‹ Critique du Livre de Dom Quichotte de la MancheChapitre 41 sur 64 · ARE NT A PRE · texte numérisé non relu

ARE NT A PRE

DE ‘Dom QuicHortTe pE LA MANCHE 189

aux espiciers et autres Marchandz de la halle de Tolede avant qu’elle eust esté traduitte, y a-t-il, non pas de la raison, mais le moins du monde de couleur et d’aparence à cela? peut on le lire sans y prendre garde et sans en avoir de l’indignation? Quoy un autheur me traittera avec cette negligence? et me Croira assez stupide pour ne m’en pas apercevoir, S’Imaginant que [82 R‘] je riray si fort et avec une telle surprise qu’il ne me restera non plus de Jugement ni de sens rassis qu’a luy quand Il a cru qu’il feroit cet effect sur mon esprit, Le pauvre homme encore une fois estoit si fort engoüé de son ouvrage qu’il ne scavoit ce qu’il faisoit, et ne pouvoit tenir en sa peau, Et le pauvre Fanfaron Espagnol croyoit qu’a cause peut estre que quelques benais de ses amis avoient ry de quelques sottises de son livre qu’il leur avoit communiqué, les gens d’esprit en feroient de mesme. Je vous avoue que ma bile s’eschauffe quand Je parle de telles choses Et pour l’amortir un peu Il fault a propos de Cela que je vous dise ce qui marriva un“ jour. J’estois allé avec un de mes amis souper en une compagnie où Il se trouva un homme de l’humeur de Michel de Cervantes, cet homme avoit Je crois entrepris de defrayer de rire toute la compagnie, et pour cela il mettoit en œuvre tout ce qu’il sçavoit de quolibetz de rencontres de pointes et de Turlupinades dont chacun rioit selon son pouvoir, Ce qui luy donnoit du [82 V*] courage et l’animoit à en dire toujours qui estoient de plus meschans en plus meschans. Il n’y avoit que moy qui ne pouvois rire, Mon amy au contraire qui estoit prez de moy rioit plus que pas un et d’une telle force que les larmes luy tomboient des yeux en abondance et l’empeschoient de manger: J’en fus indigné, m’estonnant de ce qu’il rioit si fort de si meschantes choses luy qui avoit

190 > CRITIQUE pu LIvRE

de l’esprit: Je ne pus m’empescher de luy dire avec chagrin que Je n’eusse jamais cru que de telles fadaises

eussent pu le faire rire de la sorte, Et ce sont ces fa-

daises la me dit il qui me font rire comme vous voyez et la maniere dont cet homme les debite s’aplaudissant et s’en scachant bon gré comme il fait en les disant. Il est vray que cette response me toucha et que la maniere dont il me fit connoistre qu’il prenoit la chose à quoy Je n’avois point songé me surprenant Je pris à l’heure mesme le party de rire comme luy et sur son mesme principe. Je crois qu’il faudra que J’en fasse autant, pour cette histoire et que Je quitte le chagrin que J’ay eu Jusques [83 R°] à present en faisant mes remarques : Mais puisque nous ne ferons plus que rire, Il faut, avant que de quitter nostre serieux, que Je vous dise ce que. J’oüis dire à un de nos beaux Esprits depuis que Je ne vous ay veu, dont Je tireray la consequence que vous allez voir. Il parloit d’un Poeme celebre qu'il taschoit de deffendre contre des Critiques peut estre trop affectez et trop deschaisnez: Ces Messieurs, disoit il, parlant de ces critiques s’attachent a quelques vers un peu rudes, à quelques dictions douteuses et a quelques expressions peut estre un peu ravallées sans vouloir considerer que le sujet de l’ouvrage est grand et noble, la Moralité qui en résulte, belle, L’œconomie Judicieuse, et la conduitte ingenieuse sage et prudente. Ces grands ouvrages la, disoit il, sont comme ces grands edifices qui n’en sont pas moins beaux pour avoir quelque corniche un peu escornée, quelque pierre trouée ou coquilleuse, quelques Jointz un peu trop ouverts ou autre chose semblable : Ces minuties sont si peu de chose et apartiennent [83 V®] si peu à l’ouvrage qu’elles ne peuvent en diminuer le merite, car tout ce grand edifice disoit il, tant s’en

pe Dou Quicrorre pe La Mance 191

fault qu’il doive estre regardé de si prez qu’au contraire il faut se reculer un espace suffisant pour le pouvoir considerer tout entier et dans toute sa structure affin que l’œuil le puisse embrasser sans peine. Ainsy un grand Poeme comme celluy dont il s’agit, disoit il, ne doit pas estre examiné sur les minuties de la diction, mais sur son Tout ensemble, Et comme ces Critiques dont Jé parle, continüoit il, ont les yeux de l’esprit trop petis (sic) pour que de si grandes choses y puissent tenir, Ilz ne voyent que les petites sur lesquelles seulement ils establissent leur Jugement, enmenant avec eux ceux dont l'Esprit n’est pas d’une plus grande capacité dont le nombre n’est que trop grand. Je fus fort aise de l’entendre parler de la sorte, ce qui estoit tout à fait dans mon sens, m'’estant servy Il y avoit longtemps de cette comparaison pour la deffense d’un semblable Poeme, Et Je voyais la Consequence que j’avois à tirer de ce qu’il venoit de dire [84 R‘] pour soustenir contre luy mesme dans l’occasion ma critique sur cette presente histoire, Car s’il est vray disois je que des minuties ne peuvent pas donner atteintefà la reputation d’un grand ouvrage, dont le sujet est noble et bien pris, lœconomie La conduitte et le Tout ensemble bien entendus, Et que nonobstant ces minuties de diction ou autrement qu’on luy veut reprocher, et sur lesquelles s’arrestent ces Esprits de petite capacité, L'ouvrage ne laisse pas de meriter une grande estime: Il est vray par une consequence opposée, qu’un ouvrage dont le dessein est mal pris mal ordonné mal conduit sans suitte sans raison, où tout se contredit où tout se chocque, Ne meritera pas d’estre estimé, à cause seulement de quelque peu d’agrément qui se trouvera dans quelque endroit de la diction ou autrement, Et à cause que ces Espritz de petite ca-

49922 Crrrique pu Livre

pacité n’auront pu aller Jusqu'au solide de l’ouvrage, et qu'ils se seront attachez seulement à ces minuties dont ils font estat, faudra t'il estimer cet ouvrage comme s’il estoit exempt de tous ces deffautz [84 V*] Nostre Histoire est justement de la sorte, L ordonnance et l’œconomie n’en vallent rien, Tout s’y contredit tout s’y chocque, Il n’y à aucun raport d’une chose à l’autre, L’on ne scait où l’on est ni ce qu'on y voit, les Idées qu’on avoit formées sont incontinant changées en d’autres toutes differentes, rien n’a de vraysemblance ‘tout est contraire à la verité: Et à cause qu’il y a quélque endroit qui semble agreable à des gens qui veulent rire à quelque prix que ce soit, Il faut que ce Livre soit admirable, Et ce sont ces mesmes gens qui ont posé les maximes dont Je viens de parler qui le disent, et qui veulent que leurs regles et Celles d’Aristote qu’ilz font sonner si haut ailleurs, cedent à la bonne fortune de cet autheur qui a esté assez heureux pour avec ces deffautz trouver grace devant leurs yeux. ;

N£o. — Vous aviez raison de dire qu'avant que de quitter le serieux vous vouliez dire‘ëncore quelque chose, Cela en valloit bien la peine Et Je ne sçays pas comment Ces beaux Espritz respondront à cet argument,

[85 R®] Eu. — J'’aurois bien encore quelque autre chose à dire, mais peut estre se presentera t il occasion de la faire en un autre endroit, car je ne sçais si je pourray toujours rire des fadaises de ce livre, quelque résolution que j’en aye prise, La vanité et l’orgueuil de cet autheur si mal fondez et qu’il me fait voir à tous momens, mettent ma moderation à bout, ne voyez vous pas qu’il n’est parlé .de l’impression de ce livre que pour dire qu’il est en reputation et que chacun le lit, Il ne s’est pas soucié comment il l’a dit, Il luy a suffy de l’avoir dit. Mais avan-

Page 1