‹ Critique du Livre de Dom Quichotte de la MancheChapitre 39 sur 64 · ER TE EE TA · texte numérisé non relu

ER TE EE TA

DE Dom QuicHoTTE DE LA MANCHE 181

Jà se mocquent, ou ils ne sont pas si habiles en Grec qu’ils disent, ou ces ouvrages ne sont pas si beaux qu’ils le publient, Mais passons car Je ne suis qu’un chicanneur qu’il ne faut pas [76 V*] escouter, Voyons cette seconde partie. |

Nro. — Quoy que J’aye envie de vous entendre la dessus, la digression que nous avons faitte ne m'a pas deplu, et Je vous prometz que Je leur feray bien la guerre.

Eu. — N'’en faites point de difficulté, vous ne hazarderez rien Ils ne se battront qu’en retraitte, [lz eviteront mesme vostre rencontre et vostre entretien autant qu’ils le pourront. Mais laissons cela et revenons à nostre Critique de la Seconde Partie de nostre Ingenieux Chevalier comme le nomme l’aufheur de son histoire, et que Du Rosset traducteur de cette Seconde Partie nomme l’admirable et exellent Chevalier (227) tant ce titre d’ingenieux, luy a semblé (et a Cæsar Oudin traducteur de la Premiere) mal donné à cette Histoire, comme Je vous

l'ay fait remarquer. 4 Nous avons laissé D. Q. en sa maison entre les mains de sa Niece et de la gouvernante pour en avoir soing et le bien traitter, Ce qu’elles firent durant prez dun mois (228). Aprez lequel temps, Le Curé et le Barbier le vinrent voir, Et quoy qu’ils [77 R"] eussent resolu de ne luy donner aucune occasion de se ressouvenir de ses chimeres passées, Le Curé le voyant avec un esprit fort rassis, par-

(227) C’est, en effet, le nom que Rosset donne à l’hidalgo de Cervantes dans le titre qui précède le 1e chapitre de sa traduction. Il n’en a d’ailleurs pas moins gardé le mot ingénieux dans le titre essentiel, celui qui est placé à la première page du livre : Seconde Partie de l'Histoire de l'Ingénieux et redoutable chevalier, Dom- Quichot de la Manche... (1618) p

(228) Don Quichotte, Ile Partie, chap. I : « casi un mes. »

lant fort à propos sur ce qu’on: luy disoit, changén d'avis, et voulut esprouver si ce qu’il en voyoit estoit aussy solide qu’il parroissoit, Il le mit sur les affaires d’Estat et luy dit que le Turc descendoit avec une puissante armée, qu’on ne sçavoit point son dessein ni ou (sic) devoit fondre un si

grand orage, Et en suitte que le Roy d’Espagne avoit

donné ordre que les costes de N aples, La Sicile et l’Isle de Malte fussent pourveües de bonnes garnisons pour leur deffense : Sur quoy D.Q. dit qu’il avoit un advis à douner à sa Majesté à quoy elle ne pensoit pas, qui estoit de commander par un cry public que tous les Chevaliers Errans qui estoient en Espagne se rendissent à la Cour : Et qu’'encor qu’il n’y en vinst que demy dousaine Il Pourroit y avoir tel entr’eux qui seul seroit capable de destruvre toute la puissance du Turc. (229). Par ce discours de D.Q. on diroit quil croit qu’il y a beaucoup de gens en [77 V*] Espagne qui fassent profession de Chevalerie Errante puis quil dit qu’on trouveroit en eux un secours plus present Pour resister à la puissance du Turc

que dans tous les apareils du Roy, ÆEt cependant Il dit ;

en suitte et en continuant son mesme discours avec le Curé et le Barbier, quil s'efforce de faire voir l'erreur où l’on est de ne pas renouveller le temps heureux où l’on voyoit reluire l’ordre de Chevalerie errante (230) qui estoit florissante aux autres siecles : Et en suitte encore en un entretien quil a avec Sancho, Il lui demande ce que

(229) Don Quichotte, Ile Partie, chap. 1 : « ; Hay mâs sino mandar su Majestad por publico Pregén que se junten en la Corte para un dia señalado todos los caballeros andantes que vagan por España, qué aunque no viniesen sino media docena, tal podria venir entre ellos, que solo bastase a destruir toda la potestad del Turco ? »

(230) Ibid., : « … s6lo me fatigo por dar a entender al mundo en el error en que estä en no renovar en Si el felicisimo tiempo donde Campeaba la order de la andante caballeria. » =

DS Se

DE Dom QuicnorrTe pr LA MANCHE 188

lon dit dans le Monde de l’entreprise quil a faite de faire ressusciter et faire revenir au Monde la Chevalerie Errante don (sic) on avoit perdu la memoire (231), Il a dit pareille chose en plusieurs endroits de la Premiere Partie, Voila une contradiction manifeste, Il veult qu’on appelle par un Cry public tous les Chevaliers errans qui sont en Espagne, Et Il dit en mesme temps que l’ordre en est perdu, et qu’il veult le renouveller et le faire res-

sussiter (232).

{78 R'°] Neo. — Mais c’est un fou qui parle, et il ne faut pas s ’estonner s’il n’y a point de sens à ce qu’il dit.

Er. — Cela n’est pas comme vous le dittes pardonnez moy. D.Q. n’estoit pas un fou à dire des extravagances sans suitté et sans ordre, Il avoit dans sa follie une maniere de raison qui l’empeschoit de rien dire ni faire mal à propos, Il estoit seulement prevenu pour la Chevalerie errante, dont il scavoit les coustumes et les statuts, lesquelz il vouloit garder et suivre exactement, ainsy cette faute est purement de l’autheur de son histoire dont il

n’y a pas lieu de s’estonner puisque nous ne l’avons que

trop veu dans de semblables contradictions, Mais nos sçavans comptent tout cela pour rien, Et à la fin Je croyÿs qu’il faudra que j’en fasse de mesme, car Je vous deviendrois ennuyeux. Cependant Je croys qu’on peut avec Justice Imputer ces fautes la à cet autheur et a son peu de jugement sans qu’il ait lieu de s’en plaindre Parce quil dit en cette seconde partie que ceux qui composent des livres ou des histoires doivent avoir un grand Jugement

(231) Don Quichotte, Ile Partie, chap. II : « ; Qué se platica del asumpto que he tomado de resucitar y volver al mundo la ya olvidada orden caballeresca ? »

“232) Ibid. : « resucitar y volver al mundo … »

184 A - Critique pu Livre . /

et meur entendement (233) [T8 Ve] et en suitte qu’il y

En a qui composent des livres qu’ils jettent comme si.

c'estoient des baignetz (234), Il veult dire qu’ils n’ont Pas mis beaucoup de temps à les faire Et en suitte encore

IT plaint ceux qui ayams fait des ouvrages qui avoient de la reputation avant qu'estre imprimez, cette réputation s’est perdüe quand ils les ont mis au jour, parce que dit-il les ouvrages imprimez se regardans à loisir lon y voit.

facilement les fautes Qui y sont et on les éspluche avec d'autant plus d’exactitude que le renom de l’autheur est grand (235). Si Cervante scavoit si bien les Inconveniens

à quoy sont exposez les ouvrages que lon donne au Pu-.

blic, Il fault croire qu’il s’est precautionné autant qu'il à PU pour n’y pas tomber, et qu’en composant cette histoire que nous lisons Il à employé tout ce qu’il avoit de Jugement et de meur entendement, et qu’il y a d’autant plus pris garde qu’il estoit assuré de sa grande reputation qui luy devoit sussiter des Critiqueurs impitoyables

Cela ëstant de la sorte Je vous laisse a juger du Jugement de nostre autheur et de son meur [79 R' entendement,

Mais c’est que, comme Je vous le disois l’autre jour, I

est tellement entesté de son pretendu merite, qu’il a cru

(233) Don Quichotte, IIe Partie, chap. IH : « para componer historias y libros, de cualquier suerte que sean, es menester un gran juicio y un maduro entendimiento, »

(234) Ibid. : « hay algunos que asi componen y arrojan libros de

Si como si fuesen buñuelos. »

(235) Ibid. : « — No hay libro tan malo — dijo el Bachiller — que no tenga algo bueno. — No hay duda en eso. — replicé don Quijote : -— pero muchss veces acontece que los que tenian méritamente granjeada y alcanzada gran fama por sus escritos, en dandolos a la estampa: la perdieron del todo, o la menoscabaron en algo, — La causa deso es — dijo Sanson — que como las obras impresas se miran despacio, fâcilmente se veen sus faltas, y tanto

més se escrudifan cuanto es Mayor la fama del que las compuso. »

n marge]

px Dom Quicnorre pe LA Mancne 186.

que tout passeroit a la faveur de cette ridicule prevention.

Passons et suivons, Trouvez vous que l’histoire de ce Licencié fou des pétites maisons de Seville (236) soit ditte la bien a propos : Des gens qui venoient voir comment se portoit ce bon homme, qui avoient fait dessein de ne lui rien dire qui la pust faire ressouvenir de sa folie, Et qui ayant pourtant voulu faire experience du restablissement de son bon sens, avoient veu quil estoit retombé dans ses precadentes Imaginations au premier mot qu’ilz lui avoient dit de guerre et d'armes, luy vont faire le conte d’un fou pour se mpcquer de luy, Mais D.Q. se montre plus sage qu’eux en leur respondant comme il fit, du moins au barbier qui faisoit le conte, à qui Je pourrôis pourtant le pardonner car c’est la coustume de telles gens, de faire des contes, Mais Je ne le pardonne point au Curé

,qui le laisse dire, et qui bien loing de l’Interrompe (sic)

[79 V*#] comme Il le devoit faire, continüe de parler de Chevalerie errante ce qui ne pouvoit que luy eschaufïer la cervellé, Et au lieu que Curé comme il estoit Il devoit estre sage et quitter ce mauvais entretien, 2! se plaist au contraire, comme dit nostre autheur, à oüir dire des extravagances a D.Q. (237) et pour cela l’engage à luy faire des portraitz d’Amadis, de Rolland de Renaud de Montauban et d’autres, luy parlant d’Angelique, et de ses amours avec Medor, cela n’est ni charitable ni honneste à un Ecclesiastique et encore moins à un Curé pour un de ses parroissiens : Ce Curé a desja donné des marques de sa conduite peu judicieuse dans la Premiere Partie de cette Histoire, où Il dict parlant d’une chose qu’il a des-

«236) Don Quichotte, Ile Partie, chap. I.

(237) Ibid. : « .….gustando de oirle decir tan grandes disparates... »

rs

186 > Onririque pu Livre F =

sein de faire, qu’il y est resolu quand le diable devroit emporter D.Q. (238) et en un autre endroit, qu’il brusleroit son pere s’il alloit en Chevalier errant (239). Un Curé ne parle point de la sorte, du moins en France. Cet entretien auroit duré plus longtemps, parce que ces Messieurs le Curé et le barbier y prenoient plaisir, si Sancho ne fust venu et n’eust fait du bruit avec la Niece et ja gouvernante qui ne vouloient [80 R'2] pas le laisser entrer. Mais D. Q. commanda qu’on le fist venir parler à luy, et le curé avec le barbier se retirerent, Et Dom Q|. commence alors un long entretien avec Sancho (240), où il luy dit du Latin, quando caput dolet (241), Il luy parle de Jules Cœsar, et d'Alexandre le Grand, et tout cela aboutit à faire venir le Baschellier Sanson Carrasco, de qui il aprend que Cide Hamet Benengeli arabe a escrit son histore qu’elle a esté traduitte d’Arabe en Espagnol, qu'il y en a plus de douze mil volumes Imprimez en Portugal a Barcelonne et a V alence, et que l’on dit qu’on l’Imprime aussy a Anvers, que les enfans l’ont entre leurs mains, les grands la lisent, les vieillards en font grand estat, mais que ceux qui s'appliquent le plus à la lire ca sont les pages (242) Et qu’en fin il n’y à point d'histoire

(28) Don Quichotte, 1re Partie, chap. XXVII : « aunque à don Quijote se le Ilevase el diablo. »

(239). Ibid, - chap. VE *: « -,quemarä.. al padre que me engendré, si anduviera en figura de caballero andante. »

(240) Don Quichotte, Ile Partie, chap. IL.

(241) Voici la maxime entière : « Quando caput dolet, cetera membra dolent, » :

(242) Don Quichotte, Ie Partie, chap. IN : « Bien haya Cide Hamete Benengeli, que la historia de - vuestras grandezas dejé escrita, y rehién haya el curioso que tuvo cuidado de hacerlas traducir de aräbigo en nuestro vulgar castellano, para universal entretenimiento de las gentes..…. tengo para mi que el dia de hoy estän impresos mas de doce mil libros de la tal historia ; Si no, digalo Portugal,

Page 1