‹ Critique du Livre de Dom Quichotte de la MancheChapitre 45 sur 64 · ORNE · texte numérisé non relu

ORNE

DE Dow Quicrorre DE LA Mancue 207

sant ? cette Gruittare, cette casaque de toile de fin or semée de miroirs (que veullent dire ces miroirs ?) où Car rasco avoit il pris tout cet aquipage et ce riche habillement ? estoit ce en son village ? ce pauvre village dont on ne veult pas seulement se souvenir du nom avoit-il un équipage aussy riche à prester que celluy la ? Ce fer de lance d’un pied de long, que cela est froid ! [95 V“] en a t on Jamais veu qu’à des lances a courre la bague qui

4 Le souffrënt point d'effort, mais les lances de Jouste

comme estoit celle de Carrasco n’en ont Jamais eu de

__- deux poulces de long autrement ils se seroient arrachez

4 de la lance dans la violence du choc : Mais n’admiresz-

vous point la precaution de Carrasco et de son escuyer $

pour n’estre pas reconnus de D.Q. et de Sancho pendant

la nuit ? l’un en tenant la visiere de son casque abbatue

et l’autre en se mettant un nez postiche, il n’estoit

point besoing de cela puisqu'il estoit nuict et que la nuit

-estoit si obscure que Sancho ne s’apérceut de ce nez que

quand le jour parut, Ilz devoient bien plustost songer à

déguiser leur parolle, qui devoit estre fort reconnoissable

a D.Q. et à Sancho, Car Carrasco avoit enträtenu D.Q.

sept ou huict jours durant, et il n’y avoit pas deux jours

| qu’ilz s’estoient quittez : Pour Sancho Il devoit bien con-

M noistre la parolle de l’escuyer puisqu'il estoit son com-

pere et son voisin, n’y ayant qu'un mur entre leurs deux

maisons, et qu’il dit connoistre fort bien [96 R'°] sa parolle (270), Je crois que c’est icy un endroit où je puis rire, Car le bonhomme Cervantes s’est bien endormy aussy bien qu’il dit que fait quelques fois le bon Homere,

(270) Don Quichotte, Ile Partie, chap. XVI : « la cara, quitadas las narices, era la misma de Tomé Cecial, como yo se la he visto muchas veces en mi pueblo y pared en medio de mi misma casa, y el tono de la habla era todo uno. »

FR

208 F3 CRITIQUE Do Livre L } X :

Nous verrons s’il se reveillera aussy héureusement que fait cet illustre autheur, Car le nostre ne se voudroiït pas va comparer à moins : Il n’y a en toute cette avanture n1 raison ni dessein ni sujet de rire, Et je crois que ceux qui la lisent sont bien estonnez quand ils voyent la fin platte et froide comme elle est, Et je ne doute point qu’ilz ne rient Jaune, comme on dit, s’ilz ont envye de rire, n’y ayant pas lieu de rire autrement. Je ne puis laisser passer, sans en faire la remarque, la belle erudition de l’escuyer du chevalier du bois. dont Il entretient Sancho, sur ce que Sancho luy ayant loüé sa fille Sancha, sa belle taille et autres belles qualitez (271), Cet escuyer s’escrie, Malepeste la droslesse doit bien porter son bois ! ce qui est exprimé par lg mot Hideputa qui.en cet endroit n’est qu’une exclamation [96 V*°] d’admiration de mesme que Mallepeste en françois Ce n’est pas cependant que là Mot Hideputa en espagnol ne veuille dire aussy fils de putain estant composé de Hijo de puta, Et Sancho l’expliquant de la sorte et à la lettre dit que sa fille ni sa mére ne sont point putains, faisant reproche a l’Escuyer de ce qu’il ne parle pas honnestement comme doivent faire les escuyers de chevaliers errantz, at là dessus l’Escuyer Instruit Sancho de la double signiffication du mot Hideputa. Comme si Sancho n’estoit pas espagnol Voila une bellé erudition et donnée bien à propos, et par un autheur bien digne d’enseigner les proprietez de la langue Espagnolle ! comme estoit ce Thomas Cecial pauvrä manant du pauvre village de D.Q. et compere de Sancho. Mais vous voyez bien que c’est nostre autheur qui en veult avoir l'honneur luy mesme, n’est ce pas une grande gloire pour luy que de faire, connoiïstre qu’il en-

(271) Don Quichotte, Ile Partie, chap. XUT.

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É | LV, tendott sa langue naturelle ? quelle fanfaronnerie de se

gloriffier de si peu de chose ! Il est vray qu’il pourroit

avoir [97 Rt°] mis là cette erudition en faveur du Roy de la Chine qui aime la langue Æspagnolle, et qui la veult rendre connüe en son pays, comme nostre autheur nous l’a fait scavoir dans son ŒÆEpistre dedicatoire de

cette seconde partie. L’avanture qui suit est celle du gen-

tilhomme au manteau verd ou Diego de Miranda (272), elle ne sert à autre chose qu’a donner occasion a D.Q. de faire un grand discours avec beaucoup de reflexions sur la poesie, sa noblesse et belles qualitez, et comme «lle

doit estre traittée, Ce discours est long et ennuyeux,

fort commun, et sans nouveauté. L’avanture qui suit est celle des Lions (273), où Je ne trouve rien à admirer, sinon que l’autheur ait voulu la mettre là en la maniere qu’elle est, Elle ne touche point, Il est vray que si elle estoit veritable elle seroit à considerer et à admirer, mais éstant Inventée il n’y a rien qui donne de l’emotion, Et puisque l’autheur estoit le maistre du succez de l’avanture, Il devoit faire combattre effectivement D.Q. contre les lions et les luy faire tuer tous deux, 11 n’en [97 sd eust pas cousté davantage à l’autheur, Mais de nous donner un incident comme celluy la, dans une histoire inventée c’est se mocquer : Il seroit merveilleux comme j’ay dit dans une histoire veritable bien averée et bien connüe mais il ne l’est point dans une fiction.

L’acceuil et le bon traittement que receut D.Q. dans la maison de Diego de Miranda, ce qui se passa entre luy et le filz de ce gentilhomme La poesie de ce filz, et

‘ce qu’ilz se dirent l’un à l’autre (274), nont rien de

(272) Don Quichotte, Ile Partie, chap. XIV.

(273) Ibid., chap. XVII.

(274) Ibid., chap. XVIII,

PR MP NT PSN PAUSE Lite De ENTER

210 CRITIQUE pu Livre

plus remarquable que ce qu’ont les entretiens ordinaires, Et Il n’en arrive autre chose que de faire voir que D.Q. parut au Pere à la mere et au filz un fou avec des in-

tervalles raisonnez, ce que l’autheur à desja fait remar-.

quer plusieurs fois et le Lecteur n’en demeure ni plus instruit n1 plus satisfait de sa lecture. La rencontre que fait D.Q. de deux paysans et des deux escolliers qui se battirent aux fleuretz devant luy est de mesme (275). Cela ne fait rien à ses avantures. L’Histoire de Quitteria et [98 R°] de Bazile, et les noces qui se commencent de cette Quitteria avec Gamache sont de mesme (276), Elles n’operent rien en D.Q., sinon qu’il se trouva dans le desordre qui arriva à ces noces, par la tromperie de Bazile: Tout cela ne tend qu’à faire une histoire qui est assez agreable, à laquelle je ne trouve rien d’impossible, quoy que tout y soit exageré, principalement pour les preparatifz du festin, mais enfin tout y est possible, Et quand un homme est assez amoureux et assez riche et libéral Il peut faire une despense telle que celle qui est descritte en cette histoire. Le bon traittement qui fut fait a D.Q. chez Bazile est fort croyable puisqu'il s’estoit montré plus affectionné pour son party que pour celluy de l’autre dans la meslée (277): Mais tout cela ne fait point rire Et je croy que nostre autheur s’est lassé de cette maniere, ou qu’il a esté averty par quelqu’un de ne s’y pas attacher si fortement ni de donner à tors et a travers pour faire des avantures, sans avoir egard à la possibilité ni [98 V*] au rapport que les choses doivent avoir les unes aux autres: L on voit donc qu’il se contente icy d’aller doucement, faisant des lieux

(275) Don Quichotte, Ile Partie, chap. XIX.

(276) Ibid.; chap. XX, XXI.

(277) Ibid., chap. XXII. f

ah bn :/6 1 Sur.

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communs sur les occasions qui s’en presentent, comme il en fait chez Basile sur les femmes qu’on espouse et sur les avantages d’en prendre de bonnes (278). Je ne Comprens pas bien ce que c’est que la Caverne de Montesinos (279), scavoir si c’est une veritable Caverne qui soit en Espagne et qu’on nomme de ce nom, ou si c’est quelque carriere que D.Q. apelle ainsy a cause de quelque Romant, Car cette Carriere estant veritable et appellée de ce nom, L’autheur en devoit instruire le Lecteur et luy en dire quelque chose de curieux ce qui auroit eu bonne grace en cet endroit, Il est vray que le Licencié en donnant a D.Q. son cousin pour guide pour le conduire à la bouche de cette caverne, luy promet (280) qu’il luy monstrera outre laditte Caverne, les sources de Ruydera renommees par tout le pays de la Manche et de toute L’Espagre mesme, Et par là lon Pourroit croire qu'il y auroit là quelque verité enveloppée, Mais ce n’est pas [99 R°] assez, Car il sembleroit que ces sources de Ruydera viendroient de cette Caverne, Et D.Q. qui y descendit n’y trouva point d’eau.

Quoy qu’il en soit L’avanture est de peu de Consequence,

car tout ce que dit D.Q. y avoir veu n’est qu’un songe qu'il fit s’y estant endormy comme on le peut Juger puis qu’il dormoit encore quand on le retira. aussy l’autheur dit que son Cid Hamet n’assure pas veritable cette avanture, et qu’il laisse au Lecteur la liberté de la croire ou ne la Croire pas (281) où est le plaisant le divertissant et le fin de cette avanture et de cet avis de son Historien arabe? Il y a long temps que Je ne scais que dire sur tout ce qui est dit de ce Cid Hamet.

278) Don Quichotte, IIe Partie, chap, XXII.

(279) Ibid, chap. XXII. XXII.

(280) Ibid., chap. XXII.

(281) Ibid., chap. XXIV.

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No. — Je suis de vostre avis, et Je vous avoüe que je ne fais aucune reflexion sur tout ce que Cervantes nous dit de ce Cid Hamet, Il me semble qu’il n’a pas bien dressé son plan de ce costé là pour que l’on puisse en descouvrir le fin et l’agreable. AE

Eu. — Passons par dessus l’entretien du Jeune homme qui en fin se resoult à estre soldat (282) [99 V°°] nous passerons aussy, si vous le trouvez bon, sur la froide Histoire du braire de l’asne (283) que ces deux Eschevins contrefaisoient si bien qu’ilz se tromperent l’un l’autre, et sur la querelle des habitans du lieu de ces Eschevins avec ceux d’un autre lieu voisin qui se mocquoient de ces Eschevins et de leurs habitans (284), Mesme de ce qui arriva en suitte à Sancho qui contrefit aussy le braire de l’asne en leur presence et qui en fut bien battu (285), quoy que D.Q. leur eust faict une belle et longue harangue, lequel tout vaillant qu’il estoit s’enfuit de tout son cœur (286), abandonnant fort laschement son Escuyer, Tout cela ne merite pas: une serieuse reflexion si ce n’est cette fuitte de ce heros, car en effect Je ne le reconnois plus, Cervantes ne sçait où il en est, la teste luy tourne ou bien il s’endort Comme Homere. |

Le joüeur de Marionnettes fait assez bien son personnage, Il les monstre et les faict voir assez agreablement et l’emportement de D.Q. est bien imaginé (287) : si toutes Les [100 R'°] avantures de cette Histoire estoient

(282) Don Quicholte, Ile Partie, chap. XXIV.

(283) Ibid., chap. XXV.

(284) Ibid., chap. XXVII.

(285) Ibid.

(286) « … volvi las riendas a Rocinante, y a todo lo que su galope pudo se salié de entre ellos, encomendändose de todo corazôn a Dios, que de aquel peligro le librase... »

(287) Don Quichotte, Ile Partie, chap. XXVI.

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Comme celle là, le livre seroïit supportable. L’avanture de la barque enchantée (288) est probable et assez bien descritte : Ce que J’y trouve qui n’est pas vraysemblable est qu’un homme armé de toutes piecès qui est tombé au fondz de l’eau puisse nager comme un Canard (289), comme Il dit que fit D.Q. quand passant prez des roûües des Moulins son batteau le renversa dans l’eau d’où il se tira en nageant (290).

Mais nous voila à ces grandes avantures du Duc et de la Duchesse dont l’autheur fait tant de cas et qu’il &xalte en tant d’endroitz les nommant tantost les meilleures et les plus plaisantes, tantost les plus fameuses que l’on puisse lire dans son histoire, tantost admirables, tantost non J'amais imaginées (291) Il dit aussy qu’une de ces avantures fut inventée du plus estrange et agreable artifice que l’on sçauroit imaginer (292) Et en fin il ne peut s’empescher au Commencement du 40° chapitre, de dire qu’en verité ceux [100 V*°] qui prennent plaisir à lire des Histoires pareilles à celles cy, doivent remercier Cide Hamet son premier autheur, qui a eu la curiosité d’en conter les particularitez (293). Et en suitte il fait une apostrophe

(288) Don Quichotte, 11° Partie, chap XXIX.

(289) « … vinole bien à don Quijote que sabia nadar como un ganso, aunque el peso de las armas le levé al fondo dos veces… »

(290) En fa, ce sont les meuniers qui font chavirer là barque et tomber don Quichotte et Sancho au mieu de la rivière. Ce sont cux encore qui, se jetant à l’eau, sauvent le maître et l’écuyer.

(291) Voici, par exemple, comment Cervantes les qualifie lui-même à la fin du chapitre XXXIII : le duc et la duchesse jouérent à don Quichotte plusieurs tours, « et si bien appropriés et si bien conçus, que ce sont assurément les meilleures aventures que renferme cette grande histoire. » -- « tan proprias y discretas [burlas], que son las méjôres aventuras que en esta grande historia se contienen. »

(292) « del mäas gracioso y extraño artificio que puéde iMagmar-

se. » (chap. XXXVI) (293) Don Quichotte, 11° Partie, chap. XL : « Real y verdadera-

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à Cide Hamet, à D.Q. a Dulcinée et à Sancho, leur souhaittant une longue vie Pour la satisfaction de tous les vivans (294), que veult-il dire par cette longue vie ? est ce qu’il veult que nous croyons que ces gens là sont encore vivans, Il y à long temps qu’ils sont morts Il n’en est resté que des memoires en escritture gottique dans un coffre de plomb, trouvé dans les fondations d’une vieille mazure où hermitage (295), et puis quand ils vivroient encorë, que nous en reviendroit il est ce que nous irions les voir sur le lieu pour les connoiïstre ? Voyez ce que c’est que tout cela et si vous y entendez quelque chose si ce n’est que vous y remarquez une grande envie de s’aplaudir, Il ne peut tenir dans sa peau comme Je vous l’ay desja dict. Il me fait souvenir d’une femme que je vis un Jour apporter du fruit en un marché, Cestoient [101 R®] des cerises, quand elle eut pris sa place elle descouvrit son panhier où estoient ses cerises et s’escria, Mon Dieu la belle marchandise ! sur quoy chacun s’esclatta de rire et moy comme les autres ét d’ autant plus volontiers que ces Cerises n’estoient point belles, Je ne puis m’empescher d’en faire autant en cette rencontre qui est toute pareille. :

Neo. — J’en ferois bien autant, Cette maniere n’est guere ordinaire et si Cervantes y avoit songé le moins du monde, Il s’en seroit abstenu, Cest une maxime, qu’il ne faut jamais soit pour exiter l’admiration soit pour faire rire promettre à son auditeur de grandes choses, Il le faut mente, lodos los que gustan de semejantes historias como ésla, deben de mostrarse agradecidos a Cide Hamete, su autor primero, Por la curiosidad que tuvo en Contarnos läs seminimas della, sin dejar cosa, por menuda que fuese, que no la sacase a luz distintamente. »

(294) Ibid.

(295) Don Quichotte, le Partie, chap. LIL.

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surprendre, en laissant agir la chose sur son esprit par sa propre force et non pas par l’aprobation qu’on luy donne, parce que l’auditeur qui voit que par cette prepration lon veult luy faire violence, se met en deffence et ne veult ni admirer ni rire.

Eu. — Ce que vous dites est tres vray, les bons [101 V‘] faiseurs de contes les font nüement et sans faire semblant d’y trouver de quoy rire, Et celluy qui l’escoutte se voyant maistre de sa volonté ne fait point de difficulté de faire voir l’emotion qu'il en a ressentye se faisant honneur d’avoir trouvé l’endroit pour rire, sans qu’on le luy ait dit. Ces avantures donc si merveilleuses et si admirables, sont la rencontre que fait D.Q. d’un Duc et d’une Duchesse qui avoient de l'esprit et qui estoient de bonne humeur, qui ayant lu l'Histoire de D.Q. imprimée, comme il est dit, furent ravis de voir ce Chevalier en Original et se divertir de luy en manieres Romanesques (296), Ce Duc estoit puissant et riche, C’est pourquoy, pour se donner ce divertissement, Il faisoit volontiers la despence qui estoit necessaire pour cela ; il fit voir à D.Q. des Enchanteurs des chariotz, des Dames enchantées Il luy fit entendre des Fambours des Trompettes, des arquebusades, d?s musises de hautbois de lutz et de Harpes, Il luy fit voir d’autres dames [102 R‘°] affligées qui luy demandoïent du secours, Et en fin il fit venir un cheval de bois sur lequel D.Q. et Sancho monterent pour aller par l’air en un Royaume esloigné achever une avanture, Et ce voyage se termina par des fusées et des petards qui estoient dans le corps de ce cheval ausquels on mit le feu qui fit -suter en l’air le Cheval avec D.Q. et Sancho qui tomberent ensemble demy-bruslez.

(296) Ces aventures se développent du chapitre XXX au chapitre LV,

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216 CRirique D0 Livre

Il y auroit trop de chôses à dire si l’on vouloit espellucher les circonstances de ces merveilleuses avantures, C’est pourquoy je n’en toucheray que quelques unes : La principale pourtant seroit celle de l'impression de cette Histoire dont parle la Duchesse par laquelle elle dit avoir connoïissance des avantures de D.Q. (297) mais Je n’en diray rien en ayant parlé au sujet de l’entretien de Carrasco avec D.Q. L’on ne sçauroit assez admirer ce manque de jugement, lequel est si estrange, que quand on veult aprofondir cette circonstance, l’on ne sçait ce que lon devient [102 R‘°] la teste tourne, et lon ne sçauroit bien faire entendre ce que lon y trouve d’extravagant et d’incomprehensible comme je vous |’ ay dit. Tout cet appareil d’enchantement, ne produit rien dans l’esprit de D.Q. Et le tout ne va qu’à engager Sancho à recevoir ou se donner trois mil tant de coups de fouët pour desanchanter Dulcinée (298). Ce qui est receu assez froidement de D.Q. Sancho y Joüe mieux son personnage que luy, en se deffendant de faire cette penitence, la maniere dont il s’y prend est plus spirituelle qu’il n’appartient à un homme simple comme luy, auprez de qui DA. n’est qu’une beste. Je ne comprens point l’affaire du geant et Enchanteur Malambrun (299) : Il est dit que pour venger la mort de sa parente la Mere d’Antonomasie, Il avait | enchanté cette Antonomasie et son amant Clavicho, les changeant luy en Crocodile, et elle en Singesse, avec cette condition qu’ilz ne recouvreroient point leur premiere forme que D.Q. à qui cette avanture avoit esté reservée, ne se battist en düel contre luy, [103 R*°] Et cependant

(297) Don Quichotte, Ile Partie, chap. XXX.

(298) Ibid., chap. XXXV. — Exactement 3.300 coups de fouet, \299) Jbid., chap. XXXIX.

AU CAE

Er

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ce mesme geant enchanteur si fort en colare s’offre d’en-

voyer à D.Q. quand on l’aura rencontré, un cheval de bois pour venir le trouver et se battre avec luy, et finir ainsi cet enchantement (300) : Je ne comprens point dis Je pour quoy ce geant qui avoit fait cet enchantement pour vanger la mort de cette parente, veult bien donner des moyens pour rompre si tost ce mesme enchantement en envoyant cette monture commode à D.Q. Il n’estoit guere fasché puis qu’il consentoit si tost à la fin de la peine qu’il avoit imposée à ces deux temeraires amans, (301) qui estoient cause de la mort de sa bonne parente : Cela est mal imaginé, I1 eust bien mieux vallu qu’un autre. Enchanteur que Malambrun, eust envoyé ce cheval, et que malgré luy D.Q. rompist l’enchantement, C’est pourtant la cétte avanture que nostre autheur “dit avoir esté inventée du plus agreable artifice qu'on puisse imaginer (302). Ce n’est pas qu’il n’y ait de l’invention en cela, Mais J’aurois voulu le conduire avec plus de vraysemblance et de [103 V*°] possibilité : Car Je vous prie où prendre des chariotz de tant de facons ?

- de moyens, de grands et encore de plus grands, des habitz

extraordinaires, des housses de chevaux, Toutes ces musiques guerrieres et pacifiques, Je veux dire des trompettes des tambours des harpes des hautbois, Tout cela

(300) Don Quichotte, II Partie, chap. XL.

(301) « estos dos atrevidos amantes. »

(302) Don Quichotte, Ile Partie, chap. XXXVI. Sancho dit à son tour au chapitre XL : « Foi d'homme de bien et par la mémoire chérie de tous mes aïeux les Panza, je le jure, jamais je n'ai oui ni vu, et jamais mon maître ne m'a raconté ni pu imaginer dans sa fantaisie une aventure semblable à celle-ci » — « Por la fe de hombre de bien juro, y por el siglo de todos mis pasados los Panzas, que jamäs he oïdo ni visto, ni mi amo me ha contado, ni en su peñsamiento ha eabido, semejante aventura como ésta. »

“en

Crrrique pu Livre

ne se trouve point dans la maison de quelque Due que : ce soit ni ailleurs, si fort à point nommé ni prest en si peu de temps. En la seconde avanture qui est celle de Doloride Il est parlé de l’Escuyer Trifaldi, qui avoit, dit l’autheur, un corps de geant (303) lequel il appelle en suitte prodigieux espouvantail (304), qui‘se mettoit à genoux et se relevoit. Lon ne sçait si em effet c’estoit un geant, ou si c’estoit un homme dont la taille estoit rehaussée par artifice et de telle sorte qu’il parust un prodigieux géant : De Croire que ce fust un veritable geant Cervantes

‘ Je voudroit. pas peut estre, J’en pourrois douter pourtant aprez ce qu’il nous a voulu faire croire ailleurs, Que ‘: c’estoit un homme dont la taille fust rehaussée par artifice, Il falloit que ce fust par [104 R'°] les jambes et non par la teste, car on le voyoit parler remüer et ouvrir la bouche, si c’estoit donc par embas (sic) que sa taille fust rehaussée, Je ne sçais pas comment Il pouvoit se mettre à genoux, car nous Sçavons par expérience dans les Opera qui ont esté representez ces années dernieres, que de tels Geans ne se peuvent baisser, c’est tout ce qu’ilz peuvent faire que de marcher un peu, Et ceux qui gouvernent ces machines là, l’entendent pour le moins autant que l’Intendant de ce Duc Et mieux que Cervantes, Car Cervantes peut ignorer ce que est que Machines puisquil ne scait ce que c’est que vrayssemblance et possibilité dans un récit.

Neo. — Je pourrois vous dire icy ce que Je vous ay dit ailleurs que vous descendez dans un destail estrange de ces avantures, qui donne plus de peine à l'esprit pour les concevoir que leur irregularité ne luy donne de chagrin,

(303) « un personaje de cuerpo agigantado. » (chap. XXXVI) (304) « el espantajo prodigioso. » (Ibrd.)

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