CRITIQUE pu Livre
serieuse reflexion sur ces remarques. Mais ne vous imaginez pas que ce que Je dis soit une chicanne que je fais à ce livre de gayeté de cœur, ou un paradoxe que je veuille traitter m’eslevant contre l'approbation qui luy est donnée si generalement, Ce que je dis est trez moderé, et Je pourrois le rendre bien plus severe que Je ne fais si Je poussois cette critique avec la [35 V®] rigueur dont on use aujourd’hui contre les ouvrages qu’on met au jour, où quelque chastiez qu'ilz soient (car on est à present plus exact en escrivant qu’on ne l’estoit du temps de nostre autheur) Lon ne laisse pas de trouver beaucoup de fautes de conduitte et de jugement dans des choses qui n’ont rien d’impossible et de contraire à la maniere de vivre, mais seulement à cause qu’on pouvoit les regler mieux, Je luy fais donc grace en des endroitz qui sont de cette qualité et que Je ne remarque pas, et je n’ay pas tort de trouver estrange que les gens de ce siecle dont le goust est si delicat trouvent ce livre admirable et aiment mieux se boucher les yeux que d'avoüer qu’ilz voyent les fautes grossieres et palpables et visibles aux plus aveugles, qui sont en cet ouvrage, de peur de se retracter d'un faux Jugement qu’ilz ont fait avec un peu de legereté, Et avec tout cela quand on les presse et qu on leur poche par maniere de dire les yeux de ces impertinances, Ilz ne respondent autre chose sinon que cet auteur estoit le plus bel [36 R°] esprit qui ait jamais esté, et que ce livre passe pour tres bon chez tout ce qu’il y a de gens habiles, et que toutes ces pretendues fautes de Jugement que jay remarquées et autres que je pourTay remarquer dans la suitte ne sont rien que ce n’est pas par là qu’il faut considerer cet ouvrage que ce sont des minuties qui ne meritent pas une serieuse attention parmy un si grand nombre de. beau-
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tez dont il est rempli et qui couvrent tout le reste. Mais Je dis alors où sont donc ces beautez ? Le stile en est diffus, Il y a de grands discours inutiles et hors de pro- .
pos du consentement mesme de l’auteur et de son nou-
veau traducteur, et où il n’y a rien de nouveau ni de spirituellement dit, Sa narration est longue et ennuyeuse, Il donne a tort et à travers pour faire rire, sans garder regle ni mesure pour le temps le lieu et la bienseance, Il dit des choses malhonnestes en toutes manieres et sales à l’imagination, Il peche contre son principe, en faisant des avantures qui sentent le Roman de Cheva-
lerie ou de bergerie, qui est ce qu’il veult [36 V®] con-
danner et pourquoy son livre est composé Et enfin Il ne peut marquer le temps ni le lieu où vivoit son heros, Il est en peine de trouver des memoires de sa vie, et puis Il ne veult pas mesme se souvenir du nom de son village, Enfin voila ce bel esprit le plus beau qui ait Jamais esté voila cet ouvrage inimitable ou plustost qu’on doit imiter; Quand Je pense à cela Je me sou-
viens de ces curieux de tableaux anciens, ausquelz lors-
que vous dites, Il me semble que ce tableau n’a pas un bon coloris, Ilz vous disent Il est vray ce n’estoit pas le talent du peintre; Mais il me semble que cette action est violente et que ce racourcissement est forcé; Lon y trouve de vray vous dit on cela a dire; Mais il y a dans ce tableau deux jours differens ; cela est vray mais c’est une licence, les grandz maistres en ont usé ainsy quelques fois; Je ne vois pas que les degradations de couleurs soient observées ; lon ne pratiquoit pas encore respond on cette methode; Mais il me semble que la perspective n’est pas observée en cet endroit Car Il [37 R*] fait voir le dessus de cette corniche et le point de veüe est plus bas; ho ce dit on les maistres de ces temps là ne
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s’amusoient pas à cela, Et ce n’est pas ainsy qu’il faut regarder des tableaux telz que celluy cy, Il faut con-
siderer l’ordonnance le tout ensemble l’union des cou-
leurs et un Je ne sçay quoy (115) qui est divin et qu’ on
ne doit voir qu'a genoux, et en disant cela Ilz vous
passent la main sur le tableau et sur ses parties sans y toucher comme pour vous les faire voir et sont les plus contens du monde quand Ilz vous ont dit ces grands motz qu’ilz croyent que vous n’entendez pas et qu’'ilz n’entendent pas eux mesmes, dedaignans de vous en dire davantage comme n’estans pas disposez à concevoir ces belles choses dont Ilz s’estiment seuls Capables, et passant incontinant à un autre vous laissant dire tout ce qu’il vous plaist ayans pitié de vostre ignorance Et voila ces beaux tableaux. Ce grand Capitaine Romain (116) qu’on accusoit devant le Peuple d’avoir mal gouverné l'argent de la Republique [37 V] en une guerre où il avoit esté general, ne scachant comment se deffendre, car l’accusation estoit forte, s’avisa de s’escrier, ah Messieurs Il y à aujourdhuy ‘un an que je gangnay (sic) une telle bataille (117), allons allons au Capitole en remercier les Dieux, Alors le Peuple volage, poussé par ceux qui estoient du Party de ce capitaine qui releverent cette exclamation, suivirent comme de pauvres bestes, et laisserent là le procez qui n’en estoit pas moins bon pour cela, et qui auroit esté jusques à la condannation s’il eust esté poussé comme il avoit esté commencé; Il en est de mesme de ce livre, car ses partisans, au lieu de
(115) Voir, sur. l'emploi abusif de cette expression dans les ouvrages italiens, espagnols el français au XVIIe siècle, Les Entretiens d'Ariste et d'Eugène par le P. Bouhours (1671). à
(116) Scipion Africain, — L’anecdote est rapporiée par Tite-Livé, Histoire Romaine, livre XXXVIH, chap. LI.
(7) ‘Bataille de Zama (202 av. J.C.).
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respondre nettement aux critiques que lon y trouve à faire, Ils s’escrient, Ha c’est le plus bel ouvrage qui ait esté composé en ce genre, C’est luy faire tort que de
penser seulement à y trouver à redire, Et comme ils crient bien hault la populace en est esmeüe et dit de
mesme, que cette histoire est bien plaisante et qu ’elle fait bien rire, et en effect ils rient la dessus sans se soucier s’ils en ont sujet, Et voila le beau Triomphe, qu’ilz remportent sur la Critique. Mais c’est le [38 R‘] prendre d’un ton trop haut, Ce que Je dis et que Je diray dans la suitte n’est pas depourveu de sens, Il merite bien qu’on y responde autrement que fit ce Capitaine à son accusation, ni ces curieux de tableaux par
leur air suffisant, cette maniere outre qu’elle est offen-
ceante pour celuy contre qui on s’en sert, elle se peut aussy expliquer au desavantage de celluy qui en use car elle peut faire croire qu'il ne sçait que dire, Mais quoy qu’il en soit et quon traitte tant qu’on voudra les gens de haut en bas, on ne laisse pas de mettre sur la sellette des autheurs qui vallent mieux que celluy dont nous parlons quelque grand qu’il soit, et lon leur fait le procez comme à d’autres: La preoccupation n’aveugle pas tout le monde et Il y en a d’assez sinceres pour changer d'avis. Mais
il est vray qu’il est fascheux comme je vous ay dit
d’avoüer qu’on s’est mespris qu’on a jugé temerairement et qu’on y à persisté, Et aprez cela chanter la Palinodie c’est une chose difficile à faire principalement quand c’est aux avis d’autruy qu’il se faut rendre. Il ne faut donc point tourner la [38 V®] truye au foin (118) comme faisoit ce capitaine Il faut respondre pertinemment, Et c’est ce que je ne croys pas que puissent faire les plus
(118) Expression proverbiale qui signifie : changer de discours, parler d'autre chose, éviter de répondre (Littré)