‹ Critique du Livre de Dom Quichotte de la MancheChapitre 25 sur 64 · Cririque Du Livre · texte numérisé non relu

Cririque Du Livre

aisles (90) : Il faut avoüer que ce vent se leva bien a propos et que ce peu de vent fit promptement son effect, ce Moulin se trouva aussy tourné bien Justement vers ce vent. Vous hochez la teste voulant dire que ce sont des petitesses que ce que Je reprens, mais Il ne s’agit icy que de cela et l’on n’y traitte ni d’affaires d’Estat ni de Poli-

tique.

NEo. — Passons. Passons.

Ev. — Je le veux bien, mais j’ay encore un mot à dire

sur cette avanture, Est-il possible que D.Q. prist des Moulins a vent pour des geantz ? N'avoit-1l jamais veu de moulins à vent à l’age de cinquante ans qu'il avoit me estre surpris de leur veüe ?

Neo. — Vostre critique n’est pas bonne en cet endroit ne prenoit-il pas des hostelleries pour des Chasteaux ? Eu. — Il est vray mais il les prenoit toujours pour

[27 R‘°] des logemens et il n’ ; Le que du plus ou du moins.

Neo. — N'a t il pas pris le bassin du barbier pour l'arc met de Mambrin, et le bast de l’asne pour un harnois de cheval ?

Eu. — Cela est vray encore mais Il est aussy mal que les Moulins à vent, car partout ailleurs Il prenoit les choses pour ce qu’elles estoient, mais comme vous dites, passons passons, Îl y aura occasion d’en parler encore par la suitte. La lance de D.Q. est rompue par l’aisle de ce moulin ; Je ne veux point examiner lacheutte du cavallier et de son cheval qui doit avoir esté terrible, Lautheur qui a remarqué que D.Q. ne se pouvoit remüer (91) et que Rossinan-

@o) £ Don Quichotte, Ire Partie, chap. VIII : « …dié de espuelas a su caballo Rocinante.. Levantése en eslo un Rae de viento, y las grandes aspas comenzaron a moverse.…. »

(91) Don Quichotte, Ibid, « …… no se podia menear, »

== DE Dom QuicnorrTe DE LA Mancur A ati]

te estoit demy espaulé (92), et que Sancho luy avoit aidé à remonter dessus (93), a prevenu mon objection, en voulant qu’il n’y ait pas eu plus de mal : Mais Je suis eu peine comment D.Q. put faire une lance d’une branche d'arbre seiche où il mit le fer de celle qui avoit esté rompue (94), Il n’avoit que son espée pour tous outils pour faire cette arme offencive, Et Il n’est pas si facile de couper avec une ‘espée une branche seiche de la grosseur de celle là qui avoit la longueur d’une lance ni l’esbrancher et la courroyer comme elle devoit estre, au hazard de rompre une espée et encore moins d’y attacher un fer, mais ce Chevalier estoit Ingenieux à ce que dit le titre du livre et cela doit suffire, Mais riez vous bien fort quand l’autheur dit en suitte de cette avanture, que Sancho à qui son maistre avoit permis de manger et de boire, ce qu’il avoit fait de tout son cœur (95), passa la nuit tout d’un somme, parce qu'il avoit l'estomac plein non pas d’eau de chicorée (96), et en demeure là : cette eau de chicorée ne vous fait elle pas bien rire, car ce choix d’eau de chicorée plustost que d’une autre decoction (s il estoit besoing que c'en fust une) est admirable et fait bien rire. Vous estiez vous

(92) Don Quichotte, 1re Partie, chap. VIII : « .… medio despaldado estaba. »

(93) Ibid. « ….ayudändole a levantar [Sancho Pança], tern6 a subir sobre Rocinante. » ù

(94) Ibid. « ..desgajé don Quijote un ramo seco que «casi le podia servir de lanza, y puso en él el hierro que quité de la que se le habia quebrado. »

(95) 1H semble que cette parenthèse corresponde à la phrase suivante de Cervantes dont elle n’a pas, d’ailleurs, la vivacité énergique et colorée : « empinaba la bota, con tanto gusto, que le pudiera envidiar el mâs regalado bodegonero de Mälaga. » (Ibid.)

(96) Ibid. Toda aquella noche no durmié don Quijote, pensando en su señora Dulcinea.. No la pas ansi Sancho Panza ; que, como tenia el estémago Iileno, y no de agua de chicoria, de un sueño se la levé toda... »

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imaginé Sancho avec une espée ? Pour moy Je me l’estois toujours figuré comme un paysan monté sur son asne avec un bissac et une bouteille de cuir devant luy, L’autheur le depeint de la sorte quand il sortit la premiere fois pour acompagner D.Q. disant qu’il marchoit monté sur son asne comme un Patriarche (97) [28 R°°] Cependant il faut croire qu’il en avoit une. Üar D.Q. l’avertit de se donner bien de garde de mettre la main à l’espée pour le deffendre quand bien il le verroit dans le plus grand perid du Monde (98), Sancho neanmoins met la main à l’espée con-

tre les yangois (99). Je me souviens pourtant d’avoir veu

dans la seconde partie que Sancho dit a l’eseuyer du Chevalier des miroirs, ou dubois, qu’il n’a point d’espée et qu’il n’en a porté de sa vie (100), que croira-t-on P La chutte du Benedictin de peur d’estre percé de cette lance de branche seiche, et le combat du Bescayn (101), peuvent avoir esté comme il est dit, puisque l’autheur l’a trouvé bon ainsy, Mais je trouve de la difficulté à ce coussin de carrosse qu’il dit que prit ce biscayn pour luy servir de bouclier ; Car Il n’est pas si aisé de prendre un coussin de carrosse et de le faire sortir par la portiere, Il est grand et pesant, l’on ne scait par où le prendre ni comment le tenir d’une main, et encore moins de la gauche car la droitte tient l’espée, Il y a du monde dans le carrosse qui est assis dessus qui netse leve pas Si promptement comme en celluy dont nous parlons, Car la Dame

(97) Don Quijote, [re Partie, chap. VII : «€ ba Sancho Panza sobre su jumento como un patriarca, ton sus alforjas y bota. »

‘98) Ibid., chap. VIII : « Mas advierte que, aunque me veas en los mayores peligros del mundo, no has de poner mano ‘a tu espada para defenderme... » ï

(9) Ibid., chap. XV.

‘100) Ibid, Ile Partie, chap. XIV.

(101) Ibid., Ire Partie, chap. VIII, IX.

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[28 V®] du carrosse qui alloit trouver son mary à Seville, qui s’en alloit aux Indes avec une fort belle charge (102), (ce qui est fort à remarquer et qui sert de beaucoup à l’histoire) estant personne de qualite estoit assurement bien acompagnée, De plus ces coussins sont ordinairement

attachez à des courroyes qu'il est difficile de deffaire, Cependant ce Biscayn qui estoit proche de D.Q. qui luy

avoit parlé et a qui il avoit donné deux ou trois dementis

en son baragoüin, crut qu’il auroit plustost pris ce cous-

sin qu’il n’auroit mis pied à terre, car il se defioit de sa

mule qui estoit une meschante beste de loüage (103), pendant que D.Q. offencé du mauvais traittement de pa-

rolles de ce Biscayn venoit pour le frapper, Et dans ce

moment ce coussin fut pris et mis en deffense nonobstant les difficultez remarquées. D.Q. estoit bien genereux d’attendre que son ennemy eust pris ainsy ses suretez et ce

Biscayn aussy estoit assurement un adroit personnage

horsmis à mettre pied à terre de dessus une mule de

loüage, et à moins que l’autheur l’assure ainsy Je ne croirois rien de tout cela, Pour moy [29 R'°] Je pense que le Biscayn auroit mieux fait de mettre pied a terre et laisser sa meschante mule entre D.Q. et luy, elle luy auroit fait embarras et à son Rossinante à qui elle auroit peut estre donné quelques coups de piedz, et cependant Il aüroït eu le loisir de prendre ce coussin en tournant derriere ce carosse. Je ne scays non plus comment jes valetz des Benedictins arracherent la barbe de Sancho sans luy en laisser un poil et le moulurent à coups de

(102) Don Quichotte, 1*e Partie, chap. VIII : « una señora vizcaina, que iba a Sevilla, donde estaba su marido, que pasaba a las Indias con un muy honroso cargo. » 3

(103) Ibid. chap. VIII : « … por ser de las mulas de alquiler, no habia que fiar en ella. »

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piedz (104). Maïs que faudroit il dire pour faire rire si l’on ne disoit quelque fadaise de cette sorte ?

Neo. — Sans mentir vous estes bien de loisir de vous amuser à prendre garde à tout cela.

. Eu. — He à quoy voulez vous que Je prenne garde L

Si J’ay bien le loisir de lire ce livre J’ai bien celluy de

prendre garde aux PARA E tes qui le composent. Mais vous est ce que vous n’y prenez pas garde ? Il est aisé de vous contenter, Et c’est bien domage de vous donner quelque chose de bon à lire Un autheur habile perd bien

son temps quand il compose un ouvrage avec soing et.

exactitude s’il est regardé [29 V®] avec si peu d’application et si l’on le confond sans discernement avec ceux qui sont negligez et mal entendus, Mais les autheurs habiles dont je veux parler, sçavent bien qu’ilz n’escrivent pas pour des personnes aussy desinteréssées, Iz se soucient peu de l’aprobation de la populace ignorante, Ilz ne travaillent que pour un tres petit nombre de gens qui ont le goust fin et qui sçavent regarder ce qui leur est presenté par les endroitz qu "il faut, et pourveu que ce petit nombre soit content Ilz le sont aussy: Je vous parle un peu librement, nostre amitié me semble me le permettre, et vous avez trouvé bon que J’en aye usé de la sorte en d’autres rencontres, Mais si vous voulez Je vous diray ce qui me semble d’un livre comme est celluy dont nous parlons et les qualitez qu’il doit avoir sur lesquelles principalement on le doit examiner.

Neo. — Vous me ferez plaisir, car Je vous avoüe ingénument que ce que vous m'avez fait remarquer me touche, mais cette aprobation si grande et si universelle me fait de la peine, et Je n’ose pas [30 R®°] m’op-

(104) Don Quichotte, chap. VIII : « sin dejarle pelo en las bar- “bas, le molieron a coces… »

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