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pe Dom QuicHoTtEe DE LA MANCHE 199
ce goust ne se mesure ni à laulne ni au boisseau ni au compte et qu’on en est quitte en disant cela ne vous semble pas bon et Il semble bon à d’autres on ne peut pas les convaincre ni leur faire quitter l’opinion qu’ilz veulent avoir, laquelle ils croyent leur faire honneur par cette singularité qu’ilz s’imaginent quon croit fondée sur une profonde science: Estans donc de cette humeur, Il ne se faut pas estonner s’ilz persistent à estimer ce livre, JIls ont dit une fois qu’il est bon, C’est assez il faut qu’il le soit, Et tout ce qu’on peut leur dire la dessus est à rejetter comme un attentat [89 V*] à la souveraineté de Jeur Jugement, C’est ce que je vous ay desja dit plus d’une fois et que Je vous diray toujours. Mais passons, et pour abreger laissons Carrasco D.Q. et Sancho discourir à leur aise dans le reste de ce quatriesme chapitre. Et laissons aussy Sancho dans le cinquiesme sentretenir avec sa femme sur les gouvernemens d’'Isles tant de fois rebattus. Dans le sixiesme Chapitre, D.Q. la niece et la servante s’entretiennent aussy, et là D.Q. leur faict con-. noistre ce que c’est que Chevalerie errante comme s’il n’en avoit Jamais parlé, Et tout cela est fort long. Au septiesme Chapitre Sancho demande que D.Q. luy.regle et assure des gages ce qui est deduit avec beaucoup de Jongueur à l'ordinaire. Mais sur la fin Carrasco vient trouver D.Q. pour l’exiter a faire une troisiesme sortie, et cela par le conseil et deliberation prise et arrestée entre luy le Curé et le barbier, de quoy pourtant D.Q. n’est pas averty Et vous verrez en arriver une [mpertinence aussy grande qu’il y en ait dans le livre. [90 R“] D.Q. et Sancho sortent donc de nuict à la persuasion de Carrasco qui les accompagna quelque temps, Ilz prirent le chemin du Toboso, et dans tout le huictiesme chapitre qui traitte de cette sortie qui est fort long D.Q. L 4
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ne parle que du Chasteau où ils devoient trouver Dulcinée, repetant les menteries que Sancho luy avoit dittes,
Il parle aussy de la gloire que les hommes s’empressent
d’acquerir, et Sancho fait Comparaison de celle des Roys et des Chevaliers errants avec celle que les saintz qu’on Canonise acquierent qui luy semble plus belle et plus chrestienne, C’est bien en un endroit comme celluy la, où lon doit dire de telles choses, Je gage que nostre autheur appelle cela Catholique. Au neufvieme chapitre ils entrent de nuit dans Toboso où D.Q. persecutte Sancho pour luy monstrer le Palais de Dulcinée et l’y mener, luy faisant toujours repeter ce qu’il luy a dit quand il luy fit croire qu’il avoit donné sa lettre, et ce qu’elle faisoit quand elle la receut; Voyez combien peu de chose Il ÿy a en ces neuf [90 V*] chapitres dont Je viens de vous dire le sommaire. Le dixiesme est meilleur, et si tout le livre estoit de mesme Il y auroit de quoy se contenter, si ce n’est qu’il est trop bon Car Sancho y fait ce que le plus rusé Zany (255) peut faire à la Comedie. Il fait accroire à D.Q. que trois paysannes qu’il avoit veües de loing venir montées sur des asnesses, sont Dulcinée et deux de ses Demoiselles sur des palefrois (256) qui le viennent trouver, Et quand elles sont proches Il les arreste leur fait compliment pour D.Q. à qui il faict croire qu’elles sont couvertes d’or et de perles, Et que si luy ne les voit pas de la sorte c’est que quelque enchanteur s oppose à son contentement, par la voyez en Passant que ce que je vous ay dit est vray que D.Q. voyoit les choses comme elles estoient.
En fin ils acquitte si bien de cette ruse que lon en peut faire reproche à 1 autheur qui a oublié le caractere
(255) Personnage bouffon dans les comédies italiennes. (256) Hacaneas, dit le texte,
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qu’il a donné à Sancho qui est d’estre simple et de peu d'esprit L’avanture qui suit est pareille (257) Je veux dire que Sancho y paroist avec trop d’esprit et de bon sens; C’est l’avanture de la Charette des Comediens de la Mort, qui de soy me [91 R®] semble fort froide, car I n’en arrive autre chose sinon que celluy qui repre- $ sentoit le Diable (258) fit peur à Rossinante, et lui fit prendre le frein aux dens et s’enfuir Jusques à ce qu’enfin Il tomba avec son Maistre, Quand nostre autheur ne sçait plus que dire pour faire rire Il faict tomber D.Q. avec son cheval, ou bien :l fait casser les dents à quelqu’un, mais quoy qu’il en soit un autre cheval que Rossinante et meilleur que luy en aurait fait autant, ce n'est donc point un deshônneur à nostre chevalier ni a sa monture et il n’y a pas plus de sujet de rire de D.Q. que d’un autre a qui pareille chose seroit arrivée. Sancho releve son Maistre et le destourne avec beaucoup de jugement d’en prendre vengeance. Aprez cette avanture vient celle du Chevalier du bois ou des miroirs (259), Maïs avant que d’en parler, D.Q. fait une grande Moralité sur la Comedie et sur la ressemblance que les acteurs ont avec les gens du Monde qui à la mort deviennent tous egaux, chacun quittant sa qualité’ basse
(257) Don Quichotte, II° Partie, chap: XI.
(258) Affirmation gratuite. Il s’agit bien plutôt d’un bouffon : c’est, en effet, à un personnage de ce genre que fait penser la description de Cervantes :/« …venia vestido de bojiganga, con muchos cascabeles, y en la punta de un palo traia tres vejigas de vaca hinchadas. » — « lil] était vêtu en bouffon, avec quantité de grelots, et portait au bout d’un bâton trois vessies de bœuf gonflées. » Cer-
vantes ne dit nulle part que ce comédien « representoit le Diable » : ‘il l'appelle seulement : el demonio bailador de las vejigas, — el Diablo, — el Diablo. de las vejigas. Seul est un vrai diable, — un «horrible démon », — le comédien qui mène les mules et fait l’office de charretier,
(259) Don Quichotte, I[e Partie, chap. XIL
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ou relevée, Il [91 V*] passe de là à l’amitie de Rossinante avec le grison laquelle il compare à celle de Nisus et Eurialus, de Pilade et d’Oreste, car nostre autheur avoit leu les bons autheurs, Il remarque aussy que les animaux ont enseigné beaucoup de choses aux hommes,
comme entr’autres la Cicogne leur a enseigné le clys-
taire, ce qui endormit Sancho, et qui m’endormiroit aus- Sy pour peu que je fusse à mon aise à oüir de si belles choses et si nouvelles; D.Q. donc ne dormant pas oùüit du bruit, et reconnut que cestoient deux hommes qui descendirent de cheval, dont l’un estoit armé ainsy qu'il le Jugea par le bruit que firent ses armes en mettant pied à terre, Et incontinant aprez Il oüit accorder un lut ou une guitarre et chanter agreablement Et en suite faire de grandes plaintes d'amour pour une Casildée de Vandalie par celluy qui avoit chanté, qui se fit connoistre par son discours estre Chevalier errant, et se vantant
d’avoir obligé tous les Chevaliers errantz, mesme ceux
de la Manche de confesser que sa Dame [92 R°] estoit la plus belle du Monde. D.Q. esmeu par ce discours esveille Sancho, et au bruit quil fait, le Chevalier du bois demande qui va là D.Q. respond, et en fin douloureux sur le fait de l’amour autant que le pouvoit estre le Chevalier du bois, Il s’assied prez de luy, Sancho et l’eseuyer du Chevalier du bois s’en vont à l’éscart s entretenir ensemble (260) où ils parlent de la miserable vie des Escuyers, Ilz parlent aussy des Isles et des Canonicatz que leurs maistres leur promettent, Ils medisent d’eux les appelans l’un fou l’autre meschant, L’escuyer du bois donne à boire et a manger a Sancho et enfin s’endorment dans la resolution de quitter leurs maistres à la premiere occasion et retourner à leurs maïi-
(260) Don Quichoite, Ile Partie, chap. XIII,
dès den. diet r,
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sons. Cet entretien dure longtemps et tient huict pages de l’Espagnol telles que je vous les ay dittes: Pendant lequel les Chevaliers en ont un autre, Et celluy du bois dit entr’autres choses qu’il a vaincu un Chevällier nomme D.Q. De la Manche et luy a fait confesser que sa Dulcinée cède en beauté à sa [92 V®] Casildée de Vandalie. D.Q. ne pouvant souffrir un tel discours qu’il sçavoit estre faux, se resout à combattre le Chevalier du bois dez qu’il fera Jour, de quoy estant d accord le che-. valier à telle condition pourtant que le vaincu demeu- reroït à la discretion du vainqueur, L’ordre est donné aux Escuyers de tenir les chevaux prestz, Le Jour estant venu, Sancho s’aperçoit que l’escuyer avec qui il avoit parlé et bu toute la nuict, à un grand nez et grand de telle sorte qu’il faisoit ombre presque à tout son corps, qu’il estoit cowrbé par le milieu et couvert partout de verrües et vessies, et enfin si laid qu’il luy faisoit peur de telle sorte qu’il commença à trembler (261). D.Q. pria le Chevalier de lever la visiere de son casque. pour qu’il Je pust voir au visage, ce que le Chevalier reffusa En fin les voila tous deux à cheval : Celluy du bois estoit couvert par dessus ses armes d’une Casaque de toile d’or semée de petites Lunes de miroirs tres luisans, et son casque couvert de plumes Jaunes vertes et blanches, et avoit une grande et grosse lance avec un fer d’acier d’un pied de long (262) [93 R‘°] En fin ils tournerent la bride à leurs chevaux, pour prendre leur carriere, Mais Sancho pria
(261) Don Quichotte, Ile Partie, chap. XIV : « era tan grande [la nariz}, que “asi le hacia sombra a todo el cuerpo. Cüentase, en efecto, que era... corva en la mitad y toda Ilena de verrugas… cuya grandeza, color, verrucas y encorvamiento asi le afeaban el rostro, que en viéndole Sancho, comenzé a herir de pie y de mano... »
(262) Ibid. : « de un hierro acerado de mâs de un palmo. »
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en cet instant son Maistre de luy ayder a monter sur un liege, ne voulant pas demeurer seul avec ce grand nez
qui luy faisoit tant de peur, à quoy D.Q. s’estant amusé,
le Chevalier du bois qui avoit pris du champ ce qu'il croyoit necessaire pour le Combat retourne brusquement, croyant rencontrer D.Q. qu’il Jugeoit en avoir fait autant, mais le voyant empesché aprez Sancho Il s’arreste, Et Dom Quichotte ayant veu courir le Chevalier si legerement, piqua Rossinante qui en ce moment courut plus viste qu’il n’avoit jamais fait, rencontra le Chevalier des miroirs qui s’estoit arresté au milieu de la Carriere, .et qui n’avoit pu obliger son cheval de prendre sa course ou le trot qu’il avoit interrompue (sic), Et le trouvant dans cet embarras, n’ayant pas mis seulement sa lance en arrest, Il le frappa si rudement qu’il le fit tomber par la croupe de son cheval a terre d’une telle force qu’il y démeura sans remuer ni piedz ni mains, [93 V'°] comme s’il eust esté mort. D.Q. met pied à terre et vient avec Sancho qui estoit descendu de son liege delasser le Heaume du Chevalier pour voir s’il estoit mort, Et vit le w1sage de la propre figure de Sanson Carrasco (263), Et ayant tiré son espée pour le tuer, croyant que c’estoit l’enchanteur son ennemy qui avoit pris cette figure, L’Escuyer qui avoit osté son grand nez et l’avoit mis dans Sa poche vint l’en empescher, et l’assurer que c’estoit Carrasco son bon amy et luy son escuyer, que Sancho reconnut pour Thomas Cecial son compere et son VOISIN, Et aprez avoir receu les ordres de D.Q. comme on estoit convenu avant le combat, Le pauvre Carrasco se retira avec son Escuyer, et alla se faire panser laissant D.Q.
(263) Don Quichotte, Ie Partie, chap. XIV : « Vi6, dice la historia, el rostro mesmo, la misma figura.. del bachiller Sanson Carrasko.. »
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