‹ Critique du Livre de Dom Quichotte de la MancheChapitre 26 sur 64 · FN · texte numérisé non relu

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DE DoM QuICHOTTE DE LA MANCHE :115

=. poser à un torrent si impetueux, J'aime mieux soumettre

mon jugement à celluy de tant de gens d'esprit que je vois, que de resister temerairement comme je crois que

Je ferois, Car comme les goutz sont differens et que lon

dit mesme qu’ils sont libres, Et que je n’ay aucune maxime ni regle pour soustenir le mien que cette liberté,

Je crains de ne l’avoir pas bon, Et comme Je vois aussy que des choses qui ne me plaisoient pas autrefois me plaisent a present, Il se pourroit faire. de mesme que ce qui ne me plaist pas dans ce livre pourroit me plaire dans la suitte, les yeux de mon jugement venans à s’ou-

-vrir aux raisons que l’on m’en pourroit donner, C’est

pourquoy pour plus grande seureté Je m’abstiens de dire tout ce que j'en pense interieurement. |

Eu. — Je veux croire que la confession que vous me faites est sincere, et Je suis assuré que de Cent qui aprouvent ce livre Il y en a quatre vingt dix huict qui en feroient une pareille s’ils osoient, Mais pardonnez moy si Je [30 V®] vous dis que vous ne faites pas bien d’en user de la sorte: Dieu vous a donné des connaissances que vous estouffez par des considerations de vanité et pour vouloir vous ranger avec les gens d'esprit, affin qu’on croye que vous en avez, au lieu que si vous attaquiez courageusement une opinion que vous voyez estre erronée, [l vous en reviendroit bien plus de gloire que de vous laisser conduire comme un pauvre mouton où lon vous mene, Combien avons nous d’ exemples d’ one renversées par la genereuse attaque de gens qui n’estoient point prevenus, quoy que ces opinions eussent des establissemens Inexpugnables à ce qu’on croyait, ceux qui ont eu le courage de le faire n’ont-ils pas remporté plus de gloire que ceux qui s’estoient tenus du costé generalement aprouvé, d’où ils ont esté contraintz de reve-

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nir honteusement. Mais laissons ces reflexions et venons au point que nous avons à traitter.

Le dessein de l’autheur dans ce livre est de faire voir l’impertinence des Romans de Chevalerie, Et pour y par-

venir Il Imagine un homme qui est [31 R'°] devenu fou

pour les avoir leus, et qui dans sa follie tourne en avantures Romanesques tout ce qui se fait en la maniere ordinaire de vivre du temps où il est: Or comme ces avantures romanesques qui n’ont d'autre fondement que l’imagination devoyée de ce fou, sont opposées à cette maniere ordinaire de vivre, Il faut pour en faire voir l’absurdité, depeindre d’un costé cette maniere de vivre le plus au naturel qu’il se peut, et l’accompagner de toute la possibilité et probabilité imaginable, Et de l’autre Les resveries de ces Romans l'impossibilité de ces avan- | tures extraordinaires et ces merveilleux imaginaires dans lesquelz on a mis tout leur agrement, affin qu'opposant une sorte de vie que lon connoist qui est dans la verité, où rien ne se fait par miracle ni par enchantement, à cette autre où, au contraire, tout y (sic) est merveilleux miraculeux et incroyable, Il en resulte une plus grande risée et mocquerie contre les Romans et contre ce fou qui croit pour veritable (sic) toutes ces choses surprenantes et incroyables qu’il y voit. Il faut encore Remarquer une chose qui est [31 V] que ceux qui escrivent des histoires inventées, en escrivent de deux sortes, dont j appelle l’une Poetique l’autre je l’appelle Comique, quoyque l’une et l’autre soient Poetiques puisqu'elles sont toutes deux inventées et feintes. Celle donc que J’apelle Poetique represente des faitz Heroïiques de grands Princes ou des amours de Bergers illustres, et cela avec des ornemens non seulement d’'Eloquence mais mesme de fictions hardies qui vont au merveilleux, Et à cause de

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ces fictions et autres ornemens qui sentent la Poesie 1 on appelle ces ouvrages la des Poëmes quoy qu’ilz soient escritz en prose, et en faveur de ce titre de Poëme lon permet aux autheurs de supposer des choses extraordinaires soit pour la valleur de leurs Heros soit pour “<< la beauté de leurs Heroïines soit pour leurs avantures, LE. Lon admet des deguisemens, des enlevemens des Captivitez, Lon les suppose entendre et parler toutes sortes $ x de langues, Lon leur donne des richesses des pierreries à point nommé, Lon leur faict faire des vers sur le champ, chanter des sonnetz sur des musettes et se respondre l’un ‘ [32 R*] à l’autre en vers à l’improviste, et cent autres choses que l’on sçait bien ne se pouvoir faire et ne se faire point dans le cours ordinaire de la vie Et cette conduitte est celle des Romans de Chevalerie aux enchantemens prez. L'autre maniere d’escrire des histoires ‘in- $ ventées que J appelle Comique qui est pourtant Poetique de mesme que l’autre comme je l’ay dit et que j'appelle d de la sorte pour me faire mieux entendre, cette maniere ; dis je Comique est tout opposée à celle la, car elle ne represente rien qui ne soit au naturel et conforme a la facon ordinaire de vivre sans exageration, sans figures, sans hyperbolles sans fictions, Et autant que toutes ces © . choses là servent. d'ornement au Poetique, autant sont elles un reproche au Comique quand elles s’y rencontrent. Ces deux manieres se peuvent comparer aux portraitz que l’on fait pour les Dames, Les uns les representent en Diane en habit de couleur, avec l’arc et le carquois remply de fleches, qu’elles n ont peut estre jamais veu, avec de gros diamans et de grosses perles qui n’ont point leurs pareilles au monde; Les autres les representent avec des habitz serieux comme ceux que portent ordinairement celles de [32 V®] leur qualité sans autres ornemens que

118 __ Crrmque pu Livre ceux qui sont ordinaires. Ces deux manieres de portraits . quoiyque beaucoup differens, ne laissent pas d’estre aprouvez chacun dans leur espece, dans les uns lon loüe l’esprit et l’invention du peintre qui a Joinct à la verité de la ressemblance du visage des ornemens d’habitz qui quoyque imaginaires et extraordinarres accompagnent agreablement cette ressemblance; Dans les autres lon loüe aussy non seulement cette ressemblance de visage mais aussy celle des habitz au naturel qui representent en tout et partout la personne qu’on a voulu peindre: Mais il faut remarquer aussy qu’on ne doit pas confondre ces deux manieres, et qu’il seroit ridicule de donner à La dame qui est peinte en Diane une cravate ou mouchoir de point de france avec un evantail ou un manchon, ni à celle qui est habillée comme l’est une dame de sa qualité un arc et un carquois avec une Levrette. Supposant donc ces deux manieres d’escrire des histoires inventées, N’est il pas vray que nostre autheur a du choisir pour la sienne celle que J’appelle Comique et non la Poëtique. Et s il a choisy la Comique [33 R®] comme il est facile de le juger, ne l’a t il pas du rendre conforme à la verité ? ne l’a t il pas du rendre possible en “toutes ses parties ? n’a t'il pas du en bannir tout le merveilleux ? ne faire que des incidens ordinaires, ne se servir que de raisonnemens simples, et telz qu’on les fait dans le cours de la vie, Tous les personnages qu’il y a introduitz n’ont ils pas du suivre ces regles là ? n’ont ilz pas du raisonner comme lon fait ordinairement ? penser comme les autres hommes, parler de mesme, avoir les mesmes desirs, les mesmes considerations et precautions ? Leur est il permis de faire des deguisemens ?

Les filles peuvent elles courir les champs habillées en

si

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