CHAPITRE V
82. Afjlrmalions catholiques. — 83. La non-clernilé du monde est vérité de foi que la raison ne peut ni démontrer, ni contredire. — 84. L'enseignement de la révélation sur le commencement du monde. — 85. L'évolutionnisme et la foi catholique. — 86. La matière et la vie. — 87. La spiritualité de rame. — 88. Le caractère spirituel des opérations intellectuelles. — 89. L'existence des anges. — 90. Pas de déterminisme absolu.
82. Le monde n'est pas éternel ; on y trouve trois sortes de créatures, des êtres corporels, des êtres spirituels communément appelés anges, etdeshommes composés d'esprit et de corps. Telles sont les affirmations catholiques^ que nous devons maintenant exposer et juslilier; et quand nous disons justifier, nous entendons simplement montrer qu'aucune n'est en contradiclion avec la métaphysique, la science et l'histoire; nous ne promettons nullement de les prouver toutes par la raison, car (juelques-unes d'entre elles sont pures vérités de foi, sans autre garantie que l'autorité du témoignage divin; tel est en particulier le dogme de la noi\-éternité du monde.
* Cf. lus textes conciliaires mis en tête du chapitre précédent.
170 CRITIOUE KT CATIIOLigUE
83. Le inomle a coiuuioiicc : c'esl vérité de foi; mais, nous dit saint Thomas, « on ne peut pas plus le démontrer (jue le mystère de la sainte Trinité. » Et en eilel, si un monde d'éternel devenir, sans Dieu qui le crée et le soulionne, est contradictoire et impossible, il non est pas de même d'un monde éternellement créé. Il n'y a rien dans la nature du monde qui exclue l'indélini do la succession sous l'éternelle causalité tlu Créateur; et rien ne peut empêcher le Créateur de faire que son éternelle volonté et son éternelle puissance aient toujours eu leur elïet. (Vest donc du libre choix de Dieu que dépend le commencement ou l'éternité du monde et ce libre choix ne peut nous être connu que par révélation. « Il est fort utile de médiler cette conclusion, ajoute le saint docteur, de peur qu'en ayant la présomption de vouloir démontrer ce qui est simplement de foi, on n'apporte des raisons (jui ne soient point nécessairement concluantes, t'I (lui prélent à rire aux incroyants, en leur donnant à penser que c'est pour des raisons de ce genre que nous croyons ce qui est de foi '. »
' Voici iiitcj,'raleiiienl Tarlicle (juc nous avons résiiiné cl d'où nous avons extrait ces citations : LUrum mundum incœpisse ait articulus fideiy — lie.ipondeo dicendum, quod tiiundum non nfniper fuisse $ola fide lenelur et démonstrative probari non potesl ; sicul et supra de myslerio Trinitatis dictum est. Et hujus ratio est, quia novitas tnundi non potest demonstrntiono.in recipere es parle ijisius mundi. Uemonstrationis enini principîum est yuod quiit est. Unuynt/iiodque autem secundum rationem musb tpeciei ahsirahit ah hic et nunc; propter quod dicitur quod univer.naiia tunt uhiijue, et semper. IJnde demonstrari non potest, quod liotno, uut ctelum, aut lapis non semper fuit. Si77iiliter etiam nequr ei parle causie agentis, quui agit per voluntatein. \\.l,ti,t<jy finir Diii lalioiir imf.liijuri nun potest, nisi circa eu,
Le sage cooseil de saint Thomas a élé, bien à lorl, assez -souvent méconnu, et il n'est pas rare de rencontrer des thèses sur Texistence de Dieu où Ton s'appuie sur une prétendue démonstration scientifique du commencement du monde. La science ne saurait donner la preuve absolue qu'on lui demande. Il est bien vrai que la géologie, créée detoules pièces depuis saint Thomas, nous a révélé les grandes lignes de Ihistoire de la terre et nous permet d'affirmer avec certitude qu'il fut un lemps où il n'y avait ni homme, ni môme le moindre être vivant sur notre globe. Mais de là à conclure que l'univers entier n'a pas toujours exislé, il y a loin.
Peut-on tirer de la loi physique rfe la dégradation de Véneryie cette démonstration absolue de la fin et du commencement du monde? « 11 y a fort peu d'années que ce principe a élé mis en avant par les hommes de science. On insistait autrefois, avec une complaisance manifest»', sur un autre principe beaucoup plus com-
quie (ibsolule necefise est Deum velle. Talin aiiletn non sunt t/ux circa crealuras vult, ul ilicluin est. Polest aulem volunlas divina ftomiiii manifestai i per reielalionem cui fides innititur. Unde unindnin incwpisse est credUtilc, non aulern demonslrahile^ vel scifjile. Et fioc utile est ut considère. ur, ne forte a/icjuis, (fuod fidei est demonslrare prsesuniens, rationes non necessarias inducat, (fux prwheant maleriani irridendi infidelibus existimantihus nus propter fiujusinodi raliojies credere <juœ fidei sunt. 1', (j. xi.M, art. 2. Cette conclusion de saint Thomas déiilaisait k nombie de ses ronlcniporains. et il dut écrire une dissertation spéciale contre ceux qui en murmuraient ; De œternitate niundi contra murmurantes, Opuscule XXIII. La même doctrine est soutenue et développée dans la Somme contre les genlils, 11, r. xxx, vin; dans le Commentaire sur le il* livre des Sentences, dist. I, q. I, art. 5, et dans les Questions disputées, De potentiii^ q. ni, art. 17.
172 cHiTiori: et catholique
mode aux alliées : le principe de la conservation de Ve'iieryie. Rien ne se perd, rien ne se crée, disail-on; la somme des énergies en puissance et en acte est constante dans le monde. La l'orce perdue en apparence n'a lait que se transformer, et par une trausl'ormalion inverse elle pourra renaître. De ce principe, toujours admis et contirmé chaque jour par Texpérience, on aimait alors à conclure que rien ne se détériore qui ne se puisse restaurer de soi-même ; que tout ce qui a péri peut revivre ; que par conséquent l'univers, ou bien durera indéfiniment, ou bien, s'il doit se délruii'e, ainsi que tout l'annonce, pourra se reconstituer par le jeu des forces mômesqui l'ont une fois produit et repasser éternellement par les mêmes états.
« Cette conclusion, chère à bon droit aux matérialistes, ne se soutient plus aujourd'hui.
« 11 est admis de tout physicien que l'énergie, tout en se conservant, se dégrade^ c'est-à-dire passe à un état inférieur et devient de plus en plus inutilisable. Ce (jui était d'abord mouvement visible, comme la chute d'un corps ou la course d'unprojectile, se transforme, en vertu des frottements ou des chocs, en énergie invisible, chaleur, électricité ou autre chose semblable, et la réintégration de la première énergie par le moyen de ces dernières n'est que partielle, de sorte (\\i"\\ y a toujours plus de déchet et que, dans l'ensemble, l'univers suit une pente fatale qui l'achemine vers la mort.
« Toutes les énergies sensibles se transformeront tôt ou tard en énergies insensibles; toutes les énergies insensibles s'é^'aliseront peu à peu, et alors il n'y aura plus de place pour les actions mnltipleset les échanges
LA CRÉATTRE 173
qui alimentent la vie; un équilibre universel régnera, que plus rien jamais ne pourra rompre. Ce sera la mort succédant, à travers les agitations de l'ère présente, au primitif chaos.
H 11 est de fait que beaucoup de savants — et des meilleurs — envisagent ainsi l'avenir du monde. Or un tel avenir engage le passé. Quoi quil en soit des hypothèses cosmogoniques, si le mouvement des choses va toujours dans le même sens ; si l'énergie visible décroit sans cesse, quelque quantité qu'en ait possédée le monde, elle serait épuisée depuis longtemps, que dis-je? depuis une éternité, si le monde était éternel ?...
« La validité de ce raisonnement est admise par beaucoup de bons esprits, et ce serait assez pour nous faire croire qu'il n'est pas dénué de toute valeur, (lomme argument [)roh(\h\e, arf ho }?iine))i, il a sa place dans l'arsenal apologétique. Au point de vue de certains savants et moyennant quelques hypothèses assez généralement admises, il peut amener la conviction ^ » ; mais il ne constitue pas une démonstration absolue.
(Jue répondre à (jui objectera que cette loi de la ile'fjradation de Venergie, à supposer qu'elle ait tout l'absolu qu'on lui attribue, n'est qu'une loi particulière du petit coin de monde que nous pouvons observer? Dirons-nous que cette opinion est gratuite hypothèse? mais il suffit que cette hypothèse soit possible
* H. I*. A. D. Serlillangcs, 0. P., La preuve de l'existence de Dieu el de l'éternité du monde, 3" ailiclc, dans la IxCLiie ihomiste^ novemluc l^'Jl, p. '49. Los trois orlicles sont à lire.
174 CHiTigi i: i:t catholique
pour qu'elle nous empêche de conclure rigoureusement.
A peine esl-il besoin de noter que si la démonstration scientifique du commencement et de la lin du monde n'est pas possible, celle de son éternité ne Test pas davanta^^e. C'est un problème qui n'est pas du domaine de la science, et qui est même, au sentiment de saint Thomas, métaphysiquement insoluble. Nous n'avons donc qu'à nous en rapporter sur ce point à l'enseignement de la révélation.
84. Mais, si nous ne devons pas demander à la science des démonstrations qu'elle ne saurait nous fournir, nous ne devons pas non plus demander à la révélation un enseignement histori<iue et scientifique qu'elle n'a point voulu nous donner. On l'a fait souvent dans l'interprétation du premier chapitre de la Genèse, où sont racontées les origines du monde.
Bien avant que la science moderne ne formulât ses objections, les Pères étaient déjà divisés sur l'exégèse de ces premières pages de l'Écriture et le contenu de leur enseignement. Les Pères de l'école d'Antioche admettaient purement et simplement la créai ion du monde dans l'ordre marqué par la Genèse, en six jours de vingt-quatre heures. L'école d'Alexandrie était fraf)pée du caractère systématicjue du récit, et y trouvait une large part d'allégorie. Saint Augustin s'étant prononcé pour l'exégèse alexandrine, saint Thomas ' i)roposa l'une et l'autre opinion au libre choix des étudiants.
L'exégèse strictement historique eut cependant la préférence de la majorité descommentateurs, jusqu'au |
' Sum. /Aeo/., I', q. lxxiv, art. 2.
jour OÙ la géologie démontra que la formation successive des couches terrestres ne s'était pas faite en quelques jours, mais avait demandé des siècles. C'est alors que nombre d'exégètes, impressionnés par la concordance générale de Tordre des différentes œuvres décrites dans le récit de la Genèse, avec celui qu'assignait la science à l'apparition desdifférentes classes d'êtres qui peuplent notre globe, crurent retrouver dans la Bible les enseignements de la géologie révélés à Moïse longtemps avantlcurhumaine découverte. A les entendre, les six jours auraient été six époques d'une durée que nous ne pouvons plus aujourd'hui déterminer. Moyennant cette signiflcation métaphorique du mot jour, qui n'a rien d'étrange dans le langage biblique, le premier chapitre de la Genèse devenait l'esquisse scientifique d'une histoire des origines du monde. C'était demander à la Bible ce que l'Esprit-Saint ne paraît pas avoir voulu jamais y mettre, ainsi que le remarque sagement Léon XIII après saint Augustin ^ Il n'est donc pas étonnant que le succès du concordisme ait été de courte durée. On eut bientôt à constater d'irréductibles contradictions enlre l'ordre de succession des périodes géologiques tel que l'enseigne la science, et celui de la description biblique. C'est que ce dernier est un ordre logiipie et non point historique.
L'auteur de la Genèse n'a jamais songé h nous raconter dans leur ordre chronologique les dilTérenles transformations par lesquelles ont passé le globe terrestre et ses éléments au cours de leur évolution
* De Gen. ad lilleram,U, c. ix, n. 20, P. L., t. xxxiv, col. 270, cité par l'encyclique ProviJentisshnus Dcus.
170 ClilligVl- KT CATMOLlyUE
préhistorique; il a si peu voulu tracer l'esquisse d'un cours de géologie qu'il n'a rien dit des minéraux. Saint Thomas l'avait déjà noté : Moïse ne parle que de ce (lui paraît manifestement aux yeux, s'il n'a rien dit des minéraux et de l'air, c'est parce que l'air ne se voit pas et parce que les minéraux ne se distinguent pas de la terre où ils sont enfouis'. Prenant donc le monde tel qu'il se présente à nos regards, Moïse enseigne que Dieu en a créé toute la substance, qu'il en a organisé tous les contrastes et qu'il en a peuplé tous les compartiments. C'est la présentation de la création, non point dans la succession histori(|ue de ses divers moments, mais dans la distinction logique de ses divers éléments, tels <pie le premier aspect de la nature nous les met sous les yeux. Les anciensscolastiques avaient déjà signalé cet ordre logi(|ue des trois œuvres de création, de distinction et d'ornementation, opns creatioiiia, distintlionis et ornatiis^. Le R. P. Zapletal, O. P. ^, a fait justement remarquer qu'il serait plus exact d'appeler la troisième œuvre, œuvre d'armeme/it ou i\Q peuplement . La dénomination ancienne lient à la mauvaise traduction que la Vulgate nous a donnée du premier verset du chapitre second : « Ainsi furent achevés les cieux et la terre et tout leur ornement. » Le texte massorélique dit mieux : « et toute leur armée. » L'armée est Tcrnsemble des êtres qui se meuvent dans chacun des compartiments du monde. Les astres sont l'armée des cieux, les reptiles, les
» .Sum. lliroL, \\ q. lxix, art. 2, ad 3"", et q. lxviii, art. 3. ■ .Sum. Iheol.y 1', q. i.xx, arl. 1.
• l.e récit de la création, traduit de l'allemand par Meyerbo^-iij, p. 10. 1U8.
TA CRl.ATURE
quadrupèdes et l'homme, Tarmoe delà terre, les poissons et les oiseaux, l'armée de ce qui n'est ni ciel, ni terre, de l'air et de l'eau. Les plantes faisant corps avec le sol auquel elles sont fixées ne sont pas une armée qui se meut. De là vient qu'elles sont mentionnées, avec la terre qui les porte, avant qu'on parle de l'armée des autres, sans que pour autant l'auteur veuille affirmer qu'elles n'ont pas besoin de soleil.
Qu'on relise le premier chapilre de la Genèse et on en reconnaîtra facilement l'ordonnance logique d'après le schéma suivant.
y. 1 et 2
Œuvre
do création
Au cûmniencenient, Dieu créa le ciel
Syiitiiose
et la terre, etc..
1*' jour
2* jrjitr
3* jour
Distinction
Distinction
Distinction
Œuvre
de
distinction
tle la lumière
des eaux d'en
des eaux d'en
eldes ténèbres.
bas d avec les
bas d'avec la
Distribution
eaux d'en haut par la voûte du
terre ferme or née de ses
analytique dé la
tirmanienl a|>-
plantes.
création
pelée ciel.
en deux
groupes
parallèles
4* /ùur
It* jour
Cj'jour
de
trois
Organisation
Organisation
Organisation
œuvri's
de l'année des
d'^ laiinée dos
dt^l'arnw^e de la
pour
Œuvre d'armement
cieux : soleil.
eaux cl de l'es-
terre : les lep-
chaque
lune et étoiles.
pace intermé-
tilcs. les qua-
groupe.
diaire entre la
d !• u p è d e s et
terre et le ciel :
l'homme.
oiseaux et pois-
sons.
7* jour. —
Repos du Créateur qui cesse de créer de nouve
Iles espères
d'' Ires mais g
ouveine les espèces créées. Son titre de />?»» Sahm
jth. Dieu des
aiint-es, n'a, (
•'imme on le v(jit, rion de spérifuiiienitMit belliquc
178 CniTIQUE ET CATHOLIQUE
Ce lableaii, que nous cniprui-lons au R. P. Janssens, O. S. B., consulteur secrétaire de la Commission biblicjne*, nous fail loucher du doigl le caractère arlilicicl de la distribution de l'œuvre créatrice en six jours. Moïse, en faisant cette distribution, et en décrivant comme des jours naturels les moments qu'il dislingue dans la création, n'avait pas l'intenlion d'écrire de rhistt)ire, mais de rappeler l'institution divine de la semaine et du repos hebdomadaire en nous présentant toute la création dans le cadre de cette semaine lype, qui rappelait l'origine religieuse de la nôtre et en consacrait l'obligation^.
Cette interprétation, imitée de l'idéalisme plus large encore des anciens Pères, est acceptée aujourd'hui des exégètes les plus conservateurs **, et n'a pas été condamnée par le décret sur l'historicité des premiers chapitres de la Genèse. Elle n'a point, pour les apologistes, le charme qu'eut jadis le concordisme des jours époques; mais si elle refuse au récit inspiré tout caractère de théorie géogénique pour ne lui laisser que celui d'un enseignement historico-religieux
* Sunt. llteoL, \, VI, De Deo créature, p. 343. Notre tableau est (•ne adaptation franraise du schéma latin auquel nous renvoyons.
• Arli scribenlis... Iribueitdus est narralionis ordo... in If/puin hehduinuilip. maiti/esto ordinotus juj la bipavlilionem dislinclionis et ornalus, <inain sujœrius descri/>sinius. Quœ dislrihulio operutn ita ab auclure narralionis confecla esl, ut quos nominal dies, nulurales dies describanfur, sed et artificiose, non historice, ad tyjiuin liebdomndiB e.rhibeiiduin. D. Janssens, O. S. B., op. cit., p. 350. Voir aussi l'article du H. P. Lngt^nge, LIlexainéron, dans la fiev. bibl., juillet 1896, p. 381-4U7.
' Cf. It. IV Brh* ker, S. J., J.'Lylise el lu crilicjue biblujue, c. ix, p 21!;.
i.A cnÉATL'nE 179
donné à l'aide des notions populaires (ju'on avait autrefois sur le monde, elle a le sérieux avantage de couper court aux objections et surtout de nous montrer comnu'îit l'Esprit-Saint sait enseigner les vérités surnaturelles les plus hautes, sans bouleverser l'évolution normale des connaissances humaines d'ordre naturel. 85. Ce serait aussi perdre sa peine que de chercher dans la Genèse des arguments décisifs pour ou contre Tévolutionnisme modéré. Nous dirons dans le chapitre suivant comment l'Écriture sainte, aussi bien (jue la pl'.is saine philosophie, nie toute descendance de l'homme du singe par voie de génération et d'évolution pwre^^i^/i/ naturelles; mais, pourvu qu'on respecte cette vérité, on est libre de préférer à l'hypothèse d'une diversité originelle de toutes les espèces créées, celle de l'unité primitive d'une matière contenanten germe toutes les variétés d'êtres qu'une évolution lente et continuellement progressive devait en tirer. Cette conception, que saint Augustin lui-même trouvait parfaitement conciliable avec le texte biblique *, ne
* Se demanflant comment l'écrivain sacré a pu dire, au chapitre second de la Genèse, que Dieu fit pousser de la terre toute espèce darbres bons, comme si la création des plantes et le don des plantes à Ihomme n'avaient pas été déjà racontés au premier chapitre, saint Augustin répond que la première mention de la création des plantes si^nide siiniilenienl que Dieu a donné à la terre la force de les produire en temps voulu : Cum ex fus fjeneribus sinl ista ligna inslitula in ])aradiso, quie jam terra tertio (lie produxerat, adhuc ea produxit in tempore suo : quia lune scilicely quod scriptum est, ea prodxLxisse terram, causaliter factum erat in lerra ; hoc est, quia txinc ea producendi virluteni Intenter acceperat, qua virlute fit ut etiam nunc talia terra pro- (jignat in manifesta atque in tempère suo. — De Genesi ad litleram, 1. VIII, c. iv, n. 3, 4, /*. L., t. xxxiv, col. 374.
ISÛ CniriQVK ET CATIlOI.lQrE
nous parait pas devoir être admise sans restriction. Nous pensons que les transformations qui relèvent du simple mouvement de l'évolution ont leurs limites et qu'elles ne sauraient rendre compte des distinctions foncières qui séparent les trois règnes de la nature, minéraux, végétaux et animaux, ainsi que les principaux genres de chaque règne; mais notre opinion n'est pas vérité de foi, et nous n'avons pas à la justifier dans un livre qui ne veut être qu'une brève apologie des dogmes.
86. Si révolu! ionnisme modéré peut se défendre, il en va tout autrement du matérialisme qui nie la distinction de la matière et de l'esprit. Cette distinction des êtres corporels et spirituels est bien un dogme, et non seulement ce dogme n'est pas en opposition avec les données rationnelles d'une saine philosophie, mais il est vérité rationnellement démontrable.
Nous ne nous arrêterons pas à prouver que le principe, qui préside à toute évolution vitale des végétaux et des animaux et par conséquent de l'homme^ est quelque chose d'inétendu, une force simple et unifiante qui a sur les forces du règne minéral la supériorité de grouper et d'ordonner une multitude de [)hénomènes physiques et chimiques des plus variés vers un but unique, la conservation, le développement et la reproduction du type auquel le germe vital appartient et dont il porte en lui le mystérieux dessein. Ce principe vital se dillerencie encore des activités inférieures, par ce fait qu'il ne nous a pas été donné, du moins jusqu'aujourd'hui, de le faire jaillir de la matière inanimée. A nous en tenir aux résultats d'expériences passionnément répétées et nmltipliées dans let» conditions les plus diverses, nous devons affirmer
que tout vivant j)>-ocède d'un vivant. Ces caracléristi({ues d'une activité qui semble défier notre intelligence, autant par le mystère dont sont enveloppées son origine et sa constitution foncière, que par le merveilleux des phénomènes qu'elle étale sous nos yeux, invitent déjà à la modestie l'esprit réfléchi, et le font sourire des ridicules prétentions d'un matérialisme absolu qui voudrait traduire la vie en formules de mécanique. Mais, si merveilleux que soit le principe vital des végétaux ou des animaux, il n'est pas indépendant de la matière étendue d'où l'action d'un germe vivant peut le faire sortir et dans lacpielle il rentre à l'état de force purementlatente et potentielle, dès que le mouvement phénoménal du monde matériel a brisé les organes sans lesquels ilne sauraitavoir aucune activité et par conséquent aucune existence actuelle. Il en va tout autrement de lame humaine.
87. Le [)riucipe de la vie humaine n'est pas seulement une force unifiante et directrice supérieure aux forces physiques et chimiques, une de ces indivisibles et agissantes unités que nous appelons âmes. A la dilTérence de l'Ame des bêles, l'âme humaine est capable d'agir et par conséquent d'être sans la matière; elle est spirituelle; de là vient qu'elle peut être immortelle, survivre à la dissolution du corps, conformément aux exigences de nos espoirs les plus intimes et de nos plus impérieux besoins de justice.
88. C'esl du fait de la pensée que nous concluons à la spiritualité de l'àme humaine; delà pensée, disonsnous, et non point de l'imagination, car il est aussi important de distinguer ces deux opérations qu'il est facile de les confondre, étant donné leur étroite connexion. Dans notre vie présente en elVet, pas d'idée
sans image, et par image nous entendons non seulement l'imas^e visuelle, mais loule conscience inlérieure de n'iniporle quelle sensation concrète de l'ouïe, du tact, du goiU, de l'odorat, voire môme la simple réminiscence auditive d'un mot auquel l'éducation de notre intelligence a attaché une fois pour toutes quelque idée générale.
Ce besoin que nous avons d'images pour nous souvenir, raisonner et penser, est la raison pour laquelle l'exercice actuel de notre intelligence dépend de l'organe matériel du cerveau, de son état normal ou maladif, des diverses particularités qui peuvent lui donner plus ou moins d'aptitude à fournir les représentations sensibles nécessaires à tel ou tel genre d'idées et de considérations intellectuelles. Les matérialistes voudraient en conclure que l'idée et l'intelligence sont seulement plus perfectionnées mais non point d'autre nature quel'imageet l'imagination. Il ne nous sera pas difficile de montrer que cette conclusion est irrecevable et que si l'idée est toujours liée à quelque image, en cette vie présente, où notre Ame n'esten communion que par lessens avec le dehors, ces idées cependant se distinguent nettement des images, par des caractéristiques irréductibles à celles des phénomènes de sensibilité, si perfectionnés qu'on les suppose. (Jl'est grâce à ces caractères, que l'idée donne à l'homme la maîtrise du monde inférieur, et nous révèle la présence, en nous-mêmes, d'un principe ca[)ablo d'action supérieure à celles c[ue nous expérimentons dans le monde sensible, et capable par consé(juent de vivre en dehors de ce monde.
Sous la complexité- toujours mouvante des phénomènes qui se succèdent sans trêve en nous et autour
LA. CBl-ATURE 18.'J
de nous, rintelligence saisit les éléments permanents et fixes qui sont, dans le tourbillon du monde, le sceau de l'immobile et éternelle vérité d'où ce tourbillon procède, et le soutien de l'ordre grûce auquel l'univers, au lieu d'être un chaos de réalités pêle-mêle entassées, a la beauté d'un ensemble merveilleusement hiérarchisé. C'est par l'abstraction que nous démêlons ainsi, d'avec le contingent et le mobile, l'élément permanent des choses, et cette abstraction ne saurait être l'œuvre des organes matériels où s'élabore la perception sensible. On a bien essayé de retrouver dans l'image quelque abstraction et quelque généralisation; mais ces abstractions et généralisations des sens sont toutes dilTérentes de celles qui constituent l'idée. Quelques exemples vont nous permettre de concrétiser et de vérifier ces assertions.
L'imagination peut bien se représenter les couleurs, comme elles lui sont livrées par les yeux, indépendamment des autres qualités sensibles des corps. Elle peut encore, dans le mouvement rapide d'images successives, ou le vague d'une représentation composite, essayer de se donner l'illusion d'une généralisation de l'image ; elle ne peut jamais atteindre à l'idée. L'intelligence seule peut concevoir l'idée de couleur, indépendante de tout sujet coloré, et s'appliquant exactement aux couleurs les plus diverses, parce que l'intelligence a pu démêler le caractère commun et foncier de tous les phénomènes de coloration, sous quelque forme, en quelque temps et en quel<iue lieu qu'ils se produisent, le considérer isolément et finir par reconnaître qu'il est partout et toujours la propriété ({u'ont les surfaces de tous les corps, d'impressionner diversement nos yeux selon les
modes divers dont elles l'éfléchissenl les rayons lumineux.
En associant les impressions visuelles aux impressions tactiles par lesquelles nous est livrée tout d'abord la distinction numérique des objets extérieurs, l'imaiJ^ination peut à peine aller jusqu'à la centaine dans sa représentation des nombres, et elle ne saurait isoler de tout objet concret Timage numérique, ainsi qu'ci. témoigne la nécessité du boulier ou l'inlervenlion des doigts dans l'éducation mathématique des enfants et des sauvages. — Ce sont les milliards et les trillions que l'intelligence du malhémalicien combine et manie avec une notion claire et pleine de leurs propriétés, en isolant ces nombres de toute réalité matérielle et sans autre secours imaginatif que celui de cliifïres conventionnels complètement au service de l'idée. L'intelligence seule peut, avec l'idée, considérer à part la quantité discrète et y analyser des propriétés que l'expérience retrouve dans tous les corps au milieu desquels nous vivons. On peut en dire autant de la quantité continue ou étendue, autant du mouvement, autant de toutes et de chacune des propriétés des corps soumis à l'observation scientifKjue grùce ù laquelle l'homme sur[)rend les ressorts secrets et les lois permanentes des phénomènes naturels et arrivée lesfaire servir à son usage, voire môme à ses caprices.
L'imri'jination pe\it bien percevoir la consécution prochaine de i)liénornènes contigus dans le temps et dans l'espace, l'analogie extérieure de corps de même apparence ; il lui est impossible de démêler parnii ces consécutions celles qui sont déterminées par un lien de causalité poimanente de celles qui sont plus ou moins
LA CHÉATLRE 185
accidentelles; il lui est pareillemenl impossible de reconnaître les sinriilitudes internes et foncières de deux êtres aussi différents d'apparence que le haricot et l'acacia, tout comme les différences non moins foncières de deux ètrea rapprochés d'aj)parence comme l'homme et certains types de singe. Delà vient l'impuissance des animaux à perfectionner leur expérience et à sortir des voies que leur a tracées l'instinct. De là viennent les limites étroites de l'éducation qu'ils sont susceptibles de recevoir de l'homme, tandis qu'au contraire chaque jour voit l'expérience humaine s'augmenter (le nouvelles acquisitions, et faire de nouveaux progrès vers une maîtrise plus grande de la nature sensible.
A plus forte raison est-il impossible à l'imagination de dégager de la délectation ou de la douleur, des affinités ou des violences de Tordre sensible, les notions morales de bien et de mal, de juste ou d'injuste, de droit et de devoir, grâce auxquelles les conflits humains sont en partie soustraits à la loi de la ruse instinctive et de la force brutale.
L'idée universelle que représente le mot ou le chiffre, les dessous régulnbMirs des apparences phénoménales, les lois de leur conséculion, les notions de liberté et de moralité, celles d'indéfini dans l'espace et la durée, et plus encore celles d'infini proprement dit et d'éternité, celles d'âmes, d'esprit et de Dieu ; voilà autant de conceptions dont les premières se différencient irréductiblement de l'image par leur caractère de vérité immuable, soustraite aux limites de l'espace et à la mobilité du temps, et dont les dernières ont si peu d'images correspondantes que, malgré la raison qui les conçoit et les impose comme la seule
ISd cm non: et (.m mui.kji i:
expin alion po.>>sil)lc du monde srnsibk*, nous nous prenun^ parlois à douter de leur réelle objectivité.
Mais, pour que notre conscience puisse ainsi s'élever au-dessus de l'ordre imaginatif où sont emprisonnées les bètes, il faut bien qu'il y ail en elle un principe supérieur ;\ la matière, puis(ju'il est capable d'en spirilualiser les images et de les transformer en idées.
Réfléchissons sur cette mystérieuse puissance de spiritualisation ; n'étoulTons pas la voix du double instinct, aussi indéracinable qu'impérieux, qui nous fait chercher dans l'au-delà un idéal de bonheur et de justice irréalisable dans la vie présente, et nous n'aurons pas de peine à nous convaincre que nous ne sommes pas tout entiers dépendants de ce monde sensible gouverné par nos idées et incapable de donner salisfactionà nos plus ardentes aspirations. Restent bien les hésitations que nous laisse l'impossibilité de nous représenter un monde supérieur tout différent de <elui-ci; mais si la conscience du mystère rencontré dans le monde sensible lui-même ne suffit pas à les bannir, elles ne tiendront pas devant l'autorité véridi'e de l'enseignement divin de l'Église qui, sur ce point, non seulement n'enseigne rien de contraire à la raison, mais ne fait que corroborer ses plus légitimes conclusions.
89. La raison, qui prouve la s])iiitualité et l'immortalité de l'âme, prouve-t-elle aussi la vérité de l'enseignrmrnt catholique relatif à l'existence d'esprits angéliriues, complètement dégagés de la matière, libres comme nous, intelligents plus c|ue nous, et plus que nous actifs et puissants, mais inférieurs et subordonnés au Créateur? Nous hésitons à l'affirmer ; mais il Cfil difilcile de nier rpi'à défaut de preuves absolues,
la raison ne trouve du moins, dans les phénomènes soumis à son observation, de très fortes probabilités en faveur do l'existenco des esprits.
(3ii peut metlre au compte de la fraude un grand nombre des phénomènes étonnants de la magie et du spiritisme; on doit aussi reconnaître que beaucoup de ces phénomènes sont les elfets naturels de forces nerveuses encore mal connues; il nVn reste \m< moins vrai qu'il paraît bien difficile d'expliquer par la fraude ou le magnétisme animal tous les faits constatés. La ressemblance des prodiges spirites de notre temps et de nos grandes villes avec ceux de la sorcellerie des temps anciens ou encore avec ceux obtenus par les sorciers des tribus les plus sauvages indique une cause dont l'util isation ne relève pas du progrès de la science. La qualité intellectuelle de certains de ces phénomènes dénote une connaissance et par conséquent une intelligence étrangères it la connaissance et à l'intelligence de leurs acteurs visibles. Enfin l'ini- [)0ssibilité où l'on a été jusqu'à aujourd hui de ramener aux conditions normales de lexpérience ou de l'observation srientili(iues la production arbitraire et souvent fantaisiste de ces mêmes phénomènes ne permet guère de douter qu'ils ne suient altribuables à une cause libre autant quinlcliiL'cnte, indépendante de la volonté des opérateurs.
Il nous parait donc qu'après avoir fait la part de la framie et des elfets nerveux, on penl conclure de lliistoire de la magie et du spiritisme à l'existence au moins très probable du démon. Mais, s'il existe de mauvais esprits, pourquoi ne pourrait-il pasv en avoir de bons.* On n'a donc aucun droit de nier au nom d(î la science et de la raison rallirnuUion «atholique de
rniTiorr. — n. 7
Texistence d'esprits bonsel d esprits mauvais, d'an«^es et de démons.
90. l'no foi> admiscrexistonce d'êtres inlelligonls et libres, supérieurs à la matière, comme les anges et les hommes, il ne peut plus être question de ne voir dans le mouvement du monde qu'une succession mécanique et absolument déterminée de phénomènes liés les uns aux autres par une loi de causalité iiécessaireà laquelle aucune spontanéité ne saurait échapper.
A rencontre de la brutalité simpliste du déterminisme absolu que l'hypothèse matérialiste suppose ôtre la loi du monde, l'Église catholique a, sur l'évolution mondiale et les mouvements qui la constituent, un enseignement plus complexe, plus proche de la complexité du réel, telle que nous la livre l'expérience totale de la vie qu'on ne saurait limiter à l'expérience partielle et incomplète du physicien. C'est au bref exposé de cet enseignement et à la solution des objections qu'il soulève, que nous allons consacrer le chapitre suivant.