‹ Critique du Livre de Dom Quichotte de la MancheChapitre 27 sur 64 · AN TIENNE US · texte numérisé non relu

AN TIENNE US

DE Dom Quicaorre pe LA MANCHE 119

hommes (105), servir chez des laboureurs durant plusieurs mois (106) comme des garçons sans estre reconnües, conserver pourtant leurs cheveux de fille sans qu’on s’en aperçoive, conserver aussy et parmy les fatigues de la servitude, au soleil et au hasle, une beauté merveilleuse, qui pourtant ne se voit point par ceux avec qui elles sont tous les jours, mais par les estrangers quand il en est besoing comme si elles avoient des masques postiches [33 V*] de beauté. Avoir des cassettes pleines d’habitz magnifiques, se retirer dans des desers affreux, parler tout haut aux rochers et leur conter ses -desplaisirs, Puis tout d’un coup oubliant ces sujetz de tristesse et de désespoir Joüer la comedie en ce lieu la mesme, se deguiser en Princesse fabuleuse, et aller conter des folies a un fou ? Vous voyez bien que je veux parler de l’histoire de Dorothée (107) qui est un des personnages actuelz du gros de celle de ce livre. Je vous demande si lon vit de la sorte dans le monde, connoissez vous quelqu'un à qui semblable chose soit arrivée? Ces choses là ne sont elles pas de la qualité de celles qu’on voit dans les Romans Poetiques, et ressemblent elles a une histoire Comique qui doit en tout et partout estre conforme à ce qui a coustume de se faire et d’arriver dans le cours ordinaire de la vie, Et n’est ce pas là donner un arc et des fleches ‘avec une Levrette à ce portrait au naturel de cette Dame vestue de ses habitz de Ceremonie : si l’autheur veut qu’on luy pardonne ces choses là, Il faudra aussy pardonner à D.Q. ses extrava-

(105) Telle la Dorothée de Cervantes, comme Perrault l'indique d’ailleurs un peu plus loin.

(106) Don Quichotte, Ire Partie, chap. XXVIIL — Pierre Perrault ne reproduit pas ici absolument le texte de Cervantes.

(107) L'histoire de Dorothée occupe les chapitres XXVIHI, XXIX, XXX, XXXVI, XXXVII, de la Ire Partie,

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gances, qui ne sembleront plus si estranges quand Je verray que [34 R“] d’autres gens qui ne passent pas pour fous feront de pareilles choses que luy, Et s’il faut que je le juge fou par ce qu’il fait à cause qu’il n’est pas ordinaire, Je croiray que Dorothée estoit folle aussy à cause qu’elle fait des choses qui ne sont point accous-

tumées dans la vie que menent les gens du monde.

La follie de Cardenio (108) est bien imaginée et bien descritte, elle a pu arriver à un homme sans miracle, ce qu’il fait dans ses transportz est vraysemblable et bien depeint Il n’y a rien de poetique, mais quand tout d’un coup je voys quil n’est plus fou sans que lon me

. dise pourquoy ni comment, ce m’est un merveilleux que

Je ne comprens point, Je le vois entrer en follie lorsque D.Q. parle de Romans (109), et dans la Suitte incontinant aprez lorsquil voit Jouer la Comedie de la Princesse Micomicona (110), dont Il est mesme un (sic) espece de personnage Il n’en est: esmeu en façon du monde, L’autheur devoit ce me semble faire reflexion sur ce grand changement d’esprit, car il n’estoit rien [34 V®] arrivé à Cardenio qui pust luy avoir remis l’esprit Il n’avoit point encore trouvé sa Luscinde (111) et ses

desplaïsirs qui l’avoient affligé de la sorte n’avoient rien

rencontré qui pust les diminuer, au contraire les avan-

tures de Dorothée dont il avoit oùy le Recit et ‘qui

(108) Rappelons que l’histoire de Cardenio se poursuit parallèlement à celle de Dorothée. Cardenio aime Luscinde que lui à ravie le traître don Fernand. Or, avant de rechercher Luscinde, don Fernand a aimé — et possédé — Dorothée. Les quatre personnages se rencontrent dans une hôtellerie, celle-là où fut berné Sancho, se reconnaissent, — et Don Fernand cède Luscinde à Cardenio pour reprendre, lui, Dorothée.

109) Don Quichotte, Ire Partie, chap. XXIV.

(110) 1bid., chap. XXIX, XXX.

@11) HN ne la retrouvera qu'au chap. XXXVI.

Le z

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avoient quelque raport avec les siennes avoient du l’esmouvoir beaucoup, Et dans la suitte quand il rencontra D. fernand son mortel ennemy ne devoit.il pas entrer en un accez effroyable de folie ? Qui l’avoit gueri si parfaitement, l’autheur ne nous doit il pas rendre compte de tout cela ? cette negligence ou cet oubly est un mermerveilleux qui n’est ni poetique ni Comique, mais J’ay grand tort de pousser à bout de la sorte le plus bel esprit qui ait Jamais esté, c’est bien a un autheur comme luy qu’il faut demander ces sortes de raisons, Cela est ‘bon a un pauvre autheur comme D’Urfé qui scrupuleusement fait guerir Rozileon de sa folie (112) et affin qu’on n’en ignore pas rapporte les ceremonies de cette guerison. Ïl en est de mesme du deplaisir [35 R*] et desespoir de Dorothée pour lequel elle vouloit mourir dans la solitude et parmy les rochers de la montagne noire, lequel elle oublie dez quon luy parle de se deguiser pour faire une farce avec un fou impertinent: mais qui sont ceux qui lui font cette proposition ? ce sont des gens qu’elle n’a Jamais veus, et qui d’ailleurs ne pouvoient pas avoir grand’mine, estans l’un un curé l’autre un barbier d’un tres pauvre village du nom duquel l’autheur ne veult

Pas mesme se souvenir (113), et un de ceux la avoit atta- ‘ché à son menton fort maladroitement une quete de

veau au lieu de barbe (114). faites s il vous plaist une

(112). L'Astrée, éd. de 1647, 4e tome, p. 1130 sq. On trouvera commodément le passage dans : Magendie, Le Premier des grands romans français. L’Astrée {par Honoré d'Urfé]. Analyse et Extraits, Paris, 1928, in-80. É (3) Don Quichotte, re Partie, chap. I : « En un lugar de la Mancha, de cuyo nombre no quiero acordarme... »

(114) Cervantes dit avec plus de détail : « El barbero hizo una gran barba de una cola rucia © roja de buey, donde el tenja eolgado-el peine. » (Ibid, chap. XXVIH)

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