‹ Critique et catholique (volume 2)Chapitre 11 sur 66 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

'Jl. L'cnseignemenl catholique. — 92. Comment, sans égoîsme, Dieu ordonne tout à sa gloire. — 93. Efficacité de la prière cl ses condilions. — 94. L'infaillible réalisation de l'ordre élernellemenl arrêté par la Providence n'exclut pas l'efficacité de la prière. — 95. L'ordre providentiel comprend aussi les acles libres. — 96. La motion divine et la liberté humaine. — 97. La motion divine et le péché. — 98. Le problème du mal. Le mal physique. — 99. La souffrance des animaux. — 100. La souffrance humaine. — 101. Les catastrophes. — 102. Le mal moral.

91 . « Toutes les choses qu'il a faites, Dieu les protège et les gouverne parsa providence, sans que cCuyie extrémité à Vautre de Vunivers rien n'échappe à sa force qui dispose tout avec suavité (Sagesse, vni, i]; car tout est sans voile et à découvert à ses yeux, même ce qui sera par l'action libre des créatures '. »

L'évolution mondiale, d'après l'idée que nous en donne l'enseignement catholique, n'est pas la simple et nécessaire résultante du jeu de forces matérielles dont les directions fondamentales seraient invariablement déterminées.

* Concile du Vatican, constitution Dei Filius, c. i, De Dieu créateur, Enchiv., n. 1784 (1633).

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Sans doute, les aclivilés inférieures de la inalièrc inanimée sonl régies par des al'linités déterminées; celles des animaux, par des inclinations instinctives que les impressions sensibles achèvent de préciser sous le seul intliix des circonstances physiques où vit et agit ranimai. Maisle déterminisme de ces deux ordres inférieurs et le jeu de leurs forces peuvent être largement modifiés par l'intervention deraclivité libre des lK>mmes et des esj)rits.

L'ensemble aussi bien (\uc. chacjuc délail de tout ce mouvement est régi par Dieu, sans qui aucune des créatures ne peut pas plus agir (}u'elle ne peut se conserver l'être. Et non seulement iJieu meut chacun des êtres créés selon leur nature et maintient ainsi dans le monde l'ordre naturel, mais il peut produire et, de fait, il produit certains phénomènes qui relèvent immédiatement de lui, en tant qu'ils ne sont pas proportionnés à leurs antécédents naturels. Ce sont les phénomènes surnaturels, dont les plus apparents, mais non pas toujours les pi us divins, sont appepelés miracles, parce qu'ils excitent davantage notre admiration et nous rappellent ainsi plus vivement l'existence du souverain Maître que nous serionstentés d'oublier.

Cette modification de l'ordre naturel des aclivilés créées n'a rien de très étonnant pour quiconque veut bien considérer que l'action libre, beaucoup moins puissante, des hommes et des anges peut ellemême modifier le jeu des forces du règne minéral ou <les vivants irraisonnables; elle a toutefois ceci de particulier qu Clic est souvent attachée U la prière de 1 homme invofpjanl son Créateur. L'homme peut donc inlluer sur le cours des choses non seulemenlenagis-

sant, mais encore en priant. 11 ne sentuil pas cependant qu'il modifia en rien l'ordre élernellement voulu , par Dieu. Cet ordre comporte en elTel, dans la pensée divine comme dans la réalité, la prévision et le vouloir de cette intervention dos causes libres, de leur prière aussi hien que de leur action, et par consé- (|uent des modalités que cette prière et cette action peuvent introduire dans l'évolution du monde vers son but final.

Ce but est la gloire de Dieu, c est-à-dire la manifestation et la communication du bien divin à des créatures intellii^enles capables de le connaître, de l'aimer et d'en jouir dans la mesure et selon le mode que Dieuaéternell«Miiont, mais librement choisis entre un nombre indéfini d autres modes possibles.

Passons maintenant à Texamen des principales cbjeclions laites à l'enseig^nement catholique que nous venons de résum'T.

92. A peine est-il besoin de signaler comment il est facile de répondre à ceux qui nous reprochent de leur présenter un Dieu qui est vraiment bien égoïste, puisqu'il cherche en tout sa gloire, jusque dans la damnation des méchants.

Cette dilliculté tient à une mésintelligence de ce qu'est la glorification de Dieu, trop assimilée par l'objectant à la glorification de l'homme. La gloire de Dieu est bien, à la vérité, comme la gloire humaine, une connaissance et une louange de l'excellence du glorifié, notitia citm Umde ; mais, tandis que notre gloire, réalité diiïtincte et séparable de la perfection (le notre œuvre, ajoute quehjue chose à notre bonheur, la gloire de Dieu, qui est la fin rie la création, «l'est pas autre chose que la perfection môme du

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monde el n'njoiite rien, absolument rien, au bonheur el à Ja perteclion du Créateur. Do toute éternité, Dieu jouit do sa gloire essentielle, du sentiment amoureux d'une immuable plénitude de vie que la création ne saurait augmenter. Ce n'est donc point pour un moliT d'intérêt personnel que Dieu peut vouloir le monde, mais seulement pour communiquer sa vie et sa félicité à des créatures gratuitement aimées, dont le l)onheur el la perl'oolion grandiront dans la mesure où grandira leur conscience de Vétre^ et par conséquent dans la mesure où elles connaîtront et aimeront ]c bien divin, où elles en jouiront et le glorifieront. « Ce n'est pas dans son intérêt, c'est dans le nôtre que Dieu cherche sa gloire^. » Dieu, qui ne peut vouloir que la perfection du monde, ne peut donc vouloir autre chose que sa propre gloire. Travailler à la gloire de Dieu est donc tout simplement travailler, soit à notre perfection et à notre bonheur, soit à la perfection et au bonheur de nos froros, en développant en nous ou chez eux la connaissance et l'amour de Dieu.

93. Nous avons déjà noté que la dilliculté d'admettre l'ellicacité de la prière n'était pas bien grande pour quiconque reconnaissaitque les actions libresdes hommes et des esprits pouvaient modifier l'évolution des forces inférieures. Pourquoi Dieu, sans qui rien n'est et rien n'agit, ne })Ourrait-il orienter la direction des activités créées dans un sens favorable à celui qui prie, alors r|ue l'homme lui-même ace pouvoir? Pour-

* Nou» dironii au chapitre des fins dernières (II* part., c. vi) comment la joie «-Bt roiiscjeiuo d «Hrc et de vie.

' Deut BUdtn f/loriam non quœrit propler «e, sed propter noi. — ium. Iheol., Il* II», q. cxxxii, art. 1, ad 1"".

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quoi môme ne pourrait-il pas, plus que l'homme, suspendre ou développer rciïicacité de ces mêmes activités, sans changer leur nature, alors que leur action est si élroitement dépendante de son concours? Il est vraiment difllcile do dénier au Créateur, sous prétexte d'absurdité, une puissance miraculeuse que tant de faits proclament. Nous ne reviendrons donc pas sur ce que nous avons dit du miracle dans notre premier volume, pressé que nous sommes de répondre, au sujet de la prière, aune question plus angoissante qui trouble la confiance de nombre de fidèles. Pourquoi tant de prières sont-elles apparemment inefficaces, alors que Noire-Seigneur nous a dit : «< Tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, je le ferai, afin que le Père soit glorifié dans le Fils » (Jean, XIV, 13')? L'expérience ne donne-t-elle pas à cette promesse un trop cruel démenti ?

Non, l'expérience ne dément point les promesses du Christ. Pour s'inscrire en faux contre leur réalisation, il faut ne les avoir pas comprises. Notre-Seigneurn'a pas dit que les chrétiens obtiendraient tout ce qu'ils désireraient et demanderaient au Pèro. A ce compte, mort, maladieset misères de toutes sortes eussent été baimies du sein de la société religieuse à laquelle le Christ avait cependant promis la croix et les persécutions. Cette immunité des chrétiens vis-à-vis du malheur temporel eût vite converti le monde entier, non point à l'amour de Dieu et de la perfection morale (jui doit préparer la vie de l'au-delà, mais à l'amour d'une religion dans laquelle on n'aurait vu que le secret magique de la félicité d'ici-bas. C'eût été l'avè-

* Cf Jean, vvr, 23: Mnlll. , vu, " : xxi, 22; .Marc, xi, 24.

nemenl du messianisme temporel dont Jésus n'avait pas voulu, ni pour lui, ni pour les siens. Aussi a-t-il in>cré dans ?a promesse une condition qui, pour passer quelqucrois inaperçue, n'en est pas moins essentielle. Pour être infailliblement exaucé, il faut demander au nom de Jésus, c'est-à-dire en union avec lui, par lui et comme lui, par conséquent avec les mêmes réserves. « Mon Père, s'il est possible, qu'il passe loin de moi ce calice, et cependant, que ne soit pas faite ma volonté, mais la vôtre » (Matth., xxvi, 39). La volonté de Dieu est toujours que la vie de la grâce grandisse en son fidèle, dès que celui-ci l'appelle de tout son cœur et n'y met pas obstacle. De là vient que la prière du juste conscient du besoin qu'il a de Dieu et vraiment désireux de grandir entraîne infailliblement un accroissement de vie. Mais ce n'est pas toujours la volonté de Dieu que l'objet immédiat et temporel ^ de

» La prière, t'tant un appel ù une intervention immédiate et surnaturelle de l'action divine, ne peut avoir pour objet principal et dernier qu'une augmentation du bien surnaturel, c'est-à-dire un accroissement de vie spirituelle chez celui qui prie ou ceux pour lesquels il prie. Demander à Dieu un l)ien temporel autrement que comme moyen de faciliter le développement de la vie gurnatiirelle est toujours ime iiironvcnance et pourrait môme être un désordre grave si nous en venions ;\ exclure positivement tout souci d'utilité spirituelle, (^e serait aussi un désordre de demander un secours surnaturel ctj négligeant d'employer les moyens naturels que la Providence ;i mis à notre portée et qu'elle a ordonnés à la production de tel ou tel effet particulier. Pour avoir chance d'obtenir un secours spécial, au moins faut-il respecter l'ordre établi \>ixr Dieu. 11 n'y a que des paresseux pluB superstitieux que religieux qui puissent demander le succès U'exnmens qu'ils ont (Onscicnce de n'avoir pas préparés. Ces àrxix défauts évités, nous pouvons et nous devons demander à Dieu les gr&ces temporelles que nous croyons utiles à notre

la prière soit accordé. A saint Paul qui demandait, cl certes avec instance, d'être délivré de l'infirmité qui était pour lui le soufflet de Satan, Dieu répondit: « Ma grâce te suffit », et lui laissa l'épreuve ^ Quand le phénomène, objet immédiat de nos désirs, ne rentre pas dans le plan providentiel, nulle prière ne saurait l'obtenir.

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