans ses productions ». Ainsi que l'avait fait son frère, il déclare à son tour : « comme elle [la Nature] donne tous les ans une Re quantité d’excellens vins, parmi un tres-grand nombre de vins mediocres et de vins foibles, elle forme aussi dans tous les temps un certain nombre d’excellens genies parmy la foule des esprits communs et ordinaires. Je croy que nous convenons tous de ce principe, car rien n’est plus déraisonnable, ni mesme plus ridicule que de s’imaginer que la Nature n'ait plus la force de produire d'aussi grands hommes que ceux des premiers siecles.. » (142)

(141) Parallèle des Anciens et des Modernes, — Poëme sur le Siècle de Louis le Grand, t. I, p.21, 22.

(142) Parallèle des Anciens et des Modernes, t. [, p. 88, 89.

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