‹ Critique et catholique (volume 2)Chapitre 12 sur 66 · Dès lors, à quoi bon la prière ? entend-on dire · texte numérisé non relu

Dès lors, à quoi bon la prière ? entend-on dire

salut ou à celui de nos frères. Notre prière a chance d'être exaucée dans la mesure où elle ost insiiirée par un profond et sincère désir de la grâce demandée, par une confiance absolue dans la puissance et la bonté de Dieu, accompagnée d'un égal abandon à sa sainte volonté. Il importe d? ne pas confondre ce dernier sentiment avec un scepticisme naturel et inavoué qui rend parfaitement nulles beaucoup de nos prières, ou bien encore avec la tiédeur «lu désir qui fait que nous demandons du bout des lèvres, par manière d'acquit, des grâces ilostinées ;i des personnes qui nous sont indifférentes, ou des grâces spirituelles que nous souhaitons au fond du cœur ne pas obtenir, ne voulant point des sacrifices quelles imposent.

Saint Thomas note à bon droit que nous obtenons infailliblement ce que nous demandons, quand nous demandons pour nous, pieusement et avec persévérance, une chose nécessaire à notre salut. Vonunlur <iualuor co7idHiones,quibusconcun'enlibus, semper aliquis impelral qxiod pelil: ut scilicet : pro se pelât, necessaria ad salulem, pie et perseveranler. — IT il»', q. lxxxiii, art. 15, ad 2"'".

Notre prière pour le salut de ceu.x que nous aimons peut être rendue inefficace par leur obstination ; il est cependant ordinaire que la prière fervente et persévérante d'une sainte âme oblicnno la conversion des pécheurs auxquels elle s'intéresse spécialement. 11 n'est pas nécessaire d'avoir beaucoup vécu, pour en avoir rencontré des exemples frappants ; le fait que l'Espril- Saint inspire et soutient une prière persévérante et e.xtraordinaireuient fervente est le signe et le gage des grâces extraordinaire» qu'il réserve au prodigue pour lequel il fait ainsi prier

* Il Cor., XII, 9.

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parfois; elle e^l, en toute hypothèse, inutile: c'est inutilement que nous demandons une grâce comprise dans l'ordre providentiel qui se réalisera infailliblemenl, indépendamment de notre prière, et c'est inutilement aussi que nous supplions Dieu de nous accorder «e (pfil a immuablement décidé de nous reliL^er. L'objection n'est pas plus forte que celle des falalisles contre l'utilité de notre action : ou le but que poursuit notre eflbrt est voulu de Dieu et se réalisera sans que nous nous donnions tant de peine, ou bien il est contre la volonté divine et, contre cette volonté, notre pauvre effort essaierait inutilement de prévaloir. La réponse aux fatalistes est connue. Si Dieu a voulu que j'échappe à l'incendie qui dévore ma maison, c'est qu'il a prévu et voulu que j'en prenne le moyen en fuyant à temps. La même réponse vaut pour la prière. Dieu prévoit et veut la prière, quand il veut les effets merveilleux (pi'elle obtient souvent, ainsi qu'en témoignent de nombreux exemples de la vie des saints. De ce que Dieu veut qu'un matelot échappe au naufrage, il ne s'ensuit pas que la ihaloupe sur la({uelle il a gagné la rive ait été inutile. De ce que Dieu voulait que la fille de la Chananéenne fût guérie, il ne s'ensuit pas que la prière humble et conliantc de la mère n'ait été pour rien dans ce miracle.

95. La prière n'est donc pas plus inutile que laction, mais l'une et l'autre sont-elles vraiment libres, s'il est vrai qu'elles tombent, aussi bien que leurs effets, sous l'ordre infaillible et immuable d'une éternelle Providence. Prions-nous et agissons-nous quand nous voulons, ou bien faut-il dinî que nous prions et agissons seulement (pi.ind Dieu U veut?

Nous prionâ et nous agissons quand et comme nous voulons, mais nous ne voulons prier et agir que quand et comme Dieu veut que nous le voulions, les vouloirs libres des hommes et des anges n'échappent pas plus que les efîels des causes inférieures et nécessaires à la causalité divine et à l'ordre immuable, librement et éternellement voulu de Dieu. « Le cœur du roi est dans la main du Seigneur qui le maniera au gré de sa divine volonté » (Prov., xxi, 1). — « C'est Dieu qui opère en nous le vouloir et le faire selon son bon plaisir » (Philipp., ii, 13). — « Quelques-uns, nous dit saint Thomas à propos de ces textes, ne comprenant pas comment Dieu peut causer en nous le mouvement de la volonté sans préjudice de la liberté de cette volonté, se sont elîorcés de mal interpréter ces témoignages autorisés de TÉcrilure, afin de dire que Dieu cause en nous le vouloir et le faire en tant qu'il nous donne la force de vouloir, mais non point en tant qu'il nous fait vouloir ceci ou cela » [Contra (jent.^ 1. 111, c. Lxxxix). Contre cette opinion, saint Thomas proteste énergiquement, non seulement dans la longue réfutation qu'il en donne immédiatement (c. Lxxxix et xc), mais encore toutes les fois qu'il a l'occasion de traiter cette question*.

• Voici les prinripanx passages où saint Thomas traite de la souveraine eflicacité de la motion divine sur les actes libres de lu volonté humaine : Sumiaa theologica : 1*, q. xix, art. 4, 8,9; q. XXII, art. 2 et 4 ; q. xxiii, art. 5 ; q. cv, art. 4 et 5; !• II*, q. IX, art. 6 ; q. x, art. 4 ; q. lxxix, art. 1 et 2 ; q. cix, art. 1 et 2 ; Contra gentea, c. livi, lxvii, lxx, lxxxix, xc; Comm. Sentent., 1. II, dist. XXXVll, q. ii, art. 2 ; Qusest. disp., De veritate, q. xxiv, art. 14; De putenlia, q. m, art. 7; Ue malo, q. m, art 1 et 2; q. VI.

La raison est ici complètement d'accord avec l'Écrilure pour affirmer que Tacle libre, par lequel l'homme choisit tel moyen plutôt que tel autre, dans sa naturelle et nt^cessaire poursuite du bonheur, ne saurait, pas plus qu'aucune autre réalité, relever d'une initiative indépendante et absolue de l'être créé. L'être libre reste agent créé, et comme tel, il ne peut pas plus être la cause première et indépendante de son élection, de son mérite, de ce qu'il y a de meilleur en lui, de sa bonté morale et de sa perfection, qu'il n'est la cause première de son existence et de ses facultés. Ce n'est pas premièrement et principalement de lui que peut venir la détermination qui fait que son acte sera éternellement représenté et connu comme réel et non pas comme simple possible dans l'essence divine. Autrement il faudrait admettre l'action du créé sur rincréé, la dépendance de Dieu vis-à-vis de sa créature.

96. Mais alors comment l'homme reste-t-il libre sous l'elficacité toute-puissante de celte motion divine ?

L'accord de la liberté avec la toute-puissance de la motion divine nécessaire à son exercice est un mystère qui n'est ni moins, ni plus obscur que celui de la coexistence de l'être et de iagir universels de Dieu avec l'être et l'agir des créatures. Il nous est impossible d'avoir l'intelligence de toutes ces vérités, tant que, pour nous représenter Dieu et son action, nous n'aurons que des idées et des images empruntées au monde sensible. Mais nous pouvons et nous devons écarter les idées fausses qui donnent au mystère l'apparence d'une contradiction.

Nous n'expérimentons que deux façons d'agir sur les êtres (jui nous enhiiireril : la motion morale et la

LA providi:nce l'J'J

motion physique. Aucune de ces deux motions ne peut nous donner une idée exacte de la motion divine nécessaire à tout acte créé.

La motion morale est celle que nous exerçons sur tous les êtres libres ou non libres * doués de connaissance, quand nous les dirigeons en leur proposant un bien à poursuivre ou un mal à éviter. Il est certains effets de la motion divine qui sont comparables ù cette motion morale, ce sont les inspirations et bonnes pensées que Dieu nous suggère intérieurement ou par le moyen extérieur de l'enseignement religieux, et par lesquelles il ne saurait nous mouvoir qu'au bien, jamais au mal -. Mais si persuasives que soient ces inspirations, elles ne sauraient suffire, à elles seules, à déterminer une volonté libre qu'aucun effort créé ne peut satisfaire complètement et par conséquent entraîner nécessairement. Si charmée que soit notre volonté par l'attrait dune bonne action, elle reste capable de refuser le sacrifice que cette bonne action impose, tout comme elle reste capable de reculer devant le mal du péché, si séduisante que soit la tentation. C'est pour avoir exagéré l'efficacité de ces motions morales de l'inspiration divine ou de la tentation, que les jansénistes ont équivalemment nié la liberté en la disant nécessairement déterminée pailatlrait objectif le plus foit du bien ou du mal. l.a

* On peut rallucher à bon droit ù la motion vwrale la direction donnée aux enfants ou aux animaux par la proposition d'un bien sensible.

' C'est principalement de ces motions spéciales que parle saint Thomas quand il écrit : Interdum specialiler Deus movet aliquos ad alifjuiil determinali' iolefidiiin, qund e^l liomit/i ; sicui in his, (fuos movet per (/ratium — 1* ll»^. ij ix, ait. 6.

volonté n'esl point une balance qui cède passivement au poids supérieur tle la présentation la plus attrayante, elle est une cause active qui ne peut être séduite sans qu'elle-même se livre. Elle n'exerce son pouvoir indéterminé du oui ou du ^ion que par le mouvement spontané de l'acte libre d'élection. Mais cet acte libre, on ne saurait le nier, est une modalité nouvelle d'être et d'actualité, diiTérente de l'état d'iiulélerminalion ({ui le précède, et cette actualité nouvelle du libre choix accompli ne saurait, pas plus qu'aucune autre réalité, arriver à l'être sans un influx de la cause première, distinct de la motion morale de l'attrait, et que pour ce motif l'école thomiste appelle motion physique.

Ce nom serait une erreur grossière, s'il prétendait nous représenter la motion divine à la façon de la motion physique exjjérimentale par laquelle nous faisons violence aux choses en les prenant du dehors et en leur imposant de force des mouvements con- Iraiies ou du moins totalement étrangers à leurs inclinations naturelles. Jamais aucun théologien catholicjue n'a rôvé pareille absurdité.

En appelant motion physique la divine impulsion sans latjuelle la volonté ne saurait prendre aucune décision bonne ou mauvaise, nous entendons preniièrement écarter l'idée de motion morale., de persuasion par présentation objective, persuasion (ju'on ne peut déclarer infailliblement efficace sans aboutir au déterminisme. ISous voulons dire encore que celte impulsion sera sAreiiienl efficace, [dus sûrement même (jue celle que nous donnons aux corps auxquels nous essayons tle faire violence, mais il reste bien entendu «pi'ii celle eflicacilé se borne toute l'analogie

LA PHOVIDENCE 201

(Je la motion divine avec la motion physique expérimentale et. qu'à la diflerence de l'impulsion matérielle, l'influx divin meut les volontés avec un respect infini de leur liberté et conformément à leurs dispositions. 97. Ces dispositions sont bonnes dans la mesure où notre libre arbitre ne fait point défaut à l'ensemble des excitations et impulsions intérieures et extérieures qui rappellent et le pous.-ent au bien. Le mal au contraire s'y glisse dès que notre raison défaillante néglige d'accorder à la pensée du bien et au bon sentiment l'attention qu'elle leur doit et pourrait leur donner. Le sentiment égoïste envahit alors tout le champ de la conscience, et, n'étant plus contenu par la préoccupation active du bien moral, nous incline au péché, comme à l'eflel normal auquel doit aboutir la motion divine qui convient à la cause libre ainsi disposée. Tout ce qu il y a d'activité et de vie dans l'acte peccamineux relève à la fois de la Cause seconde et de la Cause première, mais la défaillance (jui constitue le formel du péché ne peut avoir pour cause initiale que la volonté librement déficiente dont le néant originel s'est affirmé une fois de plus dans l'acte coupable. La première cause du mal, qui partout est un défaut d'être, ne peut nulle part être la motion de l'Acte pur qui va toujours au développement de l'actualité, mais doit être cherchée dans les limites de la créature, limites que la volonté libre ne peut pas d'elle-même élargir, en se donnant par création plus d être qu'elle n'en reçoit, mais qu'elle peut d'elle-même resserrer en n'acceptant pas les forces d'expansion qui lui sont olTcrtes'.

* Cf. Ant. Goudin, 0. 1'., Tnictalus l/ieulorjici, t. i, Iractalus II, De volunlale Dei, q. ii, «. 4, éd. Dummeriuuth, j». 2o0.

202 CRlTIQUi: ET CATHOLlQrE

Dieu n'est à aucun litre obligé d'euipt^cher ces défaillances, dès lors qu'il a donné à la volonté le pouvoir de les éviter; mais il peut aussi, sans violence, par une louche iny>téricuse qu'il ne nous est pas donné de conipiondre, les prévenir ou les guérir comme il lui plaît, et, en fait, il les prévient et les guérit dans la mesure qu'il trouve bonne pour l'exécution du plan divin qu'il a tracé à l'évolution du monde créé. C'est pourquoi aucun péché ne se commet sans le divin laissez-passe?- de la Toute-Puissance qui le permet et le fait servir à la perfection du monde et au bien des élus,

98. Mais si rien n'arrive sans la permission de Dieu, maître absolu des forces de la nature et de la liberté, pourquoi tant de mal dans le monde ? Peut-on vraiment parler de providence paternelle, quand on se trouve en face de catastrophes comme celles de Messine et de Reggio, où la nature, sous le regard bénévole de son tout-puissant Seigneur, fait, en un instant, des hécatombes de deux cent mille victimes ? Peut-on vraiment louer encore la sainteté de Dieu quand, pouvant empêcher tout acle [)eccamineux, il nous donne un monde que remplissent tant de crimes et où triomphe l'iniquité ?

La catastrophe de Messine et Heggio, comme toute autre cata>trophe, a rappelé plus vivement à l'imagination des foules la loi de soullrance et de mort à laquelle est soumis le monde des vivants; elle ne soulève pas une (|uestion nouvelle pour l'homme informé et réfléchi qui sait que celte hécatombe n'est qu'un remous à peine perceptible de la vague de deuil qui chaque jour passe sur le monde *.

* Le lUMiivriiieiil fie la vir; jolie chaque jour environ 140 000 morU aux rivageb de 1 étcioilé.

LA PnOVIDENCE 203

Pour le penseur, le fuil de la mort et de la souffrance physique n'est d'ailleurs pas un mystère, mais la conséquence natio'cflement inéluctable du mouvement de la vie et de ses joies dans un monde matériel. Qui oserait reprocher à Dieu le mouvement qui fait la richesse et la beauté du monde matériel, puis- <[u'il en fait la variété par la diversité qu'il y cause, l'ordre et l'unité par le lien d'universelle interaction qu'il établit entre tant de créatures diverses? Mais pas de mouvement sans la disparition de l'être qui s'en va remplacé par l'être qui devient.

Oui donc oserait trouver mauvais que Dieu nous ait donné un soleil levant, un printemps, une floraison? Mais il n'y a pas d'aube sans crépuscule, pas de printemps sans hiver, pas de floraison sans fleurs fjui se fanent.

La joie e.^t la conscience de la vie et de son progrès; mais comment faire que l'être matériel ait conscience du jeu de la vie et jouisse de son développement, sans qu'il ne sente aussi ses diminutions et n'en soulTre?La douleur est d'ailleurs nécessaire au vivant, auquel appartient quehjue initiative dans la direction de son activité; sans elle, comment saurait-il ce qu'il faut éviter et fuir?

La vie ainsi partagée chez les élres conscients entre la joie et la doideur, vaut-elle la peine qu'on la vive ? la part de joie r<Mnporte-t-elle sur la part de soull'rance? l'emporle-t-elle assez pour que la vie soit un bien ? Oui, assurément, mais ce oui comporte une double explication, selon qu'il s'agit des hommes ou des animau.x.

99. Il faut se garder de juger des soiifTrances des animaux parcelles de Ihomme. Descartes et Maie-

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branche avaient assurément grand tort de tenir les animaux pour d'insensibles macliines ; mais ce n'est pas moindre erreur de mesurer les souH'rances des bétes aux nôtres comme notre imagination est inclinée à le faire. Avec noire vif désir de bonheur complet, notre inquiétude de voir la joie présente disparaître, notre faculté de rêver des biens qui nous manquent, de grossir les maux dont nous souffrons, de nous souvenir des déceptions du passé, de prévoir le mal réel ou imaginaire de l'avenir, nous arrivons à une intensité de soulTrance que la béte ne connaît pas, et, tant que le sentiment humain n'est pas éteint en nous, nous n'avons jamais cette tranquille jouissance de l'animal satisfait que Taine, dans une boutade (h'pilée, enviait aux chais et aux canards '. Le sens purement physiologique (le la douleur physique est-il lui-même aussi vif chez l'animal que chez l'homme? on peut en douter, puisque nous le voyons moindre chez les individus humains de type inférieur et plus frustes. Mais, quoi qu'il en soit de cette dernière question, il paraît bien certain que la soufi'iance des animaux, déchargée de tout ce (jui l'agrandit et l'exaspère chez l'homme, ne

* * Voici un bon et honnête chat, «jui, le» yeux à demi clos, soinmcillo au coin de làtrc. Sa fourrure est à lui de naissance, comme aussi sa sagesse. Il na point sué pv^ur l'obtenir. 11 n'y a point pour lui de règle morale qui dégrade ses ruses; il quôledes épluchures d'assiette sans pour cela devenir bas, il n'est pas avili par la servitude. 11 ne sinquicte point de l'avenir ; il pourvoit au présent, et subit le mal patienunent quand le mal le rencontre. En attendant, il dort et restera ainsi jusqu'au soir bans avoir rnvie do changer de plaro. La ( liak-ur pénclre son poil ; il runne roinniodément assis sur son derrière, et sa queue enroulée vient, en guise de lapis, recouvrir le bout de ses

leur rend jamais la vie odieuse. Ils tiennent à celte vie jusqu'au dernier inslant, et il ne parait point que leur joie de vivre soit troublée comme chez nous par les perspectives de la mort; Tangoisse ne semble les atteindre qu'au moment du péril suprême. On nous objectera peut-être que ce jugement optimiste sur les conditions de vie faites à l'animal ne saurait se donner comme certain tant que nous n'avons pas pénétré le mystère de la conscience des bétes. Mais si Ion nous refuse le droit de juger «lu mystère de la vie animale d'après ses manifestations extérieures, on a encore bien moins celui de chercher dans l'inconnu de ce mystère des objections contre la Providence. Nous comprenons très bien qu'un homme infiniment respectueux et fraternellement épris du bien divin de la vie, à quel«|ue degré qu'il le rencontre, évite de froisser sans raison le pétale déjà vivant de la plus humble des fleurettes, ou de broyer sans motifs le plus [)etit et le moins gracieux des vermisseaux ; mais nous trouvons singulièrement osé le blasphème du présomptueux, qui prend prétexte d'une souffrance qu'il ne peut mesurer, pour

pattes. Cependant les canards passent devant la porte en dandinant leur gros ventre, l'air curieux et content; ils vont le long des murs comme innocemment, et tout d'un coup, retournant la léte, ramassent d'un coup de bec les mouches malencontreuses qui sont à portée. Un leur coupera le cou la semaine prochaine, e le sais, et, tout à l'heure peut-être, une servante en arrivant fera délogera coup de pied mon pauvre chat. Ils n'en sont pas moins libres ; notre domination n'a de prise sur eux que comme la pluie et l'orage. N'ayant pas devant les yeux de modèle idéal, ils ne se sentent pas amoindris. » La Fontaine et ses fables, II* partie, c. ii, L^s Lêltis, 12* éd., Paris, 1892, p. 170.

200 CRITIQUE ET CATIIOIIQL'I-

roprochor î^i la Providenoe ilavoir donné aux bêles la vie dont elles jouissent, qu'elles aiment jalousement et dont nous profilons.

100. Tout autre est la condition de Thomnie. Nous l'avouons sans peine ; la vie peut l'iéquemment et facilement devenir un insupportable fardeau à celui qui n'a plus d'espoir d:.iis l'au-delà ; mais à qui croit en Jésus crucifié, ou du moins en un Dieu Providence, sauveur des hommes qui se confient à lui, la souffrance n'est plus qu'une épreuve où s'expie le péché, où se trempe la vertu, où s'avive l'amour, un Golgotha dont les angoisses elles ténèbres préparent les joies et les lumières de la Résurrection. L'humaine souffrance n'est un mystère et un scandale que pour le matérialiste qui, niant Dieu et l'autre vie, ne peut plus s'expliquer comment l'homme, roi de la terre, est le plus malheureux des vivants qui l'habitent; mais elle ne peut être une objection pour le croyant qui sait qu'avant le péché Dieu en avait surnaturellement préservé l'homme et qu'après le péché le Fils de Dieu s'est incarné pour marcher à la tête de l'humanité par cette voie roynle de la soulfrance |)ar où l'amour divin conduit Ihomme déchu à sa réhabilitation et ù sa divine perfection. Encore ne faudrait-il pas oublier que bien large est la part des joies que nous donne la vie à hKjuelle tant d'hommes sont outre mesure attachés.

101. r,(li(' solution du pioblèine de la soulfanctî n'est en rien obscurcie par h;s catastrophes petites ou grandes qui posent plus vivement la riueslion devant l'esprit irréfléchi des foules. Ces catastrophes dénoinent -elles un manque de prévoyance de la part de Dieu? Niilh-mpiil. Sont-elles la maiiifeslation

d'une justice divine qui veut dès ce monde punir certaines iniquités? Quelquefois ; mais à part les cas où une parole inspirée nous les dénonce comme telles, il faut êlrc bien osé pour se prononcer sur les desseins souvent mystérieux de la Providence, surtout après que Notre-Seigneur lui-même a reproché aux apôtres de chercher la cause de pareils accidents dans les péchés de leurs victimes. « Un jour, nous dit saint Luc, on vint lui parler de Galiléens dont Pilate avait mêlé le sang à celui des victimes qu'ils offraient eu sacriiice. Il répondit : Vous pensez que ces Galiléens étaient plus pécheurs que les autres Galiléens parce qu'ils ont été frappés? Non, vous dis-je, mais si vous ne faites pénitence, vous périrez tous de même. C'est comme pour ces dix-huit sur lesquels est tombée une tour de Siloë et qui ont été tués; vous croyez (|u'ils avaient la conscience plus chargée (jue tous les liabilanlsde Jérusalem ? Non, vous dis-je, maissivous ne faites pénitence, vous périrez tous de même *. » Retenons celle legon : nous ne pouvons pas savoir dans (pielle mesure et pour qui les catastrophes sont punition de Dieu. Pouvons-nous du moins les conjurer parla prière ou en diminuer les funestes conséquences? Certainement, clans la mesure où on peut obtenir toute grâce temporelle. Expliquons-nous.

L'évolution du inonde physicpie et des millions d'êtres divers qui coiisliluont l'ensemble des activités naturelles est régie par un nombre relativement petit de lois générales et simples dont la simplicité même et la constance mettent Tordre et l'unité et par consécjuent la beauté parmi l'indéfinie variété des créa-

* Xiu. 1-5. Voir au<«,i l'histoire de l'aveu"le ne, Jeuu, ix, 2.

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tures el de leurs actions et réactions. C4elte constance des directions données aux grandes forces naturelles n'est pas tellement rigoureuse qu'il ne reste aucune place pour des interventions miraculeuses par où s'affirmera Tiiialiénable maîtrise de la Cause première; mais il convient que le miracle reste l'exception, el que la continuité des mouvements de la nature reste assez assurée pour qu'elle puisse fonder les prévisions de la science humaine et nous donner le sentiment de l'Unité ordonnatrice et souverainement sage qui assure par ces lois générales la marche harmonieuse et progressive du monde vers la mystérieuse perfection que nous avons dit être le but et la fin de la création.

Or il est inévitable que cette régularité des lois foiulamentales du monde matériel, tout en assurant la perlection et la beauté de l'ensemble, amène parfois des heurts, des conflits de forces entre quelquesunes des mille et mille activités diverses qu'elle régit. De ces rencontres naissent les accidents petits ou grands. Si ingénieux que soit l'horaire régulier d'une Compagnie de chemin de fer, impossible d'éviter toutes les rencontres fâcheuses, à moins de fréquentes modifications dans la marche des trains. Et cependant il ne s'agit ici que d'un mouvement très simple, jeu d'enfant ix côté de l'infinie complexité des multiples mouvements de la nature. Pour éviter ces heurls des activités naturelles, Dieu va-t-il modifier il tout instant l'ordre et la régularité de leur mouvement? Il l'aurait pu, il le fait quelquefois, il a jugé bon de ne pas le faire habituellement.

Il a préféré laisser d'ordinaire ù l'homme le souci d'emploNcr les merveilleuses ressource» de son intel-

ligence et de son cœur, à prévoir, à prévenir les fléaux et les catastrophes ou à en atténuer les conséquences. La nalure elle-même a vite fait de renouveler le trésor de vie qu'elle a un moment dissipé. Parmi les vies brisées, il y en avait d'ordre inférieur; les animaux ou plantes, qui en jouissaient, n'avaient pas plus de droit à les conserver que les nouveaux venus n'en ont à les remplacer; il y en avait dhumaines, et les âmes que la catastrophe a libérées de leur pri- 'jon corporelle ne peuvent pas davantage se plaindre d'une mort qui leur donne le ciel si elles sont bonnes, et le juste châtiment de leurs fautes, si, jusqu'au dernier instant, elles ont refusé de s'incliner devant les volontés de Dieu. Les catastrophes et les accidents, éléments de progrès pour la culture de l'esprit et du cœur de l'homme, ('preuves pour tous aussi bien que le mal [)hvsi(iue ordinaire, ne sont punition que pour les mauvais.

Mais tout aussi bien que la mort et la soulTrance ordinaires, elles sont cependant filles du péché, et à double titre : filles du péché originel d'abord, puisque, sans sa déchéance, l'homme en eût été surnaturellement préservé; filles aussi du péché actuel, non pas, croyons-nous, en ce sens que Dieu les provoque souvent par une action positive et directe, nuiis en ce sens que, par une juste punition, Dieu laisse plus de liberté aux démons vis-à-vis des individus ou collectivités qui se livrent davantage aux puissances du mal.

11 fut un temps où on voyait les démons partout; il est de mode aujourd'hui de ne les voir nulle part. Peut-élre serait-il plus criti(jue, tout aussi bien ([ue plus catholique et traditionnel de se deuiiuuior fsans

grand espoir, il csl vrai, de réponse assurée pourchaque cas particulier), si les démons n'ont point quelque pari dans ces soudaines colères des éléments, ellels naturels sans doute, et dont nous pouvons saisir les antécédents immédiats, mais sans pouvoir dire, copendanl. si une {)uissaiice surhumaine n'en a point suscité artiliciellement l'activité, tout comme notre action humaine le fait chaque jour pour des forces plus maniables.

Quoi qu'il en soit des causes mystérieuses des catastrophes, causes purement naturelles ou mêlées d*in!lu.\ démoniaque, il n'est pas douteux pour le croyantqu'elles ne puissent être conjurées parla prière; conjurées miraculeusement, quand elles ne sont évitées que par une dérogation manifeste aux lois de la nature; conjurées sans qu'il y paraisse, soit par le frein que Dieu impose à l'action du démon, soit par les simples et suaves changements de direction que la prière peut introduire dans la succession des causes particulières, sans modifier pour autant le plan de la Providence, qui a prévu et voulu cette prière et son infliienre aussi bien que l'action des autres causes.

Celte Providence ne saurait être incriminée de ce qu'elle laisse ainsi au mouvement du monde matériel ses conséquences normales de soulTrance et de mort, ni même de ce rpTen punition du péché elle permet i\ la malice des hommes et du démon d'aggraver cette loi du mal physique, puisque ce mal, quelle qu'en soit la cause, nature ou péché, n'est qu'une épreuve où l'homme, selon qu'il est bon ou mauvais, trouve profit ou chAlimcnt. Mais que penser du mal moral?

102. Dieu aurait pu, sans supprimer la liberté, prévenir le mal moral. Les élus, au ciel, sont libres et

LA PROVIDEN'CE 211

ils ne sauraient pécher. Mais celte confirmation en grâce de tous les hommes, dès le premier instant de leur existence, eût donné au monde une humanité bien étrange, faillible en principe, infaillible en fait dans chacun de ses individus, à vrai dire inhumaine. Une telle humanité peut nous paraître meilleure quand nous la jugeons du point de vue instinctif de la satisfaction accordée à chacune de ses individualités. En y réfléchissant, nous ne tardons pas à comprendre que cet ensemble d'hommes uniformément vertueux ne révélera pas tout ce (ju'il y a de richesse et de beauté dans la nature humaine telle que la rend possible ridée que Dieu s'en fait, et ne manifestera pas non plus la bonté de Dieu sous les admirables aspects de justice et de miséricorde, qui ne revêtent tout leur éclat qu7i l'occasion du péché.

Le mal moral a son rùle dans le monde. Sans le péché originel, nous n'aurions pas de Rédempteur, et la grâce du Rédenq)leur est si précieuse qu'elle fait chanter ù l'Église : O heureuse faute qui nous a valu d'avoir un tel et si grand Rédempteur '. Ce que le péché est à la rédemption, les péchés actuels le sont à toutes les beautés morales qui se manifestent dans la lutte de la charité contre l'iniquité. Sans le mal moral, pas dl'^glise militante, sans persécuteurs, pas de martyrs, sans infidèles, pas de missionnaires. C'est dans le secours et le remède apportés aux misères morales de toutes sortes que s'épanouissent dans tout leur charme les plus beaux dévouements des enfants du Christ, et c'est en fonction des luttes d'ici-bas que nous aurons une Église triomphante, une humanité

' iiént'Jiction du cieige pascal.

glorieuse des coiiibaU qu'elle aura soutenus, d'autant i>lu> aimante du Dieu qui l'aura sauvée, qu'elle sera plus conseienle dos diriicultés qu'elle aura surmontées, du [)rix de la grùce qui lui aura permis de vaincre.

Nous n'en conclurons pas que Dieu met le mal dans le monde pour en relever la beauté, comme le peintre met des ombres dans son tableau pour donner du relief à ses couleurs. Non. Nous l'avons déjà dit S Dieu ne peut pas plus être cause du mal moral que la lumière être cause des ténèbres. Mais dès lors que le mal provoque une vie plus intense du bien, une manifestation plus riche des formes possibles de vie humaine et <les perfections divines, nous comprenons Uès bien que Dieu n'ait pas éliminé du monde humain toutes les défaillances qu'entraînait le jeu d'une liberté naturellement faillible et qu'il ait préféré les faire servira la beauté et h la bonté de l'ensemble, parfois ù la perfection des coupables eux-mêmes, toujours à celle des saints.

Une fois qu'on a reconnu la possibilité et même l'opportunité de la permission du mal moral dans l'ordonnance providentielle du monde, il faudrait être bien osé pour se permettre d'en discuter les limites. I.'Kcriture et l'expérience sont d'accord, il est vrai, pour nous dire que notre monde mérite l'appellation (le siècle mauvais'^, à raison des succès qu'y ont souvenlles méchants et des séductions dont nousy sommes entourés ; mais l'iilcriture nousdit aussi etl'expérience nous révèle parfois rpie sous cesajtparenres mauvaises

' Au cornmcnrcnieDt de ce rli.titiire, p. 201. • (ialat., I, 4.

circule dans rhumaiiiié une vie divine cachée ' dont nous ne saurionsapprécier aujourd'hui toute la valeur. Nous sommes, de plus, avertis que Taulre vie doit nous révéler le mystère de celle-ci ^, nous en manifester les vertus, en réparer les iniquités, tout rétablir dans Tordre moral du triomphe du bien auquel présidera le Christ-Sauveur. Attendons avec confiance ce grand jourde la manifestaliondcs beautés morales du monde. En attendant, pleinement conscients des conditions d'exceptionnelle incompétence que nous fait notre ignorance du bien caché dans le cœur des justes et du mystère non moins caché des réparations de l'autre vie, nous avons mieux à faire qu'à courir le risque de blasphémer en essayant de juger ce que nous ignorons. Ayons plutôt souci de nous servir de ce que nous savons et, après nous être rendu compte des périls (pie nous crée le mal moral qui est en nous et autour de nous, réconfortons-nous en pensant aux secours que nous offre la bonté de Dieu dont la paternité se révèle dans les mystères d'amour qu'il nous faut maintenant étudier.

* Coloss., iii, :; <,>t 4.

• Coloss., 1, 2d.

CIIAriTHEVIl •

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