L'ORDRE SURNATUREL ADAM ET LE PÉCHÉ ORIGINEL
103. Dèfinilion du concile de Trente. — 104. Exposé théologique de la doctrine catfioliqiie. L\;lat de justice originelle. — 103. Le péché d'Adam, sa Iransniission et ses conséquences. — - lOG. Interprétation du récit biblique. — 107. Objections de V incrédulité. — 108. Uéponse. La possibililé de iordrc surnaturel et de la vision béatifique. — • lOU. Le désir imparfait auquel se rattache, dans notre nature, iordrc surnaturel. — 110. Vévolutionnismc cl le dogme de la création de Vhomme. — 111. L'éuolulionnisme modéré et la formation des races humaines. — 112. Les ressemblances des différentes races nous invitent à reconnailre Vunilé de la première famille humaine. — 113. // faut en dire autant des ressemblances foncières des différentes langues. — 114. Ces indices sont corroborés par le témoignage de la préhistoire et de Vcthnologic en faveur de celle unité. — 113. Pas de conlradiclion entre la science et la foi pour ce qu'elles nous disent de Vhomme primitif. — IIC. Ce que nous dit Vethnologie de la condition spirituelle du premier homme. — 117. Mythes cl traditions primitives. — 1 IS. Le péché originel et la justice de Dieu. — 119. Le péché originel et la bonté de Dieu. — 120. Fausse et vraie rédemption.
103. « Si quelqu'un aflirrae quo la l'iéxarioalioii d'Adam n'a nui qu'à lui seul et non pas à sa postérih'*, qu'il a pordu pour lui seul la sainlclô et la justice reçue de Dieu et qu'il ne l'a pas [)erdue pour nous ; ou
!2l6 CRITIQUE ET CATHOLIQUE
!>ien que, souillé lui-même par le péché de désobéissance, il a transmis à loul le genre humain la mort et les peines du corps seulement, mais non point aussi le péciié qui est la mort de l'âme, qu'il soit anathème, car c'est contredire la parole de rApôtre(Rom., v, 1:2): Par un seul homme le pèche est entre' dans le monde^ et par le péché la mort, et c'est ainsi que la mort a passe (!a>is tous les hommes, qui tous ont pèche' dans le premier homme '. »
104. Voici, sous une forme moins hiératique, un peu plus développée, quoique très sommaire encore, les principales vérités que cette définition du concile de Trente impose à notre foi.
Toute l'humanité descend d'un seul couple. Adam, notre père commun, avait été tout d'abord établi ^
* Si quis Adœ praevaricationeyii sibi soli, et 7ion ejus propagini asserit nocuisse, et acceptam a Deo sanctitafemet jusiiliam, quani perdidit, sibi soli, et non nobis etiam enm perdidisse ; aul inquinalum illum per inobedientise peccalui/i, morlem et pœnas corporis tantum in omne genus humanum transfudisse, non aulem et peccatum, quod mors est animse, A. S.; cum confradicat aposlolo dicenti : « Per ununi honùnem peccalum inlravit in mundum, et per peccatum mors, etita in omnes homines morspertransiit, in que omnes peccaverunl. » Concile de Trente, sess. v, can. 2, Enc/iir., n. 'iS9 (611). On relira avec profit tout le décret du concile relatif au péché originel, décret qu'il serait trop long de citor intégralement ici.
' La plupart des théologiens ont accepté l'opinion de saint Thomas enseignant que l'homme a été créé dans l'état de grâce, c'est-à-dire élevé èi l'ordre surnaturel en même temps que créé, iiuin. theol.^ I*, q. xcv, a. 1. î^e concile n'a cependant pas voulu condamner l'opinion de saint Bonaventure, qui, d'accord avec quelques docteurs de son temps, pensait que l'homme a d abord été créé dans l'état naturel, puis élevé ensuite à l'état •urnalurcl. Fcnt , II, dist. XXIX, a. 2, q. ii, rond.
dans un état de justice originelle qui, non seulement lui assurait la possibilité de prétendre et d'arriver à une fin surnaturelle, à la vision béatifique, mais qu l'exemptait de la mort, des misères actuelles de la vie, et empochait que l'attrait du bien sensible n'exerçât sur son esprit et son cœur cette dangereuse tyrannie de la concupiscence dont nous avons tous à souffrir aujourd'hui. La vie lui élait douce, parce que les circonstances extérieures où elle devait s'écouler étaient favorablement ménagées pour lui éviter les luttes auxquelles notre existence à nous est aujourd'hui soumise. La vertu lui était relativement facile, non seulement parce que la grûce originelle donnait à sa volonté une meilleure maîtrise des instincts inférieurs, mais encore parce que cette môme grâce avait apporté à son esprit, avec la science infuse, les connaissances naturelles nécessaires au premier éducateur de la famille humaine et surtout une meilleure compréhension des vérités religieuses surnaturelles qui Torientaient vers sa destinée. Toutes ces prérogatives, excepté celle de la science infuse \ ne lui étaient pas données comme un bien personnel, mais ellos lui étaient conliées comme un patrimoine de famille qu'il de\ait transmettre à ses enfants, l^ncore fallait-il qu'il les gardât, car il était averti que le péché les lui enlèverait en lui faisant encourir la disgrâce du Créateur qui lavait si magnifiquement comblé de ses dons.
* La science infuse était un don personnel, parce qu'elle n'avait sa raison d'être que dans le premier homme qui devait enseigner les autres hommes, sans pouvoir lui-même recevoir d'autre enseignement que celui qui lui veu lit de Dieu ou des
tîlS CUniQUE ET CATIIOI.IOUE
105. Adam no tint pas comple de cet avertissement. Cédant aux instigations du démon et aux sollicitations d'Eve, la première séduite, il crut pouvoir se passer de l'amitié de Dieu et transgressa ses ordres, dans le désir d'acquérirune perfection plus divine encore que celle qui lui élnit promise en récompense de sa docilité à la loi du Seigneur '.
O cruelle désillusion de l'orgueilleux (|ui a l'impie et sotte prétention de vouloir grandir sans Dieu et contre Dieu! Adam connut bien vite ce (|u'était l'homme laissé à ses forces naturelles. Non seulement il perdit la vie surnaturelle et ses droits au ci(d, mais encore les dons prélernaturels qui facilitaient le développei;ient de la vie divine dans un corps de chair. L'éveil de la concupiscence suivit de près la disparition de la grAce, puis vinrent les soulï'rances, annonce de la mort. L'état de l'homme pécheur fut pire que n'eût été celui de Thomme innocent en dehors de l'ordre surnaturel; Adam fut non seulement dépouillé de ses dons surnaturels, mais « blessé dans le développement ^ de son activité naturelle, » viibicratus in naturah'bus,
* Telle est du moins l'upinion dd saint Thomas : Sic... fiomo erat in fttatu innocenliw inst/iiu/us, ut nullii easct rehelliu cainis ad spirihtm; itude non jiohiil es^e jirlma inordinatio njtpetihm Inimani ex hoc qnud appel leril aliquod sensihile boniim, in quod carnis tendit pru-lvr nrdinn/ionem rafionis; relinfjinlnr iffiliir, quod prima inordinatio uppetilua /lumanl fuit ex lioc qvod a/iqnod lionum spiritnaleiîiurtiinnfe opjiefiil ; non autcni inordinole appetivisset, uppetendo id seiundum snain inensuram ex divinn recula pneatitutam, vnde rêlinqnihir, qnod primum peccaluni hominis fuit in hoc quoti appeliit quoddnni spiriliiale honxirn supra suant jnensurajn, quod pertinet nd ftuperhiam ; unde manifestum est quod primum peccntum primi hominis fuil saperbin. — Sum. Ilieol , 11» ||i, ,| ( i.Mii, a. 1.
parce qu'après avoi^ perdu par sa faute les divins secours qui le défendaient contre les faiblesses inhérentes à sa condition d'esprit incarné, il n'avait plus droit à ceux que Dieu aurait donnés à l'homme innocent, dans l'état de nature pure, pour assurer le jeu normal de ses facultés et lui permettre d'arriver facilement à sa fin naturelle '.
* A l'homme innocent, dans Télat de nature pure, Dieu aurait dû : 1» une motion initiale efficace qui aurait provoqué un premier acte d'amour souverain du bien divin; 2" des secours et un ordre providentiels qui eussent permis à la majorité des hommes d'observer facilement la loi naturelle dans son intégrité; 3« une protection qui eût limité l'action du démon tentateur.
A l'homme pi'ivé par le péché des prérogatives de la justice originelle, Dieu otfre encore, comme nous le dirons tout à l'heure, avec la grâce de la rédemption, la possibilité du retour à l'amour surnaturel, de la victoire sur les difficultés de la vie présente pour la pratique du bien, et de la résistance oux suggestions du démon ; mais comme Dieu n'a pas, en conséquence dii péché, changé sa volonté de l'état surnaturel pour l'homme, il ne nous dctit et ne nous donne pas plus qu'avant des secoursqiii appartiennent ù l'ordre purement naturel. Ue K\ vient que, en ilehors de la grâce, Ihomme pécheur, dans l'état actuel, nu jamais la motion efficace qui lui ferait émettre un acte damour souverain de Dieu, fin dernière de l'ordre naturel. De là vient encore qu'il est abandonné à des conditions de vie qui lui rendent moralement impossible l'observation intégrale de la loi naturelle. De là vient enfin que Dieu n'empêche pas le démon d'exercer sur l'homme déchu et pécheur le pouvoir que lui a donné le péché.
C'est ainsi qu'un des meilleurs théologiens thomistes, A. Goudin, 0. P., explique comment la nalun^ liumaine a été blessée par le péché originel, atteinte dans le développement de ses forces naturelles, sans quecependant la constitution decesforces ail été iutrinsèiîuempnt modifiée. Cf. Tractalufi Iheologici, édition du H. P. Dumineruiuth, O. P., 2 vol. in-S", Louvain, 1874, t. M, De gralia Dfi, q. ii, a. 4, p. 110 s.|. — Nous n'avons trouvé nulle part un mpill<ur exposé de cette question difficile. CHITIQUE. — n. — S
!2--iU CRITigUE ET CATHOLIQUE
Mais Adam était le père de toute Thumanité. Ses qualités physiques préternaturelles, qui rendaient la matière de son corps plus docile à la compénétration de l'inllux vital, et faisaient de ce corps l'instrument approprié d'une Ame suinaturalisée par la grAce, devaient se transmettre par la génération. De môme que, dans l'état actuel, la semence humaine contient en germe nombre de qualités physiques du corps du père, ainsi, dans l'état primitif, la semence d'Adam eût-elle préparé à l'Ame de ses enfants une matière dont les qualités préternaturelles eussent appelé une âme sanctifiée par la même grâce qui sanctifiait le père. Telle était la loi que Dieu avait établie pour la transmission de la vie primitive intégrale. Cette loi était un ellVt de la libre volonté de Dieu, puisqu'il s'agissait de surnature; mais on ne peut nier qu'elle ne fût en conformité avec les lois générales de la nature.
A cette sage économie, harmonieusement organisée pour la vie, le péché d'Adam fit porter des fruits de mort. Privé de ses qualités préternaturelles aussi bien que de la grâce proprement surnaturelle, le corps d'Adam ne pouvait plus fournir qu'une semence humaine soumise à toutes les infirmités de la nature, contenant en germe toutes les basses inclinations d'un composé naturel de chair et d'esprit, d'autant plusinriigne d'être l'instrument d'une âme surnaturalisée que ces infirmités étaient la conséquence d'un péché volontaire, la j)rivation d'un bien que Dieu voulait à l'enfant et que la volonté humaine du père avait méprisé. A la matière préparée en pareilles conditions, il ne convient plus d'unir une âme ornée des dons divins. De la vient que tous les enfants d'Adam naissent privés de la justice originelle; privation qui n'est pas
péché personnel, ne dépendant pas d'un acte de volonté de Tenfant, mais qui est péché de nature, c'està-dire état contraire au plan divin, par une contradiction qui est l'eiret du péché volonlaire du premier père de qui nous recevons tous notre nature *.
^ Nous n'avons fait que résumer dans ce paragraphe l'enseignement de saint Thomas dont Texposé le plus complet nous parait devoir être cherché dans le traité De malo, iv, a. 1 :
... Siinpliciter dicendum est, quod peccatum traducitur per originem a primo parente in posteras. Ad cujus evidentiam considerandura est, quod aliguis liomo singularis dupliciter potest considerari. Uno modo, secundum quod est quaedam persona singularis ; alio modo secundum quod est pars alicujus collegii : et utroque modo ad eum potest aliquis actus pertinere ; pertinet enim ad eum in quantum est singularis persona, ille actus quem proprio arbitrio et per seipsum non facit nec proprio arbitrio ; sed qui fît a toto collegio vel a pluribus de collegio vel a principe collegii; sicut illud quod princeps civitatis fucit, dicitur civitas facere, ut philosophus dicit. Hujusmodi enim collegium hominum reputalur quasi unus homo, ita quod diversi homines in diversis officiis constituli sunl quasi diversa membra unius corpcris naturalis, ut Apostolus inducit de memhris Ecclesiae, I ad Corinth., xii. Sic ergo tota mullitudo hominum a primo parente humanam naturam accipientium, quasi unum collegium, vel potius .9?cu/ unum corpus unius hominis, consideranda est; inqua quidem multitudine unusquisque homo, etiam ij/se Adam, potest considerari vel quasi singularis persona vel quasi aliquod membrum liujus muUitudinis, quae per naturalem originemderivatur ab uno.
Est aulem considerandum quod primo homini in sua institutione datum fuerat divinitus quoddayn supernalurale donum, 3cilicet originalis juslilia, per quam ratio suhdebatur Deo, et inferiores vires rationi, et corpus aniuiœ. Hoc autem donum non fuerat datum homiyii primo ut singulari personae tantuiu, sed ut cuidam principio totius humanse naturs, ut scilicet nb eo per originem derivaretur in posteras. Hoc aulem donum acceptum primus homo per liberum arbitriurn peccans amisit eo tenore que êibi datutJi fuerat, scilicet pro se et pro tota sua posleritate.
222 CKITigUE I.T CATHOLIQUE
Dieu aurail pu de diverses farons remédiera ces ^ conséquences de la faute d'Adam. 11 aurait pu, en
Defectiis ergo hujus doni tolain ejus posterilalcin consetjuihn'; et sic iste fle/'ectiis eo modo traducituv in posieros quo modo Iraducilur humana nalura; quœ quidem Iraducitur 7io7i quidein sccuii' dumse totam, sed secunduin aliquam sui pavtem, scilicet secundutn cartieni eut Deus aîiiinam infundil; et sic sicut anima diviniliis infusa perlinet ad naiuram launanam ab Adayn derivatam cui conjungilur ; ita et defeclus prœdictus pertinet ad animam propler carne m, quas ab Adam propayatur, non solutn secundum corpulentam subslantiani, sed etiam secundum seminalt'nt rationem, id est non solum malerialiler, sed sicut ab (trtii'o }ii'incipio : sic enini filius accipil a pâtre naturam hunianam.
Si ergo consideretur iste defeclus hoc modo per origineni in istum hominem dcrivatus, secundum illud quod iste fiomo est quiedatn persona singularisa sic hujiismodi defectus non potest habere rationem culpae, ad cujus rationem requiritur quod sit voluntaria; sed si consideretur iste honio gencratus sicut quoddai/i membrum totius humanœ naturae a primo parente propagataSy ac si omnes homines essent unus homo, sic habet rationem culpœ propter voluntarium ejus principium, quod est uctuale pcccatum primi parentis, sicut si dicamus, quod motus 7nanus ad homicidium perpetrandum, secundum quod manu perse consideralur ut est pars totius hominis, qui voluntale agit, sic habet rationem culpx, quia sic est voluntarius. Sicut ergo homicidium non dicitur culpa manus, sed culpa totius hominis ; ita hujus)nodi defectus non dicitur esse peccatum personale, sed peccatum totius nalurip; nec ad personam perlinet nisi in quantum nalura in/icil } ersoiiam. Et sicut ad unum peccatum faciendum diverse partes hominis udhibentur, scilicet volunlas, ratio, manus, et hujunmodi, et tamen est unum solum prccatum propler unitatejn principii, scilicet voluiilatis, a quo peccati ratio ad omnes actua partium derivaiur ; ita et ralione principii in Iota humana nalura consideralur quasi unum peccatum originale; propter quod Apostolus dicit, ad Uoin., v, \2 : « In quo ojnnes peccaverunl, » quod secundum Augustinum {lib. l De nup. et concup., c. x) po- Itël inlclliyi in quo scilicet primo homine, vel in quo peccato
même temps qu'il pardonnait au premier homme, lui rendre avec ses dons physiques préternaturels le même
primo hominis, ut peccalum pvimi hominis sit quasi commune peccaltun omnium.
Pour expliquer la transmission de la faute originelle, saint Thomas compare notre situation vis-à-vis d'Adam à celle des citoyens d'une cité moralement responsable de la faute des chefs, et à celle des membres du corps qui peuvent «*'tre frappés par le péché dont ils ne sont que les exécuteurs passifs. Les deux comparaisons se complètent. La première représente mieux la distinction des invidualilés morales qu'atteint le péché du père de l'humanité, mais la seconde exprime plus exactement l'absence totale de volontaire personnel de notre part dans le péché originel et son mode de transmission physique et nécessaire. La première comparaison a la préférence de nombre de théologiens modernes qui, voulant atout prix nous donner une part de responsabilité personnelle dans le pé;héde notre premier père, supposent une certaine inclusion de nos volontés dans la volonté d'Adam, qui aurait agi au nom de toute l'humanité dont il était le chef. Saint Thomas dit expressément qu'il préfère la seconde analogie, et il a bien raison.
Si les citoyens d'une cité sont solidaires des sottises de leur chef, c'est qu'en le maintenant au pouvoir, en le supportant, en demeurant sous son autorité, ils ont bien quelque part active dans l'exercice de cette autorité qui ne peut s'exercer sans leur consentement ou leur tolérance plus ou moins résignée. Il en va tout autrement des membres du corps vis-à-vis de la volonté qui les meut sans qu'ils puissent résister, et de nous-mêmes vis-àvis de la volonté d'Adam qui nous a privés de la justice originelle sans que nous ayons eu la moindre part à son acte peccamineux. L'homicide qu'exécute la main, contrairement aux lois de la justice, n'est péché qu'en tant qu'il dépend d'une volonté coupable; l'état de l'enfant privé de la grâce originelle contraire, ment au plan divin n'est péché qu'en raison de ce qu'il* s, l'eCTet «lu péché volontaire de l'ancêtre qui nous communique un sang privé des qualités préternaturelles que Dieu lui avait données. Le vice de ce sang corrompu est en soi défaut d'ordre physique, c'est vrai; mais il est l'etfet du péché, et la privation
pouvoir de Iransraellie à ses enfants la grâce première; mais, outre qu'il n'était pas tenu de restituer
de la grâce qui s'ensuivra dans une âme qui appartient à l'ordre moral sera un désorlre moral, fruit d'une volonté mauvaise, non pas de la volonté de l'enfant, mais de la volonté du premier père : Cortmplio quœ est in carne, est quidem actus naluralis, sed intentione et virtnle Dwralis. Ex peccato enim primi parenlis destiluta est caro ejus illa virlule xU ex ea possit decidi semen per guod originalis justitin in alios propagetur ; et sic in semine defectus hujiis uirtutis est defeclus moralis corrupiionis, et nusedam intentio ejus; sicut dicimus intentionem coloris esse in aère, et intentionem animae esse in semine. — Ibid., ad 9'"".
De là vient que le péché originel est péché de nature et non point péché personnel, il n'est nôtre qu'en tant que nous avons la nature corrompue par Adam. A considérer notre personne indépendamment de la nature, la concupiscence et la privation de la justice originelle sont simplement une peine ; elles ne sont faute qu'à raison du principe dans lequel ont péché tous ceux qui reçoivent de lui leur nature : (Concupiscentia) si comparetur ad istum hominem prout est persona qu8Pdam, non habita respectu ad naturam, sic est pœna ; si autem comparetur adprincipium in quo omnes peccaverunt, sic habet rationem cutpœ. — De malo, q. iv, a. 3.
Les passages où saint Thomas explique comment la semence humaine, privée de ses qualités préternaturelles, est l'instrument de la transmission du péché originel, ne sont pas moins explicites : Licet s^men non habeat in se infectionem cnlpae in actu, habet tamen in virtute; sicut etiam patet quod ex semine leprosi generatur filius leprosus, quamvis in ipso semine nonsit lepra in actu : est enim in semine virtus aliqua deficiens per cujus defectum contingit defectus leprse in proie. Similiter etiam ex hoc ipso quod in semine est talis dispositio, qua privatur illa impasaibilitate et ordinahilitate ad animam quam in primo statu corpus humanum habebat, sequitur quod iji proie, quae est stisceptiva originalis peccati, efficiatur originale peccalum in actu.
... Anima non inficitur per infectionem corporis, quasi corpore nr/tnlë in animam; sed per quamdam collimitationem (allas, colligation$m) unius ad alterum : quia forma recipitur in ma ter ia
a'iisi à Ihomine pécheur la plénitude des dons que celui-ci avait méprisés, il lui parut plus sage de manifester autrement sa miséricorde et sa justice.
La disparition définitive des dons préternalurels qui accompagnaient la grâce originelle resta le juste chAtiment de la première faute, et ce châtiment doit rappeler continuellement à Thomme qu'on ne viole pas impunément la loi de Dieu: mais, autant et plus
secundum cûndiliûnem ipsius materise cura omne quod est in alterosit in eo per modum recipientis ; et ideo ex hoc ipso quod corpus illa virlute privalur qua perfecle erat suhjicibile animœ, sequilur etiam quod anima illa virlute careat qua perfecle corpus subdilum regat : et lalis defectus originalis jusliliœ culpa est nalurae, prout consideralur consequens ex volunlale alicujus habentis naluram, ex quo nalura tractaest.— Sent., II,dist. XXX, q. I, a. 2, ad 4"" et ad 5"".
Si l'âme cnnlrarte la souillure du péché originel au moment où le concours donné par Dieu à l'acte générateur la crée dans la matière dont elle va faire un corps humain, c'est que celle âiiic, informant une matière privée des qualilés qui devaient h soumettre totalement à l'influx de l'esprit, ne peut pas avoir sur son corps la mailrise absolue qui était un des éléments essentiels de la justice originelle. Cet état, contraire au plan divin, tntraine la privation de la grâce surnaturelle, et, en tant qu'effet de la volonté d'Adam de qui nous vient notre nature, est péché de nature.
On comprend dès lors pourquoi saint Thomas enseif^ne que seule la première faute pouvait devenir péché originel, parce qu'elle seule entraînait pour le corps d'Adam cette privation des dons préternalurels, dont la présence devait assurer la transmission de la justice originelle et dont l'absence entraîne la transmission du péché de nature.
Un trouvera la même doctrine dans la Somme théologique, ]• II»", q. Lxxxi; si nous avons pris de préférence nos citations en dehors de la Somme, c'est pour commenter à l'aide de textes moins connus celui qui est entre les mains de tous les étudiants en théologie.
îî-l) CRITIQUE ET CATIIOflQUE
ijue la justice, apparut la miséricorde. Dieu promit aussitôt un rôdemi>teur, qui ne devait être rien moins (jue le \'erlje incarné, la merveille des œuvres de Dieu. Ce Hédempleurnous a non seulement apporté l'expiation plus que suffisante du premier péché et de tous ceux qui l'ont suivi, mais il a donné à l'homme déchu la grAce de trouver dans les misères de sa déchéance un moven de perfection plus haute et de vie surnaturelle plus intense. Seulement, en cette nouvelle économie de salut, la transmission de vie surnaturelle n'est plus confiée à la génération charnelle, œuvre de l'homme et de la femme, mais à la génération spirituelle, œuvre principale et directe de l'Espril-Saint, à laquelle sont associées toutes les âmes fidèles dans la mesure où elles travaillent par leur prière et leur ac lion à communiquer autour d'elles la vie de la foi.
Quels résultais l'économie primitive aurait-elle donnés? Nous n'en savons rien; mais les fruits déjà connus de Téconomie de la Rédemption par le Christ sont assez grands et assez beaux pour que nous ne puissions guère nous plaindre de la situation que nous a faite le péché originel.
Nous parlerons plus spécialement, dans les chapitres snivanls, de ce Rédempteur et de son œuvre. Il nous faut tout de suite répondre aux objections que .soulèvent ce; que nous avons dit et ce que nous n'avons pas dit des origines de l'homme et du premier f)é(.Iié d'Adam.
106. Nous n'avons rien dit du modelage de la poussière (Je la terre en forme de corps humain et de Vùiv insufflée dans ce corps par les narines, de la plantation de l'Kden, de la revue de tous les animaux, de ce que représentf'îit larltif de vie et celui de la science
du bien et du mal, de la promenade de Dieu à la brise du soir, de la divine confection des habits de peau pour couvrir la nudité d'Adam et d'Eve, du chérubin et de son glaive flamboyant. Serait-ce qu'infidèle à notre programme nous tairions prudemment les propositions les plus choquantes de l'enseignement catholique ? ou bien serait-ce qu'infecté du virus moderniste, nous voudrions couvrir d'un perfide silence des vérités que nous n'osons pas encore attaquer en face? Nullement. C'est tout simplement que tous ces détails, pris au sens matériel, ne sont pas vérités d'enseignement catholique, imposées à la croyance de tous.
Ucstbieii vrai que l'intorprétation la plus répandue des premiers chapitres de la Bible est celle qui prend au sens littéral matériel la plus grande partie des traits de la narration ; mais il est vrai aussi que tous les Pères et les docteurs ont reconnu qu'il y avait dans ces pages une part à faire à la mélapiiore et à l'allégorie. Jamais on n'a entendu au sens matérielles passages où il est dit que Dieu souilla dans les narines de l'homme un souffle de vie, qu'il parcourait son jardin, à la brise du soir, comme un pacha oriental, qu'il fit lui-même à Adam et à Eve des habits de peau. « Il fit, cela veut dire qu'il imposa la nécessité de faire des vêtements », écrit à ce sujet labbé Puipert '. Saint Thomas, qui tientpourl'inlerprétalion matériellement litlér.nle de ces premières pages de la Bible, ne voit cependant qu'un pursymbole dans le glaive flamboyant du chérubin '^.
* In Gen., 1. lll, c. xxvii, P. L., t. clxmi, col. 314.
• Sum. theoL, 11* II*, q. clxiv, a. 2, ad 5"».
La critique lilléraire d'un certain nombre d'exégèlBs catholi(|ues modernes, tout en reconnaissant (|ue ces pages ne sont pas pure allégorie, y fait plus large la pari du langage métaphorique. Les détails que nous avons mentionnés plus haut seraient, dans un récit historique écrit pour le peuple, l'expression imagée du double élément matériel et spirituel de l'homme, œuvre immédiate de Dieu, des douces conditions faites tout d'abord à la vie humaine, delà maîtrise donnée à l'homme sur tous les animaux, de l'immortalilépréternalurelle promise à Adam, de l'épreuve imposée à l'intelligence, à la volonté et à la sensibilité de l'homme par le respect des mystères et des préceptes positifs de l'ordre surnaturel ', de l'intimité première qui existait entre Dieu et l'homme, des tristes conséquences d'un péché où l'homme a voulu s'arroger malgré Dieu un bien et des droits divins, erids aient dix, et de la disparition définitive de Tétai primitif.
Voici ce qu'écrit à ce sujet le R. P. Brucker, S. J. :
* L'opinion qui voudrait voir dans le fruit défendu les rapports sexuels de l'homme et de la femme n'est pas plus soutenable au point de vue purement critique qu'au point de vue catholique. Elle est d'inspiration manichéenne et contraire à la doctrine catholique, mais elle est aussi critiquement indéfendable : « C'est, écrit le P. La^jrange, l'exégèse de l'Opéra-Comique... L'auteur, qui a exalté le mariage, peut-il considérer l'union des époux comme un crime, et surtout la représenter comme une science prohibée? Maupt (un des fauteurs de cette opinion) en arrive à traduire : J'ai eu un fils rjrûce à Jahvé (iv, i), par : J'ai eu un fils en dépit de Jahvé, ce qui est très arbitraire et ne tient pas compte de la mention formelle de l'union après l'expulsion comme cause de la nai.'^sance de Gain. » Linnocence et le péché ^ dans la liev. bibl., juillet 1897, note de la p. 359.
«Ouan<l nous lisons que Dieu modela le corps d'Adam de ses mains avec de la terre, qu'il construisit celui d'Eve avec une côte prise à son époux, qu'il planta le jardin d'Éden, qu'il s'y promenait, ... ces façons de parler ne sont que des images pour rendre sensibles des opérations sur la nature spirituelle desquelles l'écrivain sacré ne s'est nullement trompé et ne trompe aucun de ses lecteurs...
« ... Si l'Église veut que nous regardions les textes de la Genèse comme des récits de faits réels, historiques, elle n'a fixé leur interprétation que sur bien peu de points. Nous pensons toujours, comme nous l'avons écrit, il y a déjà bien des années, que, pourvu qu'on maintienne loyalen.ent l'inspiration et le caractère historique de la Genèse, la tradition catholique nous laisse une grande liberté dans l'exégèse de ce vénc'rable document *. »
L'Kglise a, en effet, officiellement reconnu, dans le décret de la Commission biblique sur l'historicité des premiers chapitres de la Genèse (30 juin 1909), la liberté qu'ont les exégètes d'interpréter métaphoriquement nombre d'expressions de ces vieux récits et, toujours soucieuse de maintenir l'accord de la foi et de la raison, elle nous invite à adopter l'interprétation métaphorique, toutes les fois que la raison empêche qu'on tienne le sens propre ou nous oblige à l'abandonner 2.
* L'Église et la critique biblique^ Paris, 1908, c. ix, n. 204, 206 Cette citation est à interpréter d'après les nouveaux décrets.
• Ltrum omnia et singula, verba videlicet et phrases, qiise in prsdictis capitibus occurrunt, semper et necessaria accipienda aint sensu proprio, ita ut ab eo discedere nunquam liceat, etiam 9uni loculiones ipsae manifesta appareant improprie, seu meta-
Il ne faudrait cepondanl pas que rinlcrprélalion mélaphorique allftl jusqu'à nous faire douter du sens littéral hislo}ique dans la mention des faits suivants dont la vérité est liée à celle des dogmes fondamentaux de la foi chrétienne : « création du monde au commencement du temps; création particulière de riiomme ; formation de la première femme avec une matière empruntée au premier homme; unité du genre humain: félicité originelle de nos premiers parents dans l'état de justice, d'intégrité |et d'immortalité , précepte donné par Dieu à l'homme pour éprouver son obéissance ; transgression du précepte divin à l'instigation du démon sous l'apparence d'un serpent; déchéance de nos premiers parents de cet état primitif d'innocence et promesse d'un Réparateur futur •. »
Contre la possibilité de la formation miraculeuse de la première femme ou de l'intervention extérieure du démon se présentant sous l'apparence d'un serpent la science n'a pas d'objections spéciales autres que la né-
pnorice vel nnthropomorpliice usurpalœ, et seiisinn proprio vel ralio lenere prohibeal vel nécessitas cogat dimiflere? — Hesp. Kefjative
* Ulrum speciatim sensus titteralis hisloyicus iti dahium vocari possit cum ar/ilur de fnctis in eisdem capilibus enarraiis, qu.su chrislianx religionis fundamenta altingunt : uti sunl, inter cxlera, reruyn univevsarum crealio a Deo fncta in initio temporis; peculiaris crealio /tominis; fonnntio primée mulieris ex primo iiomine ; generis finmani unilas; originalis proloparenlum félicitas in statu justiliip, integritatis et immorlalHalis ; prieceptnm a Deo komini datum nd ejus ohedienliam probandam ; divini pr.Trepti, diabolo suh ser/ienti specie suasore, transgressio; protopnrenlum dejectio nh illo primaevo iunocenfire statu ; nec »i"n Urparatorin futuri promissio? — Resp. Négative.
ADAM ET I.E Pl'cHK ORIGINEL 231
galion a priorité lout fait miraculeux ou préleniaturel. Sans nous arrêter à ces détails, nous passons à l'examen des objeclions parliculières opposées aux grands faits dogmatiques que nous enseignent les premiers chapitres de la Genèse.
107. L'élévation de l'homme à l'ordre surnaturel, première manifestation de l'amour paternel de Dieu pour sa créature intelligente, est aussi le premier mystère contre lequel proleste une raison trop soucieuse de totale indépendance. Comment accepter qu'une nature puisse sortir de sa sphère d'activité sans cesser d'être elle-même? Ou bien la vision de Dieu et les actes surnaturels auxquels on nous invite seront des actes vitaux, jaillissant des principes mêmes de notre être, et alors ils resteront naturels; ou bien ils seront produits en nous sans nous, par une intrusion violente du divin dans l'humain, et alors ils ne seront pas de nous et nous ne saurions en jouir. Notre ambition de vie surnaturelle n'est donc qu'une illusion, illusion déplorable, qui nous fait accepter toutes les propositions <[ue riiiglise nous présente comme vérilrs surnaturelles, même s'il nous faut pour cela nier les affirmalions les plus assurées de nos connaissances rationnelles.
N'en est-il pas ainsi de ce que la foi nous enseigne au sujet d'Adam? La science nous dit (juc riiomme n'a pas été créé immédiatement par Dieu; il est, comme tous les autres vivants, le produit d'une évolution lente, descendu, comme le singe son frère, d'un ancêtre commun qui n'était ni homme ni singe, mais simplement raimoau intermédiaire par où hommes et singes se rallachcril, cpiant h leur origine, à ([ucique monère piimilive, organisme vivant plus rudinienlaire
23i CRITIQUE ET CaTHOMQUE
et plus souple que tous les animalcules marins de nos jours.
L'unilt^ du couple primitif est inconciliable avec les irr(Vluclibles dilTérences des grandes divisions ethnograpiiiques de Thumanité. La fécondité des mariages entre noirs et blancs est bien l'indice des affinités spéciri([ues qu'ont entre elles lesdiverses races humaines; mais, même à nous en tenir à certaines dilTérences purement extérieures, peut-on expliquer par la seule diversité des influences climatériques la diversité des couleurs entre blancs, noirs et peaux-rouges, alors que des siècles de soleil d'Afrique n'ont point noirci les enfants des races sémitiques et japétiques émigrées dans la vallée du Nil ; alors que nègres et blancs d'Amérique, après un séjour de plusieurs siècles, n'ont pris ni la couleur, ni les autres particularités physiques des Peaux-Rouges? D'ailleurs l'archéologie préhistorique retrouve, sous les vestiges des populations émigrantes et conquérantes qu'on croyait d'abord primitives, les traces de populations autochtones qui sont nées et se sont développées dans les différents pays c|ue l'immigration de peuples plus forts leur a enlevés.
Les plus anciens squelettes humains jusqu'ici retrouvés accusent une diversité de types (races de Néanderthal, Cro-.Magnon, Grimaldi) difficilement conciliable avec ralTirmation d'une seule famille ù l'origine de l'humanité, et il ne paraît pas possible que les enfants d'un même père en soient arrivés à parler des langues si différentes qu'elles n'ont plus aucune racine ^ommunf^ même pour les mots les plus usuels.
Oimnt ii Télat de supériorité morale et intellectufjle de l'homme primitif, on ne peut vraiment en
parler aux archéologues qui ont étudié les misérables restes de l'activité humaine des premiers âges et la marche lentement progressive de son perfectionnement.
L'histoire du péché n'est qu'un mythe, qu'on retrouve dans le folk-lore de nombre de peuples anciens et par lequel l'homme a essayé de s'expliquer le contraste énigmatique que nous constatons enlre la grandeur de nos ambitions et la faiblesse des moyens dont nous disposons pour lesréahser, entre nosrêves d'idéal et le terre à terre de notre vie réelle.
La prétendue transmission de ce péché, dont l'explication a donné lieu aux développements théologiques les plus divers et les plus contradictoires, reste, en dépit de tous les efforts des théologiens, non seulement un mystère, mais un défi à la bonté et à la juslice de Dieu.
L'annonce de la rédemption n'a de vérité que dans la mesure où elle traduit l'indéracinable espoir qui entraîne l'humanité vers l'avenir lointain où, délivrée par la science de ses superstitions et des excès de son égoïsme animal, elle jouira enfin du bonheur que lui feront le plein développement de la vie rationnelle, le sentiment plénier et la généreuse et universelle pratique de l'humaine solidarité.
Toutes ces objections, si spécieuses qu'elles paraissent tout d'abord, ne sauraient troubler, aprt'S réflexion, le croyant informé de l'exacte portée des faits et des vérités qu'elles essayent d'opposer à l'enseignement divinement garanti de l'Église catholique.
108. L'élévation de l'homme à l'ordre surnaturel estelle vraiment impossible? Chaque nature a une sphère d'activité proportionnée à ses éléments constitutifs,
'■SSX CRITIOUE ET CAlHOLiyUE
c'est vrai; mais nous avons déjà fait remarquer, qu'au témoignage même de noire expérience sensible, ces limites variaient selon le plus ou moins de perfection de l'agent au«iuel la nature en ([uestion était soumise. Nou> avons dit ijucn ces conditions, il était très raisonnable de reconnaître que toute créature avait, en plus de ses capacités naturelles, une certaine piu'saance obedicnticUe, qui lui permettait d'arriver, sous la molion immédiate et spéciale de Dieu, à des actes et à une perfection où aucun agent créé n'aurait pu la conduire '.
Cette puissance obédientielle n'est cependant pas sans limites parce quelle n'est pas sans racines dans la nature ([ui en est le sujet. Jamais l'homme, si intelligent qu'il soit, ne fera produire de raisins à l'églantier; jamais il ne trouvera des instruments qui permettent à son œil de percevoir les sons et à son oreille de jouir des couleurs. Jamais Dieu ne pourra donner la pensée à une pierre ou même à un animal. La nature peut être surélevée, mais non pas à une perfection c[ui soit la négation de ses limites essentielles, car alors elle cesserai td'Otre elle-même; au lieu d'être perfectionnée, elle serait détruite, remplacée par une nature supérieure.
Mais comment trouverons-nous les limites au delà desquelles l'influx divin lui-même ne saurait entraîner une activité créée sans changer sa nature? en considérant lo^ycO^'W^'*^ ^^i est la raison d'être de cette activité ou faculté d'agir, qui en a déterminé l'organisation spéciale et vers lequel elle tend essentiellement et exclusivement.
» C. II. n. 2>, 1». 38.
Tant qu'une faculté reste orientée vers son objet propre, quelle que soit Tintensité surnaturelle donnée à son mouvement, sa nature de tendance n'a pas à changer. La lumière concentrée du télescope ne change pas la nature de ma vue, mais lui donne simplement de percevoir beaucoup plus loin dans Tespacc l'éclat coloré des astres. L"œil du hibou, qui ne s'ouvre qu'aux lueurs adoucies du soir, pourrait, sans cesser d'être œil, recevoir de Dieu la force de fixer le soleil dans l'espace, parce que c'est toujours une môme portion de l'être sensible, l'accident couleur, qu'il s'agit de percevoir.
L'intelligence humaine, elle non plus, n'a pas à changer de nature pour arriver à la vision ou, pour parler plus philosophiquement, à l'intuition immédiate de Dieu, car Dieu n'est pas étranger à l'objet qu'elle poursuit, il est même la seule réalité capable de lui apporter la plénitude de satisfaction qu'elle peut rêver.
Nous avons déjà dit * que l'idée d'être était la notion fondamentale qui enveloppait et soutenait toute notre connaissance intellectuelle. Nous ne concevons rien (jue par l'être. C'est donc que l'être est l'objet propre de notre intelligence, comme la couleur l'est de la vue. Mais notre intelligence ne se contente pas de la vague et confuse notion d'être (pie lui donnent tout d'abord les apparences sensibles ; elle veut pénétrer au fond des choses, iatim ler/ere. Mise en face de n'importe quel phénomène ou être particulier, l'intelligence, avertie qu'ily a là quelque chose, veut savoir ce qu'est celte chose, qaid est^ c'est-à-dire quel est le ca-
* C. IV, n. 62, "0, p. 132, 148.
ractère distindif do cet être. Son objet propre n'est pas seulement Télre atteint d'une façon quelconque, pressenti plutôt que connu par des effets qui nous en font deviner l'existence, mais c'est l'être saisi dans un contact plus immédiat, qui nous révèle quelque chose de ses propriétés constitutives, objection intellectus est qnod quid eut, id est essentia rei^; de là vient que mieux elle connaît la nature, l'essence d'un être, plus elle est satisfaite, unde in lantum proficit perfectio intellectus in quantum cognoscit essentiani alicujusrei'^. Nous pouvons maintenant délimiter le champ d'action possible de l'intelligence et nous rendre compte de ses aspirations. Puisqu'elle a comme objet premier et fondamental l'être dégagé de toutes les déterminations qu'il a dans la réalité matérielle, dans nos sensations et nos images, l'être capable d'être attribué à toute réalité, l'être universel, il s'ensuit que partout où il y a de l'être à quelque degré que ce soit, \ il y a matière à connaissance intellectuelle, comme, partout où il y a couleur, il y a matière à vision sensible. L'être, dans son universalité, est donc l'objet adéquat de l'intelligence, c'est ce qui la distingue spécifiquement des facultés de perception sensible. Mîiis de même que l'œil ne perçoit pas toute couleur parce que la couleur, son objet adéquat, ne peut l'impressionner, devenir objet moteur que dans certaines conditions, variables selon la diversité de chaque vue particulière, rinlelligence ne perçoit pas naturellement tout l'être, parce que l'être ne peut être pour elle objet moteur que sous les condi-
» !• ir, q. m, a. 8.
• Ihid.
lions d'exercice exigées par le degré plus ou moins parfait de sa puissance active. C'est ainsi qu'en ce monde nous ne pouvons recevoir naturellement que les représentations intelligibles présentées à la lumière de la faculté d'abstraire, appelée par saint Thomas intellect agent. Nous n'atteignons facilement que les essences, souvent confusément perçues, des phénomènes et des êtres sensibles et nous n'avons que des notions indirectes des réalités purement spirituelles que suppose le monde matériel. Mais qu'une vertu supérieure plus active s'ajoute à cette lumière spirituelle naturelle que nous appelons intellect agents et l'intelligence, sans avoir à sortir de son objet adéquat et, par conséquent, sans changer de nature, verra s'étendre son champ d'action bien au delà des limites de sa connaissance naturelle, comme l'œil, armé du télescope, voit s'étendre son champ de vision. Peut-elle être conduite ainsi jusqu'à l'intuition de Dieu?
Dieu est-il compris dans l'objet adéquat de notre intelligence ?Cet objet, avons-nous dit, est l'être dans son universalité, mais dans l'universalité confuse et toujours déterminable de l'infini négatif, de l'indéfini. L'être divin est au contraire l'infini positif, acte pur, excluant, dans la plénitude de son actualité sans limites, toute détermination ultérieure et n'ayant avec l'être créé qu'un rapport d'analogie. Ce rapport suflilil pour que le Créateur puisse être atteint par une intelligence créée faite pour connaître la créature? Nous ne saurions l'affirmer avec assurance, si nous n'avions la révélation qui nous permet de conclure du fait à la possibilité, parce que nous ne pouvons pas expliquer le mystère d'une opération purement surnaturelle.
i>3S CRITIQUE ET CATHOLIQUE
Mais à qui nous en objecte Timpossibilité, nous pouvons répondre : « Regardez-y de près, il vous est impossible de prouver que r<>tre divin soit en dehors de l'objet adéquat d'une faculté spirituelle qui atteint l'être dans son universalité analogi(iue. »
Dieu n*esl-il pas déjà connu, indirectement c'est vrai, mais tout de même atteint, par cette intelligence laissée ù ses seules forces, quand, sans jamais parvenir à la connaissance intuitive d'aucun attribut divin, elle perçoit clairement que les perfections qu'elle aime et admire en elle-même ou au dehors, ne sont que le rayonnement d'une perfection absolue qu'elle appelle Dieu?N'arrive-t-ellc pas, et d'elle-même, nous fait remarquer saint Thomas, à s'élever dès ici-bas | au-dessus de son objet connaturel qui est l'être concret, composé de matière et de forme, d'essence et (l'oxistenco, quand elle le dissèque par l'abstraction et dégage des phénomènes ou des êtres bons, vrais et beaux les idées pures de bonté, de vérité, de beauté; quand elle sépare l'essence de l'existence et se fait le concept d'un acte d'existence qui ne soit limité par aucune essence ? Les sens ne dominent pas ainsi leur objet, n'ont pas ainsi le pouvoir de l'analyser. Ce poiisoir, que l'intelligence tient de sa spiiitualité, J nous est le signe qu'il y a dans cette faculté une puissance de réceptivité, qui permettra à l'intlux surnaturel de l'élever sans la détruire jusqu'à « Celui qui est ' ».
109 Nous avons encore un antre signe de la possibilité de nolro élévation à l'onlre surnaturel dans la vi-
* Sui/i. Iheol., {', i\ XII. a. 4, :id 3"": Oitu'uf. idsp.. De sfiirilunlihiiH crealuris, n. 1,
sion béatifique, c'est que noire intelligence a naturellement quelque désir de voir Dieu, non pas undésir explicite et absolu qui créerait un besoin et par conséquent une nécessité de l'ordre surnaturel, mais un désir vague et imparfait, une velléité qui, tant qu'elle demeure telle, peut n'être point satisfaite sans que nous en souffrions. Celte opinion de saint Thomas est facile à justifier. Notre intelligence, avons-nous dit, n'est au repos que dans la mesure où elle connaît la nature, l'essence des êtres dont elle perçoit l'existenre ; mais le monde, qui nous révèle l'existence de Dieu, ne nous dit que peu de choses de sa nature, si peu de choses que la connaissance de la création tout entière ne saurait donner satisfaction plénière à Tinlelligence et l'empêcher de se poser encore Tinévitablc question : Qu'est-ce que Dieu^ ?
L'impossibilité de la connaissance immédiate et directe de Dieu ne chagrine cependant pas les enfants morts sans baptême et ne tourmenterait pas non plus uu homme resté en dehors de Tordre surnaturel. <( L'homme de droite raison ne s'afflige point de n'avoir pas des biens qu'il n'a jamais espérés, parce qu'il les sait d'ordre supérieur à ses facultés... Jamais homme sage a-t-il pleuré de ne pas voler comme un oiseau ou de n'être ni roi ni empereur, s'il n'a jamais eu d'espérance au trône ''^? » Les enfants morts sans
* Si iyilur intellectus crealus, corjnû^cens essentiam aliciijus e/fectus creati, non copnoscat de Deo, nisi an est, noiulum pevfectio ejus atfingit sijnpliciler ad caxisarn primam, sed remanet et ad/tuc nnlurale desiderimn inquirendi causamiunde nondiun est perfecte Leatus. — i<um. theol., l* llf, q. m, a. 8.
• Ex hoc (jtiod coret aliquis eo quod siiam proposilioneui excedit, 7ion nffligitur si sit redde ralionis... sicut nullus sapiens
baplème ont bien l'idée d'une connaissance meilleure de Dieu que celle dont ils bénéficient, ils peuvent en rêver, mais leur rêve n'ayant jamais été espérance, u la privation de la vision béatifique ne leur cause aurun regret et ils jouissent pleinement de la part abondante (ju'ils reçoivent du bien divin dans Tordre des perieclions naturelles *. »
Mais si notre désir imparfait d'une connaissance de Dieu plus pleine que celle que peut nous donner la nature n'est pas tendance volontaire suffisamment affirmée pour qu'elle soit exigence de Tordre surnaturel, il est le signe qu'au-dessus de la béatitude suffisante de Tordre naturel, il y a un bien meilleur qui, naturellement désiré quoique naturellement inaUingible, doit pouvoir nous être accordé par la toute-puissance de Dieu. Autrement ce désir de la nature serait absolument vain et sans objet, seciis remanebit inane desiderium naturœ-. Jamais nature n'a pu tendre spontanément, même d'un simple mouvement de velléité, vers un bien destructif de ses caractères essentiels. L'être intelligent est ainsi fait que son ambition passe
homo af/ligituv de hoc quod non potest volare sicutavis, vel quia non est rex vel iinperator, cum sibi non sit debilum. S. Thomas, // Sent., dist. XXXIII, q. ii, a. 2.
* Sifàl omnino dolebunl de carentia visionis divinœ; imo mayis gnudebunt de hoc quod parlicipabunt niulluvi de divijia bonitate et perfectionibus naluralibus. S. Thomas, loc. cit. — Au contraire, les damnés, qui, par la grâce donnée ou du moins olferle à leur lihre arhilre, auront été mis à môme de mériter la vision de Dieu, soullriront grandement de n'avoir pas proflté de celte posbihilité de héatilude surnaturelle, muximus erit dolor ei:, quia amittunt illud quod suum esse possibile fuit. — Loc. cil,
• Sum. theol., I',q. xii, a. i.
ses forces. Est-ce imperfection? Non ^ C'est, au contraire, le caractère de son origine et de sa destinée plus divines que celles des autres créatures; c'est l'indice que Dieu peut lui donner cette perfection ultime de la vie surnaturelle qui, sans être due à aucun titre à la nature, est cependant le dernier terme où la nature puisse être conduite. Non est aliquid naturœ, sednaturœ finis'^.
Si la vision béalifique, qui est le terme et l'épanouissement de l'ordre surnaturel, n'est pas en contradiction avec notre nature, à plus forte raison en est-il de même de la grâce et des vertus théologales, qui sont dès ici-bas le commencement de notre vie surnaturelle.
La raison ne peut donc pas nier a priori l'ordre surnaturel. Elle ne peut pas non plus, au nom des sciences ou de riiisloire de la nature, nier les faits par lesquels cet ordre surnaturel s'affirme tout d'abord dans la vie de l'humanité.
110. L hypothèse de l'évolutionnisme, dans la mesure où la science peut arriver à la garantir, ne saurait s'opposer à l'affirmation biblique et dogmatique de lacté créateur auquel est due l'apparition de l'homme sur la terre.
La transformation d'un organisme purement animal en organisme capable de vie humaine par voie dévolution naturelle et progressive, serait-elle démontrée, que le croyant n'aurait pas à s'en préoccuper. La Bible et lÉglise nous enseignent que Dieu a emprunté à la terre les éléracnls du corps de l'homme ;
» 1* II'. q. y, a. 5, ad 2"-.
• 1*, q. Lxii, a. 1.
elles ne nous disent pas si la formation de ce corps a été instantanée, ou si révolution des espèces animales a préparé peu à peu les éléments terrestres de notre nature à la création spéciale qui a introduit dans le monde matériel une ûme spirituelle et a donné à la matière que cette Ame devait informer les dispositions nécessaires à ce degré supérieur de vie. Le jour où la science nous aura démontré que Tintelligence humaine et ses idées universelles et abstraites ne sont que le perfectionnement de l'imagination animale et de ses images particulières et concrètes, et qu'en conséquence l'âme spirituelle est lépanouissement naturel de l'âme sensitive, nous devrons reconnaître que l'Église s'est trompée en nous enseignant que le composé humain est le résultat d'une intervention créatrice, et non point le produit de l'évolution naturelle d'aucune espèce animale. Mais ce jour est loin; il n'arrivera même jamais, car il s'agit ici d'un problème métaphysique qui n'est pas du ressort de la science, telle qu'on l'entend aujourd'hui, au sens restreint de science expérimentale.
En ces conditions, il nous est parfaitement loisible de suivre avec sympathie l'effort des chercheurs qui voudraient trouver, dans le passé, de quoi transformer en certitude l'hypothèse de l'évolution indéfinie du règne animal. Encore faut-il nous garder de l'enthousiasme confiant qui risque de nous faire donner un assentiment précipité à des théories séduisantes par les horizons qu'elles ouvrent à notre imagination.
Ne pouvant donner, en quel(|ues lignes, un exposé de cette question, nous renvoyons le lecteur à l'ouvrage tout récent des PP. Schraidt etLemonnyer, sur
la Revûation prhnitive^ . Le P. Schmidt n'est pas un adversaire a priori de la théorie évolutionniste ; il trouve prudent qu'on réserve cette question parmi celles auxquelles la révélation n a pas répondu et qui relèvent de recherches purement scientifiques. Voici les conclusions du chapitre très documenté où il expose et critique les théories modernes sur Torigine du corps humain.
« La diversité des théories évolutionnistcs, diversité allant souvent jusqu'à l'opposition, montre déjà avec toute la netteté possible que la thèse de la descendance animale de l'homme n'est ni certaine, ni même vraiment probable, ainsi (ju'on voudrait fréquemment nous le faire croire. Le point précis, en tout cas, où la lignée proprement humaine aurait pris son commencement, demeure entouré d'une profonde obscurité. Nous sommes passés des platyrrhiniens aux lémuriens, puis aux insectivores, pour aboutir ensuite au type primitif des mammifères et finalement au prototype des verlébrés, sans que jamais, parmi ces milliers de formes, on puisse, de façon précise et catégorique, en désigner une seule comme représentant l'ancêtre immédiat dont l'homme serait issu. 11 convient d'insister fortement sur ce dernier point...
« D'après la théorie embryologique de Klaatch sous la forme spéciale que lui donnent Kolhnann et Rankc, chaque homme, au cours de .son évolution, reproduirait les phases jadis parcourues par l'évolution de l'humanité. Tout au début de l'évolution de l'espère
* La Bévélatlon primitive et les données actuelles de la science d'après louvrage alleniand du li. P. G. Schmidt, directeur de r.4n//i>*opo5, par le \{. P l.emonnyer, (). P., in-12, Paris, 1914.
humaine, il faudrait placer des races ofîranl des caractères propres à l'enfance. A ces races primitives appartiendraient les Pygmées, ainsi qu'en témoignent leur petite taille, les proportions existant chez eux entre les membres (prédominance du tronc sur les extrémités), leur crAne élevé et une foule d'autres particularités. 11 faut signaler, comme s'accordant parfaitement avec ces indices, le fait que, géographiquement, les Pygmées apparaissent partout comme les races les plus anciennes. Il en est de même au point de vue ethnologique, où l'état de leur civilisation matérielle et spirituelle les signale comme des primitifs entre tous les peuples de la terre...
<( De toutes les théories évolutionnistes, c'est donc cette forme de la théorie embryologique qui apparaît comme la plus acceptable, relativement. Mais, indépendamment des multiples difficultés de détail qu'elle soulève toujours, il reste qu'elle ne parvient pas à faire la lumière sur le point précis où se serait elfectuée la liaison entre l'homme et les formes antérieures et inférieures desquelles il serait issu... A ne l'envisager que du seul point de vue scientilique, on ne peut la regarder que comme une hypothèse parmi d'autres hypothèses.
« Ajoutons que, si supérieure qu'apparaisse à beaucoup d'égards la théorie embryologique comparée aux autres théories de la descendance, le principe sur lequel elle repose est susceptible d'une autre interprétation. Elle semble s'harmoniser tout aussi bien avec l'idée d'un plan génétique idéal, arrêté d'avance parla sagesse du Dieu créateur, et d'après lequel les diverses catégories d'êtres vivants auraient été produites au temp*:; marqué et dnns un ordre <léfern'iiné
par leur affinité mutuelle, sans descendre pour autant les unes des autres.
« Il faut cependant reconnaître que, pour le moment, les idées biogéncticiues ne semblent pas devoir s'orienter dans celte direction. Il est de faitque pas un peutêtre des anlhropoloiristes et des paléontologistes qui comptent, sans en excepter ceux qui sont catholiques, ne repousse absolument l'idée d'évolution, môme appliquée à l'homme. Tous sont pareillement d'avis que les indices tendant à suggérer que l'homme descend de formes plus anciennes et inférieures, bien loin de voir avec le temps leur force diminuer, sont devenus, au cours des dix dernières années, et plus nombreux et plus significatifs. A la vérité, le poids de cet argument d'autorité se trouve diminué de faron appréciable du fait que ces anthropologues et paléontologistes ne représentent nullement un bloc homogène, susceptible d'être placé tout entier et en une seule fois dans le plateau de la balance. L'idée qu'ils se font de la manière précise dont cette évolution se serait accomplie, accuse de notables divergences, à ce point que souvent les éléments essentiels de leur démonstration revêtent des significations opposées et vont jusqu'à se détruire muluellemeal* .»
En cet état de la question, laissons les savants chercher et se débattre, et h qui nierait au nom de la science la création de l'homme, répondons simplement que la science n'est pas compétente sur la question de l'origine de l'âme, que la Bible et l'Église n'ont aucun enseignement de foi sur le mode précis dont Dieu a formé le corps de l'homme du limon delà
» Op, cit. c. II. p. 112-in.
terre avant de lui donner une unie et qu'enfin, jusqu'à maintenant, la science n*a pas encore pu donner à rhvpothèse de révolulionnisme la probabilité d'une opinion qui sinipose.
111. Mais si la théorie de l'évolutionnisme indéfini des formes du règne animal reste une hypothèse aussi peu prouvée que séduisante, l'évolutionnisme limité, qui crée les variétés d'une espèce unique, est un fait d'expérience qui suffit à ex|)liquer la diversité des races humaines et ne permet pas d'opposer cette diversité à l'affirmation de l'unité du premier couple humain.
L'ancienneté de la diversité des races et la fixité des caraclères avec lesquels elles nous apparaissent est une objection pour ceux-là seuls qui oublient une des grandes lois de révolution, la loi de caracterisation permanente. Les particularités acquises sous finlluence des milieux, des habitudes de vie, et transmises par l'hérédité, se fixent peu à peu en caractères ineffaçables dont l'ensemble restreint le champ des déterminations de l'évolution postérieure et fait que les races, comme d'ailleurs les individus, deviennent moins susceptibles de transformations foncières à mesure qu'elles vieillissent. De l'enfant vous pouvez faire, selon l'éducation que vous lui donnez, un matelol, un soldat ou un laboureur; mais vous aurez beau emljarquer un vieux laboureur, vous n'en ferez plus un vrai matelot. Les cellules pigmentaires de répiderme ont pu, chez l'homme primitif, s'atrophier ou se déveloj)per plus ou moins et se diversifier selon les climats. Une fois ces délerminations fixées par le temps et l'hérédité, les mêmes inlluences peuvent bien encore produire des effets analo^^ues. bronzer le
corps du blanc, atténuer le noir du nègre, mais non pas avec l'intensité du début'. Et ce que nous disons de la couleur vaut pour toutes les autres caractéristiques.
Pour qu'on ait le droit de nous opposer la diversilé de races accusée par les plus anciens squelettes humains, il faudrait qu'on pût prouver que le type unique de l'homme primitif n'a pas pu se diversifier assez vite pour donner en temps voulu les diiïérences relevées sur les squelettes en question. Celte preuve est impossible et cette impossibilité apparaîtra manifeste, dès que nous aurons rappelé ces trois faits scienliliques : 1° (jue l'humanité, dans son tout premier ûge, était plus facile à modifier qu'une humanité déjà
• Voici les observations que M. Guibert emprunte à ce sujet à MM. de Qualrefafj'es et Elisée Heclus, sur le cas des Anglo- Saxons et des nègres d'Auiérique, qui est particulièrement suggestif. « Dès la seconde génération, r.Anglo-Aiiiéricain présente des altérations qui le rapprochent des races locales. La peau se dessèche et perd son coloris rosé ; le système glandulaire est réduit au minimum; la chevelure se fonce et devient lisse; le cou s'eflile ; la tête diminue de volume. X la face, les fosses temporales s accusent; les os de la pouunette deviennent saillants; les cavités orbilaires se creusent; la mâchoire inférieure devient massive. Les os des membres s'allongent en même temps que leur cavité se rétrécit, si bien qu'en France et en Angleterre on fabrique, pour les Ktats-Lnis, des gants à part, dont les doigts sont exceptionnellement longs.
« Sur cette terre d'Amérique, tout tourne au Peau-Kouge. Depuis cent cinquante ans, le nègre a subi de remarquables changements. Son teint est plus pâle. Sous le rapport de l'apparence extérieure, il a franchi un bon quart de la distance qui le séparait du blanc. 11 a perdu son odeur caractéristique, de sorte qu'à ce seul signe on pourrait distinguer un nègre d'Afrique d'un nègre d'Auicriciue. » Les origines, c. v, p. 249.
vieillie ; 2° qu'elle était moins abritée contre les iniluences climatériques ou autres actions du dehors: 3" que ces influences pouvaient être et étaient probablement plus actives qu'elles ne le sont aujourd'hui. Ces remarques faites, l'apologiste peut se dispenser | d'entrer dans le détail des hypothèses explicatives de chacune des diversités anatomiques des anciens squelettes. M. l'abbé Bouyssonie, qui a essayé de donner cette explication, appelle lui-même son étude*, pourtant très intéressante, le « roman monogéniste » à opposer au « roman polygénisfe ».
112. Nous n'essaierons pas de raconter le « roman polygénistc », mais nous devons signaler les raisons qui, au point de vue purement scientifique, rendent plus probable le monogénisme que nous affirmons au nom de notre foi. Voici ce qu'en écrit le P. Schmidt.
« Darwin lui-même peut ici nous servir de guide. Comme indices caractéristiques de l'unité d'espèce, il si^nialc : 1° la prédominance des caractères semblables, surtout lorsqu'il s'agit de caractères essentiels ; 2" la fécondité indéfinie des unions; 3' la liaison établie entre les variétés diverses par la présence de formes intermédiaires s'échelonnant sans discontinuité. Or, en ce qui concerne l'homme, tous ces indices se trouvent réunis de faron convaincante.
(( La fécondité illimitée des rejetons provenant de l'union de races très éloignées l'une de l'autre élait jadis souvent contestée. C'est à présent un fait établi cl que nul anthropologue ne met plus en question.
« En dépit de toutes les dilTérences de races, la res-
' Un problème qui se posera {polygénisme et monogénisme) y dans Ift lievue du clergé françain, !•' juillet 1911, p. 32-46.
semblance existe en ce qui regarde les caractères proprement constitutifs. Toutes les races présentent l'attitude et la démarche parfaitement droites, deux mains et deux pieds, la même constitution essentielle du cerveau, pour ne rien dire de la structure du squelette, des organes internes, du nombre des pulsations et respirations, de la température du corps, de la durée de la grossesse, etc. Très remarquables aussi sont les ressemblances qui portent sur des particularités aussi accidentelles que le retroussis du bord des lèvres, la distribution du système pileux sur le corps, la forme spéciale de la poitrine chez la femme.
« Vis-à-vis de ces ressemblances, ce qu'on appelle les caractères propres aux dilTérentes races n'afTecte guère que la superficie et leur portée demeure accessoire. Ajoutez à cela que l'origine postérieure de toute une série d'entre eux peut être établie avec une certitude plus ou moins complète...
'< De quelque manière que l'on apprécie ces différences entre les races, il est un fait qui ne saurait être négligé. C'est que les races ne forment pas des groupes fermés et que sépareraient de larges fossés.
« Les différentes races finissent par se rejoindre les unes les autres, grâce à toute une série de dégradations à peine perceptibles souvent, et qui s'observent non pas dans une seule direction, mais dans plusieurs. D'où l'existence d'une bonne douzaine de divisions de races proposées par Blumenbach, Geoffroy Saint- Hilaire, de (Juatrefages, Cuvier, Prichard, etc., sans qu'il soit possible d'arriver à une entente. N'est-ce pas la preuve frappante qu'il ne s'agit pas en cette affaire de ces différences radicales qui fondent la diversité des espèces, mais de ces différences suscep-
liblcs d'être réduites les unes aux autres qui constituent les races diverses au sein dune même espèce, et qui convergent toutes vers un centre original commun'. »
113. L'objection de rirrcductiblc diversité deslangues liuniaines actuellement en usage tombera, elle aussi, dés qu'on aura signalé que l'absence d'écriture rendait bien plus mobiles et variables les langues primitives et facilitait l'clTacement des ressemblances originelles. Certains mots anglais et français des plus usuels ont pu, en quelques siècles, revêtir une prononciation tellement dillerente qu'on ne reconnaîtrait pas leur identité première sans l'écriture qui en reste le signe et qui en a empêché une altération plus complète. Comment s'étonner que les langues non écrites de peuples totalement séparés les uns des autres par l'émigration aient pu perdre tout ce qu'elles avaient de commun. Renan qui, dans son histoire des langues sémiti(jues, en 1855, avait pris à son compte cette oI)jection, y a renoncé depuis et écrivait en 1878 : « De la division des langues en familles, il ne faut rien conclure pour la division de l'espèce humaine'-. »
Depuis que Renan a écrit ces lignes, l'étude des langues comparées a grandement progressé et a rendu de moins en moins probable, au seul point de vue scientifique, l'hypothèse d'une pluralité originelle de langues à diversité radicale et irréductible. « Les linguistes contemporains les plus en vue, Kern, Reinisch ,
* Op. cil., c. IV, f/utiité (lu f/ente liiu/iain,]). 310-313.
' Dans la Ueiue puliti'iue et litlvraire, 10 mars 1878. r.il.ition I iiipninlée à W. Vigoureux, lea livres saints et lu crilif/ue ralionalitle, t. iv, p 9G.
ADAM ET LE TtCllÉ OPiGINEL 251
Schuchardt, Codringlon, elc, sont unanimes à reconnaître que la diversité actuelle des langues ne saurait constituer une objection de principe contre l'hypothèse de leur unité originelle. Et cette hypothèse, ils la regardent même comme la plus vraisemblable au point de vue scientifique, étant donné l'accord de toutes les langues par rapport à l'ensemble des facteurs fonctionnels qui régissent leur structure intime. Toutefois les recherches linguistiques ne sont pas encore assez avancées pour qu'on puisse dès maintenant établir, de façon positive et détaillée, l'unité d'origine de toutes les langues... Mais la linguistique nourrit l'espérance fondée, si les recherches qu'elle poursuit continuent de progresser comme elles l'ont fait jusqu'ici, de pouvoir, dans un temps plus ou moins rapproché, fournir la preuve positive de cette unité d'origine '. »
114. En faveur de celte môme unité d'origine nous pouvons encore demander des témoignages à la préhistoire et à l'ethnologie.
La préhi toireest la science qui, par la recherche, la collection et le classement des restes des civilisations primitives disparues, arrive à nous donner des renseignements positifs sur la vie de l'humanité avant h s temps pour lesquels nous avons des documents écrits. Elle a constaté ce fait que les silex cJielleens ^, ou-
> P. Schmidt, loc. ct7.,p. 315-321.
' La civilisation clielléennc, ainsi appelée du nom du villaf^e où ont été trouvés les spécimens caractéristiques de son outillage (Chelles, en Seine-et-Marne), ne nous a laissé d'autres restes d'instruments que des rognons de silex ou des galets de pierre dure taillée à grands éclats sur les doux faces, de manière à former une poiule à une extrémité, tandis qu'à l'autre
CIUTIQUE. — n. — i)
lils tout à fait priniilifs, appartenant à la civilisation la plus ancienne qui nous ail laissé des débris bien caractérisé?, dénoncent un procédé de fabrication uniforme partout où on les relrouvc, c'est-à-dire sur une f^^rande parlie de la surface du globe. N'est-ce pas l'in-
•xlréniité, la surface naturelle du rognon ou du galet a été respectée pour permettre à la inain de manier, sans se blesser, ce lourd instrument à la façon dun coup de poing.
A la période chelléenne succède l'acheuléenne, ainsi nommée de Saint-Acheul, près Amiens (Somme), qui perfectionne le coup de poing chelléen et lui ajoute d'autres utilisations plus variées des silex et des éclats de leur taille. La marche ascendante du perfectionnement de l'outillage se constate dans les périodes successives du moustérien, où l'on commence à trouver l'usage du feu, du solutréen, de l'aurignacien, du magdalénien, de lasylien avec leurs travaux sur os, sur bois de renne et leurs essais de dessin et de peinture. Cette dernière période fait transition entre lensemble des périodes précédentes, âge paleolilhique (de la pierre taillée et non polie) et l'âge néolithique (de la pierre taillée et polie), auquel succèdent l'âge de bronze et l'âge de fer, sauf dans les pays où, comme en Egypte, le fer a succédé immédiatement à la pierre polie.
Sur toutes ces étapes de la civilisation primitive on lira avec grand intérêt soit l'histoire résumée qu'en a donnée M. Guihert dans Les origines, soit l'exposé très scientifique et très complet qu'en fait M. Déchclette dans son Manuel d'archéologie préhistori<jite celtique et gallo-romaine donile l*'volume aparu à Paris en 1908.
Plus complet encore est le récent ouvrage de M. de Morgan, Les premières civilisations, in-4", Paris, l'JO'J. Nous en conseillons vivement la lecture aux théologiens; nous disons aux théologiens, non seulement parce que les théologiens ont besoin d être au courant des faits que signale ce volume, mais aussi parce qu'ils seront plus en garde que d'autres contre certaines affirmations avenluréfs qu'on rencontre de-ci de-hY dans cet ouvrîg«;. (^'est ainsi que, de l'universelle expansion de l'industrie clielléeQD« dans les deux continents M. de Morgan conclut
ADAM Er LE PECllÉ ORIGINEL 253
dice d'un seul centre primitif d'invention. M. de Morgan lui-même, malgré ses préférences avouées pour l'hypothèse polygénislo, écrit à ce sujet : « La théorie des foyers d'invention multiples satisferait beaucoup mieux l'esprit que celle des migrations et des influences, mais elle a contre elle cette constatation que
(p. 62) à l'existence de Ihomme dans làge tertiaire : 1' parce que le coup de poing chelléen, même grossier, est le terme dune longue évolution, étant un instrument trop perfectionné pour qu'il puisse représenter le premier essai d'un être doué d'intelligence; 2" parce que la reproduction partout identique du même type d'outil chelléen présuppose la propagation rapide de cette invention primitive au sein de groupements humains préalablement répandus sur toute la surface de la terre habitable. Ces deux raisons ne nous paraissent pas convaincantes. Pour que la première fût probante, il faudrait qu'on pût établir que, « dans son état primilir, Ihomme. dillérent de l'animal tout au moins par son intelligence, ne possédait aucune industrie, ne connaissant probablement pas le feu, n'avait d'autre langage que le cri et le geste ». Or. de l'aveu de M. de Morgan, ^< l'existence de cet état ne repose que sur des suppositions » (p. 5). Quant à la seconde raison, nous ne voyons pas pourquoi l'outillage chelléen, tout a fait primitif, n'aurait pas été emporté par les premières peuplades émigrantes partout où elles sont allées. M. de Morg.in objt.'ctc qu'en ce cas l'outillage chelléen se fii* perfectionné au cours de ses longues émigrations fp. H"\ Mais ne savons-nous pas qu'à la fln du xviir siècle certaines peuplades de Sibérie vivaient encore l'existence des Moustériens et avec leur outillage 'p. 121 ? Ce nous est une preuve, entre beaucoup d'autres, que la vie nomade des peuplades émigrantes, qui vivent de cueillette, de chasse et de pêche, n'est pas favorable au développement de l'outillage industriel, et qu'un outil comme le coup de poing chelléen, qui peut se fabri<iuer partout et qui partout rend les mêmes services, a pu être employé sans transformalion par les cmif.MM s, longtemps aprt's qu'il avait été perfectionné dans les habitats plus favorables à la vie sédentaire et par conséquent à la constitution de foyers de civilisation et do proijrés indui>trit'ls.
dans le monde entier les Ivpcs (d'outils) paléolithiques sont absolument semblables et qu'il est malaisé de concevoir plu>ieurs inventeurs, indépendants les uns des autres, parvenant simultanément au même résultat ' ».
L'ctlnioloj^ne est la science (jui « a pour objet l'origine et l'évolution de la civilisation tant matérielle que spirituelle- », et en particulier l'histoire des peuples non civilisés ou de culture inférieure. C'est une vérité de plus en plus reconnue que ces peuples représentent les difïérents stades d'évolution par lesquels ont autrefois passé les peuples civilisés^. En étudiant et en comparant les divers éléments de la culture particulière à chacun de ces peuples, leurs armes, leur mobilier, leurs usages, leurs lois sociales, leurs thèmes mvthologiques, leurs idées morales et religieuses, on s'est aperçu qu'on pouvai y reconnaître des groupements très déterminés, des ensembles de formes matérielles et spirituelles de vie, constituant chacun un tout organique qui embrassait tous les besoins de la vie d'un peuple. Dans les tribus où l'on trouve telle forme donnée d'armes et d'outils, on retrouve i)arallèlement tels usages
' Op. cit., c. IV, L'homme paléolithique ^ p. 117, note 2.
•P. Schmidt. op. cit., p. 32J.
• Il importe de noter que cette i;volulion n'a pas été, luènic au point de vue de la civilisation matérielle, universellement progressive. " L'hypothèse d'une régresiion vers l'état sauvage et la barbarie se vérifie pour un assez grand nombre de peuples non civilisés existants. Toutefois ces dégénérés ne représentent, parmi les non-civilisés, qu'une minorité. La grande masse des non-civilisés ne sont pas des dégénérés; ce sont des retardataires qui se sont immobilisés à l'une des étapes de la civilisation humaine. » Op. ci/., p. 18.
sociaux, tels thèmes mythologiques, telles idées morales ou religieuses. C'est ce qu'on a api)elc des cycles caltureh. Les mêmes cycles culturels sont alors apparus dans des tribus fort éloignées les unes des autres, en Océanie et dans l'Afrique centrale, dénonçant évidemment leur commune dépendance d'un centre d'origine où ce cycle s'est formé et d'où les tribus l'ont emporté en émigrant. Car s'il est possil)le d'imaginer que l'homme a pu avoir une même idée, inventer un môme outil en dilïérents endroits de la terre, il est tout à fait invraisemblable qu'on ait pu avoir, en dilTérentes parties du globe, le groupement identique des intelligences, des volontés et des circonstances requises pour la constitution du même cycle ciiHurel.
Nous ne pouvons entrer dans plus de détails sur la méthode, les difficultés, le caractère très objectif de ces études récentes sur les cycles culturels^. Nous signalerons seulement les conclusions qu'elles n'ont pas encore prouvées, mais qu'elles donnent déjà comme probables.
* A qui voudrait s'initier à ces études nous lignalons comme introduction les articles du P. Sciinudt parus dans la Iteuue des sciences phil. et lliéol. : Voies nouvelles en science comparée des religions et en sociologie cornpfn'ée, 1911, t. v, p. 46-74; Phases principales de ihistuire de l'ethnologie, 1913, t. vu, p. 2G-45; La me-» rnode de l'ethnologie, 191!], t. vu, p. 218-244. Les principaux représentants de ces nouvelles recherches sont Fritz Graebner et Bernhard Ackermann, tous deux assistants au Muséum filr Viilkerkunde de Berlin et W. Foy, directeur du Slàdtischer Muséum filr Vàlkerkunde de Cologne. Le P. Schmidt, supérieur de la Société des missionnaires de Steyl, Hollande, est fondateur et directeur de la revue internationale de linguistique et d'ethnologie Anthropos, ù laquelle collaborent des missionnaires de toute nationalité et de toutes les parties «lu monde.
2r»6 CRITIQUE KT rATHOI.lQUE
.* La plus ancienne humanité, eUiansle lieu même de son origine, aurait développé les premiers éléments de sa civilisation matérielle et spirituelle qu'elle aurait ensuite emportés avec elle au cours de ses migrations dans les dilTérenles parties du monde. De nouvelles créations de ces éléments culturels primitifs seraient dès lors devenues impossibles, parce que superilues. Comme lieu d'origine et point de départ de cette civilisation, TAustralie et l'Amérique doivent certainement être écartées. Il en estdemOme très probablement de l'AIViciue et, semble-t-il, de l'Europe. Seule l'Asie paraît convenir. C'est d'Asie encore, vraisemblablement, que partirent, à intervalles indéterminés, ces migrations nouvelles qui, après la dilTusion de la civilisation primitive dans les diffévenles parties du globe, y portèrent successivement les civilisations, chaque fois plus élevées, qui pouvaient s'être constituées entre temps ù leur point de départ asiatique '. »
Après ce que nous venons de dire, h peine est-il besoin de signaler aux jeunes qu'ils n'ont pas à s'inriuiéterde la distinction (jue font fréquemment aujourd'hui les auteurs d'histoire ancienne, entre les pf'uplesautochtones, primililshabitants du pays, et les peuples «'migrants qui sont venus ensuite. Ou bien le savant (pii emploie celte distinction veut simplement nous dire qu'avant les peuples dont l'histoire retrouve la voie d'émigration, il y avait déjà dans le pays en question des habitants antérieurement installés, dont il est pour le moment impossible de dire le lieu d'origine, et nous pouvons bien permettre qu'on em-
• F. Schmidt. op. cif.,c. iv, p. 324.
.ADAM ET LE PLCHl': OHIGINFL 2^)7
ploie le mot autochtone pour distinguer ces races primitives des races à migrations connues. Ou bien le savant prétend affirmer l'existence de diverses races autochtones, au sens absolu du mot, nées indépendamment les unes des autres dans les divers pays du monde, et son affirmation n'a plus alors aucune valeur scientifique, elle n'est plus qu'une hypothèse gratuite, car la science n'a pas le droit de nier Téraigralion de certaines races préhistoriques, pour cette seule raison qu'elle n'en retrouve pas les traces'.
L'Église ne nous impose donc pas une croyance contraire à la science, quand elle nous enseigne que tous les hommes sont frères, descendants d'une seule et même famille. Sa doctrine sur l'état intellectuel, religieux et moral du premier homme n'a rien non plus d'anliscientifique, pourvu qu'on n'en exagère pas la portée.
115. Le lait que la civilisation cheUee7ine parait avoir précédé partvjut les autres civilisations - rend
* Comment d'ailleurs les premières familles humaines dispersées à travers le monde auraient-elles pu laisser quelque trace d'émigration qui les eraptchât de paraître autochtones, puisque la qualité d'émigrants se conclut principalement de la dilTérence des races nouvellement arrivées avec celles qui occupaient précé'lemment le pays? Les premiers émigrants n'ont pas trouvé de préoccupants.
• « La civilisation chelléenne semble avoir précédé partout les autres civiligations. Flinders Pétrie et de .Morgan l'ont signalée dans les alluvions anciennes du Nil, et elle a été rencontrée dans toute l'Europe (sauf la région la plus septentrionale), en Syrie, en Palestine, en Perse, dans les Indes et le Sahara, en Algérie, chez les Somalis, au Cip, au Congo, au Gabon et en Amérique. » Guibert, Les origines, 2* éd , Paris, c. vu, p. :<08.
2^8 cRiTion: et catholique
bien improbable rexislenoc d'un foyer primitif de civilisai ion supérieure où Thomme eùl été dès le début en possession d'un ccrlain outillage et d'une somme respectable de connaissances expérimentales, trésor que les familles émigrantes auraient en partie dissi[)é dans la solitude et les difficultés de leurs voyages de dispersion, en attendant que de nouvelles migrations le leur rapportent augmenté. Celte hypothèse, qui nous a longtemps souri, paraît aujourd'hui dilTicili^ment soutenable. L'homme primitif n'avait très probablement à sa disposition qu'un outillage fort restreint, ce (pji suppose une somme fort restreinte aussi de connaissances expérimentales. Il n'y a pas lii de quoi troubler le catholique et le mettre dans l'alternative de prendre parti pour la science ou pour la foi.
La foi ne nous oblige pas à croire qu'Adam élail largement outillé et pleinement au courant de l'utilisation pratique des réalités matérielles mises à son service. La Bible elle-même rend témoignage à l'évolution progressive du culte, des arts et de l'industrie, puisqu'elle mentionne l'introduction d'un nouveau mode d'honorer Jahvé (Gen., iv, ï^O), l'invention des inslrumenls de musique [ibid,, 2i) el l'origine de la tribu des forgerons [ihid., 22). Ce que nous sommes obligés de croire, c'est que, même après son péché, Adam ganJa la connaissance de Dieu et des vérités nécessaires à la vie morale et religieuse de l'humanité. A cet enseignement de foi s'ajoute un enseignement garanti par l'assentiment à peu près unanime des Pères et des théologiens : c'est qu'avant son péché, Adam avait du monde une science infuse qui lui eilt permis, s'il l'avait gardée, de faire l'éducation de ses
enfants de fa^on à leur éviter les longs et pénibles lûlonnementsquiont marqué révolution de riiuniaine civilisation.
Évidemment il devient difficile d'accepter, qu'Adam avant son péché, ait connu, de connaissance actuelle et pratique, tout ce que l'humanité pouvait apprendre dans la suite, comme on pourrait le penser en lisant cei Icins théologiens. Il faudrait alors supposer une miraculeuse oblitération de mémoire qui eût ravi instantanément au premier homme tout l'acquis de cette connaissance. Mais si l'on songe queTidée infuse par lumière surnalurelle ne devient actuelle et pratique, n'entre dans l'imagination et la mémoire sensilive, dans le jeu normal de noire connaissance naturelle, que par l'expérience qu'on en fait, qu'avant d'être devenue pratique elle dépend totalement de l'inllux surnaturel qui la cause, et disparaît avec lui, qu'Adam n'a pas dû vivre fort longtemps de la vie d'innocence, on n'est pas surpris «{ue nos premiers parent s pécheurs n'aient pas tiré grand bénéfice de leur science infuse d'avant le péché, et .se soient trouvés, après leur faute, fort dépourvus de connai.ssances expérimentales dont l'absence allait se faire rudement sentir dans les nouvelles conditions de vie qui leur étaient faites.
116. Il ne faudrait cependant pas nous représenter Adam comme une de ces caricatures de sauvage que les théoriciens d'un évolutionnisme tout à fait simpliste nous mettent à l'origine de l'humanité.
« D'après leur manière do concevoir les choses, il faudrait placer au début de l'évolution humaine tout ce qu'il y a de plus imparfait et de plus inférieur. Et ce sont les éléments de ce genre (lu'on cherche avant loute autre chose, dans le vaste rhamp des peuples
CRmQUK. II. — 9*
2t;o cniTiouE et catholique
non civilisi^s, pour les mollre ensuite, à peu près indislinclenient, en un seul las. Tout ce qu'on peut découvrir, dans ce domaine immense, de grossier, de mal venu, de sUipide et d'étrange — faut-il faire remarquer iju'une bonne partie de tout cela se rencontre ailleurs que chez les peuples non civilisés
on le place au début de révolution humaine, et
d'autant plus haut qu'il offre ces caractères ù un de^'ré plus marqué. Et à partir de là on dispose les degrés successifs d'une ascension régulière vers le plus pariait, le plus élevé, le plus noble, le plus intelligent, l^uis, à cette marche ascendante, on décerne le nom d'évolution humaine. Il n'y a pas lieu de s'étonner, dans ces conditions, si les débuts de l'humanité font l'impression d'être inférieurs, à peine humains, et qu'il faille du temps pour que les rayons lumineux de l'intelligence et de la civilisation pénètrent cet aflVeux chaos.
« Mais, de plus en plus, une autre méthode se frave sa voie. Elle s'attache tout d'abord à multiplier les laborieuses recherches de détail, particulièrement dans le domaine linguistique et dans celui de la civilisation matéiiclle. Puis, à l'aide des résultats ainsi obtenus, elle établit une série graduée de couches culturelles, en dehors de toute intervention d'appréciations subjectives. Et finalement, elle déduit une marche de l'évolution humaine qui s'écarte étormamment des constructions a priori de l'ancMenne école.
« Il apparaît que la civilisation matérielle a eu réellement d'humbles, simples et même pauvres comm<*ncemenls, encore que le feu sacré d'une intelligence vraiment humaine y brille déjà. Natiiiolle- Uienl l'évolution intellectuelle a pu tirer profit de
ADAM ET LE PÉCHÉ ORIGINEL 2Gl
celte aclivilé civilisatrice extérieure qui allait se développant toujours. Elle a pu gagner en habileté formelle * ; elle a pu accumuler une quantité de connaissances particulières. Mais il n'existe pas de peuple, si primitif soit-il, qui ne présente, en toute réalité et vérité, une pensée et une activité spirituelle largement développées. Nous découvrons même qu'un certain temps après les premiers débuis de l'évolution des peuples, une zone commence à se former, dans laquelle une pensée d'allure singulière et procédant par bonds se met à développer jusqu'à une hauteur sur[)renanle de singulières et étranges conceptions. De façon beaucoup plus étendue encore nous voyons une évolution analogue et représentant une dégénérescence envahir le domaine religieux et moral. Naturellement ce que nous trouvons au début de révolution, ce sont des formes d'une extrême et enfantine simplicité. Mais plus nous nous rapprochons de ce début lui-même, moins nous rencontrons d'absurdilés et de déformations, plus nous découvrons d'éléments réellement purs et élevés. Toute cette complexité et toute cette richesse de plus en }>lus marquées que nous olTrent les périodes plus récentes ne sauraient racheter celle intime dégradation que nous voyons progresser du même pas.
« Cette description générale des premiers commencements des peujiles, dont nous venons d'inditjuer les grandes lignes, s'applique à l'ensemble des tribus Fygmées, Nêgrilies du centre africain, Andamanais, Scmang de Malacca, Negrilos des Philippines et,
^ Maniciiionl «lu langage, du raisonnement, analyse et abbOciation des idées.
202 citiiiori: Kl «wVriioi.iyuE
dans une certaine niosurc, Bochicnans, c'esl-à-ilire à ces races humaines de petite taille qui, d'après les plus récentes recherches, apparliendraient elhnologiqucinenl et aussi, semble-l-il, anlhropologiquement, aux peuples les plus anciens que nous puissions atteindre, à ces peuplesenqui Ton croit reconnaître les marques dislinctives de renl'ance de Thunianité*. »
K Nulle part, parmi les peuples non civilisés, ne se rencontre une plus intime et compréhensivc union de la religion et, dans le cas d'une religion théiste, avec la morale- », avec une morale beaucoup plus pure et plus élevée que celle de sauvages plus civilisés^.
« Ce nesl pas tout. Ces peuples eux-mêmes, pour primitifs qu'ils soient, ne représentent déjà plus l'état initial del'humanité. Ils sont eux-mêmes le fruitd'une évolution. D'autre part, tout ce que nous pouvons connaître en matière d'évolution naturelle de l'humanité sur le terrain religieux représente un mouvement de décadence. Dans ce cas, les lois ethnologiques elles-mêmes nous autorisent à allirmer positivement la r('alité de cette décadence. Ces peuples, en effet, se sont arrêtés dans leur développ(Mnent. Or, selon l'adage de Lagarde, dès qu'un peuple cesse de progresser, il commence tout de suite à rétrograder. Partout dans la
• P. Schmidt, La révélation prnnitive, c. ii, par. m. Condition gpiriluelle flu premier homme, p. 156-159.
• ihid.Y. 1S4.
• Voir dans le nii^mc ouvragr du I'. .Sdiinidl les détails (jue nous ne pouvons pas donner ici ?•• r la religion et la morale dos primitifs. .Nous avons donné quflqiifs détails sur la religion des primitifs dans notre premier volume, Aj/ologélique, c. x, p. 212- 213, d'après le livre de .Mgr Le Roy, La religion des primitifs^ Paris, 190». %
ADAM ET LE PÉCHÉ OniGINEL 203
vie del espril se vérifie la loi connue : -< Qui n'avance pas recule. >■ Nous avons donc le droit, sans quitter le terrain scienlifi({ue, de supposer chez ces peuples euxmêmes un certain degré de déchéance religieuse par rapport à Télat initial. »
A quel titie, <lcs lors, pourrions-nous récuser les t(''moignagcs de la Bible sur létat d âme du premier homme et refuser de croire qu'il a reçu, par révélation intérieure ou extérieure, et peut-être par Tune et Tautre, avant et apièsson péché, la notion des vérités surnaturelles essentielles dont il avait besoin pour reprendre, avec la grâce, du Rédempteur promis, le chemin du salut, y conduire ses enfants, et laisser en héritage au genre humain des sentiments de foi, d'espérance en Dieu, de croyance à une autre vie, (ju'aurune déchéance n'a pu totalement elTacer? Bien loinde contredire cet enseignement, la science nous invite à r.'îccopler, non seulement lethnologie, mais encore la préhistoire qui reconnaît le caractère religieux de la sépulture des plusanciens fossiles humains jusqu'ici retrouvés. Ce n'est pas la science non plus qui niera la |)ossiljilité d'une déchéance religieuse et morale s'accentuant parallèlement au progrès de la civilisation matérielle et même de la pensée philosophique, puisqu'elle constate ce phénomène chez des peuples dont nous savons très bien l'histoire.
117. Cette déchéance, que nous raconte la Bible, ne fut cependant jamais si profonde que la société humaine, dans son ensemble ou du moins dans ses meilleurs représentants, perdît la conscience du haut idéal moral et du bonheur auquel l'homme est invité. Le sentiment du contraste decet idéal avecles misères delà réalité a-t-il pu suffire à faire imaginer tous les
2GI CRITIQUE ET CATIIOI.KJUE
mvlhes qui ont quelque analogie avec le récit biblique du péché oriiïincl ? Nouî? ne saui'ions le nieravecassulance, ni par conséquent arguer de l'existence de ces légendes chez les peuples les plus divers, pour conclure démonstralivenient à Texislence d'une tradition jn'inutive. Mais on ne peut pas nier non plus qu'une tradition primitive puisse être à l'origine de tous ces récils, et encore bien moins prétendre que l'enseignement de rÉglise catholique sur le péché originel soit un mythe, pourla seule raison qu'il ya,chezlespeuples anciens ou sauvages, des fables qui ont quelque similitude avec un fait dont l'historicité nous est garantie par l'autorité de la révélation.
118. Dn ne peut pas davantage rejeter le dogme du péché originel sous prétexte rjuil est un défi à la justice et h la bonté de Dieu. Les objections faites de ce chef ne tiennent pas devant l'exposé que nous a vous donné, d'après saint Thomas, du dogme caliiolique.
C'est sans doute une injustice que lesenlants soient punis de peines positives pour un crime auquel ils n'ont eu aucune part; mais ce n'est pas une injustice qu'ils n'héritent [)as <lcs biens que leur père devait leur transmettre el (ju'il a dissipés |)ar sa propre faute. Il serait sans doute dérai>oiuiable d'imputer à péché personnel au fds d'un ivrogne les tares d'alcoolisme qui l'inclinent au vice de son î)ère; mais l'Église ne nous enseigne pas rpie le péché oiiginel nous estpéché persoimel. Seulement, comme notre déchéance ne nous atteint pas uniquement dans les l)iens extérieurs ou dans les dispositions du corps, comme la privation de grAce qu'elle entraine dans l'âme unie à la matière reçue d'Adam est la privation d'un bien d'ordre spirituel, l'absence d'une dispositi<jn morale que l)i(!U
ADAM KT LE PKCHi': ORIGINEL 2G5
voiilnit en nous et dont nous sommes privés par un elïet (Je riuimaine volonté du père de notre nature, c'est en toute vérité que l'Écriture nous appelle fils de colère par nature^ et que l'Kglise qualifie dépêche de nature l'étal dans lequel nous naissons actuellement, et c'est en toute justice que Dieu refuse la vision béaliflque à qui n"a pas la grâce, germe de la vie surnaturelle.
119. On pourrait peut-être trouver qu'en celle justice il n'y a pas grande manifestation de Ironie, si l)ieu avait abandonné le genre humain à toutes les conséquences du péché; mais le pardon et la grâcede la rédemption promise ont immédiatement suivi la faute. C'est à tous les hommes qu'est oUerle celte grâce, sous bien des rapports meilleure que la première, puisqu'elle nous a donné l'Homme-Dieu, et (ju'au lieu de nous éviter la soulTrance, elle nous apporte la force d'en triompher et «Je i^randir par ces mrMues épreuves qui devraient nous dimiimer.
Bien loin ([ue ledogme du péché originel soitdilîicile à concilier avec la bonté de Dieu, c'est grAce h lui (|ue nous comprenons comment notre vie actuelle, avec ses misères morales et j)h ysi(|ues, peut encore être l'œuvre «J'un Dieu bon. Sans doute il faut reconnaître que Dieu aiuait pu nous créer tels que nous sommes actuellement'- avec les mêmes facultés, les mêmes causes intrinsèques de faiblesse. Mais il n'en reste pas moins vrai qu'abstraction faite de la grûce, l'homme,
' Erainus nafura filii iras. Ephes., ii, 3.
• Saint Pie V a condamné la proposition suivante Je Biïiis : Deus non potiiiftset ab inilio taletn creare fiominem qwilis nunc nascnur. Cf. Enchir., n. 1035 (935).
266 CniTKJlE ET CATllOI-IOUE
dans 1 l'ial acUiel, privé dos secours (ju'il aurait eus dans IfUil de nature pure, est dans l'impossibilité morale d'aecomplir toute la loi naturelle, bien qu'il reste libre et responsable. Ce n'est pas seulement TKglise qui nous enseigne cette vérité ; l'expérience ne nous la laisse ipie trop deviner; et il nous paraît diilicile de mettre pareille situation au compte de l'ordonnance j)rimitivement déterminée par une providence paternelle qui doit donner à ses créatures la possibilité d'arriver à leur fin. De là vient que saint Thomas affirme ([ue, de la seule considération des conditions actuelles de notre vie, nous pouvons concluie probablement à l'existence du péché originel. Le saint docteur n'hésite pas à reconnaître que nos intirmitésphysiqueset morales sont leselTets de notre nature d'esprit incarné, mais il ajoute : « Bien que ces infirmités paraissent absolument naturellesà l'homme (juand on considère l'humaine nature dans ses éléments inférieurs, on peut cependant prouver avec quehjue probabilité que ces infirmités ont un caractère pénal, «piand on considère la divine Providence et la dignité :ie la |)artie supérieure de la nature humaine, et c'est ainsi qu'on peut conjecturer que le genre humain a rl(',à l'origine, suuillé de quelque péché^ »
l ne fois que nous avons reconnu cette vérité et que nous avons apj)iisen môme temps comment le remède
* ... lliiju.si/iodi df/echis, f/U(inwis rudinales Uo)iiini videantiir absolule, considerando liununKiiii nalurnyn ex parte ejus qxiod eit in en inferius, iamen, cousidfinndo divinam Providenliam et (iif/nilo(ejn sujterioris pu)/'" fiuuuniu' itahirw, sntis probnhiliter vrohnri polest Imjusniodi defechis esse jiœnales; et sic colliyi polesl huinanum yetius peccala tiliquo originuUter ease infectum. — i'vnlm (pentes. I IV, c. i.ii.
à nos misères est dans la croix de Jésus, nous voyons s'éclaircir la question troublante du problèmedumal. Nouscomprenons mieuxcommenl, dans les fautes des hommes, il y a plus d'ignorance et de faiblesse que de malice et comment la réparation de ces fautes est dans TefTort et la patience que nous demande la lutte contre nos misères physiques. Nous estimons davantage le bien que la grAce de Dieu arrache à notre infirmité, et nous avons meilleure confiance dans le jugement miséricordieux d'un Dieu qui, connaissantnotre faiblesse native et nous ayant donné son Fils comme sauveur, ne peut qu'assurer largement une œuvre de salut à laquelle sa gloire est si direclement intéressée. 120. Cet espoir est autrement garanti et réconfortant (jue relui de l'âge d'or ([ue réserverait la science à nos arrière-petits-enfants dans un avenir indéfiniment reculé. Il est bien vrai que la science apporte chaque jour de nouvelles satisfactions à nos inclinations sensibles. Il est bien vrai qu'en perfectionnant les engins de guerre elle monopolise de plus en plus l'emploi de la force aux mams de quelques grandes organisations sociales, ce qui rend les guerres particulières moins fréquentes et les mœurs plus douces. Mais à côté de ces bons résultats, le progrès de la civilisation matérielle en a d'autres qui n'améliorent pas la situation des sociétés où il se développe. Il excite encore plus de convoitises qu'il n'en satisfait, même chez ceux qui bénéficient le plus de ses avantages sans y trouver le bonheur ; à plus forte raison ne donne-l-il pas la paix à la foule des manœuvres qui y travaillent sans en profiter. S'il rend plus difficile l'emploi de la violence, il olVre un champ plus vaste aux exploits des habiletés sans conscience, et la cor-
S^'S CRITIQUE ET CATIlOMOrE
niplion qu'il ineti)lus séduisante à la portée de tous a ruint} toutes les sociétés qui ont joui pacifiquement d'une civilisation plus affinée, quand elles n'ont pas pu ou pas voulu user du seul remède ipii puisse combattre efficacement les conséquences du péché originel, de la force régénératrice qu'offre au monde son seul vrai Rédempteur, le Christ Jésus.
Ipitroductioh. — 1. Objet. — 2. Méthode , p. 1