‹ Critique du Livre de Dom Quichotte de la MancheChapitre 21 sur 64 · us CRITIQUE DU LIVRE · texte numérisé non relu

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antecedent estoit bonne et juste. Cela n’y fait rien me disoient ils, et ce. livre n’est pas fait pour estre examiné de la sorte, mais seulement pour divertir par sa lecture, Mais disois je, ceux dont je viens de vous parler, ne sont faitz aussy que pour divertir, Et leurs au-

theurs n°y ont point mis de Contrarietez, Tout y quadre

l’un avec l’autre, tout contribue au dessein qu’ilz ont eu, Et pas .un d’eux ne s’est avisé de se loüer dans son ouvrage comme à fait celluy cy avec une arrogance Insolente. Tout cela n’est rien encore une fois me disoient 1z. Mais encore, reprenois-je, Je ne puis pas m’imaginer. que des personnes aussy Judicieuses que vous estes, qui faites profession de vous connoistre aux ouvrages et productions d’Esprit, et qui avez continuellement [4 R*] la balance à la main pour peser Jusqu’aux moindres par-

ticules, n ayez d’autres raisons à donner contre ce que

Je vous oppose, que ce que vous me dites, Est ce qu’elles. sont si fines que je ne suis pas capable de les comprendre: Si cela estoit Je m’estimerois bien malheureux de voir que tant de gens qui Je croys ne vallent pas mieux que moy les eussent comprises d’eux mesmes, et que je fusse le seul qui eust les yeux de 1 esprit bouchez pour les voir, A cela point de response sinon que ce Livre est très beau et très bon, et que tout ce qu’il y a de gens d’esprit et qui en font profession, avoient tous ensemble donné ce jugement. dont on ne pouvoit appeller, Voila Monsieur. comme j’ai.esté traitté de ces messieurs. Vous verrez donc par cette Critique que je vous envoye si j’ay tant de tort et si ce que Je dis est de si petite consideration qu’il ne mérite pas, de response. Vous remarquerez. assurement dans la maniere dont je traitte cette affaire, un peu de chaleur contre les beaux espritz, mais Je n’ay pu m’empescher aussy de tesmoigner un

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__ peu de ressentiment du mespris qu’ilz ont fait de. moy,

Je croys qu ’1l y peut entrer aussy un peu de chagrin dont est cause mon [4 Pet indisposition qui à duré presque tout le temps que j’ay esté, à faire cet ouvrage, Mais à n'en point mentir, j’ay naturellement beaucoup d’indignation contre cette sorte de gens qui font les sçavantz et. qui à cause de quelque Grec qu’ilz sçavent plus que | ordinaire du monde nous regardent de haut en bas, et nous veulent faire croire qu’ilz voyent dans les autheurs en cette langue des beautez que nostre ignorance nous cache, Mais on sçait que ce n’est qu une Caballe car. Ilz n’ en ont jamais sceu et n’en scauront Jamais assez le fin pour y voir ces beautez de diction dont ils se vantent, connoissent ilz la force et la grace d’un aoriste ou futur premier et second, d’un paulopost futur d’un verbe medium ni tant de singularitez dont cette langue estoit composée qui se sont perdues et effacées par la suite des temps, Ilz ne sçavent pas mesme la lire, ni prononcer la plus part des lettres et des diphtongues de son alphabet, Et ces gens là nous veulent faire. accroire qu'’ilz y sont si habiles. Les scavans du Siecle passé estoient de bien meilleure foy quand ilz ont pris la peine de rendre ces ouvrages grecz en Latin mot pour mot, comme [5 R‘] estant tout ce qu’ilz pouvoient faire, et ils estoient pour le moins aussy habiles que les scavantz de ce temps cy. Je n’entends pas parler de quelques uns d’entr’eux dont l'esprit fécond met au jour des ouvrages exellentz qui font honneur à nostre siecle, Mais de ceux dont le genie est sec et sterile, ne peut rien produire si ce n’est quelque traduction desja faite, ou bien de mettre en beau francois les ouvrages de nos anciens autheurs, Ces ravaudeurs (car telz on les peut nommer puisque ce qu’ilz font n’est que mettre des pieces

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aux endroitz qui se trouvent usez et gastez par le ‘temps,

. Ces ravaudeurs dis je méritent ilz le nom de scavantz ?

ne font-ilz pas comme ceux qui de temps en temps font changer les habitz de leurs portraitz à cause ‘qu ’ilz ne sont plus à la mode mais aussy comment cela s acéommode t il avec le visage qui demeure toujours le mesme et qui disputte avec son habit pour leur age. Maïs c’est. assez parlé d’eux Je n’ay pu m empeschér de leur A6nner encôre ce coup de peigne. QUE Je vous envoye donc, Monsieur, ma Critique qui à dire le vray n’est qu’une esbauche, non pas [5 V“] seu-

Jemént pour contenter vostre Curiosité mais aussy affin

que vous la Critiquiez et m'en mandiez vostre avis, vous priant de le faire sincerement et ne me rien pardonnér, Car J’ay grande envye de scavoir si Je n’ay point l’esprit gasté ou si ma maladie ne l’a point infecté de ses amertumés. J’attens ce bon office de vostre amitié que je mettray au rang des plus grandz que vous puissiez me rendre puisque vous remettrez le Calme dans mon esprit que Cette dispute a jetté dans une estrange Tourmente.

Je suis

‘Monsieur

a Viry Le XXVIITI* avril 1679 : : : à RE RTL

ne Don Quicuomre ne La Mancme Lars

zS # 4

Dialogue

ÆEupoxe — NeoPaile [6 R®] Evnoxe — Trouvez vous donc si beau ce livre de Dom rase que je vous le vois toujours dans les mains Pi 4

__ NeoPpize. — Mais vous, un ce que vous ne | le trouvez pas beau ?

Eu. — Non assurement puisque vous voulez que je

vous le dise, et il m’a toujours deplu, mesme dez ma

jeunesse, quoyque de semblables choses soient ordinairement estimées par les Jeunes gens.

N£o. — Peut etre que le jugement desavantageux que vous en faisiez venoit du peu d'experience que vous aviez alors, et d’un faux goust Lu est assez ordinaire à la

\ di eunesse.

Eu. — Je me suis defié de ce que vous dittes, et Eos [6 V*] cela Je Fay voulu relire encore, mais je n’ay point changé d’avis.

Nro. — Cependant il est estimé de beaucoup de gens d'esprit, qui sont en reputation de s’y connoistre et d’avoir du goust qui disent tous que ce Livre est original, L'invention nouvelle, et le sujet heureusement

. traitté.

. Eu: — Je scays bien que plusieurs en parlent ainsy mais je ne me laisse pas ebloüir par ce mot d’original, Et quand on dit que l’invention est nouvelle, elle le pourroit estre en ce qui est seulement d’en avoir fait tout

ds

un livre, mais que ce soit une chose nouvelle que d’avoir inventé que quelqu’un soit devenu fou pour avoir lu des livres avec trop d’atachement, ou pour s’estre trop fortement adonné à quelque chose, et que sa folie se soit tournée de ce costé la, Je n’y trouve rien de nouveau, Il y a longtemps qu’on voit des histoires veritables et feintes où il y a de pareilz incidens. Quant à ce qui est de l’execution de ce dessein il est aisé de faire voir qu "elle n’est pas si heureuse qu’on le dit.

No. — Je vois bien que ces sortes de livres ne vous CR] plaisent pas et que vous n'aimez que les choses serieuses.

Et. — Ce n’est point cela, au contraire, j'aime particulierement les railleries quand elles sont bien dittes, et rien ne me chocque tant que ces sentimens serieuxque je rencontre trop souvent dans ce livre et hors de propos, et deduitz avec une longueur tuante et un verbiage insuportable, bien loing que cela me plaise comme vous pensez.

Nro. — L’autheur de la nouvelle traduction de ce livre (1), que l’on voit à present, vous a deu satisfaire la-dessus, car il a retranché en beaucoup d’endroitz des choses qu’il. a cru estre hors du sujet, ennuyeuses ou trop estendües.

Eu. — Ce que vous me dites justiffie mon degoust, Car si un traducteur, qui doit avoir toujours de bons sentimens pour son autheur puisqu'il s’est bien voulu donner la peine de traduire son ouvrage, y a trouvé à reprendre

cette longueur dont je me plains, et n’a pu s’empescher :

(1) Filleau de Saint-Martin. Son Histoire de l'admirable Don Quizolte. de la Manche parut chez le libraîre Claude Barbin, en 4 tomes in-1?, à la date de 1677-1678. Voir sur cette traduction notre ouvrage : « Don Quichotte » en France au XVIIe et au XVIIe siècle, IIIe partie, chap. VI.

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