PONTS
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DE Dou QuicHorre pe LA MANCHE 79
de luy faire l’affront de le corriger, Je puis avec raison, et aussi bien que luy me chocquer de ses ennuyeux dis-
cours.
À es bed Nas: — Mais ne sçavez vous pas ce cette maniere de mesler ainsy ensemble le serieux et l’enjoüé est ordinaire aux Espagnols, et qu’ilz font mesmes dans leurs Tragedies, des [ntermedes plaisans et bouffons qui rompent un acte à l’endroit le plus serieux.
Eu. — Je sçays tout cela, et je l’ay veu dans les comedies representées par les comediens Espagnols que la Royne amena en france lors de son mariage (2). Je scays de plus qu’en Espagne, lon fait des danses et des balletz avec des masques et des habitz grotesques dans les processions, et au milieu des Eglises aux festes les plus s0lennelles.. < 5% je
N£o. — Mais c’est leur Couaine et les coustumes des pays, ne peuvent estre blasmées non plus que les modes des habitz, et c’est pour cela que le traducteur nouveau a changé ce qu’il a pu des choses qui ne sont pas de nos manieres.
Eu. — Vous voulez dire qu’il a habillé sa traduction à la francoise ? ;
Nro. — C’est cela mesme.
Eu. — Je ne vous respondray point la dessus, vous
[8 R®] pouvez vous souvenir de ce que je vous ay dit en une pareille rencontre sur la traduction en general,
et sur cette invention d’habiller une traduction à la fran-
coise: Je vous diray pourtant que si le traducteur dont vous parlez avoit voulu suivre le conseil de son auteur,
(2) Une troupe de comédiens espagnols vint de Madrid à Paris,
en 1660, au moment du mariage de Louis XIV et de Marie-Thérèse,
comme il en était déjà venu une en 1613 au Se du mariage d'Anne d'Autriche et de Louis XII, ‘
y auroit rien changé ni retranché, Car Michel de Cervantès auteur du livre dont nous parlons, recommanda particulierement à ce Morisque qu il trouva dans la halle aux merciers de Tolède de ne rien oster ni rien adjouster
en faisant la traduction de son Cides Hamet Benengely
(8), Et ce qu'il dit à ce Morisque est tenu estre dit a celluy qui voudra traduire son livre: Mais il ne s’agit pas de cela iey, Il s’agit de ce serieux incommode que lon rencontre à tous momens dans ce livre qui est tout facetieux. à ; | Nro. — Est ce que vous voudriez blasmer le serieux
dans une piece facetieuse, |
Ev. — Non pas, au contraire je l’y aprouve extremement, et je tiens que ces sortes de pieces ne sont faites
“et ne doivent estre faites-que pour [8 V“*] reprendre les
actions vicieuses ou ridicules et nous en faire concevoir
une aversion qui nous porte à les eviter et nous excite
à en faire de vertueuses et d’honnestes, Mais il faut que ce serieux soit joint de telle sorte à ce facetieux, et tellement incorporé avec luy, qu’il ne paroisse pas estre ce qu’il est, affin que le Lecteur n’ait pas le chagrin de se voir tiré d’un endroit où il sestoit abandonné à la joye, pour entendre des leçons et des propos purement serieux qui le contristent et le mortiffient; de mesme que des enfans à qui lon a permis de joüer, seroient contristez et mortiffiez si leur maistre se venoit mettre au
milieu de leur divertissement avec sa gravité de maistre,
au lieu que s’il se mettoit de leur jeu et s egaloit à
eux, Il pourroit sans leur causer de chagrin, les retenir dans le respect et les empescher de se trop emporter, Et de cette maniere Il leur donnéroit des leçons de modestie
(3) Cf. Don Quichotte, 1re Partie, chap, IX,
ro E-
ee ve Dom Quicnorre DE La MANCHE 81
sans qu'ilz s'en aperceussent, Car sans cette modification, elles leur sembleroïent en cette occasion, de mau-
vais goust, et malplaisantes Moliere a bien compris cet
artifice, et s’en est ET heureusement dans ses Co- 2
medies. PE A - re :
[9 R*] Cervantes n’est pas le seul qui ait suivy cette maniere d’escrire, L'auteur du Gusman d’Alfarache (4),
celluy de la Picara Justina (5), et mesme celluy de la
Comedie de la Celestine (6), ont escrit de mesme, et ces livres ont de la reputation.
Ev. — Lon dit qu'ils ont de la reputation mais je ne vois personne qui les lise comme l’on fait Lazarille de Tormes (7), le Quevedo (8), Le Buscon, qui n’ont pas suivy ces manieres, Cependant ce sont des livres espa-
(4) Mateo Aleman (1547-1614 ?). La Primera Parte de Guzman de Aljarache parut en 1599 ; la Segunda Parte de la Vida de Guzman de Aljarache, Atalaya de la rida umana parut en 1604.
(5) Francisco Lopez de Übeda. Le sue de Entretenimiento, de ne Picara lustina parut en 1605.
-(6) Auteur incertain.‘Il s’agit de la fameuse Comedia de Calisto | y MEbbec: intitulée plus tard Tragicomedia de Calisto y Melibea, plus généralement connue sous le nom de Celestina. Les deux plus anciennes éditions de cet ouvrage ont été imprimées l’une à Burgos - (1499), Vautre à Séville (1501).
7) La Vida de Lazarillo de Tormes a ‘fixé le type du roman “picaresque et en est la première œuvre importante. — L'auteur, la date et le lieu de publication sont incertains. — Les premières éditions connues parurent à Alcala de Henares, à Burgos et à Anvers, toutes trois en 1554 Une « suite » à cet ouvrage fut publiée sans nom d'auteur à Anvers, en 1555.
(8) Francisco Gomez de Quevedo y Villegas (1580-1645), un des
plus grands écrivains de l'Espagne, auteur de ce récit véhément, erossier, habile et plein de verve : Historia de la Vida del Buscon (1626), souvent cité sous le titre de El Gran Tacaño, — auteur encore des fameux Sueños (1627), — tous ouvrages fort appréciés de notre XVIIe et de notre XVIIe siècle. —- Il est curieux de noter qu'ici Pierre Perrault ne semble pas rattacher le Buscon à son auteur Quevedo. Il le range d’ailleurs à juste titre parmi les romans satiriques et picaresques.
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82 Crrrique pu LIVRE
gnols et des Satyres continuelles contre les fanfarons les gueux les frippons les avares, de mesme que Dom
Quichotte en est une contre les Romans de Chevalerie et contre ceux qui les lisent. Barclay (9) à qui ces in-
terruptions serieuses plaisoient, en a remply son Roman
d Argenis, l’entremeslant de grands discours politiques,
mais personne ne lit son livre et si on.le lit c’est à cause
de sa diction Latine qui est belle.
Neo. — Je ne sçais si C'est ce que vous dites qui empesche qu’on ne lise ce livre ni les autres dont je vous ay parlé, mais je sçais bien qu’on lit encore beaucoup
a present celluy de Dom Quichote que vous méprisez
p. 76, le traducteur dit des noisettes.
{note en marge]
tant. ; (SVP ETS Il est vray, mais c’est que la traduction est nouvelle, et d’un stile plus poly que n’est pas celle de Cesar Oudin faite il y à cinquante ans (10), et que lon va toujours à la nouveauté: Mais si vous y prenez garde cette longueur et ce serieux, est une des choses qu’on y remarque particulierement Et je n’ay veu personne, non pas mesme des plus zelez partisans de ce livre qui n’avoüe que ces discours dont je parle, sont en-
nuyeux. Ce discours que fait D.Q. à la ‘louange de l’age
d’or (11), lorsqu'aprez le souper qu’il eut dans cette forest avec ces chevriers, lon servit du gland sur la table Ce discours dis je qu’il fait à l’occasion de ce gland, n’est il pas ennuyeux ? quelle instruction en peut on ti-
rer ? y a t il quelque chose qui n’ait esté dit cent fois,
(9) Jean Barclay (1582-1621), surtout connu par deux romans allégoriques : Euphormionis Satyricon (ire Partie, Londres, 1603 et Paris 1605 ; Ile Partie, Paris, 1607) et Argenis (1621).
(10) Rappelons que la traduction du Don Quichotte, 1re partie, par César Oudin, est de 1614. Le chiffre de 50 (« cinquante ans »), que donne ici Eudoxe, n’est donc pas absolument juste.
{11) Don Quichotte, jre Partie, chap. XI.
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DE Dom QuicHotre pe LA MANCHE 83
Traitte t’il cette antique matiere d’une façon nouvelle ? Ce qu’il dit est il ingenieux et mieux dit que ce qu’en ont dit cent autres avant luy ? L’autheur mesme s’en est bien aperceu, il dit que D.Q. se pouvoit bien passer — de faire cette longue harangue (12) (car c’est ainsy qu’il nomme ce discours) Et Il est outre cela hors de propos, Car Je vous prie y avoit il là un [10 R “] chevrier qui pust y rien comprendre ni qui sçeust ce que c’est que l’age d’or, Et le nouveau traducteur qui l’a . jugé de la sorte, pour diminuer l’ennuÿ que son lecteur “ en pourroit prendre, en a retranché la moitié (13). = Le discours de Vivaldo sur les Chevaliers errants (14) cet autre que faict D.Q. sur les gens qui favorisent les désbauches de la jeunesse (15), lorsqu'il interrogeoit les galeriens est semblable je veux dire ennuyeux et hors de propos, outre qu’il est mauvais pour les mœurs et qu’il est malhonneste pour son livre. Ce qu’il dit encore sur les avantages que les armes et les lettres (16) ont l’une sur l’autre est semblable et cet autre discours qu’il fait durant un gouster est de mesme il tient huict pages de 1 Espagnol de trente quatre lignes chacune. Celluy #æque Marcelle fait sur la beauté et sur l’amour (17) qui est de neuf pages de l’espagnol, le traducteur en a retranché comme aux autres. Celluy du Chanoïne avec le
(12) Cervantes écrit en effet : « Toute cette longue harangue (elle aurait fort bien pu être supprimée), notre chevalier la prononça parce que les glands qu'on lui servit lui remirent en mémoire l'âge d’or... » - « Toda esta larga arenga (que se pudiera muy bien excusar) dijo
nuestro caballero, porque las bellotas que le dieron le trujeron à la | memoria la edad dorada. » (Don Quichotte, 1re Partie, chap, XI). EE (13) Affirmation excessive.
P (14) Don Quichotte, 1re Partie, chap. XIIL de. (15) Ibid, chap. XXII.
| û (16) Ibid., chap. XXXVII et XXXVII.
(17) Ibid., chap. XIV.
St LE CRITIQUE DU Lives
Curé sur les Romans et sur les Comedies avec la Continuation avec D.Q. (18) qui tiennent ‘ensemble vingt deux pages semblables ce qui a [10 V*] esté rebattu cent fois dans plusieurs endroitz de ce livre, Tout cela cause un extresme ennuy, mais que faire à cela ? ee avoit envie de faire un gros livre et d'y mettre tout e qu’il scavoit et ne laisser passer aucune occasion de . des lieux communs, Ce denombrement que fait D. Q. des grandes et nobles maisons de l’Europe, au sujet de la se race de Dulcinée (19), Ce qu’il dit d’Auguste et de Vi. ue È gile (20), La comparaison que l’auteur faict de Marcelle >: dont je viens de parler, montée sur un rocher pour voir enterrer son amant, avec Neron voyant brusler la ville de Rome, et avec la femme de Tarquin qui passe par dessus le corps de son pere (21). Cette autre longue enumeration des Capitaines et des nations qui composoient ces deux armées ‘de moutons (22), Le peu de justesse de ces comparaisons le mauvais endroit où tout cela est placé et combien inutilement, Tout cela fait voir la vanité de l’auteur qui vouloit qu’on le crust sçavant en genealogies en histoires anciennes et en Romans de Chevalerie. Mais le latin qu’il dit en cinq ou six endroict# est exellent, Il dit que Rossinante comme le Cheval de Gonela, tantum pellis [11 R°] et ossa fuit (23), en un autre endroit, il y a juæta illud suadenti diabolo (24). C’est D.Q. qui lé dit; en un autre et c’est D. Fernand,
(18) Don Quichotte, 1re Partie, chap. XLVIT, XLVIIE, XCIGE,
19) Ibid. Le Parlie, chap, XII:
(20) Ibid.
(21) Jbid., chap. XIV.
(22) Ibid, chap. XVIIL
(23) Ibid, chap. I.
‘24) Ibid., chap. XIX. Pierre Perrault ne ere pas exactement 6 la citation faite par Cervantes : juxta illud, si quis' suudente diabolo….
= £- >" > cu RP ve Dow Quicuorre ne LA MancHe 1.185 sicut erat in princifio (25), et un autre quandoque bonus dormitat Homerus (26), et en d’autres encore. Le Traducteur a laissé tout ce beau Latin sans le traduire, aussy n’y à t il rien de si mauvais goust ni qui fasse plus mal | au cœur: Mais je passe plus avant, sa narration quoyque- LR bonne si lon veult est trop estendue, et s’il estoit si, sça- ; vant, il ne devoit pas ignorer que la Narration doit estre breve; Les petis escoliers en Rhetorique sçavent bien ce
RE precepte, mais nostre auteur le sçavoit bien aussy, car LU p. 187 al fait dire en un endivit par D.Q. que personne n’a Ps fe en marge] :
4 grace d’estre long dans ses discours. :
À =Nro. —. Vous voila bien déchaisné contre ce pauvre
auteur, c + bien si ces discours k vous deplaisent passez par dessus sans les lire.
Eu. — Jé le-ferois assurement et de bon cœur s’ilz estoient marquez en caracteres differens de ceux de tout le livre, Mais le moyen de les separer d’avec le narré d’une histoire où l’auteur a mis tout ce [11 V®] qui a. esté dit, Jusques aux complimens les plus ordinaires, et. aux raisonnemens de nulle consequence Et tout cela est de telle sorte ‘enchassé dans le sujet qu'il -faut neces- -sairement se donner ce fascheux loisir et en passer par là. L'Histoire de cette Marcelle n’est elle pas’ d’une longueur extresme, elle contient | pages (27) de l’Espagnol, sans qu'il de ait aucun incident remarquable, car tout le sujet est, que cette Marcelle estoit fille d’un La- ‘boureur fort se laquelle par sa beauté s’estoit faict
(25) Don Quichotte, 1° Partie, chap. XLVI.
(26) Ibid.; 1e Partie, chap. IT. Cervantes a cité Horace moins exactement que Pierre Perrault, I à écrit : que si aliquando bonus dormi- & ; tat Homerus. 5 {
Ée (27) Pierre Perrault, comme on le voit, a omis d'indiquer le nom- =. bre de pages. — L'histoire de la bergère Marcelle et du berger = Chrysostome occupe les chap. XII, XIII, XIV, dela Ir8 Partie.
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es
p. 33 (note en marge]
86 4 Crrrique Du LIvRE # S—
LCN
beaucoup d’amans, Elle les meprisa tous et se fit ber-
gere gardant des troupeaux, Chrisostome fut un de ses amans qu’elle fit mourir par ses rigueurs, encore ne sçait
‘on comment, ou si elle le tua de sa main, ou si ce fut
luy mesme, ou s’il mourut seulement de desplaisir, Car quand elle parut sur ce rocher, Celluy qui avoit le soing de cette pompe funebre luy demande s2 elle vient là pour
-woir si les playes de Chrisostome saigneront à la wüe de
son homicide (28) sans expliquer si c’est une figure de Rhetorique pour esmouvoir, ou si &’est un discours qu’il faille prendre au pied de la lettre. L'histoire de ce capitaine [12 R'°] esclave et de Zoraida n’est elle pas ennuieuse (29), Ce qu’il dit des guerres de la Goulette (30) n’est qu’une Gazette dont on n’a que faire, et que l’auteur eust bien fait pour son honneur de n’y pas mettre Il se fust espargné un anachronisme ou confusion et mes-
lange estrange de temps differens, comme je vous le-feray
voir. N est ce pas un grand ennuy de voir D.Q. recommencer à conter l’avanture d'Andrez sur la fin du livre, tout du long comme elle est racontée au commencement (31). Les discours que font Dorotée Dom fernand, Luscinde Cardenio et le Curé quand ïlz se reconnoïssent (32), ne sont ilz pas d’une longueur tuante, et ne sont
(28) Cervantes a écrit : « — ; Vienes a ver, por ventura, ; oh fiero basilisco destas montañas !, si con lu presencia vierten sangre las
heridas deste miserable a quien tu crueldad quité la vida. » Viar-
dot, avec plus d’exactitude que Pierre Perrault, traduit : « Viens-tu par hasard, sauvage basilic de ces montagnes, ..viens-tu voir si ta présence fera couler le sang des blessures de ce malheureux que ta cruauté a privé de la vie ? » (chap. XIV). — Marcelle n’a point tué Chrysostome « de sa main ». Il est mort seulement d'amour et de « desplaisir », — et Cervantes ne précise pas davantage:
(29) Don Quichotte, 1re Partie, chap. XXXIX, XL, XLI.
(30) Ibid. chap, XXXIX.
(31) Ibid., chap. XXXI.
#32) Ibid., chap. XXXVI.
PRO PP ETS MISES ET ENTER li
MEL À Édité
NE RE en S PIRE SU SEE
pe Dow Quicaoris pe LA MANCHE 87 % )
‘ce pas plustost des harangues en forme que des discours qui se peuvent faire en semblable occasion, où la Joye 5 la surprise la colere ou quelque autre passion ne donnent ; pas lieu aux uns de parler si long temps de suitte, ni aux autres de donner une si paisible audiance. Ur autre discours ou entretien de D.Q. avec Sancho en la forest noire aprez que Cardenio les eut battus (33), est de
mesme. 2 “ Nro. — Je demeure d'accord avec vous qu’il y s | | quelque longueur en de certains endroitz. Mais avoüez ke
‘aussy que vous exagerez beaucoup, Et pour moy qui ne suis pas si difficile que vous, et qui ne sçais pas si bien employer mon temps, je ne laisse pas de me divertir en lisant cet ouvrage [12 V*] quelque longueur que J’y
| trouve. 4 : - Eu. — Ce n’est point que je sois difficile ni que Je : C sçache mieux employer le temps que vous, mais c’est 4 que je ne puis pas demeurer d'accord de ce haut merite ; LÉ qu’on attribüe à ce livre, ou plustost que je veux vous faire voir que. ce n’est pas par caprice ou chagrin que je ne l’estime pas. | L No. — Cependant je le repeteray encore, que quelque # chose que vous puissiez dire, ce Livre a eu une grande reputation dez sa naissance, et se l’est conservée Jusques à ce temps cv: Des gens du mestier l’ont cru et sous-
ES ‘tenu bon, et Il a esté copié dans son sujet et dans quelà ques incidens de son histoire. à Eu. — Je vous entens vous voulez dire que Scarron
dans son Roman comique parlant d’un provincial qui pretendoit au bel esprit, dit qu’il condannoit D.Q. (34) Vou- …
(33) Don Quichotte, 1° Partie, chap. XXV.
(34) Le Roman comique, fre Partie, chap. XXI. P. Perrault commet ici une erreur, Le personnage qui condamne le Don Quichotte n'est
: Quichotie en France... », Ile Partie, chap. I...
Cririque DU Livre 5 à > Er #
Jlant dire. que c’est avoir un faux [13. R“] goust que. .de me pas le trouver bon: Et que Sorel à fait son berger extravagant ou antiroman sur le modelle de D.Q. où
mesme il fait une Critique des Romans de bergerie (35). ‘Tout cela est vray, Mais il est vray aussy que beaucoup ‘de ceux qui estiment aujourd huy D.Q. ou du moins qui en font le semblant, quand on les presse de dire leur
sentiment sur le point que je touche, sont contrains de - demeurer. d’accord de ce que je dis, Mais ilz n’osent
‘aller directement contre le. sentiment qu’en a tesmoigné
Scarron, qui à eu ses raisons pour l’avoir tel, ni contre une estime ancienne qui peut-estre estoit juste. en son
‘temps, ni aussy contre le Jugement avantageux. qu’ilz: ‘en ont fait eux mesmes .en leur Jeunesse, où de telles
choses, comme j’ay desja dit, semblent admirables à des enfans qui n’ont encore rien veu, et qui ne sçavent ce que c’est qu’escrire. Car, mon cher Monsieur c’est une -estrange affaire que de se retracter d’un jugement qu’on a donné, beaucoup de choses importantes se reglent par là, et lon voit chez les grandz, des favoris demeurer en leur poste, seulement par ce que lon ne, veult pas [13
. V®] en les disgraciant condanner l’estime qu’on en a
faite au commencement: Aussy beaucoup d’auteurs anciens ne sont encore estimez que sur ce pied là, c’est à dire à cause que par une heureuse conjoncture pour eux, [lz ont esté estimez en leur temps, et que lon ne veult pas se desdire des premiers sentimens qu’on en a tesmoignez. Mais Je reviens a Scarron Croyez vous que ce soit de bonne foy qu’il estime Don Quichotte ! Pas un provincial bel-esprit, mais le poète de la troupe comique, Roquebrune. £
(35) Voir, sur Sorel au de Cervantes, notre ouvrage. : (« Don
Re
. De Dom Quicnorte pr LA Maxcur .. 89
= Nro.. — Pourquoy non, quel interest a t il a cela? : Eu. — Quel interest ? c’est qu’il vouloit en l’estimant beaucoup, en se mettant au-dessus de luy comme il a
fait par ses ouvrages, s’en eslever davantage; semblable
à ces gens qui loüent ceux contre qui ilz se sont battus < et qu’ilz ont desarmez, ou aux chirurgiens qui trouvent dangereuses les playes qu’ils pansent, Car Scarron sçavoit bien qu’il escrivoit mieux des Nouvelles que Cervantès et que l’on le verroit bien aussy, Et il s ’est bien gardé d’imiter ses interruptions et. ses longueurs, ce qu'il eust fait s il. les eust aprouvées et s’il avoit de bonne foy estimé cet auteur, Et quand il a escrit la [14
-R*] Precaution inutile et autres nouvelles qu’il a tirées
de, Dogna Maria de Zayas (36) Il s’est bien empesché d’en imiter le stile diffus et estendu comme celluy de
. Cervantès ni les pointes et les figures ennuyeuses dont
il est remply: Sorel qui a escrit avant Scarron a fait de mesme pour son Berger. extravagant, Il a choisy un stile serré acompagné de l’agrement de la satyre qu’il a toujours soustenu sans le laisser languir, Et mesme la Cri-
. tique des Romans, si j’ay bonne memoire n’est que dans
les remarques qui sont à part, dont Il n’a point voulu
charger le.corps de son histoire.
Nro. — Ce que vous dites est peu de chose, et en tout cas lon le pourroit pardonner, ou l’exeuser souz le
titre de Stile estendu et diffus comme vous avez dit.
° (36) Maria de Zayas y Sotomayor (1590. ?-1650 ?), auteur de
-gaïllardes Novelas- amorosas. y exemplares (1636-1647). La Préeau-
tion inutile est une adaptation de la nouvelle de Maria de Zayas
‘intitulée EL prevenido engañado (l’Honume trompé, quoique averti). -
De Maria de Zayas, Scarron a encore imité 1°) dans son Roman
- comique : El Juez de su causa, sous ce titre : Le juge de sa propre
cause, 2°) dans ses Nouvelles tragi-comiques (outre El prevenido
‘ «ngañado),- Al fin. se ‘Paga”todo; sous ce litre : L'Adullère innocent,
— El castigo de la miseria, sous ce titre : Le Châtiment, de FAvarice.
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“* PR AE Sr ES SR ANR ETES Er à STARS A CLS O0 f 237 CRITIQUE DU Lives 7 =
} PA Eu. — Il est vray et je le veux bien, Car tous les’ au- ‘theurs n’ont pas un stile semblable, Mais voyons’ si la ‘conduitte de tout l'ouvrage est meilleure, Car je ne veux
“pas non plus examiner sa diction, Un françois ne le
doit pas entreprendre, outre que estant ancienne comme elle l’est, et les langries qui ont encore cours, estans sujettes à -de continuels [14 V®] changemens, Il n’y auroit pas lieu, mesme a un Espagnol naturel, ‘de l’examiner-et en faire une Critique.
Nro. — Je ne,sçays pas ce que vous pourrez trouver à redire à la conduitte de L'ouvrage, Car pour l’Inven- ‘tion elle est belle, qu’elle soit nouvelle ou non, Elle est naïve et naturelle, Les incidens le sont aussy, qui estans des choses ordinaires et acoustumées, sont prises neanmoins par D.Q. tout autrément, les tournant en avantures romanesques selon sa follie, et la fin en est tou- jours plaisante, car où il est battu ou maltraitté ou bien il est mocqué: son Escuyer Saäncho n’est il pas agreable avec sa simplicité et les entretiens naïfs qu’il a avec son Maistre? Et ne peut on pas dire qu’ilz sont tous deux fous d’une maniere opposée, Le Maistie prend les choses tout autrement qu ’il ne les voit, Et le valet prend tout ce que l’on luy. dit au pied de la lettre, et se fait une certitude de toutes les extravagances que luy promet son ‘ Maistre (37), Et parmy tout le grand tissu de ce livre
qui suit toujours son premier dessein, Les petites [15 .
. R] historiettes ou nouvelles qui y sont entremeslées ne sont elles pas agreables et bien escrittes ? et quand pour les lire elles vous destournent de la suitte des avantures ridicules de D.Q. en estes vous fasché? Et le serieux qui y est (car elles n’ont rien de burlesque) vous fait il
(377 Vue -fort juste, mais embarrassée dans l'expression et trop peu développée. Lee Per ER
pe.
NS
PO
detander
vs Dow Quicnorre ne ra Manome 91
avoir regret au facetieux que vous avez quitté comme
vous avez dit tantost ? : ; : Eu. — Vous en dites bien là tout à la fois, et ce que vous dites seroit vray, s’il estoit comme vous le dittes, mais il s’en faut beaucoup, Et puisque nous en sommes venus si avant, examinons si vous en avez le loisir ce fameux livre, et veriffions si nous pouvqne: toutes ces beautez que vous y trouvez. SMS
Neo. — Vous me ferez grand plaisir et Je seray fort aise d'entendre cet examen que vous me promettez J’auray pour cela autant de BeR que vous m'en sçauriëz
LE
- Eu. — Premierement pour prendre vostre auteur à son
avantage n’examinons à present que la premiere partie ou plustost le premier volume (Car je ne sçays comment il le fault appeller) ..C’est assurement le meilleur, et ou l’autheur a [15 V®] mis tout ce qu’il avoit de bon
a dire (38), Son dessein estoit d’en demeurer là, Et ce
second volume n’est venu qu’aprez coup, seulement à cause, qu’il avoit paru une suitte du premier qui n’estoit pas de luy (39), Et ce second. volume auroit esté
‘bien mieux nommé, La suitte des avantures de D.Q. que
La seconde partie parce que le premier est divisé en quatre parties (40), desquelles il y en a une qui est appellée, seconde partie, ce qui fait une equivoque lors-
(38) Affirmation discutable, et que la critique moderne ne ratifierait pas absolument.
‘39) Pierre Perrault fait allusion à l'ouvrage du pseudo-Alonso Fernändez de Avellaneda publié à Terragone en 1614, sous ce titre : Segundo iomo del Ingeniôso Hidalgo Don Quijote de la Mancha.
(40) Le premier volume, en effet, est divisé en 4 parties, qu’il est plus commode d’appeler 4 livres. Avellaneda divise à son tour son propre ouvrage en 3 parties : une 5°, une 6°, et une 7°. — Quani à la Ile Partie, ou si l’on veut, au 2° volume du roman de Cervantes, nulle division de ce genre ne s’y rencontre. :